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     éÚÄ: A.Dumas. Les Troi Mousquetaires, T.1. í., ðÒÏÇÒÅÓÓ, 1974
     OCR: ðÒÏÅËÔ "ïÂÝÉÊ ôÅËÓÔ" TextShare.da.ru
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     I. LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE.
     II. L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE.
     III. L'AUDIENCE.
     IV. L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS.
     V. LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL.
     VI. SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME.
     VII. L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES.
     VIII. UNE INTRIGUE DE COUREUR.
     IX. D'ARTAGNAN SE DESSINE.
     X. UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE.
     XI. L'INTRIGUE SE NOUE
     XII. GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM.
     XIII. MONSIEUR BONACIEUX.
     XIV. L'HOMME DE MEUNG.
     XV. GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE.
     XVI. OU M.  LE GARDE  DES  SCEAUX SEGUIER  CHERCHA  PLUS D'UNE FOIS  LA
CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS.
     XVII. LE MENAGE BONACIEUX.
     XVIII. L'AMANT ET LE MARI.
     XIX. PLAN DE CAMPAGNE.
     XX. VOYAGE.

     XXI. LA COMTESSE DE WINTER.
     XXII. LE BALLET DE LA MERLAISON.
     XXIII. LE RENDEZ-VOUS.
     XXIV. LE PAVILLON.

     XXV. PORTHOS.
     XXVI. LA THESE D'ARAMIS.
     XXVII. LA FEMME D ATHOS.
     XXVIII. RETOUR.
     XXIX. LA CHASSE A L'EQUIPEMENT.
     XXX. MILADY.





     Il y a un an  Á peu prÉs,  qu'en faisant Á  la  BibliothÉque royale des
recherches  pour mon histoire de  Louis  XIV, je  tombai par  hasard sur les
MÊmoires de  M.  d'Artagnan , imprimÊs, -- comme la  plus grande  partie des
ouvrages  de  cette  Êpoque, oÝ les  auteurs tenaient  Á dire la vÊritÊ sans
aller faire un  tour plus ou moins long Á la Bastille, --  Á Amsterdam, chez
Pierre Rouge. Le  titre me sÊduisit :  je les  emportai  chez  moi,  avec la
permission de M. le conservateur, bien entendu, je les dÊvorai.
     Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux ouvrage,
et je  me  contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs qui  apprÊcient les
tableaux  d'Êpoques. Ils y trouveront des  portraits  crayonnÊs de  main  de
maÏtre ; et, quoique les esquisses soient, pour la plupart du temps, tracÊes
sur des portes de caserne et sur des  murs de cabaret, ils n'y reconnaÏtront
pas  moins,  aussi  ressemblantes que dans l'histoire  de  M.  Anquetil, les
images de Louis XIII, d'Anne  d'Autriche, de Richelieu,  de Mazarin et de la
plupart des courtisans de l'Êpoque.
     Mais, comme  on le  sait,  ce  qui frappe l'esprit capricieux du  poÉte
n'est pas  toujours ce qui impressionne la masse des  lecteurs. Or,  tout en
admirant, comme les autres admireront sans doute, les dÊtails que nous avons
signalÊs, la chose  qui nous prÊoccupa le plus est une chose Á laquelle bien
certainement personne avant nous n'avait fait la moindre attention.
     D'Artagnan  raconte qu'Á  sa  premiÉre  visite  Á  M.  de TrÊville,  le
capitaine des mousquetaires du roi,  il rencontra dans son antichambre trois
jeunes gens servant dans l'illustre corps oÝ il sollicitait l'honneur d'Ëtre
reÚu, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis.
     Nous l'avouons, ces  trois noms  Êtrangers nous  frappÉrent, et il nous
vint  aussitÆt Á  l'esprit  qu'ils  n'Êtaient  que des  pseudonymes Á l'aide
desquels d'Artagnan avait dÊguisÊ des noms peut-Ëtre illustres, si toutefois
les porteurs de ces noms  d'emprunt ne les avaient  pas choisis eux-mËmes le
jour  oÝ,  par caprice, par mÊcontentement ou  par dÊfaut  de  fortune,  ils
avaient endossÊ la simple casaque de mousquetaire.
     DÉs  lors nous n'eÙmes plus de repos que nous n'eussions retrouvÊ, dans
les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms extraordinaires
qui avaient fort ÊveillÊ notre curiositÊ.
     Le  seul catalogue des livres  que  nous lÙmes pour  arriver  Á  ce but
remplirait  un  feuilleton  tout  entier,   ce  qui  serait  peut-Ëtre  fort
instructif,  mais Á  coups  sÙr peu  amusant  pour  nos  lecteurs. Nous nous
contenterons  donc  de  leur  dire  qu'au  moment   oÝ,  dÊcouragÊ  de  tant
d'investigations  infructueuses,  nous  allions abandonner  notre recherche,
nous trouv×mes enfin, guidÊ par les conseils de notre illustre et savant ami
Paulin Paris, un manuscrit in-folio, cotÊ le  no 4772 ou 4773,  nous ne nous
le rappelons plus bien, ayant pour titre :
     "  MÊmoires de M.  le comte  de  La FÉre,  concernant quelques-uns  des
ÊvÊnements qui se passÉrent en France vers la fin du rÉgne du roi Louis XIII
et le commencement du rÉgne du roi Louis XIV. "
     On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce manuscrit,
notre dernier espoir,  nous trouv×mes Á la  vingtiÉme page le nom d'Athos, Á
la  vingt  septiÉme  le nom de  Porthos, et  Á la  trente et  uniÉme  le nom
d'Aramis.
     La  dÊcouverte d'un manuscrit complÉtement inconnu,  dans une Êpoque oÝ
la science  historique est  poussÊe Á un si haut degrÊ, nous  parut  presque
miraculeuse. Aussi nous h×t×mes-nous de solliciter la permission de le faite
imprimer, dans le but de nous prÊsenter un jour avec le bagage  des autres Á
l'AcadÊmie  des  inscriptions et belles-lettres, si nous  n'arrivions, chose
fort probable, Á entrÊe Á l'AcadÊmie  franÚaise  avec  notre  propre bagage.
Cette permission, nous  devons le dire, nous fut gracieusement accordÊe ; ce
que nous consignons ici  pour donner un dÊmenti public  aux malveillants qui
prÊtendent que nous vivons sous un gouvernement assez mÊdiocrement disposÊ Á
l'endroit des gens de lettres.
     Or, c'est la premiÉre partie de ce prÊcieux manuscrit que  nous offrons
aujourd'hui  Á nos lecteurs,  en  lui restituant le titre  qui lui convient,
prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons pas, cette premiÉre partie
obtient le succÉs qu'elle mÊrite, de publier incessamment la seconde.
     En  attendant, comme la  parrain  est un second pÉre, nous invitons  le
lecteur Á s'en prendre Á nous, et non au comte de La FÉre, de son plaisir ou
de son ennui.
     Cela posÊ, passons Á notre histoire.







     Le premier lundi du  mois d'avril 1625,  le  bourg de  Meung, oÝ naquit
l'auteur  du  Roman  de la Rose ,  semblait  Ëtre dans  une rÊvolution aussi
entiÉre que  si les huguenots  en fussent venus  faire une seconde Rochelle.
Plusieurs bourgeois, voyant  s'enfuir les femmes  du  cÆtÊ de la Grande-Rue,
entendant les enfants crier  sur le seuil des portes, se h×taient d'endosser
la  cuirasse  et,  appuyant  leur  contenance quelque  peu  incertaine  d'un
mousquet  ou  d'une pertuisane, se  dirigeaient  vers  l'hÆtellerie du Franc
Meunier , devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en  minute,
un groupe compact, bruyant et plein de curiositÊ.
     En  ce  temps-lÁ les  paniques Êtaient  frÊquentes,  et peu de jours se
passaient sans qu'une ville ou  l'autre enregistr×t sur ses archives quelque
ÊvÊnement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ;
il y avait le roi qui faisait la guerre  au cardinal ; il y avait l'Espagnol
qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres  sourdes ou publiques,
secrÉtes ou  patentes, il  y avait  encore  les voleurs, les  mendiants, les
huguenots,  les loups  et  les  laquais, qui faisaient  la guerre Á  tout le
monde. Les bourgeois  s'armaient  toujours  contre les voleurs,  contre  les
loups, contre les laquais, -- souvent contre les seigneurs et les huguenots,
--  quelquefois  contre  le roi,  --  mais  jamais  contre  le  cardinal  et
l'Espagnol. Il rÊsulta donc de  cette habitude prise, que, ce susdit premier
lundi du mois d'avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit,  et ne voyant
ni  le guidon  jaune  et  rouge,  ni  la livrÊe  du  duc  de  Richelieu,  se
prÊcipitÉrent du cÆtÊ de l'hÆtel du Franc Meunier .
     ArrivÊ lÁ, chacun put voir et reconnaÏtre la cause de cette rumeur.
     Un jeune homme...  -- traÚons son portrait d'un seul  trait de plume  :
figurez-vous don Quichotte Á dix-huit  ans,  don Quichotte  dÊcorcelÊ,  sans
haubert et sans cuissards, don Quichotte revËtu d'un pourpoint de laine dont
la  couleur  bleue  s'Êtait  transformÊe  en  une  nuance  insaisissable  de
lie-de-vin et d'azur cÊleste. Visage  long et  brun ; la pommette des  joues
saillante,  signe d'astuce ; les muscles maxillaires  ÊnormÊment dÊveloppÊs,
indice infaillible auquel on reconnaÏt le Gascon, mËme sans  bÊret, et notre
jeune  homme portait un bÊret ornÊ d'une espÉce de plume, l'oeil  ouvert  et
intelligent ; le  nez crochu, mais finement  dessinÊ  ; trop  grand  pour un
adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exercÊ eÙt pris
pour un  fils de fermier  en voyage, sans  sa longue ÊpÊe  qui,  pendue Á un
baudrier de peau, battait  les mollets de son propriÊtaire quand il Êtait  Á
pied, et le poil hÊrissÊ de sa monture quand il Êtait Á cheval.
     Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture Êtait mËme si
remarquable, qu'elle fut remarquÊe : c'Êtait un bidet du BÊarn, ×gÊ de douze
ou quatorze  ans, jaune de robe,  sans crins Á la queue, mais  non pas  sans
javarts  aux jambes, et  qui,  tout en marchant la tËte  plus  bas  que  les
genoux, ce qui  rendait inutile  l'application  de  la  martingale,  faisait
encore  Êgalement ses huit lieues  par jour. Malheureusement les qualitÊs de
ce cheval  Êtaient  si  bien  cachÊes  sous son  poil  Êtrange et son allure
incongrue, que  dans  un temps  oÝ tout le  monde se connaissait en chevaux,
l'apparition du susdit bidet Á Meung, oÝ il Êtait entrÊ  il y avait un quart
d'heure  Á  peu prÉs par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont
la dÊfaveur rejaillit jusqu'Á son cavalier.
     Et cette sensation avait ÊtÊ d'autant plus pÊnible  au jeune d'Artagnan
(ainsi  s'appelait le don Quichotte de cette  autre Rossinante), qu'il ne se
cachait pas le cÆtÊ ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu'il fÙt, une
pareille  monture ; aussi avait-il fort soupirÊ en acceptant le don que  lui
en  avait  fait M.  d'Artagnan pÉre.  Il n'ignorait pas qu'une pareille bËte
valait au moins vingt livres  ; il est vrai  que les paroles dont le prÊsent
avait ÊtÊ accompagnÊ n'avaient pas de prix.
     " Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon -- dans ce  pur  patois  de
BÊarn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir Á se dÊfaire --, mon fils, ce
cheval  est nÊ dans la maison de votre pÉre, il y  a tantÆt treize ans, et y
est restÊ depuis ce  temps-lÁ,  ce  qui  doit  vous porter Á l'aimer. Ne  le
vendez   jamais,  laissez-le  mourir  tranquillement  et  honorablement   de
vieillesse, et  si  vous  faites campagne  avec lui,  mÊnagez-le comme  vous
mÊnageriez un vieux serviteur. A la cour, continua  M.  d'Artagnan  pÉre, si
toutefois  vous  avez l'honneur d'y aller,  honneur  auquel, du reste, votre
vieille  noblesse vous donne des  droits,  soutenez dignement  votre nom  de
gentilhomme, qui a ÊtÊ portÊ dignement par  vos ancËtres depuis plus de cinq
cents ans. Pour vous et pour les  vÆtres  -- par  les  vÆtres, j'entends vos
parents et vos amis -- ,  ne supportez jamais rien que de M. le cardinal  et
du roi.  C'est  par  son  courage, entendez-vous bien, par son courage seul,
qu'un gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une seconde
laisse peut-Ëtre Êchapper l'app×t  que,  pendant cette seconde justement, la
fortune lui tendait. Vous Ëtes jeune, vous devez Ëtre brave par deux raisons
: la premiÉre, c'est que  vous  Ëtes Gascon,  et la  seconde, c'est que vous
Ëtes mon fils. Ne craignez pas  les occasions  et cherchez les aventures. Je
vous ai fait apprendre  Á  manier  l'ÊpÊe ;  vous avez un  jarret de fer, un
poignet d'acier ; battez-vous Á tout propos  ; battez-vous d'autant plus que
les duels sont dÊfendus, et que, par consÊquent, il y a deux fois du courage
Á se battre. Je n'ai, mon fils, Á vous donner que quinze Êcus, mon cheval et
les  conseils que vous venez  d'entendre. Votre mÉre y  ajoutera  la recette
d'un certain  baume  qu'elle  tient d'une  bohÊmienne,  et  qui a une  vertu
miraculeuse pour  guÊrir toute blessure  qui  n'atteint pas le coeur. Faites
votre  profit du tout, et vivez heureusement et longtemps.  -- Je  n'ai plus
qu'un mot Á  ajouter, et  c'est un exemple que  je vous  propose, non pas le
mien, car je n'ai, moi, jamais paru Á la  cour  et n'ai fait que les guerres
de religion en volontaire ; je veux parler de M.  de TrÊville, qui Êtait mon
voisin autrefois, et qui a eu l'honneur de jouer tout enfant avec  notre roi
Louis  treiziÉme, que Dieu conserve ! Quelquefois leurs jeux dÊgÊnÊraient en
bataille,  et dans ces batailles le  roi n'Êtait pas toujours le  plus fort.
Les coups qu'il en reÚut lui donnÉrent beaucoup d'estime et d'amitiÊ pour M.
de TrÊville. Plus tard, M. de  TrÊville se battit contre  d'autres  dans son
premier voyage Á  Paris, cinq  fois ;  depuis la mort du feu roi  jusqu'Á la
majoritÊ  du jeune  sans compter les guerres  et les siÉges, sept fois ;  et
depuis cette  majoritÊ jusqu'aujourd'hui, cent  fois  peut-Ëtre ! --  Aussi,
malgrÊ les Êdits, les  ordonnances  et  les  arrËts,  le voilÁ capitaine des
mousquetaires, c'est-Á- dire chef d'une lÊgion de CÊsar, dont le roi fait un
trÉs grand  cas, et que  M. le cardinal  redoute, lui  qui  ne  redoute  pas
grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de TrÊville gagne dix mille Êcus
par  an ;  c'est donc un fort grand seigneur. -- Il a commencÊ  comme  vous,
allez le voir avec cette lettre, et rÊglez-vous sur lui, afin de faire comme
lui. "
     Sur quoi,  M.  d'Artagnan  pÉre  ceignit Á  son  fils  sa propre  ÊpÊe,
l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bÊnÊdiction.
     En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa  mÉre qui
l'attendait  avec  la fameuse recette dont les  conseils que nous  venons de
rapporter devaient nÊcessiter un assez frÊquent emploi. Les adieux furent de
ce cÆtÊ plus longs et plus  tendres qu'ils ne  l'avaient ÊtÊ de l'autre, non
pas que M. d'Artagnan n'aim×t son fils, qui Êtait sa seule progÊniture, mais
M. d'Artagnan Êtait un homme,  et il eÙt regardÊ comme indigne d'un homme de
se laisser aller Á son Êmotion, tandis que Mme d'Artagnan Êtait femme et, de
plus, Êtait mÉre. -- Elle pleura abondamment, et,  disons-le Á la louange de
M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tent×t pour rester ferme comme le
devait Ëtre  un futur mousquetaire,  la nature l'emporta, et il versa  force
larmes, dont il parvint Á grand-peine Á cacher la moitiÊ.
     Le mËme jour le  jeune homme  se mit en route, muni des  trois prÊsents
paternels et qui se composaient,  comme nous l'avons dit, de quinze Êcus, du
cheval  et de la  lettre pour M. de TrÊville ; comme on  le pense  bien, les
conseils avaient ÊtÊ donnÊs par-dessus le marchÊ.
     Avec  un  pareil vade-mecum,  d'Artagnan se trouva, au moral  comme  au
physique, une copie  exacte du hÊros de Cervantes,  auquel nous  l'avons  si
heureusement comparÊ lorsque  nos  devoirs  d'historien  nous  ont fait  une
nÊcessitÊ de tracer  son portrait. Don Quichotte prenait les  moulins Á vent
pour  des  gÊants  et  les moutons  pour des armÊes, d'Artagnan prit  chaque
sourire  pour  une  insulte  et chaque regard pour  une provocation.  Il  en
rÊsulta qu'il  eut toujours le poing fermÊ depuis  Tarbes jusqu'Á Meung,  et
que  l'un dans l'autre il porta la main au pommeau de son  ÊpÊe dix fois par
jour  ; toutefois le  poing  ne descendit sur aucune m×choire,  et l'ÊpÊe ne
sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du malencontreux bidet
jaune n'ÊpanouÏt bien des  sourires  sur  les  visages des  passants ; mais,
comme  au-dessus  du  bidet  sonnait  une  ÊpÊe  de  taille  respectable  et
qu'au-dessus de  cette  ÊpÊe  brillait  un oeil plutÆt  fÊroce que fier, les
passants  rÊprimaient leur  hilaritÊ, ou, si l'hilaritÊ  l'emportait sur  la
prudence,  ils t×chaient  au moins de ne  rire que d'un seul cÆtÊ, comme les
masques antiques.  D'Artagnan  demeura donc  majestueux et  intact  dans  sa
susceptibilitÊ jusqu'Á cette malheureuse ville de Meung.
     Mais lÁ, comme il descendait de cheval Á la porte du Franc Meunier sans
que personne, hÆte, garÚon  ou palefrenier,  fÙt  venu prendre  l'Êtrier  au
montoir, d'Artagnan avisa Á une  fenËtre entrouverte  du rez- de-chaussÊe un
gentilhomme de belle  taille et de haute mine, quoique au visage  lÊgÉrement
renfrognÊ, lequel causait  avec  deux personnes  qui paraissaient  l'Êcouter
avec dÊfÊrence. D'Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude, Ëtre
l'objet de  la conversation  et Êcouta.  Cette  fois,  d'Artagnan ne s'Êtait
trompÊ qu'Á moitiÊ : ce n'Êtait pas de lui qu'il Êtait question, mais de son
cheval.  Le  gentilhomme  paraissait  ÊnumÊrer  Á  ses auditeurs toutes  ses
qualitÊs, et comme, ainsi que je l'ai dit, les auditeurs paraissaient  avoir
une  grande dÊfÊrence  pour  le narrateur,  ils Êclataient de  rire  Á  tout
moment. Or,  comme un demi-sourire suffisait pour Êveiller l'irascibilitÊ du
jeune  homme, on  comprend  quel  effet produisit sur lui tant  de  bruyante
hilaritÊ.
     Cependant d'Artagnan voulut  d'abord se rendre compte de la physionomie
de  l'impertinent  qui  se moquait de  lui.  Il  fixa son  regard  fier  sur
l'Êtranger et reconnut un homme  de quarante Á  quarante-cinq ans, aux  yeux
noirs et perÚants, au teint p×le, au nez  fortement accentuÊ, Á la moustache
noire  et  parfaitement taillÊe  ; il  Êtait  vËtu d'un  pourpoint  et  d'un
haut-de-chausses  violet avec des aiguillettes  de mËme couleur, sans  aucun
ornement  que les  crevÊs habituels  par  lesquels passait  la  chemise.  Ce
haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froissÊs comme
des  habits de voyage  longtemps renfermÊs dans un  portemanteau. D'Artagnan
fit  toutes  ces  remarques  avec  la  rapiditÊ  de  l'observateur  le  plus
minutieux, et sans doute par un sentiment  instinctif qui lui disait que cet
inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie Á venir.
     Or,  comme au moment oÝ d'Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme
au  pourpoint  violet, le gentilhomme faisait  Á l'endroit du bidet bÊarnais
une de ses plus savantes et de ses  plus profondes dÊmonstrations,  ses deux
auditeurs  ÊclatÉrent de rire, et  lui-mËme laissa  visiblement, contre  son
habitude, errer, si l'on peut parler  ainsi, un p×le sourire sur son visage.
Cette fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan Êtait rÊellement insultÊ.
Aussi,  plein de cette conviction, enfonÚa-t-il son bÊret sur ses  yeux, et,
t×chant  de  copier  quelques-uns des  airs  de cour qu'il avait surpris  en
Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s'avanÚa, une main sur la garde de
son ÊpÊe et  l'autre  appuyÊe  sur la hanche. Malheureusement,  au  fur et Á
mesure  qu'il avanÚait, la  colÉre l'aveuglant de  plus en plus, au  lieu du
discours digne  et hautain qu'il avait prÊparÊ pour formuler sa provocation,
il ne trouva  plus au bout de sa langue qu'une personnalitÊ  grossiÉre qu'il
accompagna d'un geste furieux.
     " Eh ! Monsieur, s'Êcria-t-il, Monsieur,  qui vous  cachez  derriÉre ce
volet  ! oui, vous, dites-moi  donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons
ensemble. "
     Le gentilhomme ramena lentement  les yeux  de la monture  au  cavalier,
comme s'il lui eÙt fallu un certain temps pour comprendre que c'Êtait  Á lui
que s'adressaient de  si Êtranges  reproches ; puis, lorsqu'il  ne put  plus
conserver aucun doute, ses sourcils se froncÉrent  lÊgÉrement, et aprÉs  une
assez  longue  pause,  avec un  accent d'ironie et d'insolence impossible  Á
dÊcrire, il rÊpondit Á d'Artagnan :
     " Je ne vous parle pas, Monsieur.
     -- Mais  je  vous parle, moi !  " s'Êcria le jeune homme exaspÊrÊ de ce
mÊlange d'insolence et de bonnes maniÉres, de convenances et de dÊdains.
     L'inconnu le regarda encore un instant  avec son lÊger sourire,  et, se
retirant de la  fenËtre, sortit lentement de  l'hÆtellerie pour venir Á deux
pas  de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance tranquille et
sa physionomie railleuse  avaient  redoublÊ l'hilaritÊ de ceux avec lesquels
il causait et qui, eux, Êtaient restÊs Á la fenËtre.
     D'Artagnan,  le  voyant  arriver,  tira  son  ÊpÊe d'un  pied  hors  du
fourreau.
     " Ce cheval  est dÊcidÊment ou  plutÆt a  ÊtÊ dans sa  jeunesse  bouton
d'or,   reprit   l'inconnu  continuant  les   investigations  commencÊes  et
s'adressant  Á  ses  auditeurs  de  la  fenËtre,  sans  paraÏtre  aucunement
remarquer l'exaspÊration de d'Artagnan,  qui cependant  se  redressait entre
lui et eux. C'est une couleur fort connue en botanique, mais jusqu'Á prÊsent
fort rare chez les chevaux.
     -- Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du maÏtre ! s'Êcria l'Êmule
de TrÊville, furieux.
     -- Je ne ris pas  souvent, Monsieur, reprit  l'inconnu, ainsi que  vous
pouvez le voir  vous-mËme Á l'air de mon visage ; mais  je tiens cependant Á
conserver le privilÉge de rire quand il me plaÏt.
     -- Et moi, s'Êcria  d'Artagnan, je ne veux pas qu'on  rie  quand  il me
dÊplaÏt !
     -- En vÊritÊ, Monsieur  ? continua l'inconnu plus calme  que jamais, eh
bien, c'est parfaitement juste. " Et tournant sur ses talons, il s'apprËta Á
rentrer  dans l'hÆtellerie par la  grande porte, sous laquelle d'Artagnan en
arrivant avait remarquÊ un cheval tout sellÊ.
     Mais  d'Artagnan n'Êtait pas  de  caractÉre Á l×cher ainsi un homme qui
avait eu l'insolence de  se moquer de lui.  Il tira son ÊpÊe entiÉrement  du
fourreau et se mit Á sa poursuite en criant :
     " Tournez,  tournez donc,  Monsieur  le railleur, que je ne vous frappe
point par-derriÉre.
     --  Me frapper, moi  !  dit  l'autre en  pivotant  sur ses talons et en
regardant  le jeune  homme avec autant  d'Êtonnement que de  mÊpris. Allons,
allons donc, mon cher, vous Ëtes fou ! "
     Puis, Á demi-voix, et comme s'il se fÙt parlÊ Á lui-mËme :
     " C'est f×cheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa MajestÊ,  qui
cherche des braves de tous cÆtÊs pour recruter ses mousquetaires ! "
     Il achevait Á peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux coup  de
pointe,  que, s'il  n'eÙt fait vivement un bond en arriÉre, il  est probable
qu'il eÙt plaisantÊ pour la derniÉre  fois. L'inconnu vit alors que la chose
passait la  raillerie,  tira  son  ÊpÊe, salua  son  adversaire  et  se  mit
gravement en garde.  Mais au mËme moment ses deux  auditeurs, accompagnÊs de
l'hÆte, tombÉrent sur d'Artagnan Á  grands  coups de b×tons, de pelles et de
pincettes.  Cela fit une diversion si rapide et si complÉte Á l'attaque, que
l'adversaire de d'Artagnan, pendant  que celui- ci se  retournait pour faire
face Á cette grËle de coups, rengainait avec la mËme prÊcision, et, d'acteur
qu'il avait  manquÊ d'Ëtre, redevenait  spectateur  du combat, rÆle dont  il
s'acquitta avec son impassibilitÊ ordinaire, tout en marmottant nÊanmoins :
     " La peste  soit des Gascons  !  Remettez-le sur  son cheval orange, et
qu'il s'en aille !
     --  Pas avant  de t'avoir  tuÊ,  l×che !  "  criait d'Artagnan tout  en
faisant  face du mieux  qu'il pouvait et  sans reculer d'un pas Á  ses trois
ennemis, qui le moulaient de coups.
     " Encore une gasconnade, murmura  le gentilhomme. Sur mon  honneur, ces
Gascons  sont  incorrigibles  ! Continuez donc la  danse,  puisqu'il le veut
absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez. "
     Mais l'inconnu ne  savait  pas encore Á quel  genre  d'entËtÊ  il avait
affaire  ; d'Artagnan n'Êtait pas  homme Á  jamais demander merci. Le combat
continua donc  quelques secondes encore ; enfin  d'Artagnan,  ÊpuisÊ, laissa
Êchapper son ÊpÊe qu'un coup de b×ton brisa en deux morceaux. Un autre coup,
qui  lui entama le front, le renversa presque en mËme temps tout sanglant et
presque Êvanoui.
     C'est Á ce moment  que  de tous  cÆtÊs  on  accourut sur le lieu de  la
scÉne.  L'hÆte, craignant du scandale, emporta,  avec l'aide de ses garÚons,
le blessÊ dans la cuisine oÝ quelques soins lui furent accordÊs.
     Quant au gentilhomme,  il Êtait revenu prendre sa place Á la fenËtre et
regardait avec  une certaine impatience  toute cette foule, qui  semblait en
demeurant lÁ lui causer une vive contrariÊtÊ.
     " Eh bien, comment va cet enragÊ ? reprit-il en  se retournant au bruit
de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant Á l'hÆte qui venait s'informer de
sa santÊ.
     -- Votre Excellence est saine et sauve ? demanda l'hÆte.
     -- Oui, parfaitement saine et  sauve, mon cher  hÆtelier,  et c'est moi
qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme.
     -- Il va mieux, dit l'hÆte : il s'est Êvanoui tout Á fait.
     -- Vraiment ? fit le gentilhomme.
     -- Mais avant de s'Êvanouir il a rassemblÊ  toutes ses forces pour vous
appeler et vous dÊfier en vous appelant.
     -- Mais c'est donc le diable  en personne que ce  gaillard-lÁ ! s'Êcria
l'inconnu.
     --  Oh ! non, Votre  Excellence, ce n'est pas le diable, reprit  l'hÆte
avec  une  grimace de  mÊpris, car  pendant  son Êvanouissement nous l'avons
fouillÊ, et il n'a dans son paquet qu'une chemise et dans sa bourse que onze
Êcus,  ce qui ne l'a pas  empËchÊ de dire en s'Êvanouissant que  si pareille
chose Êtait  arrivÊe Á Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis
qu'ici vous ne vous en repentirez que plus tard.
     --  Alors,  dit  froidement  l'inconnu, c'est  quelque prince  du  sang
dÊguisÊ.
     -- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l'hÆte, afin que vous vous
teniez sur vos gardes.
     -- Et il n'a nommÊ personne dans sa colÉre ?
     -- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait : "  Nous verrons ce
que M. de TrÊville pensera de cette insulte faite Á son protÊgÊ. "
     --  M. de TrÊville ? dit l'inconnu en  devenant attentif  ; il frappait
sur sa poche en prononÚant  le nom de M.  de TrÊville  ?... Voyons, mon cher
hÆte, pendant que votre jeune homme Êtait Êvanoui, vous n'avez pas ÊtÊ, j'en
suis bien sÙr, sans regarder aussi cette poche-lÁ. Qu'y avait-il ?
     -- Une lettre adressÊe Á M. de TrÊville, capitaine des mousquetaires.
     -- En vÊritÊ !
     -- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Excellence. "
     L'hÆte,  qui n'Êtait pas douÊ d'une  grande  perspicacitÊ,  ne remarqua
point  l'expression  que  ses  paroles  avaient  donnÊe Á la physionomie  de
l'inconnu.  Celui-ci quitta  le  rebord de  la croisÊe sur  lequel  il Êtait
toujours  restÊ appuyÊ  du  bout du  coude, et  fronÚa le  sourcil en  homme
inquiet.
     " Diable ! murmura-t-il entre ses dents, TrÊville m'aurait-il envoyÊ ce
Gascon ?  il est bien  jeune !  Mais un coup d'ÊpÊe est un coup d'ÊpÊe, quel
que soit l'×ge de celui qui le donne, et l'on se dÊfie moins d'un enfant que
de  tout autre ; il suffit parfois d'un faible  obstacle pour  contrarier un
grand dessein. "
     Et l'inconnu tomba dans une rÊflexion qui dura quelques minutes.
     " Voyons, l'hÆte, dit-il, est-ce que vous ne me dÊbarrasserez pas de ce
frÊnÊtique ? En conscience, je ne puis  le  tuer, et cependant,  ajouta-t-il
avec une expression froidement menaÚante, cependant il me gËne. OÝ est-il ?
     -- Dans la chambre de ma femme, oÝ on le panse, au premier Êtage.
     --  Ses hardes et  son  sac  sont  avec  lui ? il  n'a pas  quittÊ  son
pourpoint ?
     -- Tout cela, au contraire, est en bas  dans la cuisine. Mais puisqu'il
vous gËne, ce jeune fou...
     --  Sans  doute.  Il  cause dans votre  hÆtellerie  un scandale  auquel
d'honnËtes gens ne sauraient rÊsister. Montez  chez vous,  faites mon compte
et avertissez mon laquais.
     -- Quoi ! Monsieur nous quitte dÊjÁ ?
     --  Vous le savez bien, puisque je  vous avais donnÊ l'ordre  de seller
mon cheval. Ne m'a-t-on point obÊi ?
     -- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous
la grande porte, tout appareillÊ pour partir.
     -- C'est bien, faites ce que je vous ai dit alors. "
     " Ouais ! se dit l'hÆte, aurait-il peur du petit garÚon ? "
     Mais un  coup d'oeil impÊratif de l'inconnu vint  l'arrËter  court.  Il
salua humblement et sortit.
     "  Il  ne  faut  pas  que Milady soit  aperÚue de  ce  drÆle,  continua
l'Êtranger  : elle  ne  doit  pas tarder Á passer ;  dÊjÁ mËme elle  est  en
retard. DÊcidÊment,  mieux vaut  que  je  monte  Á  cheval  et  que  j'aille
au-devant  d'elle...  Si seulement je pouvais  savoir  ce que contient cette
lettre adressÊe Á TrÊville ! "
     Et l'inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.
     Pendant  ce temps, l'hÆte, qui ne doutait pas que ce ne fÙt la prÊsence
du jeune garÚon qui chass×t l'inconnu de son hÆtellerie, Êtait  remontÊ chez
sa femme et avait trouvÊ d'Artagnan maÏtre enfin de ses esprits. Alors, tout
en  lui faisant comprendre  que la police pourrait bien lui faire un mauvais
parti  pour avoir ÊtÊ chercher querelle Á un grand seigneur -- car, Á l'avis
de  l'hÆte, l'inconnu  ne  pouvait  Ëtre  qu'un  grand seigneur  --,  il  le
dÊtermina, malgrÊ  sa  faiblesse,  Á  se  lever et Á  continuer  son chemin.
D'Artagnan, Á moitiÊ abasourdi, sans pourpoint et la tËte  tout  emmaillotÊe
de linges, se leva donc et, poussÊ par l'hÆte, commenÚa de descendre ; mais,
en  arrivant  Á  la  cuisine,  la  premiÉre  chose  qu'il  aperÚut  fut  son
provocateur qui  causait tranquillement  au marchepied  d'un  lourd carrosse
attelÊ de deux gros chevaux normands.
     Son interlocutrice, dont la tËte apparaissait encadrÊe par la portiÉre,
Êtait une femme de vingt  Á vingt-deux ans. Nous  avons dÊjÁ dit avec quelle
rapiditÊ  d'investigation d'Artagnan  embrassait toute une  physionomie ; il
vit donc du premier coup d'oeil que la femme Êtait  jeune et belle. Or cette
beautÊ le frappa d'autant plus qu'elle Êtait parfaitement ÊtrangÉre aux pays
mÊridionaux  que  jusque-lÁ d'Artagnan avait habitÊs.  C'Êtait une  p×le  et
blonde personne,  aux longs cheveux  bouclÊs  tombant sur ses  Êpaules,  aux
grands yeux  bleus languissants,  aux lÉvres rosÊes et aux  mains d'alb×tre.
Elle causait trÉs vivement avec l'inconnu.
     " Ainsi, Son Eminence m'ordonne... , disait la dame.
     --  De  retourner  Á l'instant  mËme en Angleterre, et  de  la prÊvenir
directement si le duc quittait Londres.
     -- Et quant Á mes autres instructions ? demanda la belle voyageuse.
     -- Elles  sont renfermÊes dans cette  boÏte, que vous n'ouvrirez que de
l'autre cÆtÊ de la Manche.
     -- TrÉs bien ; et vous, que faites-vous ?
     -- Moi, je retourne Á Paris.
     -- Sans ch×tier cet insolent petit garÚon ? " demanda la dame.
     L'inconnu allait rÊpondre :  mais, au  moment  oÝ il ouvrait la bouche,
d'Artagnan, qui avait tout entendu, s'ÊlanÚa sur le seuil de la porte.
     " C'est cet insolent petit garÚon  qui ch×tie les autres, s'Êcria-t-il,
et j'espÉre bien que cette fois-ci celui qu'il doit ch×tier ne lui Êchappera
pas comme la premiÉre.
     -- Ne lui Êchappera pas ? reprit l'inconnu en fronÚant le sourcil.
     -- Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je prÊsume.
     -- Songez, s'Êcria Milady en voyant le gentilhomme porter la main Á son
ÊpÊe, songez que le moindre retard peut tout perdre.
     --  Vous avez raison,  s'Êcria le  gentilhomme  ;  partez donc de votre
cÆtÊ, moi, je pars du mien. "
     Et, saluant  la dame  d'un signe  de tËte, il s'ÊlanÚa  sur son cheval,
tandis que le  cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les
deux interlocuteurs partirent donc  au galop, s'Êloignant chacun par un cÆtÊ
opposÊ de la rue.
     "  Eh ! votre  dÊpense  " , vocifÊra l'hÆte, dont l'affection pour  son
voyageur se changeait en un profond dÊdain en voyant qu'il s'Êloignait  sans
solder ses comptes.
     "  Paie,  maroufle  " , s'Êcria  le voyageur  toujours  galopant  Á son
laquais, lequel jeta aux pieds de l'hÆte deux ou trois piÉces d'argent et se
mit Á galoper aprÉs son maÏtre.
     " Ah ! l×che, ah ! misÊrable, ah ! faux gentilhomme ! " cria d'Artagnan
s'ÊlanÚant Á son tour aprÉs le laquais.
     Mais  le blessÊ Êtait trop  faible  encore pour supporter  une pareille
secousse. A  peine eut-il fait  dix  pas,  que ses oreilles tintÉrent, qu'un
Êblouissement le prit, qu'un nuage de sang passa sur ses yeux et qu'il tomba
au milieu de la rue, en criant encore :
     " L×che ! l×che ! l×che !
     -- Il  est en effet bien  l×che  " , murmura l'hÆte  en s'approchant de
d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le pauvre
garÚon, comme le hÊron de la fable avec son limaÚon du soir.
     " Oui, bien l×che, murmura d'Artagnan ; mais elle, bien belle !
     -- Qui, elle ? demanda l'hÆte.
     -- Milady " , balbutia d'Artagnan.
     Et il s'Êvanouit une seconde fois.
     " C'est Êgal,  dit l'hÆte, j'en perds deux,  mais il me reste celui-lÁ,
que je  suis sÙr de conserver au moins  quelques jours. C'est  toujours onze
Êcus de gagnÊs. "
     On sait que  onze Êcus faisaient  juste  la  somme qui restait  dans la
bourse de d'Artagnan.
     L'hÆte avait  comptÊ sur onze jours de maladie Á un Êcu par jour ; mais
il avait comptÊ sans son  voyageur. Le lendemain, dÉs cinq  heures du matin,
d'Artagnan se leva, descendit lui-mËme Á la cuisine, demanda, outre quelques
autres ingrÊdients dont la liste n'est pas parvenue jusqu'Á nous, du vin, de
l'huile, du romarin,  et,  la  recette de sa  mÉre Á la main, se composa  un
baume  dont il oignit ses  nombreuses blessures,  renouvelant ses compresses
lui-mËme  et ne  voulant admettre  l'adjonction d'aucun  mÊdecin. Gr×ce sans
doute  Á l'efficacitÊ  du  baume  de  BohËme,  et  peut-Ëtre  aussi gr×ce  Á
l'absence de  tout docteur, d'Artagnan se  trouva sur pied dÉs le soir mËme,
et Á peu prÉs guÊri le lendemain.
     Mais,  au moment  de payer ce romarin, cette huile  et  ce  vin,  seule
dÊpense  du maÏtre qui avait gardÊ une diÉte absolue, tandis qu'au contraire
le cheval jaune, au dire de l'hÆtelier du moins, avait mangÊ trois fois plus
qu'on n'eÙt raisonnablement  pu  le  supposer pour sa  taille, d'Artagnan ne
trouva dans sa poche que sa petite bourse de velours r×pÊ ainsi que les onze
Êcus qu'elle  contenait ; mais quant Á la lettre adressÊe Á  M. de TrÊville,
elle avait disparu.
     Le  jeune homme  commenÚa par chercher  cette lettre  avec  une  grande
patience, tournant  et retournant vingt  fois  ses poches  et ses  goussets,
fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse ; mais
lorsqu'il eut acquis la conviction que la lettre Êtait introuvable, il entra
dans un  troisiÉme accÉs de  rage,  qui faillit lui occasionner une nouvelle
consommation de vin  et d'huile  aromatisÊs  :  car,  en voyant cette  jeune
mauvaise tËte s'Êchauffer et menacer de tout casser  dans l'Êtablissement si
l'on  ne retrouvait pas sa lettre, l'hÆte s'Êtait dÊjÁ saisi  d'un Êpieu, sa
femme d'un manche Á balai, et ses garÚons des mËmes b×tons qui avaient servi
la surveille.
     "  Ma lettre de  recommandation  ! s'Êcria  d'Artagnan,  ma  lettre  de
recommandation, sangdieu ! ou je vous embroche tous comme des ortolans ! "
     Malheureusement une  circonstance  s'opposait Á ce  que  le jeune homme
accomplÏt sa menace : c'est que, comme nous l'avons dit, son ÊpÊe avait ÊtÊ,
dans sa premiÉre lutte, brisÊe en deux morceaux, ce qu'il avait parfaitement
oubliÊ.  Il en rÊsulta que, lorsque d'Artagnan  voulut en effet dÊgainer, il
se trouva  purement et  simplement armÊ  d'un tronÚon  d'ÊpÊe de huit ou dix
pouces Á peu prÉs, que l'hÆte avait soigneusement renfoncÊ dans le fourreau.
Quant au  reste de la lame, le chef l'avait adroitement  dÊtournÊ  pour s'en
faire une lardoire.
     Cependant cette dÊception n'eÙt probablement  pas arrËtÊ notre fougueux
jeune homme, si l'hÆte n'avait rÊflÊchi que la rÊclamation que lui adressait
son voyageur Êtait parfaitement juste.
     " Mais, au fait, dit-il en abaissant son Êpieu, oÝ est cette lettre ?
     --  Oui, oÝ est cette lettre ?  cria d'Artagnan.  D'abord,  je vous  en
prÊviens, cette  lettre  est  pour  M. de TrÊville, et  il faut  qu'elle  se
retrouve ; ou si elle ne se retrouve pas, il  saura bien la faire retrouver,
lui ! "
     Cette menace acheva d'intimider l'hÆte. AprÉs le roi et M. le cardinal,
M. de TrÊville Êtait l'homme  dont  le  nom peut-Ëtre Êtait le  plus souvent
rÊpÊtÊ par les militaires et mËme par les bourgeois. Il y avait bien le pÉre
Joseph, c'est  vrai ; mais son nom Á  lui n'Êtait  jamais prononcÊ  que tout
bas, tant  Êtait  grande la terreur qu'inspirait l'Eminence grise, comme  on
appelait le familier du cardinal.
     Aussi, jetant son Êpieu loin de lui, et ordonnant Á sa femme d'en faire
autant de  son manche  Á balai  et Á ses valets de leurs b×tons, il donna le
premier l'exemple en se mettant lui-mËme Á la recherche de la lettre perdue.
     "  Est-ce  que  cette  lettre  renfermait quelque  chose de prÊcieux  ?
demanda l'hÆte au bout d'un instant d'investigations inutiles.
     -- Sandis ! je le crois bien ! s'Êcria le Gascon qui comptait sur cette
lettre pour faire son chemin Á la cour ; elle contenait ma fortune.
     -- Des bons sur l'Epargne ? demanda l'hÆte inquiet.
     --  Des bons sur la trÊsorerie particuliÉre de Sa  MajestÊ " , rÊpondit
d'Artagnan,  qui,  comptant  entrer  au  service   du  roi  gr×ce  Á   cette
recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette rÊponse  quelque peu
hasardÊe.
     " Diable ! fit l'hÆte tout Á fait dÊsespÊrÊ.
     --  Mais il  n'importe, continua d'Artagnan avec  l'aplomb national, il
n'importe,  et l'argent n'est rien  : --  cette lettre  Êtait  tout. J'eusse
mieux aimÊ perdre mille pistoles que de la perdre. "
     Il ne risquait  pas  davantage Á  dire vingt mille,  mais une  certaine
pudeur juvÊnile le retint.
     Un  trait  de lumiÉre frappa  tout  Á coup l'esprit de l'hÆte,  qui  se
donnait au diable en ne trouvant rien.
     " Cette lettre n'est point perdue, s'Êcria-t-il.
     -- Ah ! fit d'Artagnan.
     -- Non ; elle vous a ÊtÊ prise.
     -- Prise ! et par qui ?
     -- Par le gentilhomme  d'hier.  Il est descendu Á la  cuisine, oÝ Êtait
votre pourpoint.  Il y  est restÊ seul.  Je gagerais que c'est  lui  qui l'a
volÊe.
     -- Vous  croyez  ? " rÊpondit d'Artagnan  peu convaincu ; car il savait
mieux  que personne l'importance  toute  personnelle de cette lettre, et n'y
voyait rien  qui pÙt tenter la cupiditÊ.  Le  fait est qu'aucun des  valets,
aucun des voyageurs prÊsents n'eÙt rien gagnÊ Á possÊder ce papier.
     "  Vous  dites  donc,  reprit  d'Artagnan,  que   vous  soupÚonnez  cet
impertinent gentilhomme.
     -- Je  vous dis que j'en suis  sÙr, continua l'hÆte ; lorsque je lui ai
annoncÊ que Votre Seigneurie Êtait le protÊgÊ de M. de TrÊville, et que vous
aviez mËme une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet,
m'a demandÊ  oÝ Êtait  cette  lettre,  et est  descendu  immÊdiatement Á  la
cuisine oÝ il savait qu'Êtait votre pourpoint.
     -- Alors c'est mon voleur, rÊpondit d'Artagnan ; je m'en plaindrai Á M.
de  TrÊville,  et  M. de  TrÊville s'en  plaindra au  roi. "  Puis  il  tira
majestueusement deux Êcus de sa poche, les donna Á l'hÆte, qui l'accompagna,
le chapeau Á la main, jusqu'Á la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le
conduisit sans autre incident  jusqu'Á  la porte  Saint- Antoine Á Paris, oÝ
son propriÊtaire le vendit trois Êcus, ce qui Êtait  fort bien payÊ, attendu
que d'Artagnan  l'avait fort  surmenÊ  pendant la derniÉre Êtape.  Aussi  le
maquignon  auquel d'Artagnan  le cÊda  moyennant les neuf livres susdites ne
cacha-t-il  point  au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme exorbitante
qu'Á cause de l'originalitÊ de sa couleur.
     D'Artagnan entra donc dans Paris Á  pied, portant son petit paquet sous
son bras,  et marcha tant  qu'il  trouv×t Á  louer une chambre qui convÏnt Á
l'exiguÐtÊ de ses ressources. Cette chambre fut une espÉce de mansarde, sise
rue des Fossoyeurs, prÉs du Luxembourg.
     AussitÆt  le denier Á Dieu  donnÊ,  d'Artagnan prit  possession  de son
logement,  passa le reste  de  la journÊe Á coudre  Á son pourpoint et Á ses
chausses  des  passementeries que  sa  mÉre avait  dÊtachÊes  d'un pourpoint
presque neuf de M. d'Artagnan pÉre, et qu'elle lui avait donnÊes en cachette
;  puis il alla quai  de la Ferraille, faire remettre une lame Á son ÊpÊe  ;
puis  il  revint  au  Louvre  s'informer,   au  premier  mousquetaire  qu'il
rencontra, de la situation de l'hÆtel de M.  de TrÊville, lequel Êtait situÊ
rue du  Vieux-Colombier, c'est-Á-dire  justement  dans  le voisinage  de  la
chambre arrËtÊe  par  d'Artagnan :  circonstance qui lui  parut d'un heureux
augure pour le succÉs de son voyage.
     AprÉs quoi,  content de la faÚon dont il s'Êtait  conduit Á Meung, sans
remords  dans le passÊ, confiant dans le prÊsent et  plein  d'espÊrance dans
l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil du brave.
     Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu'Á neuf heures du
matin,  heure Á  laquelle il se leva pour se rendre chez  ce  fameux  M.  de
TrÊville,  le   troisiÉme  personnage  du   royaume   d'aprÉs   l'estimation
paternelle.







     M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa  famille en Gascogne,  ou
M. de TrÊville,  comme il avait fini  par s'appeler lui-mËme Á Paris,  avait
rÊellement commencÊ comme  d'Artagnan, c'est-Á-dire  sans  un  sou vaillant,
mais avec ce  fonds d'audace, d'esprit et d'entendement qui fait que le plus
pauvre  gentill×tre  gascon  reÚoit  souvent   plus  en  ses  espÊrances  de
l'hÊritage paternel que le  plus riche  gentilhomme pÊrigourdin ou berrichon
ne reÚoit en rÊalitÊ.  Sa bravoure  insolente,  son  bonheur  plus  insolent
encore dans un temps oÝ les coups pleuvaient comme grËle, l'avaient hissÊ au
sommet  de cette Êchelle difficile qu'on appelle la faveur de cour, et  dont
il avait escaladÊ quatre Á quatre les Êchelons.
     Il  Êtait l'ami du  roi,  lequel honorait fort,  comme chacun sait,  la
mÊmoire  de son pÉre  Henri  IV.  Le  pÉre  de  M.  de TrÊville  l'avait  si
fidÉlement  servi  dans  ses guerres contre  la  Ligue, qu'Á dÊfaut d'argent
comptant  --  chose  qui  toute  la vie  manqua  au  BÊarnais,  lequel  paya
constamment  ses  dettes  avec  la seule  chose  qu'il  n'eÙt  jamais besoin
d'emprunter,  c'est-Á-dire  avec  de  l'esprit  --,  qu'Á   dÊfaut  d'argent
comptant, disons-nous, il l'avait  autorisÊ, aprÉs  la reddition de Paris, Á
prendre  pour armes  un lion  d'or passant  sur gueules avec  cette devise :
Fidelis et fortis  . C'Êtait beaucoup pour l'honneur, mais  c'Êtait mÊdiocre
pour le  bien-Ëtre. Aussi, quand l'illustre compagnon du grand Henri mourut,
il  laissa  pour seul hÊritage  Á Monsieur son  fils son  ÊpÊe et sa devise.
Gr×ce  Á ce  double  don et au  nom  sans  tache  qui l'accompagnait,  M. de
TrÊville fut admis dans la maison  du jeune prince, oÝ  il servit si bien de
son ÊpÊe et fut si fidÉle Á sa devise, que Louis XIII, une des bonnes  lames
du royaume, avait l'habitude de dire que, s'il  avait un  ami qui se battÏt,
il lui donnerait le conseil de prendre pour second, lui d'abord, et TrÊville
aprÉs, et peut-Ëtre mËme avant lui.
     Aussi  Louis  XIII   avait-il   un  attachement   rÊel  pour  TrÊville,
attachement royal, attachement ÊgoÐste, c'est vrai,  mais qui n'en Êtait pas
moins  un  attachement. C'est que,  dans  ces temps malheureux, on cherchait
fort Á  s'entourer d'hommes de la  trempe  de TrÊville.  Beaucoup  pouvaient
prendre  pour  devise l'ÊpithÉte de  fort , qui faisait la seconde partie de
son exergue ;  mais peu  de gentilshommes  pouvaient rÊclamer  l'ÊpithÉte de
fidÉle , qui  en formait la  premiÉre. TrÊville Êtait  un de ces derniers  ;
c'Êtait  une de ces rares organisations, Á  l'intelligence obÊissante  comme
celle du dogue, Á  la valeur aveugle, Á l'oeil rapide, Á la  main prompte, Á
qui l'oeil n'avait  ÊtÊ donnÊ que pour voir si  le  roi  Êtait mÊcontent  de
quelqu'un, et la main que pour frapper ce dÊplaisant quelqu'un, un Besme, un
Maurevers,  un Poltrot de  MÊrÊ, un  Vitry.  Enfin,  Á TrÊville,  il n'avait
manquÊ  jusque-lÁ que l'occasion ; mais il la guettait, et il se  promettait
bien  de la saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait Á la  portÊe
de sa main.  Aussi  Louis  XIII  fit-il de  TrÊville  le  capitaine  de  ses
mousquetaires, lesquels  Êtaient Á  Louis XIII, pour le dÊvouement ou plutÆt
pour  le fanatisme,  ce que ses ordinaires Êtaient Á Henri  III et ce que sa
garde Êcossaise Êtait Á Louis XI.
     De son cÆtÊ, et sous ce rapport,  le cardinal n'Êtait pas en reste avec
le roi. Quand  il avait vu la  formidable Êlite dont Louis XIII s'entourait,
ce second ou plutÆt ce premier roi de France avait  voulu, lui aussi,  avoir
sa garde. Il eut donc ses mousquetaires comme Louis XIII avait les siens, et
l'on voyait ces deux puissances rivales trier pour leur service, dans toutes
les provinces de  France et mËme dans  tous les  Etats Êtrangers, les hommes
cÊlÉbres  pour les  grands  coups d'ÊpÊe.  Aussi  Richelieu et Louis XIII se
disputaient  souvent, en faisant leur partie d'Êchecs, le soir, au sujet  du
mÊrite de leurs serviteurs. Chacun vantait la tenue et le courage des siens,
et tout en se prononÚant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils
les excitaient tout  bas  Á en  venir aux mains, et concevaient un vÊritable
chagrin  ou une joie immodÊrÊe de  la dÊfaite ou  de la victoire des  leurs.
Ainsi,  du  moins,  le  disent  les  MÊmoires   d'un  homme  qui   fut  dans
quelques-unes de ces dÊfaites et dans beaucoup de ces victoires.
     TrÊville avait pris le  cÆtÊ faible  de son  maÏtre,  et c'est  Á cette
adresse qu'il  devait la longue et constante  faveur d'un  roi qui  n'a  pas
laissÊ  la rÊputation d'avoir  ÊtÊ trÉs  fidÉle  Á ses amitiÊs.  Il  faisait
parader ses mousquetaires devant  le cardinal Armand Duplessis avec  un  air
narquois qui  hÊrissait  de  colÉre  la  moustache  grise  de Son  Eminence.
TrÊville  entendait admirablement bien  la guerre de cette Êpoque, oÝ, quand
on  ne vivait  pas  aux dÊpens de  l'ennemi,  on  vivait aux  dÊpens de  ses
compatriotes  :  ses  soldats  formaient  une lÊgion de  diables  Á  quatre,
indisciplinÊe pour tout autre que pour lui.
     DÊbraillÊs, avinÊs, ÊcorchÊs, les  mousquetaires du roi, ou plutÆt ceux
de M. de TrÊville, s'Êpandaient dans les cabarets, dans les promenades, dans
les  jeux publics, criant  fort et  retroussant  leurs  moustaches,  faisant
sonner leurs ÊpÊes, heurtant avec voluptÊ les gardes de M. le cardinal quand
ils   les  rencontraient  ;  puis  dÊgainant  en  pleine  rue,  avec   mille
plaisanteries ;  tuÊs  quelquefois, mais  sÙrs  en ce cas d'Ëtre pleurÊs  et
vengÊs ;  tuant souvent,  et  sÙrs alors  de ne pas  moisir en prison, M. de
TrÊville Êtant lÁ pour les rÊclamer. Aussi M. de TrÊville Êtait-il louÊ  sur
tous les  tons, chantÊ sur toutes les gammes par ces hommes qui l'adoraient,
et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils  Êtaient, tremblaient devant lui
comme des Êcoliers devant leur maÏtre, obÊissant au  moindre mot, et prËts Á
se faire tuer pour laver le moindre reproche.
     M. de TrÊville avait usÊ de ce levier puissant, pour le  roi d'abord et
les amis du  roi, --  puis pour lui-mËme  et  pour ses  amis. Au reste, dans
aucun  des MÊmoires de ce temps, qui a  laissÊ tant de mÊmoires, on ne  voit
que ce digne  gentilhomme ait ÊtÊ accusÊ,  mËme par  ses ennemis -- et il en
avait autant  parmi les gens de plume que chez les  gens d'ÊpÊe  -- ,  nulle
part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme  ait ÊtÊ accusÊ de se
faire payer la coopÊration de ses sÊides. Avec un rare gÊnie d'intrigue, qui
le rendait l'Êgal des  plus forts intrigants,  il Êtait restÊ honnËte homme.
Bien plus, en  dÊpit  des grandes estocades  qui dÊhanchent et des exercices
pÊnibles qui  fatiguent,  il Êtait devenu  un des  plus galants coureurs  de
ruelles, un des plus fins damerets, un des plus alambiquÊs diseurs de phÊbus
de son Êpoque ;  on  parlait des bonnes fortunes de TrÊville  comme on avait
parlÊ vingt ans  auparavant de  celles  de Bassompierre -- et ce n'Êtait pas
peu dire. Le capitaine  des mousquetaires Êtait donc admirÊ, craint et aimÊ,
ce qui constitue l'apogÊe des fortunes humaines.
     Louis XIV absorba tous  les  petits  astres de  sa cour  dans son vaste
rayonnement ; mais  son pÉre, soleil  pluribus impar  , laissa  sa splendeur
personnelle Á chacun  de ses favoris, sa valeur individuelle Á chacun de ses
courtisans. Outre le lever du roi et celui du  cardinal, on comptait alors Á
Paris plus de deux cents petits  levers, un peu  recherchÊs. Parmi les  deux
cents petits levers, celui de TrÊville Êtait un des plus courus.
     La  cour  de son hÆtel, situÊ rue du Vieux-Colombier, ressemblait  Á un
camp, et  cela dÉs six  heures du  matin en ÊtÊ et dÉs huit heures en hiver.
Cinquante  Á  soixante  mousquetaires,   qui  semblaient  s'y  relayer  pour
prÊsenter un nombre toujours imposant, s'y promenaient sans cesse, armÊs  en
guerre  et  prËts  Á  tout.  Le  long  d'un  de  ses  grands  escaliers  sur
l'emplacement  desquels notre civilisation b×tirait une maison tout entiÉre,
montaient et descendaient les  solliciteurs de Paris qui couraient aprÉs une
faveur  quelconque,  les gentilshommes de province avides d'Ëtre enrÆlÊs, et
les  laquais chamarrÊs de  toutes couleurs,  qui venaient  apporter Á M.  de
TrÊville les messages de  leurs maÏtres. Dans l'antichambre, sur  de longues
banquettes circulaires, reposaient  les Êlus, c'est-Á-dire ceux qui  Êtaient
convoquÊs. Un  bourdonnement durait lÁ depuis le matin jusqu'au soir, tandis
que  M. de TrÊville, dans son  cabinet contigu Á cette antichambre, recevait
les visites, Êcoutait  les plaintes, donnait ses ordres  et, comme  le roi Á
son  balcon du Louvre, n'avait qu'Á  se mettre  Á sa fenËtre  pour passer la
revue des hommes et des armes.
     Le jour oÝ d'Artagnan se prÊsenta, l'assemblÊe Êtait imposante, surtout
pour  un provincial arrivant de  sa province : il est vrai que ce provincial
Êtait Gascon, et que  surtout Á cette Êpoque les  compatriotes de d'Artagnan
avaient la rÊputation de ne point facilement se laisser intimider. En effet,
une fois qu'on avait  franchi  la porte massive,  chevillÊe de longs clous Á
tËte quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'ÊpÊe qui se
croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant  et jouant entre eux.
Pour se frayer un passage au milieu de  toutes ces  vagues tourbillonnantes,
il eÙt fallu Ëtre officier, grand seigneur ou jolie femme.
     Ce fut donc au milieu de cette cohue et  de ce dÊsordre que notre jeune
homme  s'avanÚa, le  coeur palpitant,  rangeant sa longue rapiÉre le long de
ses jambes maigres,  et tenant  une  main au rebord de  son feutre  avec  ce
demi-sourire  du provincial  embarrassÊ qui  veut  faire  bonne  contenance.
Avait-il  dÊpassÊ  un  groupe,  alors  il respirait plus librement, mais  il
comprenait qu'on se retournait pour le regarder, et pour la premiÉre fois de
sa  vie,  d'Artagnan, qui jusqu'Á ce  jour avait une  assez bonne opinion de
lui-mËme, se trouva ridicule.
     ArrivÊ Á l'escalier, ce fut pis encore : il y  avait  sur les premiÉres
marches  quatre  mousquetaires qui se divertissaient  Á l'exercice  suivant,
tandis que  dix ou douze de leurs  camarades attendaient sur  le palier  que
leur tour vÏnt de prendre place Á la partie.
     Un d'eux, placÊ sur le degrÊ supÊrieur, l'ÊpÊe nue Á la main, empËchait
ou du moins s'efforÚait d'empËcher les trois autres de monter.
     Ces  trois autres s'escrimaient contre  lui de leurs ÊpÊes fort agiles.
D'Artagnan prit  d'abord ces fers  pour des fleurets d'escrime, il  les crut
boutonnÊs :  mais il reconnut  bientÆt Á  certaines  Êgratignures que chaque
arme, au contraire, Êtait affilÊe et aiguisÊe Á souhait, et Á chacune de ces
Êgratignures, non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient
comme des fous.
     Celui  qui occupait le degrÊ en ce moment  tenait merveilleusement  ses
adversaires  en respect.  On  faisait  cercle  autour d'eux :  la  condition
portait qu'Á chaque coup le touchÊ quitterait la partie, en perdant son tour
d'audience  au profit  du toucheur.  En cinq minutes trois furent effleurÊs,
l'un au poignet, l'autre au menton, l'autre Á l'oreille, par le dÊfenseur du
degrÊ, qui lui-mËme  ne  fut pas  atteint : adresse qui lui valut, selon les
conventions arrËtÊes, trois tours de faveur.
     Si  difficile non  pas qu'il fÙt, mais qu'il voulÙt Ëtre  Á Êtonner, ce
passe-  temps Êtonna  notre jeune voyageur  ; il avait  vu dans sa province,
cette terre oÝ s'Êchauffent cependant si promptement les tËtes, un peu  plus
de prÊliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs lui parut
la plus forte de  toutes  celles  qu'il  avait ouÐes  jusqu'alors,  mËme  en
Gascogne. Il se crut transportÊ dans ce fameux pays des  gÊants  oÝ Gulliver
alla  depuis et eut  si  grand-peur ; et cependant il n'Êtait pas  au bout :
restaient le palier et l'antichambre.
     Sur  le palier on ne  se battait plus, on  racontait  des  histoires de
femmes,  et dans  l'antichambre  des  histoires  de  cour.  Sur  le  palier,
d'Artagnan rougit  ;  dans  l'antichambre,  il  frissonna.  Son  imagination
ÊveillÊe et vagabonde,  qui en  Gascogne  le rendait  redoutable  aux jeunes
femmes de chambre et mËme quelquefois aux  jeunes maÏtresses, n'avait jamais
rËvÊ,  mËme  dans  ces  moments  de  dÊlire,  la  moitiÊ  de ces  merveilles
amoureuses  et le quart de ces prouesses  galantes, rehaussÊes des  noms les
plus  connus  et des dÊtails les  moins voilÊs. Mais si son amour  pour  les
bonnes  moeurs fut choquÊ sur le palier, son respect  pour  le  cardinal fut
scandalisÊ  dans  l'antichambre.  LÁ,  Á son  grand  Êtonnement,  d'Artagnan
entendait critiquer tout haut la politique qui faisait trembler l'Europe, et
la vie privÊe du  cardinal, que tant de hauts et puissants seigneurs avaient
ÊtÊ punis  d'avoir tentÊ d'approfondir  :  ce  grand  homme,  rÊvÊrÊ par  M.
d'Artagnan  pÉre, servait de risÊe aux mousquetaires de M.  de TrÊville, qui
raillaient ses  jambes cagneuses et son dos voÙtÊ ;  quelques-uns chantaient
des noÌls sur Mme  d'Aiguillon,  sa maÏtresse, et Mme de Combalet, sa niÉce,
tandis que les autres liaient des parties contre les pages et  les gardes du
cardinal-duc,  toutes choses qui paraissaient  Á  d'Artagnan de monstrueuses
impossibilitÊs.
     Cependant,  quand  le nom du  roi  intervenait  parfois  tout Á coup  Á
l'improviste au milieu de  tous ces quolibets cardinalesques,  une espÉce de
b×illon  calfeutrait  pour  un  moment  toutes  ces bouches  moqueuses ;  on
regardait  avec  hÊsitation  autour  de  soi,  et   l'on  semblait  craindre
l'indiscrÊtion de la cloison du cabinet de M. de TrÊville ; mais bientÆt une
allusion  ramenait la conversation  sur  Son Eminence,  et alors  les Êclats
reprenaient de plus belle,  et la lumiÉre n'Êtait mÊnagÊe sur  aucune de ses
actions.
     " Certes, voilÁ  des  gens qui vont Ëtre embastillÊs et  pendus,  pensa
d'Artagnan avec terreur, et moi sans  aucun doute avec eux, car du moment oÝ
je les ai ÊcoutÊs  et entendus, je serai tenu pour leur complice. Que dirait
Monsieur mon pÉre, qui m'a si  fort  recommandÊ le respect du cardinal, s'il
me savait dans la sociÊtÊ de pareils paÐens ? "
     Aussi, comme  on s'en doute sans que je le dise, d'Artagnan n'osait  se
livrer Á la conversation ; seulement il regardait de tous ses yeux, Êcoutant
de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour ne rien perdre,
et malgrÊ  sa confiance  dans les recommandations paternelles, il se sentait
portÊ par ses goÙts et entraÏnÊ par ses instincts Á louer plutÆt qu'Á bl×mer
les choses inouÐes qui se passaient lÁ.
     Cependant, comme il Êtait absolument Êtranger Á la foule des courtisans
de M. de TrÊville, et que c'Êtait la premiÉre  fois qu'on l'apercevait en ce
lieu, on vint lui demander ce qu'il dÊsirait. A cette demande, d'Artagnan se
nomma fort humblement, s'appuya du titre de compatriote, et pria le valet de
chambre qui Êtait venu lui faire cette question de demander pour lui Á M. de
TrÊville  un  moment  d'audience,  demande  que  celui-ci  promit  d'un  ton
protecteur de transmettre en temps et lieu.
     D'Artagnan, un peu revenu  de sa surprise premiÉre, eut donc  le loisir
d'Êtudier un peu les costumes et les physionomies.
     Au  centre du groupe le plus  animÊ  Êtait  un  mousquetaire  de grande
taille, d'une figure hautaine  et  d'une bizarrerie de  costume qui attirait
sur  lui l'attention gÊnÊrale. Il ne portait pas, pour le moment, la casaque
d'uniforme, qui, au  reste, n'Êtait pas  absolument  obligatoire  dans cette
Êpoque  de  libertÊ  moindre  mais   d'indÊpendance  plus  grande,  mais  un
justaucorps bleu de ciel, tant soit  peu fanÊ et r×pÊ, et sur  cet  habit un
baudrier  magnifique, en broderies d'or, et qui reluisait comme les Êcailles
dont  l'eau se couvre  au grand  soleil. Un manteau long de velours cramoisi
tombait  avec gr×ce sur  ses  Êpaules, dÊcouvrant  par-  devant seulement le
splendide baudrier, auquel pendait une gigantesque rapiÉre.
     Ce mousquetaire  venait  de descendre  de garde  Á  l'instant mËme,  se
plaignait d'Ëtre  enrhumÊ et toussait de  temps  en temps  avec affectation.
Aussi avait-il  pris le manteau, Á ce qu'il disait autour de  lui, et tandis
qu'il  parlait du haut de sa tËte,  en frisant dÊdaigneusement sa moustache,
on admirait avec enthousiasme le baudrier brodÊ, et d'Artagnan plus que tout
autre.
     " Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient ; c'est une
folie,  je  le  sais bien, mais c'est la  mode.  D'ailleurs,  il  faut  bien
employer Á quelque chose l'argent de sa lÊgitime.
     -- Ah ! Porthos ! s'Êcria un des assistants, n'essaie pas de nous faire
croire que ce baudrier te vient de  la gÊnÊrositÊ paternelle : il t'aura ÊtÊ
donnÊ  par la dame voilÊe avec  laquelle  je t'ai rencontrÊ l'autre dimanche
vers la porte Saint-HonorÊ.
     --  Non,  sur mon  honneur et foi  de gentilhomme,  je l'ai achetÊ moi-
mËme,  et de  mes propres  deniers, rÊpondit celui qu'on venait  de dÊsigner
sous le nom de Porthos.
     -- Oui, comme j'ai achetÊ, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse
neuve, avec ce que ma maÏtresse avait mis dans la vieille.
     -- Vrai,  dit  Porthos,  et  la  preuve  c'est  que  je l'ai payÊ douze
pistoles. "
     L'admiration redoubla, quoique le doute continu×t d'exister.
     "  N'est-ce pas, Aramis  ? "  dit  Porthos  se tournant vers  un  autre
mousquetaire.
     Cet autre mousquetaire  formait un  contraste parfait  avec  celui  qui
l'interrogeait  et qui venait de le dÊsigner sous le nom  d'Aramis : c'Êtait
un jeune homme de vingt-deux Á vingt-trois ans Á peine, Á la figure naÐve et
doucereuse,  Á l'oeil noir et doux et aux joues roses et veloutÊes comme une
pËche en automne ; sa moustache fine dessinait sur  sa lÉvre supÊrieure  une
ligne  d'une  rectitude   parfaite  ;  ses  mains  semblaient  craindre   de
s'abaisser, de peur que leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps
il se pinÚait le bout  des  oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre
et transparent. D'habitude il  parlait peu  et  lentement, saluait beaucoup,
riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait belles et dont, comme du
reste de sa personne, il  semblait prendre le plus  grand  soin. Il rÊpondit
par un signe de tËte affirmatif Á l'interpellation de son ami.
     Cette  affirmation parut avoir fixÊ  tous  les doutes  Á  l'endroit  du
baudrier ; on  continua donc de l'admirer, mais on n'en parla  plus ; et par
un de ces revirements rapides  de la  pensÊe,  la conversation  passa tout Á
coup Á un autre sujet.
     " Que pensez-vous de ce que raconte l'Êcuyer  de Chalais ? " demanda un
autre mousquetaire sans  interpeller directement personne,  mais s'adressant
au contraire Á tout le monde.
     " Et que raconte-t-il ? demanda Porthos d'un ton suffisant.
     -- Il raconte  qu'il a trouvÊ Á  Bruxelles  Rochefort, l'×me  damnÊe du
cardinal, dÊguisÊ en  capucin ; ce Rochefort maudit, gr×ce Á ce dÊguisement,
avait jouÊ M. de Laigues comme un niais qu'il est.
     -- Comme un vrai niais, dit Porthos ; mais la chose est-elle sÙre ?
     -- Je la tiens d'Aramis, rÊpondit le mousquetaire.
     -- Vraiment ?
     --  Eh !  vous  le savez  bien,  Porthos,  dit Aramis  ;  je  vous l'ai
racontÊe, Á vous-mËme hier, n'en parlons donc plus.
     -- N'en parlons plus, voilÁ votre  opinion Á vous, reprit Porthos. N'en
parlons plus !  peste ! comme vous concluez vite. Comment ! le cardinal fait
espionner un  gentilhomme, fait voler sa  correspondance par un traÏtre,  un
brigand, un pendard ;  fait, avec l'aide  de  cet  espion et gr×ce  Á  cette
correspondance, couper le  cou Á Chalais,  sous  le stupide prÊtexte qu'il a
voulu tuer le  roi et marier Monsieur avec la reine ! Personne  ne savait un
mot de cette Ênigme, vous nous l'apprenez hier,  Á la grande satisfaction de
tous, et quand nous  sommes encore tout Êbahis de cette nouvelle, vous venez
nous dire aujourd'hui : N'en parlons plus !
     -- Parlons-en donc, voyons, puisque vous le dÊsirez, reprit Aramis avec
patience.
     --  Ce  Rochefort, s'Êcria  Porthos,  si  j'Êtais  l'Êcuyer  du  pauvre
Chalais, passerait avec moi un vilain moment.
     -- Et vous,  vous passeriez un triste quart d'heure avec  le duc Rouge,
reprit Aramis.
     -- Ah ! le duc Rouge ! bravo, bravo, le duc Rouge ! rÊpondit Porthos en
battant  des mains  et  en  approuvant de  la  tËte. Le "  duc  Rouge  " est
charmant.  Je  rÊpandrai le  mot, mon  cher,  soyez  tranquille.  A-t-il  de
l'esprit,  cet Aramis  ! Quel malheur que  vous  n'ayez  pas pu suivre votre
vocation, mon cher ! quel dÊlicieux abbÊ vous eussiez fait !
     -- Oh ! ce n'est qu'un retard momentanÊ, reprit Aramis ; un jour, je le
serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d'Êtudier la thÊologie pour
cela.
     -- Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tÆt ou tard.
     -- TÆt, dit Aramis.
     -- Il  n'attend  qu'une  chose pour le  dÊcider  tout  Á  fait  et pour
reprendre  sa  soutane,  qui est  pendue  derriÉre  son uniforme,  reprit un
mousquetaire.
     -- Et quelle chose attend-il ? demanda un autre.
     -- Il attend que  la  reine ait  donnÊ  un hÊritier  Á  la couronne  de
France.
     -- Ne plaisantons pas lÁ-dessus, Messieurs, dit Porthos ; gr×ce Á Dieu,
la reine est encore d'×ge Á le donner.
     --  On dit  que M. de Buckingham est en  France,  reprit Aramis avec un
rire  narquois qui donnait  Á  cette phrase, si  simple  en  apparence,  une
signification passablement scandaleuse.
     --  Aramis, mon  ami,  pour cette  fois  vous  avez  tort,  interrompit
Porthos, et votre manie d'esprit vous entraÏne toujours au-delÁ des bornes ;
si M. de TrÊville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi.
     --  Allez-vous me faire la leÚon, Porthos ? s'Êcria Aramis, dans l'oeil
doux duquel on vit passer comme un Êclair.
     --  Mon cher,  soyez mousquetaire ou abbÊ. Soyez l'un  ou l'autre, mais
pas  l'un et l'autre,  reprit  Porthos.  Tenez, Athos vous  l'a  dit  encore
l'autre jour : vous  mangez Á tous les r×teliers.  Ah ! ne nous f×chons pas,
je vous  prie, ce serait inutile,  vous savez bien ce qui est  convenu entre
vous, Athos et moi.  Vous allez chez Mme d'Aiguillon, et vous lui faites  la
cour ; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et
vous  passez pour Ëtre fort en avant dans les bonnes gr×ces de la dame. Oh !
mon Dieu, n'avouez pas votre bonheur,  on ne vous demande  pas votre secret,
on  connaÏt votre  discrÊtion. Mais puisque vous  possÊdez cette vertu,  que
diable ! Faites-en usage Á l'endroit  de Sa MajestÊ. S'occupe qui voudra, et
comme on voudra du roi et du cardinal ; mais la reine est sacrÊe, et si l'on
en parle, que ce soit en bien.
     -- Porthos,  vous Ëtes prÊtentieux comme Narcisse, je vous en prÊviens,
rÊpondit Aramis ; vous savez que je hais  la morale, exceptÊ quand elle  est
faite par Athos.  Quant  Á vous,  mon cher, vous  avez  un  trop  magnifique
baudrier  pour Ëtre bien fort lÁ-dessus. Je serai abbÊ s'il me convient ; en
attendant,  je suis mousquetaire :  en cette qualitÊ,  je dis  ce  qu'il  me
plaÏt, et en ce moment il me plaÏt de vous dire que vous m'impatientez.
     -- Aramis !
     -- Porthos !
     -- Eh ! Messieurs ! Messieurs ! s'Êcria-t-on autour d'eux.
     --  M. de  TrÊville attend M. d'Artagnan " , interrompit  le laquais en
ouvrant la porte du cabinet.
     A cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun se
tut, et au milieu du silence gÊnÊral  le jeune Gascon traversa l'antichambre
dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine des mousquetaires,
se fÊlicitant de tout son coeur d'Êchapper aussi Á point Á la fin  de  cette
bizarre querelle.







     M. de TrÊville Êtait pour le moment de fort mÊchante humeur ; nÊanmoins
il salua poliment  le jeune homme, qui s'inclina jusqu'Á terre, et il sourit
en  recevant son compliment, dont l'accent bÊarnais lui rappela Á la fois sa
jeunesse et son  pays, double souvenir  qui fait sourire l'homme Á  tous les
×ges. Mais, se  rapprochant presque aussitÆt de  l'antichambre  et faisant Á
d'Artagnan  un signe de la main,  comme pour lui demander la permission d'en
finir avec les autres avant de commencer avec lui, il appela  trois fois, en
grossissant la voix Á chaque fois, de  sorte  qu'il parcourut tous les  tons
intervallaires entre l'accent impÊratif et l'accent irritÊ :
     " Athos ! Porthos ! Aramis ! "
     Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons dÊjÁ fait connaissance,
et qui rÊpondaient aux deux derniers de  ces trois noms, quittÉrent aussitÆt
les groupes dont ils faisaient  partie et s'avancÉrent vers le cabinet, dont
la porte se referma derriÉre eux dÉs qu'ils en eurent franchi le seuil. Leur
contenance,  bien  qu'elle  ne  fÙt  pas  tout  Á  fait  tranquille,  excita
cependant,  par  son  laisser-aller  Á  la  fois  plein  de  dignitÊ  et  de
soumission,  l'admiration de  d'Artagnan,  qui  voyait dans ces  hommes  des
demi-dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armÊ de tous ses foudres.
     Quand les deux mousquetaires furent entrÊs, quand la porte fut refermÊe
derriÉre eux, quand le murmure bourdonnant  de l'antichambre, auquel l'appel
qui  venait d'Ëtre  fait  avait  sans doute  donnÊ  un nouvel  aliment,  eut
recommencÊ  ; quand enfin  M. de TrÊville eut trois ou quatre fois  arpentÊ,
silencieux et le sourcil froncÊ, toute la longueur de  son  cabinet, passant
chaque  fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme Á la parade, il
s'arrËta tout Á coup en face d'eux, et les couvrant des pieds Á la tËte d'un
regard irritÊ :
     " Savez-vous ce que m'a dit le roi, s'Êcria-t-il, et cela pas plus tard
qu'hier au soir ? le savez-vous, Messieurs ?
     -- Non, rÊpondirent aprÉs  un instant de silence les deux mousquetaires
; non, Monsieur, nous l'ignorons.
     -- Mais j'espÉre que vous nous ferez l'honneur de nous le  dire, ajouta
Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse rÊvÊrence.
     -- Il  m'a dit  qu'il recruterait dÊsormais ses mousquetaires parmi les
gardes de M. le cardinal !
     --  Parmi  les gardes  de  M. le cardinal ! et pourquoi cela  ? demanda
vivement Porthos.
     --  Parce  qu'il  voyait  bien  que  sa piquette  avait  besoin  d'Ëtre
ragaillardie par un mÊlange de bon vin. "
     Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux. D'Artagnan ne
savait oÝ il en Êtait et eÙt voulu Ëtre Á cent pieds sous terre.
     "  Oui,  oui,  continua M. de TrÊville en s'animant, oui, et Sa MajestÊ
avait  raison, car, sur mon  honneur, il est vrai que les mousquetaires font
triste figure Á la cour. M. le cardinal  racontait  hier au jeu du roi, avec
un  air  de  condolÊance  qui  me  dÊplut  fort,  qu'avant-hier  ces  damnÊs
mousquetaires,  ces  diables Á quatre --  il appuyait  sur  ces mots avec un
accent  ironique  qui me  dÊplut  encore  davantage  --,  ces  pourfendeurs,
ajoutait-il en me regardant de  son oeil de  chat-tigre,  s'Êtaient attardÊs
rue FÊrou, dans un  cabaret, et qu'une ronde de ses gardes -- j'ai cru qu'il
allait  me rire  au nez  --  avait ÊtÊ forcÊe  d'arrËter les  perturbateurs.
Morbleu !  vous devez en savoir quelque chose  ! ArrËter des mousquetaires !
Vous  en Êtiez, vous autres, ne vous en dÊfendez pas, on vous a reconnus, et
le cardinal vous a nommÊs. VoilÁ bien ma faute, oui, ma faute, puisque c'est
moi   qui   choisis  mes  hommes.  Voyons,  vous,  Aramis,  pourquoi  diable
m'avez-vous  demandÊ  la casaque  quand  vous alliez Ëtre  si  bien sous  la
soutane ?  Voyons, vous, Porthos,  n'avez-vous  un si beau baudrier d'or que
pour  y suspendre une  ÊpÊe de paille ? Et Athos ! je ne vois pas Athos.  OÝ
est-il ?
     -- Monsieur, rÊpondit tristement Aramis, il est malade, fort malade.
     -- Malade, fort malade, dites-vous ? et de quelle maladie ?
     -- On  craint  que ce  ne soit de la petite vÊrole, Monsieur,  rÊpondit
Porthos voulant mËler Á son tour un  mot Á la conversation, et ce qui serait
f×cheux en ce que trÉs certainement cela g×terait son visage.
     -- De la petite vÊrole ! VoilÁ encore  une glorieuse histoire que  vous
me contez  lÁ, Porthos !... Malade de la petite  vÊrole,  Á son ×ge ?... Non
pas  !... mais blessÊ sans doute, tuÊ peut-Ëtre... Ah ! si je le savais !...
Sangdieu !  Messieurs les mousquetaires,  je  n'entends  pas  que l'on hante
ainsi les mauvais lieux, qu'on se prenne  de querelle  dans la rue et  qu'on
joue de l'ÊpÊe dans les carrefours. Je  ne veux pas enfin qu'on prËte Á rire
aux gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits,
qui ne se mettent jamais dans le cas d'Ëtre arrËtÊs, et qui d'ailleurs ne se
laisseraient pas  arrËter  eux  !... j'en suis sÙr... Ils  aimeraient  mieux
mourir sur la place que de faire  un pas en  arriÉre... Se sauver,  dÊtaler,
fuir, c'est bon pour les mousquetaires du roi, cela ! "
     Porthos  et  Aramis  frÊmissaient  de  rage.  Ils  auraient  volontiers
ÊtranglÊ M. de TrÊville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas senti que
c'Êtait le grand amour qu'il leur  portait qui le faisait leur parler ainsi.
Ils frappaient le tapis du pied,  se  mordaient les lÉvres jusqu'au  sang et
serraient  de toute leur force  la garde  de leur  ÊpÊe. Au-dehors on  avait
entendu appeler, comme nous l'avons dit,  Athos, Porthos et Aramis, et  l'on
avait  devinÊ, Á  l'accent  de  la  voix  de  M.  de  TrÊville, qu'il  Êtait
parfaitement en colÉre. Dix tËtes curieuses Êtaient appuyÊes Á la tapisserie
et p×lissaient de fureur, car leurs oreilles collÊes Á la porte ne perdaient
pas une syllabe de ce qui  se disait, tandis que leurs bouches rÊpÊtaient au
fur et Á mesure les paroles  insultantes du capitaine  Á toute la population
de l'antichambre. En un instant depuis la porte  du cabinet jusqu'Á la porte
de la rue, tout l'hÆtel fut en Êbullition.
     " Ah ! les mousquetaires du roi se font arrËter par les gardes de M. le
cardinal "  ,  continua M. de TrÊville aussi  furieux Á  l'intÊrieur que ses
soldats,  mais saccadant  ses  paroles et les plongeant une Á une pour ainsi
dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses auditeurs. "
Ah ! six gardes de Son Eminence arrËtent six mousquetaires de  Sa MajestÊ  !
Morbleu ! j'ai pris  mon  parti. Je vais de ce pas  au Louvre ;  je donne ma
dÊmission  de  capitaine  des   mousquetaires  du  roi  pour  demander   une
lieutenance dans les  gardes du cardinal, et s'il me refuse, morbleu ! je me
fais abbÊ. "
     A ces paroles, le murmure de l'extÊrieur devint une explosion : partout
on n'entendait  que jurons et blasphÉmes. Les morbleu !  les  sangdieu ! les
morts de tous les diables ! se  croisaient dans l'air.  D'Artagnan cherchait
une  tapisserie  derriÉre  laquelle  se  cacher,  et se  sentait  une  envie
dÊmesurÊe de se fourrer sous la table.
     " Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de  lui,  la vÊritÊ  est que
nous Êtions  six  contre six, mais nous avons  ÊtÊ pris en traÏtre, et avant
que nous eussions eu le temps de tirer nos ÊpÊes, deux  d'entre nous Êtaient
tombÊs morts, et Athos,  blessÊ  griÉvement, ne valait guÉre mieux. Car vous
le connaissez, Athos ; eh bien, capitaine, il a essayÊ  de  se relever  deux
fois, et il est retombÊ deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus,
non !  l'on nous a  entraÏnÊs de force. En chemin,  nous nous sommes sauvÊs.
Quant Á Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laissÊ bien tranquillement sur
le champ de  bataille, ne pensant pas qu'il  valÙt la peine  d'Ëtre emportÊ.
VoilÁ l'histoire.  Que  diable, capitaine  !  on  ne gagne  pas  toutes  les
batailles. Le grand PompÊe  a perdu celle  de Pharsale, et  le  roi FranÚois
Ier,  qui, Á ce  que  j'ai entendu dire, en  valait  bien  un autre, a perdu
cependant celle de Pavie.
     -- Et j'ai l'honneur de vous assurer  que j'en ai tuÊ un avec sa propre
ÊpÊe, dit Aramis, car  la mienne s'est brisÊe Á la premiÉre parade... TuÊ ou
poignardÊ, Monsieur, comme il vous sera agrÊable.
     --  Je  ne savais  pas cela, reprit  M.  de TrÊville  d'un ton  un  peu
radouci. M. le cardinal avait exagÊrÊ, Á ce que je vois.
     -- Mais de gr×ce, Monsieur, continua Aramis, qui, voyant son  capitaine
s'apaiser,  osait hasarder  une priÉre,  de  gr×ce, Monsieur,  ne  dites pas
qu'Athos lui-mËme  est blessÊ : il serait au dÊsespoir  que cela parvint aux
oreilles du roi, et  comme la blessure est des plus graves, attendu qu'aprÉs
avoir  traversÊ  l'Êpaule  elle  pÊnÉtre  dans  la  poitrine,  il  serait  Á
craindre... "
     Au mËme instant  la portiÉre se  souleva, et une tËte  noble et  belle,
mais affreusement p×le, parut sous la frange.
     " Athos ! s'ÊcriÉrent les deux mousquetaires.
     -- Athos ! rÊpÊta M. de TrÊville lui-mËme.
     -- Vous m'avez mandÊ, Monsieur, dit Athos Á  M. de TrÊville  d'une voix
affaiblie  mais parfaitement calme,  vous m'avez demandÊ, Á ce que m'ont dit
nos camarades, et je m'empresse de me rendre Á vos ordres ; voilÁ, Monsieur,
que me voulez-vous ? "
     Et Á ces mots  le mousquetaire, en tenue irrÊprochable, sanglÊ comme de
coutume, entra d'un pas  ferme dans le cabinet. M. de TrÊville, Êmu jusqu'au
fond du coeur de cette preuve de courage, se prÊcipita vers lui.
     " J'Êtais en train de dire Á ces Messieurs, ajouta-t-il, que je dÊfends
Á mes  mousquetaires d'exposer leurs  jours sans  nÊcessitÊ, car  les braves
gens  sont bien  chers au roi, et le roi sait que ses mousquetaires sont les
plus braves gens de la terre. Votre main, Athos. "
     Et  sans attendre que le  nouveau venu  rÊpondÏt  de lui-mËme  Á  cette
preuve  d'affection, M. de  TrÊville  saisissait sa  main  droite  et la lui
serrait de toutes ses forces,  sans s'apercevoir qu'Athos, quel que  fÙt son
empire sur lui-mËme, laissait Êchapper un  mouvement de douleur et p×lissait
encore, ce que l'on aurait pu croire impossible.
     La porte Êtait restÊe entrouverte, tant l'arrivÊe d'Athos, dont, malgrÊ
le  secret  gardÊ,  la blessure  Êtait  connue  de tous,  avait  produit  de
sensation.  Un  brouhaha  de satisfaction accueillit les  derniers  mots  du
capitaine et deux ou trois tËtes, entraÏnÊes  par l'enthousiasme, apparurent
par  les ouvertures  de la  tapisserie. Sans doute, M.  de  TrÊville  allait
rÊprimer par  de  vives  paroles cette infraction  aux lois de  l'Êtiquette,
lorsqu'il sentit tout Á coup la  main d'Athos se crisper dans la  sienne, et
qu'en portant les yeux sur lui il s'aperÚut qu'il allait s'Êvanouir. Au mËme
instant, Athos, qui avait rassemblÊ toutes ses forces  pour lutter contre la
douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet comme s'il fÙt mort.
     "  Un chirurgien  !  cria M.  de TrÊville.  Le  mien, celui du  roi, le
meilleur ! Un chirurgien ! ou, sang dieu ! mon brave Athos va trÊpasser. "
     Aux cris de M. de TrÊville, tout le monde se prÊcipita dans son cabinet
sans  qu'il  songe×t Á en  fermer  la porte Á  personne, chacun s'empressant
autour du blessÊ. Mais tout cet empressement eÙt ÊtÊ inutile, si le  docteur
demandÊ ne se fÙt trouvÊ dans l'hÆtel mËme  ; il fendit la foule, s'approcha
d'Athos toujours  Êvanoui, et,  comme tout ce bruit et tout ce mouvement  le
gËnait fort, il demanda comme premiÉre chose et comme la plus urgente que le
mousquetaire  fÙt emportÊ dans une chambre  voisine. AussitÆt M. de TrÊville
ouvrit  une porte et montra le chemin Á Porthos et Á Aramis, qui emportÉrent
leur camarade dans leurs bras. DerriÉre ce groupe marchait le chirurgien, et
derriÉre le chirurgien, la porte se referma.
     Alors le cabinet de M. de TrÊville, ce  lieu ordinairement si respectÊ,
devint momentanÊment une  succursale  de  l'antichambre. Chacun  discourait,
pÊrorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le cardinal et ses gardes Á
tous les diables.
     Un instant aprÉs, Porthos et Aramis rentrÉrent ; le chirurgien et M. de
TrÊville seuls Êtaient restÊs prÉs du blessÊ.
     Enfin M.  de  TrÊville  rentra  Á  son  tour.  Le  blessÊ  avait repris
connaissance ;  le chirurgien dÊclarait que  l'Êtat du  mousquetaire n'avait
rien  qui  pÙt inquiÊter  ses  amis,  sa  faiblesse ayant  ÊtÊ  purement  et
simplement occasionnÊe par la perte de son sang.
     Puis  M. de TrÊville  fit  un signe  de la main, et chacun  se  retira,
exceptÊ  d'Artagnan, qui n'oubliait point qu'il avait  audience et qui, avec
sa tÊnacitÊ de Gascon, Êtait demeurÊ Á la mËme place.
     Lorsque  tout le monde fut sorti et que la  porte fut  refermÊe,  M. de
TrÊville se retourna et se trouva seul avec  le jeune homme. L'ÊvÊnement qui
venait d'arriver lui avait quelque  peu fait perdre le fil de  ses idÊes. Il
s'informa de ce que  lui voulait l'obstinÊ solliciteur. D'Artagnan  alors se
nomma,  et M. de TrÊville, se rappelant d'un seul coup tous ses souvenirs du
prÊsent et du passÊ, se trouva au courant de sa situation.
     " Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote,  mais je
vous avais parfaitement oubliÊ.  Que voulez-vous ! un  capitaine  n'est rien
qu'un pÉre de famille chargÊ d'une plus grande responsabilitÊ qu'un  pÉre de
famille ordinaire. Les soldats  sont de grands enfants ; mais comme je tiens
Á  ce  que les  ordres  du roi, et surtout  ceux de M.  le  cardinal, soient
exÊcutÊs... "
     D'Artagnan ne put dissimuler  un sourire. A ce sourire, M.  de TrÊville
jugea qu'il n'avait point affaire Á un sot, et venant droit au fait, tout en
changeant de conversation :
     " J'ai  beaucoup aimÊ Monsieur votre  pÉre,  dit-il.  Que puis-je faire
pour son fils ? h×tez-vous, mon temps n'est pas Á moi.
     -- Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me
proposais de vous demander, en souvenir de cette amitiÊ dont vous n'avez pas
perdu mÊmoire, une casaque de mousquetaire ; mais, aprÉs tout ce que je vois
depuis deux  heures, je comprends  qu'une telle faveur serait  Ênorme, et je
tremble de ne point la mÊriter.
     -- C'est une faveur  en effet,  jeune homme, rÊpondit M.  de TrÊville ;
mais elle peut ne pas Ëtre si fort au-dessus de vous que vous  le croyez  ou
que  vous avez  l'air de  le croire. Toutefois  une dÊcision de Sa MajestÊ a
prÊvu  ce  cas,  et je vous  annonce avec regret  qu'on ne  reÚoit  personne
mousquetaire avant l'Êpreuve prÊalable de quelques  campagnes,  de certaines
actions  d'Êclat,  ou d'un service de deux ans  dans quelque autre  rÊgiment
moins favorisÊ que le nÆtre. "
     D'Artagnan s'inclina  sans rien  rÊpondre.  Il se sentait  encore  plus
avide d'endosser  l'uniforme de  mousquetaire depuis  qu'il  y  avait  de si
grandes difficultÊs Á l'obtenir.
     "  Mais,  continua TrÊville en fixant sur son compatriote un  regard si
perÚant  qu'on eÙt dit qu'il  voulait lire jusqu'au fond de son coeur, mais,
en faveur de votre pÉre, mon ancien  compagnon, comme je  vous l'ai  dit, je
veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de BÊarn ne sont
ordinairement pas riches, et je doute  que les  choses aient fort  changÊ de
face depuis mon dÊpart de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop,
pour vivre, de l'argent que vous avez apportÊ avec vous. "
     D'Artagnan  se  redressa  d'un  air  fier  qui  voulait  dire qu'il  ne
demandait l'aumÆne Á personne.
     "  C'est bien,  jeune homme, c'est  bien, continua TrÊville, je connais
ces airs-lÁ, je suis venu Á  Paris avec quatre Êcus dans ma poche, et  je me
serais  battu  avec  quiconque m'aurait  dit  que  je  n'Êtais pas  en  Êtat
d'acheter le Louvre. "
     D'Artagnan  se redressa  de  plus  en  plus ; gr×ce  Á la vente  de son
cheval,  il  commenÚait  sa  carriÉre  avec quatre  Êcus de plus que  M.  de
TrÊville n'avait commencÊ la sienne.
     "  Vous devez  donc, disais-je,  avoir besoin de conserver ce  que vous
avez, si forte que soit cette somme ; mais vous devez  avoir besoin aussi de
vous perfectionner  dans  les exercices qui conviennent  Á  un  gentilhomme.
J'Êcrirai dÉs  aujourd'hui une  lettre au directeur de l'AcadÊmie royale, et
dÉs demain il vous recevra sans rÊtribution  aucune.  Ne  refusez  pas cette
petite  douceur. Nos  gentilshommes  les  mieux  nÊs et  les plus riches  la
sollicitent quelquefois, sans pouvoir  l'obtenir. Vous  apprendrez le manÉge
du cheval,  l'escrime et la danse ; vous y ferez de bonnes connaissances, et
de temps en temps vous reviendrez me voir pour me dire oÝ vous en Ëtes et si
je puis faire quelque chose pour vous. "
     D'Artagnan,  tout  Êtranger  qu'il  fÙt  encore  aux  faÚons  de  cour,
s'aperÚut de la froideur de cet accueil.
     "  HÊlas, Monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation
que mon pÉre m'avait remise pour vous me fait dÊfaut aujourd'hui !
     -- En effet,  rÊpondit  M.  de  TrÊville,  je  m'Êtonne  que vous  ayez
entrepris  un  aussi  long  voyage  sans  ce  viatique  obligÊ, notre  seule
ressource Á nous autres BÊarnais.
     -- Je  l'avais,  Monsieur,  et,  Dieu  merci,  en  bonne forme, s'Êcria
d'Artagnan ; mais on me l'a perfidement dÊrobÊ. "
     Et il raconta toute la scÉne de Meung, dÊpeignit le gentilhomme inconnu
dans  ses  moindres  dÊtails, le  tout  avec  une  chaleur,  une vÊritÊ  qui
charmÉrent M. de TrÊville.
     "  VoilÁ qui est Êtrange, dit ce dernier  en mÊditant ; vous aviez donc
parlÊ de moi tout haut ?
     -- Oui, Monsieur,  sans  doute  j'avais commis cette  imprudence  ; que
voulez-vous, un  nom comme  le vÆtre devait me servir de bouclier en route :
jugez si je me suis mis souvent Á couvert ! "
     La  flatterie  Êtait  fort  de mise  alors,  et M.  de  TrÊville aimait
l'encens comme  un roi ou comme un cardinal. Il  ne  put donc  s'empËcher de
sourire avec une visible  satisfaction, mais ce sourire s'effaÚa bientÆt, et
revenant de lui-mËme Á l'aventure de Meung :
     " Dites-moi, continua-t-il, ce  gentilhomme  n'avait-il pas  une lÊgÉre
cicatrice Á la tempe ?
     -- Oui, comme le ferait l'Êraflure d'une balle.
     -- N'Êtait-ce pas un homme de belle mine ?
     -- Oui.
     -- De haute taille ?
     -- Oui.
     -- P×le de teint et brun de poil ?
     --  Oui,  oui, c'est  cela. Comment  se  fait-il,  Monsieur,  que  vous
connaissiez cet homme ? Ah ! si jamais je le retrouve, et je le retrouverai,
je vous le jure, fÙt-ce en enfer...
     -- Il attendait une femme ? continua TrÊville.
     --  Il est du moins parti aprÉs avoir causÊ un instant avec celle qu'il
attendait.
     -- Vous ne savez pas quel Êtait le sujet de leur conversation ?
     -- Il lui remettait une boÏte, lui disait que cette boÏte contenait ses
instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir qu'Á Londres.
     -- Cette femme Êtait Anglaise ?
     -- Il l'appelait Milady.
     -- C'est lui ! murmura TrÊville, c'est  lui  ! je le croyais  encore  Á
Bruxelles !
     -- Oh ! Monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'Êcria d'Artagnan,
indiquez-moi qui il est  et d'oÝ il est, puis je vous  tiens quitte de tout,
mËme de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires ; car avant
toute chose je veux me venger.
     --  Gardez-vous-en bien, jeune homme,  s'Êcria TrÊville  ; si  vous  le
voyez venir, au contraire, d'un cÆtÊ de la  rue, passez de l'autre ! Ne vous
heurtez pas Á un pareil rocher : il vous briserait comme un verre.
     -- Cela n'empËche pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le retrouve...
     -- En attendant,  reprit  TrÊville, ne  le  cherchez  pas, si  j'ai  un
conseil Á vous donner. "
     Tout Á coup TrÊville s'arrËta, frappÊ d'un  soupÚon subit. Cette grande
haine  que manifestait si hautement le  jeune voyageur pour  cet homme, qui,
chose assez peu vraisemblable, lui avait dÊrobÊ la lettre de son pÉre, cette
haine ne  cachait-elle pas quelque perfidie ?  ce jeune homme n'Êtait-il pas
envoyÊ  par Son Eminence ? ne venait-il pas pour lui tendre quelque  piÉge ?
ce prÊtendu  d'Artagnan  n'Êtait-il  pas  un  Êmissaire  du  cardinal  qu'on
cherchait Á introduire dans sa maison, et qu'on avait placÊ prÉs de lui pour
surprendre sa  confiance et  pour le  perdre plus tard,  comme  cela s'Êtait
mille fois  pratiquÊ  ?  Il regarda  d'Artagnan plus fixement  encore  cette
seconde fois que  la  premiÉre. Il fut mÊdiocrement rassurÊ par l'aspect  de
cette physionomie pÊtillante d'esprit astucieux et d'humilitÊ affectÊe.
     " Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il ; mais il peut l'Ëtre aussi
bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, Êprouvons-le. "
     " Mon ami, lui dit-il  lentement, je  veux, comme au fils de mon ancien
ami, car je tiens pour  vraie  l'histoire de cette  lettre  perdue, je veux,
dis-  je, pour rÊparer la froideur que vous  avez d'abord remarquÊe dans mon
accueil,  vous  dÊcouvrir  les  secrets  de notre  politique. Le  roi et  le
cardinal sont les meilleurs amis ; leurs  apparents dÊmËlÊs ne sont que pour
tromper les sots. Je ne prÊtends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un
brave garÚon, fait  pour avancer, soit la dupe  de toutes ces  feintises  et
donne comme un niais  dans le panneau, Á la suite de  tant d'autres  qui s'y
sont  perdus.  Songez  bien   que  je  suis  dÊvouÊ  Á   ces   deux  maÏtres
tout-puissants, et que jamais mes dÊmarches sÊrieuses n'auront  d'autre  but
que le  service du  roi et celui  de M. le  cardinal, un des  plus illustres
gÊnies  que  la  France  ait  produits. Maintenant, jeune homme, rÊglez-vous
lÁ-dessus, et  si vous avez,  soit  de  famille,  soit  par relations,  soit
d'instinct  mËme, quelqu'une de  ces inimitiÊs contre le cardinal telles que
nous  les  voyons  Êclater  chez  les  gentilshommes,  dites-moi  adieu,  et
quittons-nous. Je  vous  aiderai  en  mille  circonstances, mais  sans  vous
attacher  Á ma personne. J'espÉre  que  ma franchise, en tout cas, vous fera
mon ami ; car vous Ëtes  jusqu'Á prÊsent  le seul  jeune homme Á  qui  j'aie
parlÊ comme je le fais. "
     TrÊville se disait Á part lui :
     " Si le  cardinal  m'a dÊpËchÊ  ce jeune  renard, il  n'aura certes pas
manquÊ, lui qui sait Á quel point je  l'exÉcre, de dire Á son  espion que le
meilleur moyen  de me faire la cour  est de me dire pis que  pendre de lui ;
aussi, malgrÊ  mes protestations, le rusÊ  compÉre va-t-il  me rÊpondre bien
certainement qu'il a l'Eminence en horreur. "
     Il  en fut  tout autrement  que  s'y  attendait TrÊville  ;  d'Artagnan
rÊpondit avec la plus grande simplicitÊ :
     " Monsieur, j'arrive Á Paris avec des intentions toutes semblables. Mon
pÉre m'a recommandÊ de ne souffrir rien que du roi, de M. le cardinal et  de
vous, qu'il tient pour les trois premiers de France. "
     D'Artagnan ajoutait M.  de TrÊville aux deux autres, comme on peut s'en
apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien g×ter.
     "  J'ai  donc  la  plus  grande  vÊnÊration   pour   M.   le  cardinal,
continua-t-il,  et le plus  profond respect pour ses actes. Tant mieux  pour
moi, Monsieur, si vous  me parlez, comme vous le dites, avec franchise ; car
alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette ressemblance de goÙt ; mais si
vous avez  eu quelque dÊfiance, bien naturelle d'ailleurs, je sens que je me
perds  en disant  la vÊritÊ ;  mais, tant pis, vous ne laisserez  pas que de
m'estimer, et c'est Á quoi je tiens plus qu'Á toute chose au monde. "
     M. de TrÊville fut surpris au  dernier point. Tant de pÊnÊtration, tant
de  franchise  enfin,  lui  causait  de l'admiration,  mais  ne  levait  pas
entiÉrement  ses doutes :  plus ce  jeune homme  Êtait supÊrieur aux  autres
jeunes  gens, plus il Êtait Á redouter s'il  se trompait. NÊanmoins il serra
la main Á d'Artagnan, et lui dit :
     " Vous Ëtes un honnËte garÚon, mais dans ce moment je ne puis faire que
ce  que  je vous  ai offert  tout Á l'heure.  Mon  hÆtel vous sera  toujours
ouvert.  Plus  tard, pouvant me demander  Á  toute  heure et par  consÊquent
saisir  toutes  les occasions,  vous obtiendrez  probablement  ce  que  vous
dÊsirez obtenir.
     --  C'est-Á-dire, Monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez que je
m'en  sois rendu digne.  Eh  bien, soyez  tranquille,  ajouta-t-il  avec  la
familiaritÊ du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps. "
     Et il salua pour se retirer, comme si dÊsormais le reste le regardait.
     " Mais  attendez donc, dit M.  de TrÊville  en  l'arrËtant,  je vous ai
promis une lettre pour le directeur  de l'AcadÊmie. Etes-vous trop fier pour
l'accepter, mon jeune gentilhomme ?
     -- Non, Monsieur, dit d'Artagnan ; je vous  rÊponds qu'il n'en sera pas
de  celle-ci comme  de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle arrivera,  je
vous  le  jure,  Á  son  adresse,  et malheur Á  celui  qui  tenterait de me
l'enlever ! "
     M.  de TrÊville  sourit Á cette  fanfaronnade,  et,  laissant son jeune
compatriote dans l'embrasure de  la fenËtre oÝ  ils se trouvaient  et oÝ ils
avaient causÊ ensemble, il  alla s'asseoir Á une table et se mit Á Êcrire la
lettre  de  recommandation  promise.  Pendant  ce  temps,  d'Artagnan, : qui
n'avait rien  de  mieux  Á  faire, se  mit Á battre  une  marche contre  les
carreaux, regardant les mousquetaires  qui  s'en allaient les  uns aprÉs les
autres,  et les suivant  du regard  jusqu'Á  ce qu'ils  eussent  disparu  au
tournant de la rue.
     M. de TrÊville, aprÉs avoir Êcrit la lettre,  la cacheta et, se levant,
s'approcha du  jeune  homme  pour  la  lui donner  ; mais  au moment mËme oÝ
d'Artagnan Êtendait la main pour la recevoir, M. de TrÊville fut bien ÊtonnÊ
de voir son protÊgÊ faire un soubresaut, rougir de colÉre et  s'Êlancer hors
du cabinet en criant :
     " Ah ! sangdieu ! il ne m'Êchappera pas, cette fois.
     -- Et qui cela ? demanda M. de TrÊville.
     -- Lui, mon voleur ! rÊpondit d'Artagnan. Ah ! traÏtre ! "
     Et il disparut.
     " Diable de fou ! murmura M. de  TrÊville. A moins toutefois, ajouta-t-
il,  que ce ne  soit une maniÉre adroite de s'esquiver, en  voyant  qu'il  a
manquÊ son coup. "







     D'Artagnan,  furieux,  avait traversÊ  l'antichambre en  trois bonds et
s'ÊlanÚait sur l'escalier, dont  il comptait  descendre les degrÊs  quatre Á
quatre, lorsque, emportÊ par sa course, il alla donner tËte baissÊe dans  un
mousquetaire qui sortait de chez M. de TrÊville par une porte de dÊgagement,
et, le heurtant du front Á l'Êpaule,  lui  fit  pousser un cri  ou plutÆt un
hurlement.
     "  Excusez-moi,  dit  d'Artagnan,  essayant  de  reprendre  sa  course,
excusez-moi, mais je suis pressÊ. "
     A  peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de fer le
saisit par son Êcharpe et l'arrËta.
     " Vous Ëtes pressÊ ! s'Êcria  le mousquetaire,  p×le comme un linceul ;
sous ce  prÊtexte,  vous me heurtez, vous dites : " Excusez-moi " ,  et vous
croyez  que  cela  suffit ? Pas tout Á fait, mon  jeune homme.  Croyez-vous,
parce que vous avez entendu M. de  TrÊville nous parler un peu cavaliÉrement
aujourd'hui,  que   l'on   peut  nous  traiter   comme   il  nous  parle   ?
DÊtrompez-vous, compagnon, vous n'Ëtes pas M. de TrÊville, vous.
     -- Ma foi, rÊpliqua  d'Artagnan, qui reconnut Athos,  lequel, aprÉs  le
pansement opÊrÊ par  le docteur,  regagnait son appartement, ma foi,  je  ne
l'ai pas fait  exprÉs, j'ai dit  : " Excusez-moi. "  Il  me semble  donc que
c'est assez. Je  vous rÊpÉte cependant, et  cette fois c'est trop peut-Ëtre,
parole  d'honneur ! je  suis  pressÊ, trÉs pressÊ.  L×chez-moi donc, je vous
prie, et laissez-moi aller oÝ j'ai affaire.
     -- Monsieur, dit Athos en le l×chant, vous n'Ëtes pas poli. On voit que
vous venez de loin. "
     D'Artagnan  avait  dÊjÁ enjambÊ  trois  ou  quatre degrÊs,  mais  Á  la
remarque d'Athos il s'arrËta court.
     " Morbleu,  Monsieur ! dit-il, de  si loin que je vienne, ce n'est  pas
vous qui me donnerez une leÚon de belles maniÉres, je vous prÊviens.
     -- Peut-Ëtre, dit Athos.
     -- Ah ! si  je n'Êtais pas si  pressÊ, s'Êcria d'Artagnan, et si  je ne
courais pas aprÉs quelqu'un...
     --  Monsieur  l'homme  pressÊ,  vous  me trouverez  sans  courir,  moi,
entendez-vous ?
     -- Et oÝ cela, s'il vous plaÏt ?
     -- PrÉs des Carmes-Deschaux.
     -- A quelle heure ?
     -- Vers midi.
     -- Vers midi, c'est bien, j'y serai.
     --  T×chez de  ne pas me faire attendre,  car Á midi  un quart  je vous
prÊviens que c'est moi  qui courrai aprÉs vous et vous couperai les oreilles
Á la course.
     -- Bon ! lui cria d'Artagnan ; on y sera Á midi moins dix minutes. "
     Et  il  se  mit  Á courir  comme  si  le  diable l'emportait,  espÊrant
retrouver  encore son  inconnu,  que son pas tranquille  ne devait pas avoir
conduit bien loin.
     Mais, Á la porte de la  rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes.
Entre les deux causeurs,  il y  avait juste l'espace  d'un homme. D'Artagnan
crut que cet espace lui suffirait, et  il  s'ÊlanÚa  pour passer  comme  une
flÉche  entre eux deux. Mais d'Artagnan avait comptÊ sans le  vent. Comme il
allait passer, le vent s'engouffra  dans  le long  manteau  de  Porthos,  et
d'Artagnan vint donner droit dans  le manteau. Sans doute, Porthos avait des
raisons de ne pas abandonner cette  partie essentielle de son vËtement, car,
au lieu de  laisser aller le pan qu'il  tenait, il tira  Á lui, de sorte que
d'Artagnan  s'enroula  dans   le  velours  par  un  mouvement   de  rotation
qu'explique la rÊsistance de l'obstinÊ Porthos.
     D'Artagnan,  entendant jurer le mousquetaire, voulut  sortir de dessous
le manteau qui l'aveuglait, et chercha  son chemin dans le pli. Il redoutait
surtout  d'avoir portÊ  atteinte  Á la fraÏcheur du magnifique  baudrier que
nous connaissons ; mais, en ouvrant timidement les yeux, il se trouva le nez
collÊ  entre les deux Êpaules de  Porthos, c'est- Á-dire  prÊcisÊment sur le
baudrier.
     HÊlas ! comme  la plupart  des choses de ce monde qui  n'ont pour elles
que l'apparence,  le baudrier  Êtait  d'or  par-devant et  de  simple buffle
par-derriÉre. Porthos,  en vrai  glorieux qu'il  Êtait, ne  pouvant avoir un
baudrier d'or  tout entier, en avait au moins la moitiÊ : on comprenait  dÉs
lors la nÊcessitÊ du rhume et l'urgence du manteau.
     " Vertubleu ! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se dÊbarrasser
de  d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous Ëtes donc enragÊ de vous
jeter comme cela sur les gens !
     -- Excusez-moi,  dit d'Artagnan reparaissant sous  l'Êpaule  du  gÊant,
mais je suis trÉs pressÊ, je cours aprÉs quelqu'un, et...
     --  Est-ce que vous oubliez  vos  yeux  quand vous courez, par hasard ?
demanda Porthos.
     -- Non, rÊpondit  d'Artagnan piquÊ,  non,  et gr×ce Á  mes yeux je vois
mËme ce que ne voient pas les autres. "
     Porthos comprit ou ne  comprit  pas,  toujours est-il que,  se laissant
aller Á sa colÉre :
     "  Monsieur, dit-il, vous vous ferez Êtriller, je vous en  prÊviens, si
vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.
     -- Etriller, Monsieur ! dit d'Artagnan, le mot est dur.
     --  C'est celui qui convient Á un homme habituÊ  Á regarder en face ses
ennemis.
     -- Ah ! pardieu  ! je  sais  bien que vous ne  tournez  pas le dos  aux
vÆtres, vous. "
     Et  le jeune homme, enchantÊ de  son espiÉglerie, s'Êloigna  en riant Á
gorge dÊployÊe.
     Porthos Êcuma de  rage  et  fit  un mouvement  pour se  prÊcipiter  sur
d'Artagnan.
     "  Plus  tard,  plus tard, lui cria  celui-ci, quand vous  n'aurez plus
votre manteau.
     -- A une heure donc, derriÉre le Luxembourg.
     --  TrÉs bien, Á une heure " , rÊpondit d'Artagnan en tournant  l'angle
de la rue.
     Mais ni  dans  la  rue qu'il venait de parcourir,  ni dans celle  qu'il
embrassait  maintenant du  regard,  il ne vit personne. Si  doucement qu'eÙt
marchÊ l'inconnu, il avait gagnÊ  du chemin ; peut-Ëtre aussi Êtait-il entrÊ
dans  quelque  maison.  D'Artagnan  s'informa  de  lui  Á  tous  ceux  qu'il
rencontra,  descendit  jusqu'au  bac,  remonta  par la  rue  de Seine  et la
Croix-Rouge  ; mais rien, absolument rien.  Cependant cette  course  lui fut
profitable en ce sens qu'Á mesure que la sueur inondait son front, son coeur
se refroidissait.
     Il  se mit  alors Á  rÊflÊchir sur  les ÊvÊnements qui venaient  de  se
passer ; ils Êtaient nombreux et nÊfastes : il  Êtait onze heures du matin Á
peine, et dÊjÁ  la matinÊe lui avait apportÊ la disgr×ce  de M. de TrÊville,
qui ne  pouvait manquer de trouver un peu cavaliÉre la faÚon dont d'Artagnan
l'avait quittÊ.
     En outre, il avait ramassÊ deux bons duels avec deux hommes capables de
tuer chacun trois  d'Artagnan, avec  deux  mousquetaires enfin, c'est-Á-dire
avec deux  de  ces  Ëtres qu'il estimait  si fort qu'il les mettait, dans sa
pensÊe et dans son coeur, au-dessus de tous les autres hommes.
     La conjecture Êtait triste. SÙr d'Ëtre tuÊ par  Athos, on comprend  que
le jeune  homme ne  s'inquiÊtait pas  beaucoup de Porthos.  Pourtant,  comme
l'espÊrance est  la derniÉre chose qui s'Êteint dans le coeur de l'homme, il
en arriva Á espÊrer  qu'il pourrait survivre, avec  des blessures terribles,
bien entendu,  Á  ces deux  duels, et, en cas de survivance,  il se fit pour
l'avenir les rÊprimandes suivantes :
     " Quel ÊcervelÊ je fais, et quel butor je suis ! Ce brave et malheureux
Athos  Êtait  blessÊ  juste Á l'Êpaule contre  laquelle  je m'en vais,  moi,
donner de la tËte comme un bÊlier.  La seule chose qui m'Êtonne, c'est qu'il
ne m'ait pas tuÊ roide ; il  en avait le droit, et la douleur que je lui  ai
causÊe  a dÙ Ëtre atroce. Quant  Á  Porthos ! Oh ! quant  Á Porthos, ma foi,
c'est plus drÆle. "
     Et malgrÊ lui le jeune homme se mit Á rire, tout en regardant nÊanmoins
si  ce  rire isolÊ, et sans cause  aux  yeux de ceux  qui  le voyaient rire,
n'allait pas blesser quelque passant.
     " Quant Á  Porthos, c'est plus drÆle ;  mais je n'en  suis pas moins un
misÊrable Êtourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare !  non  !
et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui n'y est pas ! Il
m'eÙt pardonnÊ  bien certainement ; il m'eÙt pardonnÊ si je  n'eusse pas ÊtÊ
lui parler  de  ce  maudit  baudrier, Á  mots couverts,  c'est vrai  ;  oui,
couverts  joliment ! Ah ! maudit Gascon que je suis, je  ferais de  l'esprit
dans la poËle Á frire. Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant
Á lui-mËme avec toute l'amÊnitÊ qu'il croyait se devoir, si tu en rÊchappes,
ce  qui  n'est  pas probable,  il s'agit d'Ëtre Á  l'avenir d'une  politesse
parfaite. DÊsormais il faut qu'on t'admire, qu'on te cite comme modÉle. Etre
prÊvenant et poli, ce n'est pas Ëtre l×che. Regardez plutÆt Aramis : Aramis,
c'est la  douceur, c'est  la gr×ce  en  personne. Eh bien, personne s'est-il
jamais avisÊ de dire qu'Aramis Êtait un l×che ? Non, bien  certainement,  et
dÊsormais je veux en tout point me modeler sur lui. Ah ! justement le voici.
"
     D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, Êtait arrivÊ Á quelques
pas  de l'hÆtel  d'Aiguillon, et devant  cet  hÆtel il  avait  aperÚu Aramis
causant  gaiement  avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son  cÆtÊ,
Aramis aperÚut  d'Artagnan ;  mais  comme  il  n'oubliait point que  c'Êtait
devant ce jeune homme que M. de  TrÊville s'Êtait si fort emportÊ le  matin,
et  qu'un tÊmoin  des reproches que  les mousquetaires avaient reÚus ne  lui
Êtait  d'aucune  faÚon  agrÊable,  il  fit  semblant  de  ne  pas  le  voir.
D'Artagnan,  tout  entier au  contraire  Á ses plans  de conciliation  et de
courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur faisant un grand salut
accompagnÊ du plus gracieux sourire. Aramis inclina lÊgÉrement la tËte, mais
ne sourit point. Tous quatre, au reste, interrompirent Á l'instant mËme leur
conversation.
     D'Artagnan n'Êtait pas  assez  niais pour  ne point  s'apercevoir qu'il
Êtait  de  trop ; mais  il n'Êtait pas encore assez rompu aux faÚons du beau
monde  pour  se  tirer  galamment  d'une  situation fausse  comme l'est,  en
gÊnÊral, celle d'un homme qui est venu  se mËler Á des gens qu'il connaÏt  Á
peine et Á une conversation qui  ne le regarde  pas.  Il cherchait  donc  en
lui-mËme  un  moyen  de  faire sa  retraite  le  moins  gauchement possible,
lorsqu'il  remarqua qu'Aramis  avait  laissÊ  tomber son  mouchoir  et,  par
mÊgarde sans doute, avait mis le pied dessus ; le moment lui parut arrivÊ de
rÊparer son inconvenance : il se baissa, et  de l'air le plus gracieux qu'il
pÙt  trouver,  il  tira  le  mouchoir  de  dessous le  pied du mousquetaire,
quelques  efforts que celui-ci  fÏt pour le retenir, et lui dit  en  le  lui
remettant :
     " Je  crois, Monsieur,  que voici un mouchoir que vous seriez f×chÊ  de
perdre. "
     Le mouchoir Êtait en effet richement  brodÊ et  portait une couronne et
des armes Á l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et arracha plutÆt
qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.
     " Ah ! Ah ! s'Êcria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis, que
tu es  mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a l'obligeance
de te prËter ses mouchoirs ? "
     Aramis lanÚa Á d'Artagnan un  de  ces regards qui font comprendre  Á un
homme qu'il  vient de s'acquÊrir un  ennemi mortel ; puis, reprenant son air
doucereux :
     " Vous vous trompez, Messieurs, dit-il, ce mouchoir n'est pas Á moi, et
je ne sais pourquoi Monsieur a eu la fantaisie de me le remettre plutÆt qu'Á
l'un de vous, et la preuve de ce que je dis, c'est que voici le mien dans ma
poche. "
     A  ces mots, il tira son propre mouchoir,  mouchoir fort ÊlÊgant aussi,
et  de fine  batiste,  quoique  la batiste  fÙt  chÉre Á  cette Êpoque, mais
mouchoir  sans broderie, sans armes et ornÊ d'un seul chiffre,  celui de son
propriÊtaire.
     Cette fois, d'Artagnan ne souffla pas mot, il  avait reconnu sa bÊvue ;
mais les amis d'Aramis ne se laissÉrent pas convaincre par ses  dÊnÊgations,
et l'un d'eux, s'adressant au jeune mousquetaire avec un sÊrieux affectÊ :
     " Si cela Êtait, dit-il, ainsi que tu le prÊtends, je serais forcÊ, mon
cher Aramis, de  te le redemander ; car, comme tu le sais, Bois-Tracy est de
mes intimes, et je ne veux pas qu'on fasse trophÊe des effets de sa femme.
     -- Tu demandes  cela  mal, rÊpondit Aramis, et tout en reconnaissant la
justesse de ta rÊclamation quant au fond, je refuserais Á cause de la forme.
     --  Le fait est,  hasarda  timidement d'Artagnan,  que je  n'ai  pas vu
sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied  dessus, voilÁ
tout, et j'ai pensÊ que, puisqu'il avait le pied dessus, le mouchoir Êtait Á
lui.
     -- Et vous vous Ëtes trompÊ, mon  cher Monsieur " , rÊpondit froidement
Aramis, peu sensible Á la rÊparation.
     Puis,  se retournant vers celui des gardes qui s'Êtait dÊclarÊ l'ami de
Bois-Tracy :
     "  D'ailleurs,  continua-t-il,  je  rÊflÊchis,   mon  cher  intime   de
Bois-Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'Ëtre toi-mËme
; de  sorte qu'Á la  rigueur  ce mouchoir peut aussi bien  Ëtre sorti de  ta
poche que de la mienne.
     -- Non, sur mon honneur ! s'Êcria le garde de Sa MajestÊ.
     --  Tu vas jurer sur ton honneur  et moi sur ma  parole, et  alors il y
aura Êvidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux, Montaran,
prenons-en chacun la moitiÊ.
     -- Du mouchoir ?
     -- Oui.
     -- Parfaitement, s'ÊcriÉrent les deux autres gardes, le jugement du roi
Salomon. DÊcidÊment, Aramis, tu es plein de sagesse. "
     Les  jeunes  gens  ÊclatÉrent  de rire,  et  comme  on  le  pense bien,
l'affaire n'eut pas  d'autre suite.  Au bout  d'un instant, la  conversation
cessa,  et les trois gardes et  le mousquetaire,  aprÉs  s'Ëtre cordialement
serrÊ la main, tirÉrent, les trois gardes de leur cÆtÊ et Aramis du sien.
     " VoilÁ le moment de  faire ma paix avec ce galant homme  " , se dit  Á
part lui d'Artagnan,  qui  s'Êtait  tenu un peu  Á l'Êcart pendant toute  la
derniÉre  partie  de cette  conversation.  Et,  sur  ce  bon  sentiment,  se
rapprochant d'Aramis, qui s'Êloignait sans faire autrement attention Á lui :
     " Monsieur, lui dit-il, vous m'excuserez, je l'espÉre.
     -- Ah  !  Monsieur,  interrompit  Aramis,  permettez-moi de vous  faire
observer que  vous n'avez  point agi en cette  circonstance  comme un galant
homme le devait faire.
     -- Quoi, Monsieur ! s'Êcria d'Artagnan, vous supposez...
     -- Je suppose, Monsieur, que  vous n'Ëtes pas un sot, et que vous savez
bien, quoique arrivant de Gascogne,  qu'on ne marche pas sans cause sur  les
mouchoirs de poche. Que diable ! Paris n'est point pavÊ en batiste.
     -- Monsieur, vous avez tort de chercher  Á m'humilier,  dit d'Artagnan,
chez  qui le  naturel  querelleur commenÚait  Á  parler  plus  haut  que les
rÊsolutions pacifiques. Je suis  de Gascogne, c'est vrai, et puisque vous le
savez, je n'aurai pas besoin de vous dire que les Gascons sont peu endurants
; de sorte  que, lorsqu'ils se sont excusÊs une fois, fÙt-ce d'une  sottise,
ils  sont  convaincus  qu'ils ont dÊjÁ fait moitiÊ plus qu'ils  ne  devaient
faire.
     -- Monsieur, ce  que je vous en dis, rÊpondit  Aramis, n'est point pour
vous  chercher une querelle. Dieu  merci !  je ne suis pas un  spadassin, et
n'Êtant mousquetaire  que par intÊrim, je ne  me  bats que lorsque j'y  suis
forcÊ,  et toujours  avec une grande rÊpugnance ; mais cette  fois l'affaire
est grave, car voici une dame compromise par vous.
     -- Par nous, c'est-Á-dire, s'Êcria d'Artagnan.
     -- Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir ?
     -- Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber ?
     -- J'ai dit et je rÊpÉte, Monsieur,  que ce mouchoir  n'est point sorti
de ma poche.
     -- Eh bien, vous  en avez menti  deux fois, Monsieur, car je l'en ai vu
sortir, moi !
     --  Ah ! vous le prenez sur  ce ton, Monsieur le Gascon !  eh bien,  je
vous apprendrai Á vivre.
     -- Et moi je vous  renverrai Á votre messe, Monsieur l'abbÊ ! DÊgainez,
s'il vous plaÏt, et Á l'instant mËme.
     -- Non pas, s'il vous  plaÏt, mon bel  ami ; non, pas ici, du moins. Ne
voyez-vous pas  que nous sommes en face de l'hÆtel  d'Aiguillon,  lequel est
plein de crÊatures du  cardinal ? Qui me dit que ce n'est  pas  Son Eminence
qui vous a chargÊ de lui procurer ma  tËte ? Or j'y tiens ridiculement, Á ma
tËte, attendu  qu'elle me semble aller assez  correctement Á mes Êpaules. Je
veux donc vous  tuer, soyez tranquille,  mais vous tuer tout doucement, dans
un endroit clos et couvert, lÁ oÝ vous ne puissiez vous vanter de votre mort
Á personne.
     --  Je le veux bien,  mais  ne  vous  y  fiez  pas, et  emportez  votre
mouchoir, qu'il vous appartienne ou non ; peut-Ëtre aurez-vous l'occasion de
vous en servir.
     -- Monsieur est Gascon ? demanda Aramis.
     -- Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence ?
     --  La   prudence,  Monsieur,   est  une   vertu   assez  inutile   aux
mousquetaires, je le sais, mais indispensable aux gens d'Eglise, et comme je
ne suis mousquetaire  que provisoirement, je tiens  Á rester prudent. A deux
heures,  j'aurai  l'honneur de vous attendre Á l'hÆtel de M. de TrÊville. LÁ
je vous indiquerai les bons endroits. "
     Les deux jeunes gens  se  saluÉrent, puis Aramis s'Êloigna en remontant
la  rue qui remontait  au Luxembourg,  tandis  que  d'Artagnan,  voyant  que
l'heure s'avanÚait, prenait le  chemin des Carmes-Deschaux, tout en disant Á
part soi :
     " DÊcidÊment, je n'en puis pas revenir ; mais au moins, si je suis tuÊ,
je serai tuÊ par un mousquetaire. "







     D'Artagnan ne  connaissait personne  Á Paris. Il  alla  donc au rendez-
vous d'Athos sans amener de second, rÊsolu de se contenter de ceux qu'aurait
choisis son adversaire. D'ailleurs son  intention Êtait formelle de faire au
brave  mousquetaire toutes les  excuses  convenables,  mais  sans faiblesse,
craignant qu'il ne rÊsult×t de  ce duel ce qui rÊsulte  toujours de f×cheux,
dans une  affaire  de ce  genre, quand un  homme  jeune et vigoureux se  bat
contre un adversaire blessÊ  et affaibli : vaincu, il double le triomphe  de
son  antagoniste  ;  vainqueur,  il est  accusÊ  de  forfaiture et de facile
audace.
     Au reste, ou  nous  avons mal  exposÊ  le caractÉre de  notre chercheur
d'aventures,  ou notre  lecteur a dÊjÁ  dÙ remarquer  que d'Artagnan n'Êtait
point un homme ordinaire. Aussi, tout en se rÊpÊtant Á lui- mËme que sa mort
Êtait inÊvitable, il ne se rÊsigna point Á mourir  tout doucettement,  comme
un autre moins courageux et moins modÊrÊ que  lui eÙt  fait  Á  sa place. Il
rÊflÊchit  aux diffÊrents  caractÉres  de ceux  avec  lesquels  il allait se
battre, et commenÚa Á  voir plus clair dans sa situation. Il espÊrait, gr×ce
aux excuses loyales qu'il lui rÊservait, se faire un ami d'Athos, dont l'air
grand  seigneur  et la mine austÉre lui agrÊaient fort.  Il se  flattait  de
faire  peur  Á  Porthos  avec  l'aventure du baudrier,  qu'il  pouvait, s'il
n'Êtait  pas  tuÊ sur le coup, raconter Á tout le  monde, rÊcit  qui, poussÊ
adroitement Á l'effet, devait  couvrir Porthos de ridicule ; enfin, quant au
sournois  Aramis, il n'en avait pas trÉs grand-peur,  et en supposant  qu'il
arriv×t jusqu'Á lui,  il se chargeait de l'expÊdier bel et bien, ou du moins
en le frappant au visage, comme CÊsar avait recommandÊ  de faire aux soldats
de PompÊe, d'endommager Á tout jamais cette beautÊ dont il Êtait si fier.
     Ensuite il y  avait chez d'Artagnan ce fonds inÊbranlable de rÊsolution
qu'avaient dÊposÊ dans  son coeur les conseils de son pÉre, conseils dont la
substance Êtait : " Ne  rien souffrir de personne que du roi, du cardinal et
de M. de TrÊville. " Il vola donc plutÆt qu'il ne marcha vers le couvent des
Carmes DÊchaussÊs, ou plutÆt Deschaux, comme on disait Á cette Êpoque, sorte
de   b×timent  sans   fenËtres,   bordÊ   de  prÊs  arides,   succursale  du
PrÊ-aux-Clercs,  et  qui  servait  d'ordinaire aux rencontres  des  gens qui
n'avaient pas de temps Á perdre.
     Lorsque d'Artagnan arriva  en vue du petit terrain vague qui s'Êtendait
au pied  de ce monastÉre,  Athos attendait depuis cinq minutes seulement, et
midi  sonnait.  Il  Êtait  donc  ponctuel  comme la Samaritaine,  et le plus
rigoureux casuiste Á l'Êgard des duels n'avait rien Á dire.
     Athos, qui souffrait  toujours cruellement de sa  blessure, quoiqu'elle
eÙt ÊtÊ pansÊe Á neuf par le chirurgien de M. de TrÊville, s'Êtait assis sur
une borne  et attendait son adversaire avec cette contenance paisible et cet
air digne  qui ne l'abandonnaient  jamais.  A  l'aspect de d'Artagnan, il se
leva et fit poliment  quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de  son cÆtÊ,
n'aborda  son adversaire  que  le chapeau Á la  main  et sa  plume  traÏnant
jusqu'Á terre.
     "  Monsieur,  dit Athos, j'ai  fait prÊvenir  deux de  mes amis  qui me
serviront  de seconds, mais ces deux amis ne sont  point  encore arrivÊs. Je
m'Êtonne qu'ils tardent : ce n'est pas leur habitude.
     -- Je n'ai  pas de seconds,  moi, Monsieur, dit d'Artagnan, car  arrivÊ
d'hier seulement Á Paris, je n'y connais encore personne que M. de TrÊville,
auquel  j'ai ÊtÊ recommandÊ par  mon pÉre qui a l'honneur d'Ëtre quelque peu
de ses amis. "
     Athos rÊflÊchit un instant.
     " Vous ne connaissez que M. de TrÊville ? demanda-t-il.
     -- Oui, Monsieur, je ne connais que lui.
     -- Ah ÚÁ, mais... , continua Athos parlant  moitiÊ Á lui-mËme, moitiÊ Á
d'Artagnan, ah... ÚÁ,  mais si  je  vous  tue,  j'aurai  l'air d'un  mangeur
d'enfants, moi !
     --  Pas  trop,  Monsieur,  rÊpondit d'Artagnan  avec  un  salut qui  ne
manquait pas  de dignitÊ ;  pas  trop, puisque vous  me faites  l'honneur de
tirer  l'ÊpÊe  contre  moi  avec  une  blessure  dont  vous devez  Ëtre fort
incommodÊ.
     -- TrÉs incommodÊ, sur ma parole, et vous m'avez fait un mal du diable,
je dois  le dire  ; mais je prendrai  la main  gauche, c'est mon habitude en
pareille circonstance. Ne croyez  donc pas  que je vous fasse une  gr×ce, je
tire proprement des deux mains ; et il  y aura mËme  dÊsavantage pour vous :
un  gaucher  est  trÉs gËnant pour les gens  qui  ne  sont  pas prÊvenus. Je
regrette de ne pas vous avoir fait part plus tÆt de cette circonstance.
     -- Vous  Ëtes vraiment,  Monsieur,  dit  d'Artagnan  en s'inclinant  de
nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant.
     -- Vous me rendez confus, rÊpondit Athos avec  son air de gentilhomme ;
causons  donc  d'autre chose, je  vous prie, Á moins que  cela ne  vous soit
dÊsagrÊable. Ah ! sangbleu ! que vous m'avez fait mal ! l'Êpaule me brÙle.
     -- Si vous vouliez permettre... , dit d'Artagnan avec timiditÊ.
     -- Quoi, Monsieur ?
     -- J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui  me  vient
de ma mÉre, et dont j'ai fait l'Êpreuve sur moi-mËme.
     -- Eh bien ?
     --  Eh  bien,  je  suis  sÙr qu'en moins de  trois jours ce  baume vous
guÊrirait,  et  au bout de trois jours,  quand vous  seriez guÊri : eh bien,
Monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'Ëtre votre homme. "
     D'Artagnan dit ces  mots  avec une simplicitÊ qui faisait  honneur Á sa
courtoisie, sans porter aucunement atteinte Á son courage.
     " Pardieu, Monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plaÏt, non
pas que je l'accepte,  mais  elle sent  son  gentilhomme d'une lieue.  C'est
ainsi que  parlaient  et faisaient  ces preux du temps  de Charlemagne,  sur
lesquels tout cavalier doit chercher Á se modeler. Malheureusement, nous  ne
sommes  plus au  temps  du grand  empereur. Nous sommes  au  temps de  M. le
cardinal,  et  d'ici Á  trois jours on saurait,  si bien gardÊ que  soit  le
secret,  on  saurait,  dis-je,  que  nous   devons  nous  battre,  et   l'on
s'opposerait Á notre  combat. Ah  ÚÁ, mais ! ces  fl×neurs ne viendront donc
pas ?
     -- Si vous Ëtes pressÊ, Monsieur, dit  d'Artagnan  Á Athos avec la mËme
simplicitÊ qu'un instant auparavant il lui avait proposÊ de remettre le duel
Á trois jours,  si vous Ëtes pressÊ et qu'il vous plaise  de m'expÊdier tout
de suite, ne vous gËnez pas, je vous en prie.
     --  VoilÁ  encore un mot qui me plaÏt, dit Athos en faisant un gracieux
signe  de tËte Á d'Artagnan, il n'est point d'un  homme sans cervelle, et il
est  Á  coup  sÙr  d'un homme de coeur. Monsieur, j'aime les hommes de votre
trempe, et je vois que si  nous ne nous tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus
tard  un vrai  plaisir dans votre conversation. Attendons ces Messieurs,  je
vous prie,  j'ai tout le temps, et cela sera plus correct. Ah ! en voici un,
je crois. "
     En  effet, au bout de la  rue  de Vaugirard commenÚait Á  apparaÏtre le
gigantesque Porthos.
     " Quoi ! s'Êcria d'Artagnan, votre premier tÊmoin est M. Porthos ?
     -- Oui, cela vous contrarie-t-il ?
     -- Non, aucunement.
     -- Et voici le second. "
     D'Artagnan se retourna du cÆtÊ indiquÊ par Athos, et reconnut Aramis.
     "  Quoi !  s'Êcria-t-il  d'un accent plus ÊtonnÊ que la premiÉre  fois,
votre second tÊmoin est M. Aramis ?
     -- Sans doute,  ne savez-vous  pas qu'on ne  nous voit jamais l'un sans
l'autre, et qu'on nous appelle, dans les mousquetaires et dans les gardes, Á
la cour et Á  la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois insÊparables ?
AprÉs cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau...
     -- De Tarbes, dit d'Artagnan.
     -- Il vous est permis d'ignorer ce dÊtail, dit Athos.
     -- Ma foi, dit  d'Artagnan,  vous Ëtes  bien  nommÊs, Messieurs, et mon
aventure,  si  elle fait quelque bruit, prouvera  du  moins que  votre union
n'est point fondÊe sur les contrastes. "
     Pendant  ce  temps, Porthos s'Êtait rapprochÊ, avait  saluÊ de  la main
Athos ; puis, se retournant vers d'Artagnan, il Êtait restÊ tout ÊtonnÊ.
     Disons,  en  passant,  qu'il  avait changÊ  de  baudrier et  quittÊ son
manteau.
     " Ah ! ah ! fit-il, qu'est-ce que cela ?
     -- C'est avec Monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main
d'Artagnan, et en le saluant du mËme geste.
     -- C'est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.
     -- Mais Á une heure seulement, rÊpondit d'Artagnan.
     -- Et moi  aussi,  c'est avec Monsieur  que je me bats,  dit Aramis  en
arrivant Á son tour sur le terrain.
     -- Mais Á deux heures seulement, fit d'Artagnan avec le mËme calme.
     -- Mais Á propos de quoi te bats-tu, toi, Athos ? demanda Aramis.
     --  Ma foi, je ne sais  pas trop, il m'a fait mal Á l'Êpaule ;  et toi,
Porthos ?
     -- Ma foi, je  me  bats parce que  je me bats  " , rÊpondit Porthos  en
rougissant.
     Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lÉvres du
Gascon.
     " Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.
     -- Et toi, Aramis ? demanda Athos.
     -- Moi, je me bats pour cause  de thÊologie " , rÊpondit Aramis tout en
faisant signe Á d'Artagnan qu'il le  priait de tenir secrÉte la cause de son
duel.
     Athos vit passer un second sourire sur les lÉvres de d'Artagnan.
     " Vraiment, dit Athos.
     --  Oui,  un point  de saint  Augustin sur lequel  nous  ne sommes  pas
d'accord, dit le Gascon.
     -- DÊcidÊment c'est un homme d'esprit, murmura Athos.
     -- Et maintenant  que vous Ëtes rassemblÊs,  Messieurs, dit d'Artagnan,
permettez-moi de vous faire mes excuses. "
     A  ce  mot d'excuses , un nuage passa sur  le front d'Athos, un sourire
hautain glissa sur les lÉvres de Porthos, et un signe nÊgatif fut la rÊponse
d'Aramis.
     " Vous ne me  comprenez pas, Messieurs, dit d'Artagnan  en relevant  sa
tËte, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil  qui en dorait les
lignes  fines et hardies : je  vous demande  excuse  dans  le  cas  oÝ je ne
pourrais vous  payer ma dette Á tous trois,  car  M. Athos a  le droit de me
tuer le premier, ce  qui Æte beaucoup de sa valeur Á votre crÊance, Monsieur
Porthos, et  ce  qui  rend la  vÆtre Á peu prÉs nulle,  Monsieur Aramis.  Et
maintenant,  Messieurs,  je  vous  le  rÊpÉte,  excusez-moi,  mais  de  cela
seulement, et en garde ! "
     A ces  mots, du geste  le plus cavalier qui se  puisse voir, d'Artagnan
tira son ÊpÊe.
     Le sang Êtait montÊ Á la tËte  de d'Artagnan, et dans ce moment  il eÙt
tirÊ  son ÊpÊe contre tous  les mousquetaires du royaume, comme il venait de
faire contre Athos, Porthos et Aramis.
     Il  Êtait  midi  et  un  quart.  Le  soleil  Êtait  Á  son  zÊnith,  et
l'emplacement choisi pour Ëtre le thÊ×tre du duel se trouvait exposÊ Á toute
son ardeur.
     " Il fait  trÉs  chaud, dit  Athos en tirant son ÊpÊe  Á son  tour,  et
cependant je ne  saurais Æter mon  pourpoint  ; car, tout  Á l'heure encore,
j'ai senti que ma blessure saignait, et  je craindrais de gËner Monsieur  en
lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tirÊ lui-mËme.
     -- C'est vrai, Monsieur, dit d'Artagnan, et  tirÊ  par un autre ou  par
moi, je  vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang d'un
aussi brave gentilhomme ; je me battrai donc en pourpoint comme vous.
     -- Voyons,  voyons, dit Porthos,  assez de  compliments comme cela,  et
songez que nous attendons notre tour.
     -- Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez Á dire de pareilles
incongruitÊs, interrompit Aramis. Quant Á moi, je  trouve les choses que ces
Messieurs  se  disent  fort  bien  dites  et tout  Á  fait  dignes  de  deux
gentilshommes.
     -- Quand vous voudrez, Monsieur, dit Athos en se mettant en garde.
     -- J'attendais vos ordres " , dit d'Artagnan en croisant le fer.
     Mais les  deux rapiÉres avaient Á peine rÊsonnÊ en se touchant,  qu'une
escouade des gardes de Son Eminence, commandÊe par M. de Jussac, se montra Á
l'angle du couvent.
     " Les gardes  du cardinal !  s'ÊcriÉrent Á la fois Porthos  et  Aramis.
L'ÊpÊe au fourreau, Messieurs ! l'ÊpÊe au fourreau ! "
     Mais il  Êtait trop tard. Les deux combattants avaient ÊtÊ vus dans une
pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.
     "  HolÁ ! cria Jussac en s'avanÚant vers eux et  en faisant signe Á ses
hommes d'en faire  autant, holÁ ! mousquetaires, on se bat donc ici ? Et les
Êdits, qu'en faisons-nous ?
     --  Vous Ëtes bien gÊnÊreux, Messieurs les  gardes, dit  Athos plein de
rancune,  car Jussac Êtait l'un  des agresseurs de  l'avant-veille.  Si nous
vous voyions  battre, je vous rÊponds, moi, que nous nous garderions bien de
vous en empËcher.  Laissez-nous donc faire, et vous allez avoir  du  plaisir
sans prendre aucune peine.
     --  Messieurs,  dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous dÊclare
que la chose est impossible. Notre devoir avant tout.  Rengainez  donc, s'il
vous plaÏt, et nous suivez.
     --  Monsieur, dit  Aramis  parodiant  Jussac, ce  serait  avec un grand
plaisir que  nous  obÊirions Á votre gracieuse invitation, si cela dÊpendait
de nous ; mais malheureusement la chose est impossible : M. de TrÊville nous
l'a dÊfendu. Passez  donc votre  chemin,  c'est ce  que vous avez de mieux Á
faire. "
     Cette raillerie exaspÊra Jussac.
     " Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous dÊsobÊissez.
     -- Ils sont cinq,  dit Athos Á demi-voix, et nous ne sommes que trois ;
nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je  le dÊclare,
je ne reparais pas vaincu devant le capitaine. "
     Alors  Porthos  et  Aramis  se  rapprochÉrent Á l'instant  les uns  des
autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.
     Ce seul moment suffit Á d'Artagnan pour prendre son parti : c'Êtait  lÁ
un de ces ÊvÊnements  qui dÊcident de la vie d'un homme, c'Êtait un  choix Á
faire  entre le roi et le cardinal ; ce choix fait, il fallait y persÊvÊrer.
Se battre, c'est-Á-dire dÊsobÊir Á la  loi, c'est-Á-dire  risquer  sa  tËte,
c'est-Á-dire se faire d'un seul  coup  l'ennemi d'un ministre plus  puissant
que  le roi lui-mËme : voilÁ  ce qu'entrevit le jeune homme, et, disons-le Á
sa louange, il  n'hÊsita  point une seconde. Se tournant donc vers  Athos et
ses amis :
     "  Messieurs, dit-il,  je reprendrai,  s'il vous plaÏt, quelque chose Á
vos paroles. Vous  avez dit que vous n'Êtiez que trois, mais il me semble, Á
moi, que nous sommes quatre.
     -- Mais vous n'Ëtes pas des nÆtres, dit Porthos.
     -- C'est  vrai,  rÊpondit d'Artagnan ;  je  n'ai pas l'habit, mais j'ai
l'×me.  Mon  coeur  est mousquetaire,  je le sens  bien, Monsieur,  et  cela
m'entraÏne.
     -- Ecartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui  sans doute Á ses gestes
et Á l'expression de son visage avait devinÊ le dessein de d'Artagnan.  Vous
pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau ; allez vite. "
     D'Artagnan ne bougea point.
     " DÊcidÊment vous Ëtes un joli garÚon, dit Athos en serrant la  main du
jeune homme.
     -- Allons ! allons ! prenons un parti, reprit Jussac.
     -- Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.
     -- Monsieur est plein de gÊnÊrositÊ " , dit Athos.
     Mais  tous  trois pensaient Á la jeunesse de d'Artagnan  et redoutaient
son inexpÊrience.
     " Nous ne serons  que trois,  dont  un  blessÊ,  plus un enfant, reprit
Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous Êtions quatre hommes.
     -- Oui, mais reculer ! dit Porthos.
     -- C'est difficile " , reprit Athos.
     D'Artagnan comprit leur irrÊsolution.
     "  Messieurs,  essayez-moi  toujours,  dit-il,  et  je  vous  jure  sur
l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes vaincus.
     -- Comment vous appelle-t-on, mon brave ? dit Athos.
     -- D'Artagnan, Monsieur.
     -- Eh  bien,  Athos, Porthos, Aramis  et d'Artagnan, en  avant  !  cria
Athos.
     -- Eh bien, voyons, Messieurs, vous dÊcidez-vous  Á vous dÊcider ? cria
pour la troisiÉme fois Jussac.
     -- C'est fait, Messieurs, dit Athos.
     -- Et quel parti prenez-vous ? demanda Jussac.
     -- Nous  allons  avoir l'honneur  de  vous charger,  rÊpondit Aramis en
levant son chapeau d'une main et tirant son ÊpÊe de l'autre.
     -- Ah ! vous rÊsistez ! s'Êcria Jussac.
     -- Sangdieu ! cela vous Êtonne ? "
     Et  les neuf combattants  se prÊcipitÉrent les  uns sur les autres avec
une furie qui n'excluait pas une certaine mÊthode.
     Athos  prit  un  certain  Cahusac,  favori  du  cardinal  ; Porthos eut
Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.
     Quant Á d'Artagnan, il se trouva lancÊ contre Jussac lui-mËme.
     Le  coeur du jeune Gascon battait Á lui briser  la poitrine, non pas de
peur, Dieu  merci !  il  n'en avait pas l'ombre,  mais  d'Êmulation  ; il se
battait  comme  un  tigre  en  fureur,  tournant  dix  fois  autour  de  son
adversaire, changeant vingt fois  ses gardes et  son  terrain. Jussac Êtait,
comme on  le  disait alors, friand  de  la lame,  et avait  fort  pratiquÊ ;
cependant  il avait toutes  les  peines du  monde Á  se  dÊfendre contre  un
adversaire  qui,  agile et  bondissant, s'Êcartait Á tout moment  des rÉgles
reÚues, attaquant de tous cÆtÊs Á la fois, et  tout cela  en parant en homme
qui a le plus grand respect pour son Êpiderme.
     Enfin cette lutte  finit  par faire perdre  patience  Á Jussac. Furieux
d'Ëtre  tenu  en  Êchec par celui qu'il  avait regardÊ comme  un  enfant, il
s'Êchauffa et commenÚa Á faire  des fautes. D'Artagnan, qui, Á dÊfaut de  la
pratique, avait une profonde thÊorie, redoubla d'agilitÊ. Jussac, voulant en
finir, porta un coup terrible Á son adversaire  en  se fendant Á fond ; mais
celui-ci para  prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un
serpent  sous son  fer,  il lui passa  son ÊpÊe au travers  du corps. Jussac
tomba comme une masse.
     D'Artagnan  jeta alors un coup d'oeil inquiet et rapide sur le champ de
bataille.
     Aramis avait dÊjÁ tuÊ un de ses adversaires ;  mais l'autre le pressait
vivement. Cependant Aramis Êtait  en bonne situation et  pouvait  encore  se
dÊfendre.
     Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourrÊ : Porthos  avait reÚu
un coup d'ÊpÊe au travers du bras, et Biscarat au travers de la cuisse. Mais
comme ni  l'une ni l'autre des deux  blessures n'Êtait  grave,  ils  ne s'en
escrimaient qu'avec plus d'acharnement.
     Athos, blessÊ de nouveau par Cahusac, p×lissait Á  vue d'oeil,  mais il
ne reculait pas d'une semelle : il  avait seulement changÊ son ÊpÊe de main,
et se battait de la main gauche.
     D'Artagnan,  selon  les lois du duel de  cette Êpoque, pouvait secourir
quelqu'un  ; pendant qu'il  cherchait du regard  celui de ses compagnons qui
avait besoin de son aide, il surprit  un coup d'oeil d'Athos. Ce coup d'oeil
Êtait d'une  Êloquence sublime. Athos serait mort  plutÆt que  d'appeler  au
secours  ;  mais il  pouvait  regarder,  et  du  regard  demander un  appui.
D'Artagnan le devina, fit un bond  terrible et tomba sur le flanc de Cahusac
en criant :
     " A moi, Monsieur le garde, je vous tue ! "
     Cahusac  se retourna  ; il Êtait temps. Athos, que son  extrËme courage
soutenait seul, tomba sur un genou.
     "  Sangdieu ! criait-il  Á  d'Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je
vous en prie ; j'ai une vieille affaire Á terminer avec lui, quand je  serai
guÊri  et  bien portant. DÊsarmez-le seulement, liez-lui l'ÊpÊe. C'est cela.
Bien ! trÉs bien ! "
     Cette exclamation  Êtait  arrachÊe Á Athos  par l'ÊpÊe  de  Cahusac qui
sautait Á vingt  pas de lui. D'Artagnan  et Cahusac  s'ÊlancÉrent  ensemble,
l'un pour la ressaisir,  l'autre pour  s'en emparer ; mais  d'Artagnan, plus
leste, arriva le premier et mit le pied dessus.
     Cahusac courut Á  celui  des gardes qu'avait tuÊ Aramis, s'empara de sa
rapiÉre,  et voulut  revenir Á d'Artagnan ; mais sur son chemin il rencontra
Athos, qui,  pendant  cette  pause  d'un  instant  que  lui  avait  procurÊe
d'Artagnan, avait  repris haleine,  et qui, de crainte que d'Artagnan ne lui
tu×t son ennemi, voulait recommencer le combat.
     D'Artagnan comprit  que  ce serait  dÊsobliger Athos que  de  ne pas le
laisser  faire. En effet, quelques  secondes aprÉs, Cahusac  tomba  la gorge
traversÊe d'un coup d'ÊpÊe.
     Au  mËme instant,  Aramis appuyait son ÊpÊe  contre la poitrine de  son
adversaire renversÊ, et le forÚait Á demander merci.
     Restaient  Porthos et  Biscarat. Porthos  faisait  mille fanfaronnades,
demandant  Á Biscarat  quelle heure il pouvait bien Ëtre, et lui faisait ses
compliments sur la compagnie que venait d'obtenir son frÉre dans le rÊgiment
de Navarre  ; mais, tout  en raillant, il ne gagnait rien. Biscarat Êtait un
de ces hommes de fer qui ne tombent que morts.
     Cependant il  fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous
les combattants,  blessÊs ou non, royalistes ou cardinalistes. Athos, Aramis
et d'Artagnan  entourÉrent Biscarat et  le sommÉrent  de  se rendre. Quoique
seul  contre  tous, et avec un  coup d'ÊpÊe qui  lui traversait  la  cuisse,
Biscarat voulait tenir ;  mais Jussac, qui s'Êtait relevÊ sur son coude, lui
cria de  se rendre. Biscarat Êtait un  Gascon comme d'Artagnan  ;  il fit la
sourde oreille  et se contenta de  rire, et entre deux parades,  trouvant le
temps de dÊsigner, du bout de son ÊpÊe, une place Á terre :
     " Ici, dit-il,  parodiant un verset de la  Bible, ici mourra  Biscarat,
seul de ceux qui sont avec lui.
     -- Mais ils sont quatre contre toi ; finis-en, je te l'ordonne.
     -- Ah !  si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Biscarat, comme tu es
mon brigadier, je dois obÊir. "
     Et, faisant un bond en arriÉre, il cassa son ÊpÊe sur son genou pour ne
pas  la rendre,  en  jeta les morceaux  par-dessus  le mur du couvent  et se
croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.
     La   bravoure  est  toujours  respectÊe,  mËme  dans  un   ennemi.  Les
mousquetaires saluÉrent Biscarat de leurs ÊpÊes et les remirent au fourreau.
D'Artagnan  en fit  autant, puis, aidÊ de  Biscarat,  le  seul qui fÙt restÊ
debout, il  porta sous le porche  du  couvent  Jussac,  Cahusac et celui des
adversaires  d'Aramis  qui  n'Êtait que blessÊ.  Le  quatriÉme,  comme  nous
l'avons  dit, Êtait mort. Puis ils sonnÉrent la cloche, et, emportant quatre
ÊpÊes  sur  cinq,  ils  s'acheminÉrent  ivres de joie vers l'hÆtel  de M. de
TrÊville.  On les voyait entrelacÊs,  tenant toute la largeur de  la rue, et
accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient,  si bien qu'Á la fin  ce
fut une marche triomphale. Le coeur de d'Artagnan nageait dans l'ivresse, il
marchait entre Athos et Porthos en les Êtreignant tendrement.
     "  Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il Á ses nouveaux amis en
franchissant la porte de l'hÆtel de M.  de TrÊville, au moins  me voilÁ reÚu
apprenti, n'est-ce pas ? "







     L'affaire  fit  grand  bruit.  M. de TrÊville gronda beaucoup tout haut
contre ses mousquetaires, et les fÊlicita tout bas ; mais comme il n'y avait
pas de temps Á  perdre pour prÊvenir le roi, M. de TrÊville s'empressa de se
rendre  au Louvre. Il Êtait dÊjÁ trop  tard, le  roi Êtait  enfermÊ avec  le
cardinal, et l'on dit Á M. de TrÊville que le roi travaillait et ne  pouvait
recevoir en ce moment. Le  soir, M. de TrÊville  vint au jeu du roi.  Le roi
gagnait, et  comme  Sa MajestÊ  Êtait fort avare,  elle  Êtait  d'excellente
humeur ; aussi, du plus loin que le roi aperÚut TrÊville :
     " Venez ici, Monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous gronde  ;
savez-vous  que  Son  Eminence  est  venue me  faire  des  plaintes  sur vos
mousquetaires, et  cela avec une telle Êmotion, que ce  soir Son Eminence en
est malade  ? Ah ÚÁ,  mais ce  sont des diables Á quatre, des gens Á pendre,
que vos mousquetaires !
     -- Non, Sire, rÊpondit TrÊville, qui vit du premier coup d'oeil comment
la  chose  allait  tourner  ; non,  tout au  contraire,  ce sont  de  bonnes
crÊatures,  douces  comme des agneaux,  et qui n'ont  qu'un  dÊsir,  je m'en
ferais garant : c'est que leur ÊpÊe ne sorte du fourreau que pour le service
de Votre  MajestÊ. Mais, que voulez-vous, les gardes de M. le cardinal  sont
sans cesse Á leur chercher querelle, et,  pour l'honneur mËme  du corps, les
pauvres jeunes gens sont obligÊs de se dÊfendre.
     -- Ecoutez M. de TrÊville ! dit le roi,  Êcoutez-le !  ne dirait-on pas
qu'il  parle  d'une  communautÊ religieuse !  En vÊritÊ, mon cher capitaine,
j'ai envie de vous Æter votre brevet et de le donner Á Mlle de Chemerault, Á
laquelle  j'ai  promis une  abbaye.  Mais ne pensez pas que je vous  croirai
ainsi sur parole. On m'appelle Louis le Juste, Monsieur de TrÊville, et tout
Á l'heure, tout Á l'heure nous verrons.
     -- Ah  !  c'est  parce  que  je  me fie  Á  cette  justice,  Sire,  que
j'attendrai patiemment et tranquillement le bon plaisir de Votre MajestÊ.
     -- Attendez donc, Monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous ferai
pas longtemps attendre. "
     En  effet, la  chance tournait, et  comme le roi commenÚait Á perdre ce
qu'il avait gagnÊ, il n'Êtait pas f×chÊ de trouver un prÊtexte pour faire --
qu'on nous passe cette expression de joueur, dont,  nous l'avouons, nous  ne
connaissons pas l'origine --, pour faire charlemagne. Le roi se leva donc au
bout d'un instant, et mettant dans sa poche l'argent qui Êtait devant lui et
dont la majeure partie venait de son gain :
     " La Vieuville, dit-il, prenez ma  place, il faut que  je parle Á M. de
TrÊville  pour affaire  d'importance.  Ah  !... j'avais quatre-vingts  louis
devant moi ; mettez la mËme somme, afin que ceux qui ont perdu n'aient point
Á se plaindre. La justice avant tout. "
     Puis,  se retournant vers M. de  TrÊville  et  marchant  avec  lui vers
l'embrasure d'une fenËtre :
     " Eh bien, Monsieur, continua-t-il, vous  dites que ce sont  les gardes
de l'Eminentissime qui ont ÊtÊ chercher querelle Á vos mousquetaires ?
     -- Oui, Sire, comme toujours.
     -- Et comment la chose est-elle venue, voyons ? car, vous le savez, mon
cher capitaine, il faut qu'un juge Êcoute les deux parties.
     --  Ah ! mon Dieu ! de la faÚon la  plus  simple et  la plus naturelle.
Trois de mes meilleurs  soldats,  que Votre  MajestÊ connaÏt de nom  et dont
elle  a  plus  d'une  fois  apprÊciÊ le  dÊvouement, et  qui  ont,  je  puis
l'affirmer au  roi,  son service fort Á coeur ; --  trois de  mes  meilleurs
soldats, dis-je, MM.  Athos,  Porthos et Aramis,  avaient fait une partie de
plaisir  avec un  jeune cadet de Gascogne  que je  leur avais recommandÊ  le
matin mËme. La partie allait avoir lieu  Á Saint- Germain, je crois,  et ils
s'Êtaient donnÊ rendez-vous aux  Carmes-  Deschaux, lorsqu'elle fut troublÊe
par M. de Jussac  et MM. Cahusac,  Biscarat, et deux  autres gardes  qui  ne
venaient certes  pas  lÁ en si  nombreuse  compagnie sans mauvaise intention
contre les Êdits.
     --  Ah  ! ah ! vous  m'y  faites penser, dit  le roi : sans doute,  ils
venaient pour se battre eux-mËmes.
     -- Je ne les accuse pas, Sire,  mais je laisse Votre MajestÊ  apprÊcier
ce que peuvent aller faire cinq  hommes armÊs dans un lieu aussi  dÊsert que
le sont les environs du couvent des Carmes.
     -- Oui, vous avez raison, TrÊville, vous avez raison.
     -- Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont  changÊ d'idÊe et
ils ont  oubliÊ leur haine particuliÉre pour la haine  de  corps ; car Votre
MajestÊ n'ignore pas que les mousquetaires,  qui  sont  au roi et rien qu'au
roi, sont les ennemis naturels des gardes, qui sont Á M. le cardinal.
     --  Oui,  TrÊville,  oui,  dit  le roi mÊlancoliquement, et  c'est bien
triste,  croyez-moi, de voir ainsi  deux partis en France,  deux tËtes  Á la
royautÊ ; mais tout cela finira, TrÊville, tout cela finira. Vous dites donc
que les gardes ont cherchÊ querelle aux mousquetaires ?
     -- Je dis qu'il est probable que les choses se sont passÊes ainsi, mais
je  n'en jure pas,  Sire.  Vous  savez combien  la  vÊritÊ est  difficile  Á
connaÏtre, et  Á moins  d'Ëtre douÊ de cet  instinct admirable  qui  a  fait
nommer Louis XIII le Juste...
     -- Et  vous avez  raison, TrÊville ; mais ils n'Êtaient  pas seuls, vos
mousquetaires, il y avait avec eux un enfant ?
     -- Oui, Sire,  et un homme blessÊ, de  sorte que trois mousquetaires du
roi, dont  un blessÊ, et  un  enfant, non seulement ont tenu tËte Á cinq des
plus terribles gardes de M. le cardinal,  mais encore en ont portÊ quatre  Á
terre.
     -- Mais c'est une victoire, cela ! s'Êcria le roi tout rayonnant  ; une
victoire complÉte !
     -- Oui, Sire, aussi complÉte que celle du pont de CÊ.
     -- Quatre hommes, dont un blessÊ, et un enfant, dites-vous ?
     -- Un jeune  homme Á peine  ; lequel s'est mËme si parfaitement conduit
en  cette occasion,  que je prendrai la libertÊ de le  recommander  Á  Votre
MajestÊ.
     -- Comment s'appelle-t-il ?
     -- D'Artagnan,  Sire.  C'est le fils d'un de mes plus anciens amis ; le
fils d'un homme qui a fait avec le roi  votre pÉre, de glorieuse mÊmoire, la
guerre de partisan.
     --  Et vous dites qu'il s'est  bien conduit, ce jeune homme ? Racontez-
moi cela, TrÊville  ;  vous  savez  que  j'aime  les rÊcits de guerre  et de
combat. "
     Et le roi Louis XIII releva fiÉrement sa moustache en  se posant sur la
hanche.
     " Sire,  reprit  TrÊville, comme je vous l'ai  dit,  M. d'Artagnan  est
presque un  enfant, et comme il  n'a pas  l'honneur d'Ëtre  mousquetaire, il
Êtait en  habit bourgeois ; les gardes de  M. le  cardinal, reconnaissant sa
grande jeunesse  et, de  plus, qu'il Êtait Êtranger au  corps,  l'invitÉrent
donc Á se retirer avant qu'ils attaquassent.
     -- Alors, vous  voyez bien,  TrÊville, interrompit  le roi, que ce sont
eux qui ont attaquÊ.
     -- C'est juste, Sire :  ainsi, plus de doute ; ils le sommÉrent donc de
se retirer ; mais il rÊpondit qu'il Êtait mousquetaire de coeur et tout Á Sa
MajestÊ, qu'ainsi donc il resterait avec Messieurs les mousquetaires.
     -- Brave jeune homme ! murmura le roi.
     --  En effet, il demeura avec eux ; et Votre MajestÊ  a lÁ un  si ferme
champion, que ce fut lui qui donna Á  Jussac ce terrible coup d'ÊpÊe qui met
si fort en colÉre M. le cardinal.
     --  C'est lui qui a blessÊ  Jussac ? s'Êcria le roi  ; lui, un enfant !
Ceci, TrÊville, c'est impossible.
     -- C'est comme j'ai l'honneur de le dire Á Votre MajestÊ.
     -- Jussac, une des premiÉres lames du royaume !
     -- Eh bien, Sire ! il a trouvÊ son maÏtre.
     -- Je veux voir ce jeune homme, TrÊville, je veux  le  voir, et si l'on
peut faire quelque chose, Eh bien, nous nous en occuperons.
     -- Quand Votre MajestÊ daignera-t-elle le recevoir ?
     -- Demain Á midi, TrÊville.
     -- L'amÉnerai-je seul ?
     -- Non, amenez-les-moi tous  les quatre ensemble. Je veux les remercier
tous  Á  la  fois ; les hommes  dÊvouÊs sont rares,  TrÊville,  et  il  faut
rÊcompenser le dÊvouement.
     -- A midi, Sire, nous serons au Louvre.
     -- Ah ! par le petit escalier, TrÊville, par le petit  escalier. Il est
inutile que le cardinal sache...
     -- Oui, Sire.
     --  Vous comprenez, TrÊville,  un  Êdit est toujours  un Êdit  ; il est
dÊfendu de se battre, au bout du compte.
     --  Mais  cette  rencontre,  Sire,  sort  tout  Á  fait des  conditions
ordinaires  d'un duel : c'est  une rixe, et la  preuve, c'est qu'ils Êtaient
cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M. d'Artagnan.
     -- C'est juste,  dit le roi ; mais n'importe, TrÊville, venez  toujours
par le petit escalier. "
     TrÊville sourit. Mais  comme  c'Êtait dÊjÁ  beaucoup  pour lui  d'avoir
obtenu  de  cet  enfant  qu'il  se  rÊvolt×t  contre  son  maÏtre,  il salua
respectueusement le roi, et avec son agrÊment prit congÊ de lui.
     DÉs le soir mËme,  les trois mousquetaires furent prÊvenus de l'honneur
qui leur Êtait accordÊ. Comme ils connaissaient depuis longtemps le roi, ils
n'en  furent  pas  trop ÊchauffÊs  :  mais  d'Artagnan, avec son imagination
gasconne, y vit sa fortune Á venir, et passa la nuit Á faire des rËves d'or.
Aussi, dÉs huit heures du matin, Êtait-il chez Athos.
     D'Artagnan trouva le mousquetaire  tout habillÊ et prËt Á sortir. Comme
on n'avait rendez-vous chez le roi qu'Á midi, il avait formÊ le projet, avec
Porthos  et Aramis, d'aller  faire une partie de  paume dans un tripot situÊ
tout  prÉs des Êcuries du Luxembourg. Athos invita d'Artagnan Á  les suivre,
et malgrÊ son ignorance de ce jeu, auquel il n'avait  jamais  jouÊ, celui-ci
accepta,  ne  sachant  que faire  de son  temps, depuis neuf heures du matin
qu'il Êtait Á peine jusqu'Á midi.
     Les deux  mousquetaires  Êtaient  dÊjÁ  arrivÊs et pelotaient ensemble.
Athos,  qui  Êtait  trÉs  fort  Á tous les  exercices  du corps,  passa avec
d'Artagnan du cÆtÊ opposÊ, et leur fit dÊfi. Mais au premier mouvement qu'il
essaya, quoiqu'il jou×t de la main gauche,  il comprit que sa blessure Êtait
encore  trop rÊcente pour lui permettre un pareil exercice. D'Artagnan resta
donc seul, et  comme il dÊclara qu'il Êtait trop maladroit pour soutenir une
partie en rÉgle, on continua  seulement Á s'envoyer des  balles sans compter
le jeu. Mais une de ces balles, lancÊe par le  poignet herculÊen de Porthos,
passa si prÉs du visage de d'Artagnan, qu'il pensa que si, au lieu de passer
Á  cÆtÊ,  elle eÙt donnÊ  dedans,  son  audience Êtait  probablement perdue,
attendu  qu'il  lui eÙt ÊtÊ de  toute impossibilitÊ  de se prÊsenter chez le
roi. Or, comme  de cette audience, dans son  imagination gasconne, dÊpendait
tout son avenir, il salua  poliment Porthos et  Aramis, dÊclarant  qu'il  ne
reprendrait la partie que lorsqu'il serait en Êtat de leur tenir tËte, et il
s'en revint prendre place prÉs de la corde et dans la galerie.
     Malheureusement pour d'Artagnan, parmi les spectateurs  se trouvait  un
garde de  Son  Eminence, lequel, tout  ÊchauffÊ encore  de la dÊfaite de ses
compagnons,  arrivÊe  la veille  seulement,  s'Êtait  promis  de  saisir  la
premiÉre occasion de la venger. Il crut donc que cette occasion Êtait venue,
et s'adressant Á son voisin :
     " Il  n'est pas  Êtonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur d'une
balle, c'est sans doute un apprenti mousquetaire. "
     D'Artagnan  se retourna  comme si un  serpent  l'eÙt mordu, et  regarda
fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.
     "  Pardieu !  reprit  celui-ci  en frisant insolemment,  sa  moustache,
regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit Monsieur, j'ai dit ce que j'ai
dit.
     -- Et comme ce que vous  avez  dit est trop  clair pour que vos paroles
aient besoin d'explication,  rÊpondit  d'Artagnan  Á  voix  basse,  je  vous
prierai de me suivre.
     -- Et quand cela ? demanda le garde avec le mËme air railleur.
     -- Tout de suite, s'il vous plaÏt.
     -- Et vous savez qui je suis, sans doute ?
     -- Moi, je l'ignore complÉtement, et je ne m'en inquiÉte guÉre.
     --  Et  vous  avez  tort,  car,  si  vous  saviez  mon  nom,  peut-Ëtre
seriez-vous moins pressÊ.
     -- Comment vous appelez-vous ?
     -- Bernajoux, pour vous servir.
     -- Eh bien,  Monsieur Bernajoux, dit tranquillement d'Artagnan, je vais
vous attendre sur la porte.
     -- Allez, Monsieur, je vous suis.
     -- Ne vous  pressez pas  trop, Monsieur, qu'on ne s'aperÚoive  pas  que
nous  sortons ensemble ; vous  comprenez  que pour ce que nous allons faire,
trop de monde nous gËnerait.
     --  C'est  bien "  , rÊpondit le  garde, ÊtonnÊ que  son nom  n'eÙt pas
produit plus d'effet sur le jeune homme.
     En effet,  le  nom  de  Bernajoux  Êtait  connu  de tout  le  monde, de
d'Artagnan seul exceptÊ, peut-Ëtre ;  car c'Êtait un  de ceux qui figuraient
le plus souvent  dans les rixes journaliÉres que tous les Êdits du roi et du
cardinal n'avaient pu rÊprimer.
     Porthos  et Aramis  Êtaient  si occupÊs  de leur partie,  et Athos  les
regardait avec tant d'attention, qu'ils ne virent pas mËme sortir leur jeune
compagnon,  lequel,  ainsi qu'il  l'avait dit  au  garde  de  Son  Eminence,
s'arrËta  sur la porte ; un  instant aprÉs,  celui-ci descendit Á  son tour.
Comme d'Artagnan  n'avait  pas de temps  Á perdre, vu l'audience du  roi qui
Êtait fixÊe Á  midi, il  jeta les yeux autour  de lui, et voyant que  la rue
Êtait dÊserte :
     "  Ma foi, dit-il  Á son adversaire,  il est  bien  heureux  pour vous,
quoique vous  vous  appeliez Bernajoux, de n'avoir  affaire qu'Á un apprenti
mousquetaire ; cependant, soyez tranquille, je ferai de mon  mieux. En garde
!
     -- Mais, dit celui que d'Artagnan provoquait ainsi, il me semble que le
lieu  est assez mal choisi,  et que nous  serions mieux derriÉre l'abbaye de
Saint-Germain ou dans le PrÊ-aux-Clercs.
     --  Ce  que  vous  dites  est  plein  de sens,  rÊpondit  d'Artagnan  ;
malheureusement j'ai peu de temps Á moi, ayant un rendez-vous Á  midi juste.
En garde donc, Monsieur, en garde ! "
     Bernajoux  n'Êtait pas  homme Á  se  faire rÊpÊter  deux fois un pareil
compliment. Au mËme instant son ÊpÊe brilla Á sa main,  et il fondit sur son
adversaire que, gr×ce Á sa grande jeunesse, il espÊrait intimider.
     Mais d'Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et  tout  frais
Êmoulu de sa victoire, tout gonflÊ de sa future faveur, il Êtait rÊsolu Á ne
pas reculer d'un pas : aussi les deux fers se trouvÉrent-ils engagÊs jusqu'Á
la garde, et comme d'Artagnan tenait ferme Á sa place, ce fut son adversaire
qui fit un pas  de retraite.  Mais d'Artagnan saisit le  moment  oÝ, dans ce
mouvement, le fer de Bernajoux dÊviait de la ligne, il dÊgagea, se fendit et
toucha son  adversaire Á l'Êpaule. AussitÆt d'Artagnan,  Á son tour,  fit un
pas  de retraite et releva son ÊpÊe ; mais Bernajoux lui cria que ce n'Êtait
rien,  et  se  fendant  aveuglÊment  sur  lui,  il  s'enferra  de  lui-mËme.
Cependant, comme il  ne  tombait  pas, comme il ne se dÊclarait  pas vaincu,
mais que seulement  il rompait du cÆtÊ de l'hÆtel de  M. de La TrÊmouille au
service duquel il avait un parent, d'Artagnan, ignorant lui-mËme la  gravitÊ
de  la derniÉre  blessure  que  son  adversaire  avait  reÚue,  le  pressait
vivement, et sans  doute  allait l'achever d'un  troisiÉme coup, lorsque  la
rumeur qui  s'Êlevait  de la rue s'Êtant Êtendue jusqu'au jeu de paume, deux
des amis du  garde,  qui l'avaient entendu  Êchanger  quelques  paroles avec
d'Artagnan et  qui  l'avaient  vu  sortir  Á la suite  de  ces  paroles,  se
prÊcipitÉrent l'ÊpÊe Á la main hors du tripot et tombÉrent sur le vainqueur.
Mais aussitÆt Athos, Porthos et Aramis parurent Á leur tour, et au moment oÝ
les  deux  gardes  attaquaient  leur  jeune  camarade, les  forcÉrent  Á  se
retourner. En  ce  moment, Bernajoux tomba ; et  comme  les  gardes  Êtaient
seulement deux  contre quatre, ils se mirent Á crier : " A  nous, l'hÆtel de
La TrÊmouille !  "  A ces cris, tout ce qui  Êtait  dans  l'hÆtel sortit, se
ruant sur les quatre compagnons,  qui de leur cÆtÊ  se mirent Á crier  : " A
nous, mousquetaires ! "
     Ce cri Êtait ordinairement entendu  ;  car on savait les  mousquetaires
ennemis de Son Eminence, et on les aimait  pour la haine qu'ils portaient au
cardinal. Aussi  les gardes des autres compagnies  que celles appartenant au
duc Rouge, comme l'avait  appelÊ Aramis, prenaient-ils en gÊnÊral parti dans
ces sortes de querelles pour les mousquetaires du roi. De trois gardes de la
compagnie  de M. des Essarts qui passaient,  deux vinrent  donc  en aide aux
quatre compagnons, tandis que l'autre  courait Á  l'hÆtel de M. de TrÊville,
criant : " A nous, mousquetaires, Á nous ! " Comme d'habitude, l'hÆtel de M.
de TrÊville Êtait plein de soldats de cette arme, qui accoururent au secours
de  leurs camarades ;  la  mËlÊe devint  gÊnÊrale, mais  la force Êtait  aux
mousquetaires : les gardes du cardinal et les gens de M. de La TrÊmouille se
retirÉrent dans  l'hÆtel, dont ils fermÉrent  les  portes assez Á temps pour
empËcher que leurs ennemis n'y fissent irruption en mËme temps qu'eux. Quant
au blessÊ,  il  y  avait ÊtÊ tout d'abord transportÊ  et, comme nous l'avons
dit, en fort mauvais Êtat.
     L'agitation Êtait Á son comble parmi les mousquetaires et leurs alliÊs,
et  l'on  dÊlibÊrait  dÊjÁ  si,  pour punir  l'insolence  qu'avaient eue les
domestiques de M. de La TrÊmouille de faire une sortie sur les mousquetaires
du roi, on ne mettrait pas le feu Á  son hÆtel. La proposition  en avait ÊtÊ
faite et  accueillie  avec  enthousiasme, lorsque heureusement  onze  heures
sonnÉrent ; d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience,  et
comme ils eussent  regrettÊ que  l'on  fÏt  un  si beau coup sans  eux,  ils
parvinrent  Á calmer les tËtes. On  se contenta donc de jeter quelques pavÊs
dans  les  portes,  mais  les  portes  rÊsistÉrent  : alors  on se  lassa  ;
d'ailleurs ceux qui devaient Ëtre regardÊs comme les chefs  de  l'entreprise
avaient depuis un instant quittÊ le groupe et s'acheminaient vers l'hÆtel de
M. de TrÊville, qui les attendait, dÊjÁ au courant de cette algarade.
     " Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et t×chons
de  voir  le  roi  avant  qu'il  soit prÊvenu  par  le cardinal  ;  nous lui
raconterons  la  chose comme  une  suite de  l'affaire  d'hier, et les  deux
passeront ensemble. "
     M. de TrÊville, accompagnÊ des quatre jeunes gens, s'achemina donc vers
le Louvre ; mais, au grand Êtonnement du capitaine des mousquetaires, on lui
annonÚa que le roi Êtait allÊ courre le cerf dans la forËt de Saint-Germain.
M. de TrÊville se fit rÊpÊter deux fois cette nouvelle, et Á chaque fois ses
compagnons virent son visage se rembrunir.
     " Est-ce  que Sa  MajestÊ, demanda-t-il, avait  dÉs  hier le  projet de
faire cette chasse ?
     -- Non, Votre Excellence, rÊpondit le valet de  chambre, c'est le grand
veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu'on avait dÊtournÊ cette nuit un
cerf Á son  intention.  Il a d'abord rÊpondu qu'il  n'irait pas, puis il n'a
pas  su rÊsister  au  plaisir que lui promettait cette chasse,  et  aprÉs le
dÏner il est parti.
     -- Et le roi a-t-il vu le cardinal ? demanda M. de TrÊville.
     -- Selon  toute probabilitÊ, rÊpondit le valet  de chambre, car j'ai vu
ce matin  les  chevaux  au carrosse  de Son Eminence, j'ai  demandÊ oÝ  elle
allait, et l'on m'a rÊpondu : " A Saint-Germain. "
     -- Nous sommes prÊvenus, dit M.  de TrÊville, Messieurs, je  verrai  le
roi  ce  soir  ;  mais  quant Á vous,  je  ne vous conseille  pas de  vous y
hasarder. "
     L'avis  Êtait  trop  raisonnable  et  surtout  venait  d'un  homme  qui
connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens essayassent de
le combattre. M. de TrÊville les invita donc Á rentrer  chacun chez eux et Á
attendre de ses nouvelles.
     En  entrant  Á  son  hÆtel, M. de TrÊville songea qu'il fallait prendre
date en portant  plainte le premier. Il envoya un de ses domestiques chez M.
de La TrÊmouille avec une lettre  dans laquelle il le  priait de mettre hors
de chez lui  le  garde  de M.  le  cardinal,  et  de rÊprimander ses gens de
l'audace  qu'ils  avaient eue de faire leur sortie contre les mousquetaires.
Mais  M.  de La TrÊmouille, dÊjÁ prÊvenu par son  Êcuyer dont, comme  on  le
sait, Bernajoux Êtait le parent, lui fit rÊpondre que ce  n'Êtait ni Á M. de
TrÊville,  ni Á  ses mousquetaires  de se plaindre, mais bien au contraire Á
lui dont les  mousquetaires avaient chargÊ les gens et voulu brÙler l'hÆtel.
Or, comme le  dÊbat entre ces deux seigneurs eÙt pu  durer longtemps, chacun
devant naturellement s'entËter  dans  son opinion, M.  de TrÊville  avisa un
expÊdient qui avait  pour but  de  tout terminer : c'Êtait  d'aller  trouver
lui-mËme M. de La TrÊmouille.
     Il se rendit donc aussitÆt Á son hÆtel et se fit annoncer.
     Les  deux  seigneurs  se  saluÉrent  poliment,  car, s'il n'y avait pas
amitiÊ entre eux,  il y  avait  du moins estime. Tous  deux  Êtaient gens de
coeur et d'honneur ; et comme  M. de  La  TrÊmouille,  protestant, et voyant
rarement le roi, n'Êtait d'aucun parti, il n'apportait en  gÊnÊral dans  ses
relations  sociales aucune  prÊvention.  Cette fois,  nÊanmoins, son accueil
quoique poli fut plus froid que d'habitude.
     " Monsieur,  dit M. de  TrÊville, nous croyons  avoir  Á nous  plaindre
chacun l'un  de l'autre, et  je suis venu moi-mËme pour que nous tirions  de
compagnie cette affaire au clair.
     -- Volontiers, rÊpondit M. de La TrÊmouille ; mais je vous prÊviens que
je suis bien renseignÊ, et tout le tort est Á vos mousquetaires.
     -- Vous Ëtes  un homme trop juste et trop raisonnable, Monsieur, dit M.
de TrÊville, pour ne pas accepter la proposition que je vais faire.
     -- Faites, Monsieur, j'Êcoute.
     -- Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre Êcuyer ?
     -- Mais, Monsieur, fort mal. Outre le coup d'ÊpÊe  qu'il a reÚu dans le
bras, et qui n'est pas autrement dangereux, il en a encore  ramassÊ un autre
qui  lui  a traversÊ le poumon, de  sorte  que le mÊdecin  en dit de pauvres
choses.
     -- Mais le blessÊ a-t-il conservÊ sa connaissance ?
     -- Parfaitement.
     -- Parle-t-il ?
     -- Avec difficultÊ, mais il parle.
     --  Eh bien, Monsieur ! rendons-nous prÉs de lui ; adjurons-le, au  nom
du Dieu devant lequel il va Ëtre appelÊ peut-Ëtre,  de dire la vÊritÊ. Je le
prends pour juge  dans sa propre cause,  Monsieur, et  ce  qu'il dira  je le
croirai. "
     M.  de  La  TrÊmouille  rÊflÊchit un  instant,  puis,  comme  il  Êtait
difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.
     Tous deux descendirent dans la chambre oÝ Êtait le blessÊ. Celui-ci, en
voyant  entrer  ces deux nobles  seigneurs  qui  venaient lui  faire visite,
essaya de se relever  sur son lit, mais il Êtait trop faible, et, ÊpuisÊ par
l'effort qu'il avait fait, il retomba presque sans connaissance.
     M. de La TrÊmouille s'approcha de lui  et lui fit respirer des sels qui
le rappelÉrent  Á  la vie. Alors  M.  de TrÊville,  ne voulant pas qu'on pÙt
l'accuser  d'avoir  influencÊ  le  malade, invita  M.  de  La  TrÊmouille  Á
l'interroger lui-mËme.
     Ce qu'avait prÊvu M. de TrÊville  arriva. PlacÊ entre la vie et la mort
comme  l'Êtait Bernajoux, il  n'eut pas  mËme l'idÊe de taire  un instant la
vÊritÊ,  et  il raconta  aux deux seigneurs les  choses  exactement,  telles
qu'elles s'Êtaient passÊes.
     C'Êtait  tout ce que  voulait M. de TrÊville  ; il souhaita Á Bernajoux
une prompte convalescence, prit congÊ de M. de La TrÊmouille, rentra  Á  son
hÆtel et fit aussitÆt prÊvenir les quatre amis qu'il les attendait Á dÏner.
     M.  de TrÊville recevait fort  bonne compagnie,  toute anticardinaliste
d'ailleurs. On comprend donc que la conversation roula pendant tout le dÏner
sur les deux Êchecs que venaient d'Êprouver les  gardes de Son Eminence. Or,
comme d'Artagnan avait ÊtÊ le hÊros de ces deux journÊes, ce fut sur lui que
tombÉrent  toutes  les   fÊlicitations,  qu'Athos,  Porthos  et  Aramis  lui
abandonnÉrent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui avaient eu
assez souvent leur tour pour qu'ils lui laissassent le sien.
     Vers  six  heures, M. de TrÊville  annonÚa qu'il  Êtait tenu d'aller au
Louvre ; mais  comme  l'heure de l'audience  accordÊe  par Sa  MajestÊ Êtait
passÊe, au lieu de rÊclamer l'entrÊe par le petit escalier, il se plaÚa avec
les quatre jeunes gens dans l'antichambre. Le roi  n'Êtait pas encore revenu
de  la chasse.  Nos jeunes  gens attendaient depuis une demi-heure Á  peine,
mËlÊs Á  la foule des courtisans, lorsque toutes  les  portes s'ouvrirent et
qu'on annonÚa Sa MajestÊ.
     A cette annonce, d'Artagnan se sentit frÊmir jusqu'Á  la moelle des os.
L'instant  qui  allait suivre devait, selon  toute  probabilitÊ,  dÊcider du
reste de sa vie. Aussi ses yeux  se  fixÉrent-ils avec angoisse sur la porte
par laquelle devait entrer le roi.
     Louis XIII parut, marchant  le premier ; il Êtait en costume de chasse,
encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un fouet Á  la main.
Au  premier  coup d'oeil,  d'Artagnan  jugea  que  l'esprit du  roi  Êtait Á
l'orage.
     Cette  disposition,  toute  visible  qu'elle  Êtait  chez  Sa  MajestÊ,
n'empËcha  pas les  courtisans  de  se ranger  sur  son  passage : dans  les
antichambres  royales,  mieux vaut  encore  Ëtre vu  d'un oeil irritÊ que de
n'Ëtre  pas  vu  du tout. Les trois mousquetaires n'hÊsitÉrent donc  pas, et
firent un  pas en  avant,  tandis que d'Artagnan au contraire  restait cachÊ
derriÉre eux ;  mais quoique le roi connÙt personnellement Athos, Porthos et
Aramis,  il passa devant eux sans les regarder, sans  leur  parler  et comme
s'il ne les avait jamais vus. Quant Á M.  de TrÊville, lorsque  les  yeux du
roi  s'arrËtÉrent un  instant  sur lui,  il  soutint ce regard  avec tant de
fermetÊ,  que ce fut  le roi qui dÊtourna  la  vue ;  aprÉs  quoi,  tout  en
grommelant, Sa MajestÊ rentra dans son appartement.
     " Les affaires  vont mal,  dit Athos en souriant, et nous ne serons pas
encore fait chevaliers de l'ordre cette fois-ci.
     -- Attendez ici dix minutes,  dit M. de TrÊville ; et si au bout de dix
minutes vous ne me voyez pas  sortir, retournez  Á  mon hÆtel : car  il sera
inutile que vous m'attendiez plus longtemps. "
     Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d'heure, vingt
minutes ; et voyant que M. de TrÊville ne  reparaissait point, ils sortirent
fort inquiets de ce qui allait arriver.
     M.  de TrÊville Êtait entrÊ hardiment dans le  cabinet du roi, et avait
trouvÊ Sa MajestÊ de trÉs mÊchante humeur, assise sur un fauteuil et battant
ses  bottes du manche de son  fouet, ce qui ne l'avait  pas  empËchÊ de  lui
demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa santÊ.
     " Mauvaise, Monsieur, mauvaise, rÊpondit le roi, je m'ennuie. "
     C'Êtait en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent prenait  un
de ses  courtisans, l'attirait Á  une  fenËtre et lui disait : " Monsieur un
tel, ennuyons-nous ensemble. "
     " Comment  ! Votre MajestÊ s'ennuie ! dit  M.  de  TrÊville. N'a-t-elle
donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse ?
     -- Beau plaisir, Monsieur ! Tout  dÊgÊnÉre, sur mon ×me, et je  ne sais
si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui n'ont plus de nez.
Nous lanÚons un cerf  dix cors, nous le courons six heures,  et quand il est
prËt  Á tenir, quand  Saint-Simon met dÊjÁ le  cor Á  sa  bouche pour sonner
l'hallali, crac ! toute la meute prend le change et s'emporte sur un daguet.
Vous verrez que je serai obligÊ de  renoncer Á la chasse Á courre comme j'ai
renoncÊ Á la chasse au vol. Ah ! je suis un roi bien malheureux, Monsieur de
TrÊville ! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est mort avant-hier.
     -- En  effet, Sire,  je  comprends  votre dÊsespoir, et le  malheur est
grand  ; mais  il vous  reste  encore,  ce me semble, bon nombre de faucons,
d'Êperviers et de tiercelets.
     -- Et  pas  un homme pour  les instruire, les fauconniers s'en vont, il
n'y a  plus que moi  qui connaisse l'art de la vÊnerie. AprÉs moi tout  sera
dit, et  l'on chassera  avec  des traquenards, des  piÉges, des  trappes. Si
j'avais le temps encore de former des ÊlÉves  ! mais oui, M. le cardinal est
lÁ qui ne me laisse pas un instant de repos, qui  me parle de l'Espagne, qui
me  parle de l'Autriche, qui me parle de l'Angleterre ! Ah !  Á propos de M.
le cardinal, Monsieur de TrÊville, je suis mÊcontent de vous. "
     M. de TrÊville attendait le roi Á cette chute. Il connaissait le roi de
longue main ;  il  avait  compris que  toutes ses plaintes  n'Êtaient qu'une
prÊface, une espÉce d'excitation pour s'encourager lui-mËme, et  que c'Êtait
oÝ il Êtait arrivÊ enfin qu'il en voulait venir.
     " Et en quoi ai-je ÊtÊ assez malheureux pour dÊplaire Á Votre MajestÊ ?
demanda M. de TrÊville en feignant le plus profond Êtonnement.
     --  Est-ce  ainsi que vous faites votre charge,  Monsieur ? continua le
roi sans rÊpondre directement Á la question de M. de TrÊville ; est-ce  pour
cela  que  je vous ai nommÊ capitaine  de mes mousquetaires,  que  ceux-  ci
assassinent un homme, Êmeuvent tout un quartier et veulent brÙler Paris sans
que vous en disiez  un mot ? Mais, au reste, continua le roi, sans doute que
je me h×te de vous accuser,  sans doute que les perturbateurs sont en prison
et que vous venez m'annoncer que justice est faite.
     --  Sire, rÊpondit  tranquillement M.  de TrÊville,  je  viens vous  la
demander au contraire.
     -- Et contre qui ? s'Êcria le roi.
     -- Contre les calomniateurs, dit M. de TrÊville.
     -- Ah ! voilÁ qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire que
vos trois mousquetaires  damnÊs, Athos,  Porthos et Aramis et votre cadet de
BÊarn, ne se sont pas jetÊs comme des furieux sur le pauvre Bernajoux, et ne
l'ont pas maltraitÊ de  telle faÚon qu'il est probable qu'il est en train de
trÊpasser Á cette  heure  ! N'allez-vous pas  dire  qu'ensuite ils n'ont pas
fait  le siÉge  de l'hÆtel du  duc de La TrÊmouille,  et qu'ils  n'ont point
voulu le brÙler ! ce qui n'aurait peut-Ëtre pas ÊtÊ un trÉs grand malheur en
temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots,  mais ce qui, en temps de
paix, est un f×cheux exemple. Dites, n'allez-vous pas nier tout cela ?
     -- Et  qui vous a fait ce beau rÊcit, Sire  ? demanda tranquillement M.
de TrÊville.
     -- Qui m'a  fait ce  beau rÊcit, Monsieur  !  et qui voulez-vous que ce
soit, si  ce n'est  celui qui veille  quand je dors,  qui travaille quand je
m'amuse, qui mÉne tout au-dedans et au-dehors du royaume, en France comme en
Europe ?
     --  Sa MajestÊ veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de TrÊville, car
je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de Sa MajestÊ.
     --  Non  Monsieur, je  veux  parler du soutien de  l'Etat, de mon  seul
serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.
     -- Son Eminence n'est pas Sa SaintetÊ, Sire.
     -- Qu'entendez-vous par lÁ, Monsieur ?
     --  Qu'il  n'y  a  que  le  pape  qui  soit infaillible, et  que  cette
infaillibilitÊ ne s'Êtend pas aux cardinaux.
     -- Vous voulez dire qu'il me trompe,  vous voulez dire qu'il me trahit.
Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement que vous l'accusez.
     -- Non, Sire ; mais  je dis qu'il se trompe  lui-mËme ; je dis  qu'il a
ÊtÊ mal renseignÊ ; je dis qu'il  a  eu  h×te d'accuser les mousquetaires de
Votre MajestÊ, pour lesquels il est injuste, et qu'il n'a pas ÊtÊ puiser ses
renseignements aux bonnes sources.
     --  L'accusation vient de  M. de  La  TrÊmouille,  du duc lui-mËme. Que
rÊpondrez-vous Á cela ?
     --  Je  pourrais rÊpondre,  Sire,  qu'il est  trop  intÊressÊ  dans  la
question  pour  Ëtre  un  tÊmoin bien impartial ; mais loin  de lÁ, Sire, je
connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en rapporterai Á lui, mais
Á une condition, Sire.
     -- Laquelle ?
     --  C'est  que  Votre  MajestÊ  le   fera  venir,  l'interrogera,  mais
elle-mËme, en tËte Á  tËte,  sans  tÊmoins, et que je reverrai Votre MajestÊ
aussitÆt qu'elle aura reÚu le duc.
     -- Oui-da ! fit le roi, et vous vous en rapporterez Á ce que dira M. de
La TrÊmouille ?
     -- Oui, Sire.
     -- Vous accepterez son jugement ?
     -- Sans doute.
     -- Et vous vous soumettrez aux rÊparations qu'il exigera ?
     -- Parfaitement.
     -- La Chesnaye ! fit le roi. La Chesnaye ! "
     Le  valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait toujours
Á la porte, entra.
     " La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille Á l'instant mËme me quÊrir M. de
La TrÊmouille ; je veux lui parler ce soir.
     --  Votre MajestÊ me donne sa parole qu'elle ne verra personne entre M.
de La TrÊmouille et moi ?
     -- Personne, foi de gentilhomme.
     -- A demain, Sire, alors.
     -- A demain, Monsieur.
     -- A quelle heure, s'il plaÏt Á Votre MajestÊ ?
     -- A l'heure que vous voudrez.
     -- Mais,  en venant  par  trop  matin,  je crains  de  rÊveiller  Votre
MajestÊ.
     -- Me rÊveiller ? Est-ce que je dors ?  Je ne dors plus,  Monsieur ; je
rËve quelquefois, voilÁ tout. Venez donc d'aussi bon matin que vous voudrez,
Á sept heures ; mais gare Á vous, si vos mousquetaires sont coupables !
     -- Si  mes  mousquetaires  sont coupables, Sire,  les coupables  seront
remis aux mains de Votre MajestÊ, qui ordonnera d'eux selon son bon plaisir.
Votre  MajestÊ exige-t-elle quelque chose de plus  ?  qu'elle parle, je suis
prËt Á lui obÊir.
     -- Non, Monsieur, non, et  ce  n'est pas  sans raison qu'on  m'a appelÊ
Louis le Juste. A demain donc, Monsieur, Á demain.
     -- Dieu garde jusque-lÁ Votre MajestÊ ! "
     Si  peu que dormit le roi, M. de TrÊville dormit plus mal  encore  ; il
avait  fait  prÊvenir dÉs  le  soir  mËme  ses trois  mousquetaires et  leur
compagnon  de se trouver chez  lui  Á six heures  et  demie du matin. Il les
emmena avec lui sans  rien  leur  affirmer, sans leur rien promettre,  et ne
leur  cachant pas que leur  faveur et mËme la sienne tenaient  Á un  coup de
dÊs.
     ArrivÊ  au  bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi Êtait
toujours irritÊ  contre eux,  ils s'Êloigneraient sans Ëtre vus ;  si le roi
consentait Á les recevoir, on n'aurait qu'Á les faire appeler.
     En arrivant dans  l'antichambre particuliÉre  du  roi,  M.  de TrÊville
trouva La Chesnaye, qui  lui apprit qu'on n'avait pas rencontrÊ le duc de La
TrÊmouille la  veille au soir Á son hÆtel, qu'il Êtait rentrÊ trop tard pour
se prÊsenter  au Louvre, qu'il venait seulement d'arriver, et qu'il Êtait  Á
cette heure chez le roi.
     Cette circonstance plut beaucoup Á M. de TrÊville, qui, de cette faÚon,
fut  certain  qu'aucune  suggestion  ÊtrangÉre  ne  se  glisserait  entre la
dÊposition de M. de La TrÊmouille et lui.
     En  effet, dix minutes  s'Êtaient  Á  peine ÊcoulÊes, que la  porte  du
cabinet  s'ouvrit  et  que  M.  de  TrÊville  en  vit  sortir le duc  de  La
TrÊmouille, lequel vint Á lui et lui dit :
     "  Monsieur  de  TrÊville, Sa MajestÊ  vient de  m'envoyer quÊrir  pour
savoir  comment les choses s'Êtaient passÊes hier matin Á  mon hÆtel. Je lui
ai dit la vÊritÊ, c'est-Á-dire que la faute Êtait Á mes gens, et que j'Êtais
prËt Á  vous en faire mes  excuses.  Puisque je vous rencontre, veuillez les
recevoir, et me tenir toujours pour un de vos amis.
     -- Monsieur le duc, dit M. de TrÊville, j'Êtais  si plein  de confiance
dans  votre  loyautÊ, que je n'avais pas voulu  prÉs de  Sa MajestÊ  d'autre
dÊfenseur que  vous-mËme.  Je vois que je  ne m'Êtais pas  abusÊ, et je vous
remercie de ce  qu'il y  a encore en France un homme de qui on  puisse  dire
sans se tromper ce que j'ai dit de vous.
     --  C'est  bien,  c'est  bien ! dit  le roi  qui avait ÊcoutÊ tous  ces
compliments  entre  les  deux  portes  ;   seulement,  dites-lui,  TrÊville,
puisqu'il  se  prÊtend un  de vos  amis, que moi aussi je  voudrais Ëtre des
siens, mais qu'il me nÊglige ; qu'il y a tantÆt trois ans que je ne l'ai vu,
et que je ne le vois que quand  je l'envoie chercher. Dites-lui tout cela de
ma part, car ce sont de ces choses qu'un roi ne peut dire lui-mËme.
     --  Merci, Sire, merci,  dit le duc ; mais que Votre MajestÊ croie bien
que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour M. de TrÊville, que ce ne
sont point  ceux  qu'elle  voit Á toute heure du  jour qui  lui sont le plus
dÊvouÊs.
     --  Ah ! vous avez entendu ce  que  j'ai  dit  ; tant mieux, duc,  tant
mieux, dit le  roi  en  s'avanÚant  jusque sur  la  porte. Ah  ! c'est vous,
TrÊville ! oÝ sont vos mousquetaires  ? Je vous  avais dit avant-hier de  me
les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait ?
     -- Ils sont en bas, Sire, et avec votre  congÊ La Chesnaye va leur dire
de monter.
     -- Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite ; il va Ëtre huit heures, et
Á  neuf heures  j'attends  une  visite. Allez, Monsieur le  duc, et  revenez
surtout. Entrez, TrÊville. "
     Le duc salua  et sortit. Au moment oÝ  il  ouvrait la porte,  les trois
mousquetaires  et  d'Artagnan, conduits  par La  Chesnaye, apparaissaient au
haut de l'escalier.
     " Venez, mes braves, dit le roi, venez ; j'ai Á vous gronder. "
     Les  mousquetaires  s'approchÉrent  en  s'inclinant  ;  d'Artagnan  les
suivait par-derriÉre.
     " Comment diable ! continua le roi  ; Á vous quatre, sept gardes de Son
Eminence  mis hors de  combat en  deux jours !  C'est trop, Messieurs, c'est
trop. A ce compte-lÁ, Son Eminence serait forcÊe de renouveler  sa compagnie
dans  trois semaines, et moi de faire  appliquer les  Êdits dans  toute leur
rigueur. Un par hasard,  je ne  dis  pas  ; mais sept en deux  jours,  je le
rÊpÉte, c'est trop, c'est beaucoup trop.
     -- Aussi, Sire,  Votre MajestÊ voit  qu'ils  viennent  tout contrits et
tout repentants lui faire leurs excuses.
     -- Tout contrits et tout repentants ! Hum ! fit le  roi, je  ne me  fie
point Á leurs faces hypocrites ; il y a surtout lÁ-bas une figure de Gascon.
Venez ici, Monsieur. "
     D'Artagnan,  qui  comprit   que  c'Êtait  Á  lui   que  le   compliment
s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus dÊsespÊrÊ.
     " Eh bien, que  me disiez-vous donc que c'Êtait un jeune  homme ? c'est
un enfant, Monsieur de TrÊville, un vÊritable enfant ! Et c'est celui-lÁ qui
a donnÊ ce rude coup d'ÊpÊe Á Jussac ?
     -- Et ces deux beaux coups d'ÊpÊe Á Bernajoux.
     -- VÊritablement !
     -- Sans compter, dit Athos, que s'il ne  m'avait pas tirÊ des  mains de
Biscarat,  je  n'aurais  trÉs  certainement pas  l'honneur  de  faire  en ce
moment-ci ma trÉs humble rÊvÊrence Á Votre MajestÊ.
     -- Mais c'est donc  un vÊritable  dÊmon que ce BÊarnais,  ventre-saint-
gris ! Monsieur de  TrÊville, comme eÙt dit le roi mon pÉre. A ce mÊtier-lÁ,
on  doit trouer force  pourpoints et briser force ÊpÊes. Or les Gascons sont
toujours pauvres, n'est-ce pas ?
     -- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouvÊ  des mines d'or  dans
leurs montagnes, quoique  le Seigneur leur dÙt bien ce miracle en rÊcompense
de la maniÉre dont ils ont soutenu les prÊtentions du roi votre pÉre.
     -- Ce qui veut  dire que ce sont les Gascons  qui  m'ont fait  roi moi-
mËme, n'est-ce pas, TrÊville, puisque je suis le fils de mon pÉre ? Eh bien,
Á  la bonne  heure, je  ne  dis  pas non. La Chesnaye,  allez  voir  si,  en
fouillant  dans toutes mes poches, vous trouverez quarante pistoles  ; et si
vous les trouvez, apportez-les-moi. Et maintenant, voyons,  jeune homme,  la
main sur la conscience, comment cela s'est-il passÊ ? "
     D'Artagnan raconta  l'aventure de  la veille  dans tous ses  dÊtails  :
comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il Êprouvait Á voir Sa MajestÊ,
il Êtait  arrivÊ  chez ses amis  trois heures avant  l'heure de l'audience ;
comment  ils Êtaient  allÊs ensemble au tripot, et  comment,  sur la crainte
qu'il avait  manifestÊe de recevoir une balle au visage, il avait ÊtÊ raillÊ
par Bernajoux, lequel avait failli payer  cette  raillerie de la perte de la
vie, et M. de La  TrÊmouille, qui  n'y Êtait pour rien, de la  perte  de son
hÆtel.
     " C'est bien cela, murmurait le roi  ;  oui, c'est ainsi que le duc m'a
racontÊ  la  chose.  Pauvre cardinal ! sept hommes en deux  jours, et de ses
plus  chers ; mais c'est assez comme cela, Messieurs,  entendez-vous ! c'est
assez : vous  avez pris  votre revanche de la rue FÊrou,  et au-delÁ  ; vous
devez Ëtre satisfaits.
     -- Si Votre MajestÊ l'est, dit TrÊville, nous le sommes.
     --  Oui, je  le suis, ajouta le roi en prenant une poignÊe  d'or  de la
main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan. Voici,  dit-il,
une preuve de ma satisfaction. "
     A  cette Êpoque, les  idÊes de fiertÊ  qui  sont de  mise  de nos jours
n'Êtaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main Á la main
de l'argent du roi, et n'en Êtait pas le moins du monde humiliÊ.  D'Artagnan
mit donc les quarante pistoles dans sa poche sans  faire aucune faÚon, et en
remerciant tout au contraire grandement Sa MajestÊ.
     " LÁ, dit le roi en regardant sa  pendule, lÁ, et maintenant qu'il  est
huit heures  et  demie, retirez-vous  ;  car, je  vous  l'ai dit,  j'attends
quelqu'un  Á neuf heures. Merci  de  votre dÊvouement,  Messieurs.  J'y puis
compter, n'est-ce pas ?
     --  Oh ! Sire, s'ÊcriÉrent d'une mËme  voix les quatre compagnons, nous
nous ferions couper en morceaux pour Votre MajestÊ.
     -- Bien, bien ; mais restez entiers : cela vaut mieux, et vous me serez
plus  utiles. TrÊville,  ajouta le roi Á demi-voix pendant que les autres se
retiraient,  comme vous n'avez pas de  place dans  les mousquetaires  et que
d'ailleurs pour  entrer dans ce corps nous avons dÊcidÊ qu'il fallait  faire
un noviciat, placez ce jeune homme dans la  compagnie des gardes  de  M. des
Essarts, votre  beau-frÉre. Ah  ! pardieu  ! TrÊville,  je me rÊjouis  de la
grimace que va faire le cardinal : il sera furieux, mais  cela m'est  Êgal ;
je suis dans mon droit. "
     Et le roi salua de  la main TrÊville, qui sortit et s'en vint rejoindre
ses mousquetaires,  qu'il  trouva  partageant  avec d'Artagnan  les quarante
pistoles.
     Et  le  cardinal,  comme  l'avait  dit  Sa MajestÊ,  fut  effectivement
furieux, si furieux  que pendant huit jours il abandonna  le  jeu du roi, ce
qui n'empËchait pas le roi de lui faire la plus charmante  mine du monde, et
toutes les  fois  qu'il le rencontrait  de lui demander de  sa voix  la plus
caressante :
     " Eh bien, Monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux et ce
pauvre Jussac, qui sont Á vous ? "







     Lorsque d'Artagnan fut hors  du Louvre, et qu'il  consulta ses amis sur
l'emploi qu'il  devait faire de  sa  part  des quarante  pistoles, Athos lui
conseilla  de commander un bon repas Á la Pomme de Pin ,  Porthos de prendre
un laquais, et Aramis de se faire une maÏtresse convenable.
     Le repas fut exÊcutÊ  le jour mËme, et le laquais y servit  Á table. Le
repas avait  ÊtÊ  commandÊ par  Athos,  et  le  laquais fourni  par Porthos.
C'Êtait  un Picard que  le glorieux mousquetaire avait embauchÊ le jour mËme
et Á  cette occasion  sur le pont de la Tournelle, pendant qu'il faisait des
ronds en crachant dans l'eau.
     Porthos  avait  prÊtendu que  cette  occupation  Êtait la  preuve d'une
organisation  rÊflÊchie et contemplative,  et il  l'avait emmenÊ  sans autre
recommandation. La grande mine de ce gentilhomme,  pour le compte duquel  il
se  crut engagÊ, avait sÊduit Planchet -- c'Êtait le nom du Picard -- ; il y
eut chez lui  un lÊger dÊsappointement lorsqu'il vit que la place Êtait dÊjÁ
prise par  un confrÉre nommÊ Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifiÊ
que son Êtat de maison, quoi que grand, ne comportait pas  deux domestiques,
et  qu'il lui fallait  entrer au service de d'Artagnan. Cependant, lorsqu'il
assista  au dÏner  que  donnait  son maÏtre  et qu'il vit  celui-ci tirer en
payant une poignÊe d'or de sa poche, il crut sa fortune faite et remercia le
Ciel d'Ëtre tombÊ  en  la possession d'un pareil CrÊsus ;  il persÊvÊra dans
cette opinion jusqu'aprÉs le festin, des reliefs duquel il rÊpara de longues
abstinences. Mais en faisant, le soir, le lit de son maÏtre, les chimÉres de
Planchet  s'Êvanouirent.  Le  lit  Êtait le seul  de  l'appartement,  qui se
composait d'une antichambre et d'une chambre Á coucher. Planchet coucha dans
l'antichambre  sur  une  couverture  tirÊe  du lit  de  d'Artagnan,  et dont
d'Artagnan se passa depuis.
     Athos, de son cÆtÊ, avait  un valet qu'il  avait dressÊ  Á  son service
d'une faÚon toute particuliÉre,  et que l'on appelait Grimaud. Il Êtait fort
silencieux, ce  digne  seigneur. Nous  parlons d'Athos, bien entendu. Depuis
cinq  ou six  ans qu'il  vivait  dans  la  plus  profonde intimitÊ  avec ses
compagnons  Porthos  et  Aramis,  ceux-ci  se rappelaient l'avoir vu sourire
souvent, mais  jamais ils  ne  l'avaient  entendu  rire. Ses paroles Êtaient
brÉves et  expressives, disant  toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de
plus  :  pas  d'enjolivements,  pas  de  broderies,   pas  d'arabesques.  Sa
conversation Êtait un fait sans aucun Êpisode.
     Quoique  Athos eÙt Á  peine trente ans  et  fÙt d'une grande  beautÊ de
corps  et d'esprit, personne ne lui connaissait de  maÏtresse. Jamais  il ne
parlait de femmes. Seulement il  n'empËchait pas qu'on en parl×t devant lui,
quoiqu'il  fÙt facile de voir que ce genre de conversation, auquel  il ne se
mËlait  que  par  des mots amers et  des  aperÚus misanthropiques, lui Êtait
parfaitement  dÊsagrÊable.  Sa  rÊserve, sa  sauvagerie  et son  mutisme  en
faisaient presque un vieillard ; il avait donc,  pour ne point dÊroger Á ses
habitudes, habituÊ Grimaud Á  lui obÊir sur un simple geste ou sur un simple
mouvement des lÉvres. Il ne lui parlait que dans des circonstances suprËmes.
     Quelquefois Grimaud, qui craignait son maÏtre  comme  le  feu, tout  en
ayant  pour  sa personne un grand attachement  et pour son gÊnie une  grande
vÊnÊration, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il dÊsirait, s'ÊlanÚait
pour exÊcuter l'ordre reÚu, et faisait prÊcisÊment le contraire. Alors Athos
haussait  les  Êpaules et, sans se mettre en  colÉre,  rossait Grimaud.  Ces
jours-lÁ, il parlait un peu.
     Porthos, comme on a pu le  voir, avait un caractÉre tout opposÊ Á celui
d'Athos : non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait haut  ; peu lui
importait au reste, il faut lui rendre cette justice, qu'on l'Êcout×t ou non
; il parlait pour le plaisir de parler et pour le plaisir de s'entendre ; il
parlait  de toutes  choses exceptÊ de sciences, excipant Á cet endroit de la
haine invÊtÊrÊe  que depuis  son enfance il portait, disait-il, aux savants.
Il  avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son infÊrioritÊ Á  ce
sujet l'avait,  dans le commencement de leur liaison,  rendu souvent injuste
pour  ce  gentilhomme,  qu'il  s'Êtait  alors  efforcÊ de dÊpasser  par  ses
splendides toilettes.  Mais, avec sa simple casaque de mousquetaire  et rien
que par la faÚon dont il rejetait la tËte  en arriÉre et avanÚait  le  pied,
Athos prenait  Á l'instant mËme la place qui lui  Êtait due et relÊguait  le
fastueux  Porthos au  second  rang. Porthos  s'en  consolait en  remplissant
l'antichambre de M. de TrÊville  et les corps de garde du Louvre du bruit de
ses bonnes  fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et pour le moment, aprÉs
avoir passÊ de la noblesse de robe Á la noblesse  d'ÊpÊe, de la  robine Á la
baronne,  il  n'Êtait question  de rien  de  moins  pour  Porthos  que d'une
princesse ÊtrangÉre qui lui voulait un bien Ênorme.
     Un vieux  proverbe dit  : " Tel  maÏtre, tel valet. " Passons  donc  du
valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud Á Mousqueton.
     Mousqueton  Êtait un  Normand  dont  son  maÏtre  avait  changÊ  le nom
pacifique  de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus belliqueux de
Mousqueton. Il Êtait entrÊ au service de Porthos Á la condition qu'il serait
habillÊ et logÊ seulement, mais d'une faÚon magnifique ; il ne rÊclamait que
deux heures par jour pour les consacrer Á une industrie qui devait suffire Á
pourvoir Á ses autres  besoins.  Porthos avait acceptÊ le marchÊ  ; la chose
lui allait Á merveille. Il faisait  tailler Á Mousqueton des pourpoints dans
ses vieux  habits et dans ses manteaux de rechange, et, gr×ce Á  un tailleur
fort intelligent qui lui remettait ses hardes Á neuf en  les retournant,  et
dont la femme  Êtait soupÚonnÊe  de vouloir  faire  descendre Porthos de ses
habitudes  aristocratiques, Mousqueton faisait Á la suite de son maÏtre fort
bonne figure.
     Quant  Á  Aramis,  dont  nous  croyons  avoir  suffisamment  exposÊ  le
caractÉre,  caractÉre  du reste que,  comme  celui de ses  compagnons,  nous
pourrons suivre dans son  dÊveloppement, son laquais s'appelait Bazin. Gr×ce
Á l'espÊrance qu'avait son maÏtre d'entrer un jour dans les ordres, il Êtait
toujours vËtu de noir, comme  doit l'Ëtre  le serviteur d'un homme d'Eglise.
C'Êtait  un  Berrichon  de  trente-cinq  Á  quarante  ans,  doux,  paisible,
grassouillet, occupant Á lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait
son maÏtre, faisant  Á la rigueur  pour deux un dÏner de peu  de plats, mais
excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidÊlitÊ Á toute Êpreuve.
     Maintenant  que  nous  connaissons,  superficiellement  du  moins,  les
maÏtres et les valets, passons aux demeures occupÊes par chacun d'eux.
     Athos habitait rue FÊrou, Á deux pas du Luxembourg ; son appartement se
composait  de  deux  petites  chambres,  fort  proprement meublÊes, dans une
maison garnie dont l'hÆtesse encore jeune  et vÊritablement encore belle lui
faisait inutilement les doux yeux. Quelques fragments d'une grande splendeur
passÊe Êclataient ÚÁ et lÁ aux murailles  de  ce modeste logement  : c'Êtait
une ÊpÊe, par exemple, richement damasquinÊe, qui  remontait pour la faÚon Á
l'Êpoque de  FranÚois Ier, et dont  la  poignÊe seule,  incrustÊe de pierres
prÊcieuses, pouvait valoir deux  cents pistoles,  et que cependant, dans ses
moments  de plus grande dÊtresse, Athos n'avait jamais consenti Á engager ni
Á  vendre.  Cette  ÊpÊe avait longtemps fait l'ambition de Porthos.  Porthos
aurait donnÊ dix annÊes de sa vie pour possÊder cette ÊpÊe.
     Un jour qu'il avait rendez-vous avec  une  duchesse, il  essaya mËme de
l'emprunter Á Athos. Athos, sans rien dire,  vida  ses  poches, ramassa tous
ses bijoux : bourses, aiguillettes et chaÏnes d'or, il offrit tout Á Porthos
;  mais quant  Á l'ÊpÊe, lui  dit-il, elle Êtait scellÊe Á  sa  place et  ne
devait  la quitter que lorsque  son maÏtre quitterait lui-mËme son logement.
Outre son  ÊpÊe,  il  y avait encore un portrait reprÊsentant un seigneur du
temps  de  Henri III, vËtu avec  la plus grande  ÊlÊgance,  et  qui  portait
l'ordre  du  Saint-Esprit,  et  ce  portrait  avait  avec   Athos  certaines
ressemblances de lignes,  certaines similitudes de famille,  qui indiquaient
que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi, Êtait son ancËtre.
     Enfin, un coffre  de magnifique orfÉvrerie,  aux mËmes armes que l'ÊpÊe
et le portrait, faisait un milieu de cheminÊe qui jurait effroyablement avec
le reste  de la garniture. Athos portait toujours la clef de  ce  coffre sur
lui. Mais un  jour  il  l'avait ouvert  devant  Porthos, et Porthos avait pu
s'assurer que ce coffre  ne contenait que  des lettres et des  papiers : des
lettres d'amour et des papiers de famille, sans doute.
     Porthos habitait  un  appartement trÉs  vaste et d'une trÉs  somptueuse
apparence,  rue du Vieux-Colombier. Chaque fois  qu'il passait  avec quelque
ami devant ses fenËtres, Á l'une desquelles Mousqueton se tenait toujours en
grande livrÊe,  Porthos levait  la tËte et la  main,  et  disait :  VoilÁ ma
demeure ! Mais  jamais  on ne le  trouvait  chez  lui, jamais il  n'invitait
personne Á  y  monter, et nul ne  pouvait se faire  une idÊe de ce que cette
somptueuse apparence renfermait de richesses rÊelles.
     Quant Á  Aramis,  il habitait un  petit logement composÊ d'un  boudoir,
d'une  salle Á manger et d'une  chambre  Á coucher, laquelle chambre, situÊe
comme  le reste de l'appartement au  rez-de-chaussÊe, donnait  sur  un petit
jardin frais, vert, ombreux et impÊnÊtrable aux yeux du voisinage.
     Quant  Á d'Artagnan, nous savons  comment il Êtait logÊ, et  nous avons
dÊjÁ fait connaissance avec son laquais, maÏtre Planchet.
     D'Artagnan, qui Êtait fort curieux  de sa nature, comme sont les  gens,
du reste, qui  ont le  gÊnie de l'intrigue, fit tous ses efforts pour savoir
ce  qu'Êtaient  au juste  Athos, Porthos et Aramis ; car, sous  ces  noms de
guerre,  chacun  des  jeunes  gens  cachait  son nom  de gentilhomme,  Athos
surtout, qui sentait son grand seigneur d'une  lieue.  Il s'adressa  donc  Á
Porthos pour avoir des renseignements sur Athos  et Aramis, et Á Aramis pour
connaÏtre Porthos.
     Malheureusement, Porthos lui-mËme ne savait de la vie de son silencieux
camarade que ce qui en  avait transpirÊ. On disait qu'il avait  eu de grands
malheurs  dans  ses  affaires amoureuses, et  qu'une affreuse trahison avait
empoisonnÊ Á jamais la vie de ce galant homme. Quelle Êtait cette trahison ?
Tout le monde l'ignorait.
     Quant Á Porthos, exceptÊ son vÊritable nom,  que M. de  TrÊville savait
seul,  ainsi  que  celui  de  ses  deux camarades, sa  vie  Êtait  facile  Á
connaÏtre. Vaniteux et indiscret, on voyait Á travers lui comme Á travers un
cristal. La seule chose qui eÙt pu Êgarer l'investigateur  eÙt ÊtÊ  que l'on
eÙt cru tout le bien qu'il disait de lui.
     Quant Á Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret, c'Êtait un
garÚon  tout  confit  de mystÉres,  rÊpondant peu  aux questions  qu'on  lui
faisait sur les autres, et Êludant celles que l'on  faisait sur lui-mËme. Un
jour, d'Artagnan, aprÉs l'avoir longtemps interrogÊ sur Porthos et en  avoir
appris ce bruit  qui  courait de la bonne  fortune  du mousquetaire avec une
princesse,  voulut  savoir  aussi  Á  quoi  s'en  tenir  sur  les  aventures
amoureuses de son interlocuteur.
     "  Et  vous,  mon  cher  compagnon, lui  dit-il,  vous  qui  parlez des
baronnes, des comtesses et des princesses des autres ?
     -- Pardon, interrompit Aramis, j'ai parlÊ  parce  que  Porthos en parle
lui- mËme, parce  qu'il a  criÊ  toutes  ces belles choses  devant moi. Mais
croyez bien, mon cher Monsieur d'Artagnan, que si je les tenais  d'une autre
source ou qu'il me les eÙt confiÊes, il n'y aurait pas eu de confesseur plus
discret que moi.
     --  Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan ; mais enfin, il me semble que
vous-mËme  vous Ëtes assez  familier  avec  les  armoiries,  tÊmoin  certain
mouchoir brodÊ auquel je dois l'honneur de votre connaissance. "
     Aramis,  cette fois, ne se f×cha  point,  mais  il prit son air le plus
modeste et rÊpondit affectueusement :
     "  Mon  cher, n'oubliez pas que je veux Ëtre  d'Eglise,  et que je fuis
toutes  les occasions  mondaines. Ce mouchoir que  vous avez  vu ne  m'avait
point ÊtÊ confiÊ, mais il avait ÊtÊ oubliÊ chez moi par un de mes amis. J'ai
dÙ le  recueillir  pour ne pas les compromettre, lui et la dame  qu'il aime.
Quant Á moi, je  n'ai point et ne  veux point avoir de maÏtresse, suivant en
cela l'exemple trÉs judicieux d'Athos, qui n'en a pas plus que moi.
     --  Mais,  que  diable  ! vous  n'Ëtes  pas  abbÊ,  puisque  vous  Ëtes
mousquetaire.
     --  Mousquetaire   par  intÊrim,  mon  cher,  comme  dit  le  cardinal,
mousquetaire contre mon grÊ, mais homme  d'Eglise dans le coeur, croyez-moi.
Athos et Porthos m'ont fourrÊ lÁ-dedans pour  m'occuper : j'ai eu, au moment
d'Ëtre ordonnÊ, une  petite  difficultÊ avec... Mais  cela ne vous intÊresse
guÉre, et je vous prends un temps prÊcieux.
     -- Point du tout, cela m'intÊresse fort, s'Êcria d'Artagnan, et je n'ai
pour le moment absolument rien Á faire.
     --  Oui, mais  moi  j'ai  mon brÊviaire  Á  dire, rÊpondit Aramis, puis
quelques  vers Á composer que m'a demandÊs Mme d'Aiguillon ; ensuite je dois
passer rue Saint-HonorÊ, afin d'acheter du rouge pour Mme de Chevreuse. Vous
voyez, mon cher ami, que si rien ne vous presse, je suis trÉs pressÊ, moi. "
     Et Aramis tendit affectueusement la main Á son compagnon, et prit congÊ
de lui.
     D'Artagnan  ne put, quelque  peine qu'il se donn×t, en savoir davantage
sur ses  trois  nouveaux  amis. Il  prit  donc son parti de  croire dans  le
prÊsent  tout  ce qu'on disait de leur passÊ, espÊrant des rÊvÊlations  plus
sÙres  et plus Êtendues de l'avenir. En attendant, il considÊra Athos  comme
un Achille, Porthos comme un Ajax, et Aramis comme un Joseph.
     Au reste, la vie des quatre  jeunes gens Êtait joyeuse : Athos  jouait,
et toujours malheureusement. Cependant  il n'empruntait jamais un sou  Á ses
amis, quoique sa  bourse fÙt sans  cesse Á leur service, et  lorsqu'il avait
jouÊ sur parole, il faisait toujours rÊveiller son crÊancier Á six heures du
matin pour lui payer sa dette de la veille.
     Porthos  avait des fougues : ces jours-lÁ, s'il  gagnait, on le  voyait
insolent et splendide ; s'il perdait, il disparaissait complÉtement  pendant
quelques jours, aprÉs lesquels il  reparaissait le visage  blËme  et la mine
allongÊe, mais avec de l'argent dans ses poches.
     Quant  Á  Aramis, il  ne  jouait jamais. C'Êtait  bien  le plus mauvais
mousquetaire et le plus mÊchant convive qui se pÙt voir... Il avait toujours
besoin  de travailler. Quelquefois, au milieu d'un dÏner, quand chacun, dans
l'entraÏnement du vin et  dans  la chaleur de  la conversation,  croyait que
l'on en avait encore pour  deux ou trois  heures  Á rester  Á table,  Aramis
regardait sa montre,  se levait avec un gracieux sourire et prenait congÊ de
la  sociÊtÊ, pour  aller, disait-il,  consulter un casuiste avec  lequel  il
avait  rendez-vous. D'autres fois, il retournait Á son logis pour Êcrire une
thÉse, et priait ses amis de ne pas le distraire.
     Cependant Athos souriait  de ce charmant sourire mÊlancolique,  si bien
sÊant Á sa  noble  figure,  et Porthos buvait en  jurant qu'Aramis ne serait
jamais qu'un curÊ de village.
     Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne fortune ;
il recevait  trente sous par jour, et pendant un mois  il revenait  au logis
gai comme pinson et affable envers son  maÏtre. Quand le vent de l'adversitÊ
commenÚa Á souffler  sur  le  mÊnage  de la rue des Fossoyeurs, c'est-Á-dire
quand les quarante pistoles du roi Louis XIII  furent mangÊes ou Á peu prÉs,
il commenÚa  des plaintes qu'Athos  trouva nausÊabondes, Porthos indÊcentes,
et Aramis  ridicules. Athos  conseilla donc Á  d'Artagnan  de  congÊdier  le
drÆle,  Porthos voulait qu'on le  b×tonn×t auparavant,  et  Aramis prÊtendit
qu'un maÏtre ne devait entendre que les compliments qu'on fait de lui.
     " Cela  vous est  bien aisÊ Á  dire, reprit d'Artagnan : Á vous, Athos,
qui  vivez  muet  avec Grimaud, qui  lui  dÊfendez  de parler, et  qui,  par
consÊquent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui ; Á  vous,  Porthos,
qui  menez  un  train  magnifique  et  qui Ëtes  un  dieu  pour votre  valet
Mousqueton ; Á vous  enfin, Aramis,  qui, toujours  distrait par vos  Êtudes
thÊologiques, inspirez  un  profond  respect Á  votre serviteur Bazin, homme
doux et religieux ; mais moi  qui suis sans consistance  et sans ressources,
moi  qui  ne suis  pas  mousquetaire ni mËme garde,  moi, que  ferai-je pour
inspirer de l'affection, de la terreur ou du respect Á Planchet ?
     -- La  chose  est grave, rÊpondirent les trois  amis, c'est une affaire
d'intÊrieur ; il en est des valets comme des femmes, il faut les mettre tout
de suite sur le pied oÝ l'on dÊsire qu'ils restent. RÊflÊchissez donc. "
     D'Artagnan rÊflÊchit  et se rÊsolut Á  rouer Planchet par provision, ce
qui fut exÊcutÊ avec la conscience que d'Artagnan mettait en toutes choses ;
puis, aprÉs l'avoir bien rossÊ, il lui dÊfendit de  quitter son service sans
sa permission.  "  Car,  ajouta-t-il,  l'avenir  ne  peut  me faire faute  ;
j'attends  inÊvitablement des temps meilleurs. Ta fortune  est donc faite si
tu restes prÉs de moi, et je  suis  trop bon maÏtre pour te faire manquer ta
fortune en t'accordant le congÊ que tu me demandes. "
     Cette maniÉre d'agir donna beaucoup  de respect aux mousquetaires  pour
la politique de d'Artagnan. Planchet fut Êgalement saisi d'admiration et  ne
parla plus de s'en aller.
     La vie des quatre jeunes gens Êtait  devenue commune ; d'Artagnan,  qui
n'avait  aucune  habitude,  puisqu'il arrivait de  sa province et tombait au
milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitÆt les habitudes  de ses
amis.
     On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en ÊtÊ, et l'on
allait prendre le mot d'ordre et  l'air des  affaires chez  M.  de TrÊville.
D'Artagnan, bien qu'il ne fÙt pas mousquetaire,  en faisait le service  avec
une ponctualitÊ touchante : il Êtait toujours de  garde,  parce qu'il tenait
toujours  compagnie Á celui de ses trois amis qui montait la  sienne. On  le
connaissait Á  l'hÆtel des mousquetaires, et chacun  le  tenait pour  un bon
camarade ; M. de TrÊville, qui l'avait apprÊciÊ  du premier coup d'oeil,  et
qui lui  portait une  vÊritable affection, ne  cessait de  le recommander au
roi.
     De  leur  cÆtÊ,  les  trois  mousquetaires  aimaient  fort  leur  jeune
camarade. L'amitiÊ  qui unissait  ces quatre hommes, et le besoin de se voir
trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour affaires, soit pour
plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un aprÉs l'autre comme des ombres
; et l'on rencontrait toujours les insÊparables se cherchant du Luxembourg Á
la place Saint-Sulpice, ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg.
     En attendant, les promesses  de M. de TrÊville allaient  leur train. Un
beau  jour,  le  roi  commanda  Á  M.  le chevalier  des Essarts de  prendre
d'Artagnan  comme cadet  dans sa compagnie des gardes. D'Artagnan endossa en
soupirant  cet  habit,  qu'il  eÙt  voulu,  au  prix de  dix annÊes  de  son
existence, troquer  contre la casaque  de mousquetaire.  Mais M. de TrÊville
promit cette faveur aprÉs un noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait Ëtre
abrÊgÊ  au reste,  si  l'occasion se  prÊsentait pour d'Artagnan  de  rendre
quelque  service  au roi ou de faire quelque action d'Êclat.  D'Artagnan  se
retira sur cette promesse et, dÉs le lendemain, commenÚa son service.
     Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la garde
avec d'Artagnan quand il Êtait de garde. La compagnie de M. le chevalier des
Essarts  prit  ainsi  quatre hommes au  lieu  d'un,  le  jour  oÝ  elle prit
d'Artagnan.







     Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que toutes les
choses de  ce monde, aprÉs  avoir eu un commencement avaient eu une fin,  et
depuis cette  fin nos quatre compagnons Êtaient tombÊs dans la gËne. D'abord
Athos  avait soutenu pendant  quelque  temps l'association  de  ses  propres
deniers. Porthos  lui avait succÊdÊ,  et, gr×ce Á  une  de  ces disparitions
auxquelles on  Êtait habituÊ, il avait pendant  prÉs de quinze jours  encore
subvenu aux besoins de  tout le monde ; enfin Êtait arrivÊ le tour d'Aramis,
qui s'Êtait  exÊcutÊ de  bonne gr×ce,  et qui  Êtait  parvenu, disait-il, en
vendant ses livres de thÊologie, Á se procurer quelques pistoles.
     On eut  alors,  comme d'habitude, recours  Á M. de  TrÊville,  qui  fit
quelques avances sur la solde ; mais ces  avances ne pouvaient conduire bien
loin  trois mousquetaires qui  avaient  dÊjÁ  force comptes  arriÊrÊs, et un
garde qui n'en avait pas encore.
     Enfin, quand on  vit qu'on allait manquer tout Á fait, on rassembla par
un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua. Malheureusement, il
Êtait dans une mauvaise veine : il perdit tout, plus vingt-cinq pistoles sur
parole.
     Alors  la  gËne devint de  la  dÊtresse ; on vit les affamÊs  suivis de
leurs  laquais courir les quais  et les corps de garde, ramassant chez leurs
amis du  dehors tous les dÏners qu'ils  purent trouver ; car, suivant l'avis
d'Aramis, on devait dans la prospÊritÊ semer des repas Á droite  et Á gauche
pour en rÊcolter quelques-uns dans la disgr×ce.
     Athos fut invitÊ quatre fois et mena chaque fois  ses  amis avec  leurs
laquais. Porthos eut six occasions et en fit Êgalement jouir ses camarades ;
Aramis en eut  huit. C'Êtait  un homme, comme on a dÊjÁ pu  s'en apercevoir,
qui faisait peu de bruit et beaucoup de besogne.
     Quant  Á  d'Artagnan,  qui  ne  connaissait  encore  personne  dans  la
capitale, il  ne  trouva qu'un  dÊjeuner  de chocolat chez un prËtre de  son
pays, et  un dÏner  chez un cornette  des gardes. Il mena  son armÊe chez le
prËtre, auquel on dÊvora sa provision de deux mois, et chez le cornette, qui
fit des  merveilles ; mais, comme le  disait Planchet, on ne  mange toujours
qu'une fois, mËme quand on mange beaucoup.
     D'Artagnan se  trouva donc assez  humiliÊ  de n'avoir eu qu'un repas et
demi, car  le  dÊjeuner  chez  le  prËtre  ne pouvait  compter  que  pour un
demi-repas, Á offrir  Á ses compagnons en  Êchange des festins que s'Êtaient
procurÊs  Athos, Porthos  et Aramis. Il se croyait Á  charge  Á  la sociÊtÊ,
oubliant  dans sa bonne foi toute juvÊnile qu'il avait nourri cette  sociÊtÊ
pendant un mois, et son  esprit prÊoccupÊ se mit Á travailler activement. Il
rÊflÊchit que cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants
et  actifs devait  avoir un  autre  but  que des  promenades dÊhanchÊes, des
leÚons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels.
     En effet, quatre  hommes comme eux, quatre hommes dÊvouÊs  les  uns aux
autres depuis la bourse jusqu'Á la vie, quatre hommes se soutenant toujours,
ne reculant  jamais,  exÊcutant isolÊment ou ensemble les rÊsolutions prises
en commun ; quatre bras menaÚant les quatre points cardinaux ou se  tournant
vers un  seul point,  devaient inÊvitablement, soit souterrainement, soit au
jour, soit par la mine, soit par la tranchÊe,  soit par la ruse, soit par la
force, s'ouvrir un  chemin vers le  but qu'ils voulaient  atteindre, si bien
dÊfendu  ou si ÊloignÊ qu'il  fÙt. La  seule chose  qui  Êtonn×t d'Artagnan,
c'est que ses compagnons n'eussent point songÊ Á cela.
     Il y songeait, lui,  et sÊrieusement mËme, se creusant la cervelle pour
trouver une  direction Á  cette force  unique  quatre fois  multipliÊe  avec
laquelle  il  ne  doutait pas  que,  comme  avec  le  levier  que  cherchait
ArchimÉde,  on  ne  parvÏnt  Á soulever  le monde, --  lorsque  l'on  frappa
doucement Á la porte. D'Artagnan rÊveilla  Planchet et  lui  ordonna d'aller
ouvrir.
     Que  de cette phrase : d'Artagnan rÊveilla Planchet, le lecteur n'aille
pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'Êtait point encore venu. Non
! quatre heures venaient de sonner. Planchet,  deux heures auparavant, Êtait
venu demander Á dÏner Á son maÏtre, lequel lui avait rÊpondu par le proverbe
: " Qui dort dÏne. " Et Planchet dÏnait en dormant.
     Un homme fut introduit,  de  mine  assez simple et qui avait l'air d'un
bourgeois.
     Planchet, pour son dessert,  eÙt bien voulu entendre la conversation  ;
mais le  bourgeois dÊclara Á d'Artagnan que ce qu'il avait  Á lui dire Êtant
important et confidentiel, il dÊsirait demeurer en tËte Á tËte avec lui.
     D'Artagnan congÊdia Planchet et fit asseoir son visiteur.
     Il  y  eut un moment  de  silence  pendant lequel  les deux  hommes  se
regardÉrent  comme  pour  faire  une  connaissance  prÊalable,  aprÉs   quoi
d'Artagnan s'inclina en signe qu'il Êcoutait.
     "  J'ai  entendu  parler de  M. d'Artagnan comme d'un jeune homme  fort
brave, dit le bourgeois, et cette rÊputation dont il jouit Á juste titre m'a
dÊcidÊ Á lui confier un secret.
     -- Parlez, Monsieur, parlez " , dit d'Artagnan,  qui d'instinct  flaira
quelque chose d'avantageux.
     Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua :
     " J'ai ma  femme  qui est lingÉre chez  la  reine, Monsieur, et qui  ne
manque ni de  sagesse, ni  de beautÊ. On me  l'a fait Êpouser  voilÁ bientÆt
trois ans, quoiqu'elle n'eÙt qu'un petit avoir, parce que M. de La Porte, le
portemanteau de la reine, est son parrain et la protÉge...
     -- Eh bien, Monsieur ? demanda d'Artagnan.
     --  Eh  bien, reprit le bourgeois,  Eh bien, Monsieur, ma  femme  a ÊtÊ
enlevÊe hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.
     -- Et par qui votre femme a-t-elle ÊtÊ enlevÊe ?
     -- Je n'en sais rien sÙrement, Monsieur, mais je soupÚonne quelqu'un.
     -- Et quelle est cette personne que vous soupÚonnez ?
     -- Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.
     -- Diable !
     -- Mais voulez-vous  que je vous dise, Monsieur, continua le bourgeois,
je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que  de politique  dans tout
cela.
     --  Moins d'amour  que de politique, reprit  d'Artagnan  d'un air  fort
rÊflÊchi, et que soupÚonnez-vous ?
     -- Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupÚonne...
     -- Monsieur, je  vous ferai observer  que je ne vous demande absolument
rien, moi.  C'est vous qui Ëtes venu.  C'est  vous qui m'avez  dit que  vous
aviez un secret Á me confier. Faites donc Á votre guise, il est encore temps
de vous retirer.
     -- Non, Monsieur, non ; vous m'avez l'air d'un honnËte jeune homme,  et
j'aurai confiance en  vous. Je crois donc que ce  n'est pas Á  cause  de ses
amours que ma femme a ÊtÊ arrËtÊe,  mais Á cause de celles d'une plus grande
dame qu'elle.
     --  Ah !  ah ! serait-ce Á cause des amours de Mme de Bois-Tracy  ? fit
d'Artagnan,  qui voulut avoir l'air, vis-Á-vis  de son bourgeois, d'Ëtre  au
courant des affaires de la cour.
     -- Plus haut, Monsieur, plus haut.
     -- De Mme d'Aiguillon ?
     -- Plus haut encore.
     -- De Mme de Chevreuse ?
     -- Plus haut, beaucoup plus haut !
     -- De la... d'Artagnan s'arrËta.
     -- Oui, Monsieur,  rÊpondit si bas, qu'Á peine si on put l'entendre, le
bourgeois ÊpouvantÊ.
     -- Et avec qui ?
     -- Avec qui cela peut-il Ëtre, si ce n'est avec le duc de...
     -- Le duc de...
     --  Oui,  Monsieur ! rÊpondit le  bourgeois, en donnant Á  sa  voix une
intonation plus sourde encore.
     -- Mais comment savez-vous tout cela, vous ?
     -- Ah ! comment je le sais ?
     -- Oui, comment le savez-vous  ?  Pas  de  demi-confidence, ou...  vous
comprenez.
     -- Je le sais par ma femme, Monsieur, par ma femme elle-mËme.
     -- Qui le sait, elle, par qui ?
     -- Par M.  de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle Êtait la filleule
de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine  ?  Eh  bien,  M.  de La
Porte l'avait mise  prÉs de Sa MajestÊ pour que notre pauvre reine au  moins
eÙt quelqu'un  Á  qui se fier, abandonnÊe  comme  elle  l'est  par  le  roi,
espionnÊe comme elle l'est  par le  cardinal,  trahie comme  elle l'est  par
tous.
     -- Ah ! ah ! voilÁ qui se dessine, dit d'Artagnan.
     -- Or ma femme est venue il y  a quatre jours,  Monsieur  ; une  de ses
conditions Êtait qu'elle devait  me venir  voir deux fois la semaine  ; car,
ainsi  que j'ai eu  l'honneur de vous le dire, ma femme m'aime beaucoup ; ma
femme est donc venue, et m'a confiÊ que la reine, en ce moment- ci, avait de
grandes craintes.
     -- Vraiment ?
     -- Oui, M. le cardinal, Á ce qu'il paraÏt,  la poursuit et la persÊcute
plus que  jamais. Il ne  peut  pas lui pardonner l'histoire de la sarabande.
Vous savez l'histoire de la sarabande ?
     -- Pardieu, si je la sais !  rÊpondit d'Artagnan, qui ne savait rien du
tout, mais qui voulait avoir l'air d'Ëtre au courant.
     --  De sorte  que, maintenant, ce n'est plus de la  haine, c'est  de la
vengeance.
     -- Vraiment ?
     -- Et la reine croit...
     -- Eh bien, que croit la reine ?
     -- Elle croit qu'on a Êcrit Á M. le duc de Buckingham en son nom.
     -- Au nom de la reine ?
     -- Oui,  pour  le faire venir Á  Paris, et une fois venu  Á Paris, pour
l'attirer dans quelque piÉge.
     --  Diable ! mais votre femme, mon cher Monsieur,  qu'a-t-elle Á  faire
dans tout cela ?
     -- On connaÏt son dÊvouement pour la  reine, et l'on veut ou l'Êloigner
de sa maÏtresse, ou l'intimider pour avoir les secrets de  Sa MajestÊ, ou la
sÊduire pour se servir d'elle comme d'un espion.
     --  C'est probable, dit d'Artagnan  ; mais  l'homme qui l'a enlevÊe, le
connaissez-vous ?
     -- Je vous ai dit que je croyais le connaÏtre.
     -- Son nom ?
     -- Je ne le sais pas ; ce  que je  sais seulement, c'est  que c'est une
crÊature du cardinal, son ×me damnÊe.
     -- Mais vous l'avez vu ?
     -- Oui, ma femme me l'a montrÊ un jour.
     -- A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaÏtre ?
     -- Oh ! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir, teint
basanÊ, oeil perÚant, dents blanches et une cicatrice Á la tempe.
     -- Une cicatrice Á la tempe !  s'Êcria  d'Artagnan, et  avec cela dents
blanches, oeil perÚant, teint  basanÊ, poil noir, et haute mine ;  c'est mon
homme de Meung !
     -- C'est votre homme, dites-vous ?
     -- Oui, oui  ; mais cela  ne fait rien  Á la chose. Non,  je me trompe,
cela  la  simplifie beaucoup, au contraire  : si votre homme est le mien, je
ferai d'un coup deux vengeances, voilÁ tout ; mais oÝ rejoindre cet homme ?
     -- Je n'en sais rien.
     -- Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure ?
     --  Aucun ; un jour  que  je  reconduisais ma  femme au Louvre,  il  en
sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir.
     -- Diable ! diable ! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague ; par
qui avez-vous su l'enlÉvement de votre femme ?
     -- Par M. de La Porte.
     -- Vous a-t-il donnÊ quelque dÊtail ?
     -- Il n'en avait aucun.
     -- Et vous n'avez rien appris d'un autre cÆtÊ ?
     -- Si fait, j'ai reÚu...
     -- Quoi ?
     -- Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence ?
     --  Vous revenez  encore  lÁ-dessus ; cependant je vous ferai  observer
que, cette fois, il est un peu tard pour reculer.
     -- Aussi  je  ne recule pas, mordieu ! s'Êcria  le bourgeois  en jurant
pour se monter la tËte. D'ailleurs, foi de Bonacieux...
     -- Vous vous appelez Bonacieux ? interrompit d'Artagnan.
     -- Oui, c'est mon nom.
     --  Vous  disiez  donc  : foi de  Bonacieux !  pardon  si  je  vous  ai
interrompu ; mais il me semblait que ce nom ne m'Êtait pas inconnu.
     -- C'est possible, Monsieur. Je suis votre propriÊtaire.
     -- Ah ! ah ! fit d'Artagnan en  se soulevant Á demi et en saluant, vous
Ëtes mon propriÊtaire ?
     -- Oui, Monsieur,  oui. Et comme depuis trois mois que  vous Ëtes  chez
moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations vous avez oubliÊ
de me payer mon loyer ; comme, dis-je, je ne  vous ai pas tourmentÊ un  seul
instant, j'ai pensÊ que vous auriez Êgard Á ma dÊlicatesse.
     -- Comment donc !  mon  cher  Monsieur  Bonacieux,  reprit  d'Artagnan,
croyez  que je suis plein de reconnaissance pour un  pareil procÊdÊ, et que,
comme je vous l'ai dit, si je puis vous Ëtre bon Á quelque chose...
     --  Je vous crois,  Monsieur, je vous crois, et comme j'allais  vous le
dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous .
     -- Achevez donc ce que vous avez commencÊ Á me dire. "
     Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le prÊsenta Á d'Artagnan.
     " Une lettre ! fit le jeune homme.
     -- Que j'ai reÚue ce matin. "
     D'Artagnan  l'ouvrit,  et  comme  le  jour  commenÚait  Á  baisser,  il
s'approcha de la fenËtre. Le bourgeois le suivit.
     " Ne cherchez  pas votre femme, lut d'Artagnan,  elle vous sera  rendue
quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous  faites une  seule dÊmarche pour
la retrouver, vous Ëtes perdu. "
     " VoilÁ  qui  est positif,  continua d'Artagnan  ; mais aprÉs  tout, ce
n'est qu'une menace.
     --  Oui, mais cette  menace m'Êpouvante ; moi, Monsieur, je ne suis pas
homme d'ÊpÊe du tout, et j'ai peur de la Bastille.
     -- Hum ! fit d'Artagnan ; mais c'est que je ne me soucie pas plus de la
Bastille que  vous, moi.  S'il  ne s'agissait  que  d'un coup d'ÊpÊe,  passe
encore.
     --  Cependant,  Monsieur,  j'avais  bien comptÊ  sur  vous  dans  cette
occasion.
     -- Oui ?
     --  Vous voyant  sans  cesse  entourÊ  de  mousquetaires Á  l'air  fort
superbe,  et  reconnaissant  que ces  mousquetaires  Êtaient  ceux  de M. de
TrÊville, et par  consÊquent des ennemis du cardinal, j'avais pensÊ que vous
et vos amis, tout en rendant justice Á  notre pauvre reine, seriez enchantÊs
de jouer un mauvais tour Á Son Eminence.
     -- Sans doute.

     -- Et puis j'avais pensÊ que, me devant trois mois de loyer  dont je ne
vous ai jamais parlÊ...
     -- Oui,  oui,  vous m'avez  dÊjÁ  donnÊ cette raison, et  je la  trouve
excellente.
     -- Comptant  de  plus,  tant que vous me ferez l'honneur de rester chez
moi, ne jamais vous parler de votre loyer Á venir...
     -- TrÉs bien.
     --  Et  ajoutez  Á  cela,  si  besoin  est,  comptant  vous  offrir une
cinquantaine de pistoles  si,  contre toute probabilitÊ, vous  vous trouviez
gËnÊ en ce moment.
     -- A merveille ; mais vous Ëtes donc riche, mon cher Monsieur Bonacieux
?
     --  Je suis Á mon  aise, Monsieur, c'est  le  mot ; j'ai amassÊ quelque
chose  comme  deux  ou  trois mille  Êcus de  rente  dans le  commerce de la
mercerie,  et  surtout en  plaÚant quelques fonds sur  le  dernier voyage du
cÊlÉbre navigateur Jean  Mocquet ; de sorte que, vous comprenez, Monsieur...
Ah ! mais... s'Êcria le bourgeois.
     -- Quoi ? demanda d'Artagnan.
     -- Que vois-je lÁ ?
     -- OÝ ?
     --  Dans la rue,  en face de vos  fenËtres,  dans l'embrasure  de cette
porte : un homme enveloppÊ dans un manteau.
     -- C'est lui ! s'ÊcriÉrent Á la fois d'Artagnan et le bourgeois, chacun
d'eux en mËme temps ayant reconnu son homme.
     -- Ah  ! cette  fois-ci,  s'Êcria  d'Artagnan en  sautant sur son ÊpÊe,
cette fois-ci, il ne m'Êchappera pas. "
     Et tirant son ÊpÊe du fourreau, il se prÊcipita hors de l'appartement.
     Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient voir. Ils
s'ÊcartÉrent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait.
     "  Ah  ÚÁ,  oÝ  cours-tu  ainsi  ?  lui  criÉrent  Á la fois  les  deux
mousquetaires.
     -- L'homme de Meung ! " rÊpondit d'Artagnan, et il disparut.
     D'Artagnan avait plus  d'une fois racontÊ Á ses amis  son aventure avec
l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse Á laquelle cet homme
avait paru confier une si importante missive.
     L'avis d'Athos avait ÊtÊ  que d'Artagnan avait perdu sa lettre  dans la
bagarre. Un gentilhomme,  selon lui  -- et, au portrait que d'Artagnan avait
fait de l'inconnu, ce ne pouvait  Ëtre qu'un gentilhomme --,  un gentilhomme
devait Ëtre incapable de cette bassesse, de voler une lettre.
     Porthos n'avait vu  dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donnÊ par
une  dame Á  un  cavalier ou  par un cavalier Á une  dame, et qu'Êtait venue
troubler la prÊsence de d'Artagnan et de son cheval jaune.
     Aramis  avait dit que ces  sortes de choses  Êtant  mystÊrieuses, mieux
valait ne les point approfondir.
     Ils comprirent donc,  sur les quelques mots  ÊchappÊs  Á d'Artagnan, de
quelle affaire  il  Êtait question,  et comme ils  pensÉrent  qu'aprÉs avoir
rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue, d'Artagnan finirait  toujours par
remonter chez lui, ils continuÉrent leur chemin.
     Lorsqu'ils entrÉrent dans  la chambre de d'Artagnan, la  chambre  Êtait
vide : le propriÊtaire, craignant les suites de la rencontre qui allait sans
doute  avoir lieu entre le  jeune  homme et l'inconnu, avait,  par  suite de
l'exposition qu'il avait  faite  lui-mËme de son caractÉre, jugÊ qu'il Êtait
prudent de dÊcamper.







     Comme  l'avaient  prÊvu  Athos  et Porthos,  au bout  d'une  demi-heure
d'Artagnan rentra. Cette  fois encore il avait manquÊ son  homme, qui  avait
disparu comme par  enchantement. D'Artagnan  avait couru, l'ÊpÊe Á  la main,
toutes les rues environnantes, mais il n'avait rien trouvÊ  qui ressembl×t Á
celui qu'il cherchait, puis enfin il en Êtait revenu Á la chose par laquelle
il aurait dÙ commencer peut-Ëtre, et  qui Êtait de frapper Á la porte contre
laquelle l'inconnu Êtait appuyÊ ; mais  c'Êtait  inutilement qu'il avait dix
ou douze fois de suite fait rÊsonner le marteau, personne  n'avait  rÊpondu,
et des voisins qui, attirÊs par le bruit,  Êtaient accourus sur le  seuil de
leur  porte ou  avaient mis  le nez Á leurs fenËtres, lui avaient assurÊ que
cette  maison,  dont  au  reste toutes les ouvertures  Êtaient closes, Êtait
depuis six mois complÉtement inhabitÊe.
     Pendant que d'Artagnan courait les  rues et frappait aux portes, Aramis
avait  rejoint  ses  deux compagnons,  de  sorte  qu'en  revenant chez  lui,
d'Artagnan trouva la rÊunion au grand complet.
     "  Eh bien  ? dirent ensemble  les trois mousquetaires en voyant entrer
d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversÊe par la colÉre.
     -- Eh bien, s'Êcria celui-ci en jetant son ÊpÊe sur le lit, il faut que
cet homme  soit le diable en personne ; il a disparu comme un fantÆme, comme
une ombre, comme un spectre.
     -- Croyez-vous aux apparitions ? demanda Athos Á Porthos.
     --  Moi,  je ne  crois que ce que j'ai  vu, et comme  je n'ai jamais vu
d'apparitions, je n'y crois pas.
     -- La Bible, dit Aramis, nous fait une  loi  d'y croire  :  l'ombre  de
Samuel apparut Á SaØl,  et c'est un  article  de foi que  je serais f×chÊ de
voir mettre en doute, Porthos.
     --  Dans  tous les cas,  homme ou diable, corps ou  ombre, illusion  ou
rÊalitÊ, cet homme est nÊ pour ma damnation, car sa  fuite nous fait manquer
une affaire superbe, Messieurs, une affaire dans  laquelle il  y avait  cent
pistoles et peut-Ëtre plus Á gagner.
     -- Comment cela ? " dirent Á la fois Porthos et Aramis.
     Quant  Á  Athos,  fidÉle  Á  son systÉme  de  mutisme,  il  se contenta
d'interroger d'Artagnan du regard.
     " Planchet, dit d'Artagnan Á son domestique, qui passait en  ce  moment
la tËte par la porte entreb×illÊe pour t×cher de  surprendre quelques bribes
de  la  conversation,  descendez chez  mon  propriÊtaire,  M.  Bonacieux, et
dites-lui  de  nous  envoyer  une  demi-douzaine  de  bouteilles  de  vin de
Beaugency : c'est celui que je prÊfÉre.
     -- Ah ÚÁ, mais  vous  avez donc crÊdit ouvert chez votre propriÊtaire ?
demanda Porthos.
     --  Oui,  rÊpondit  d'Artagnan,   Á  compter  d'aujourd'hui,  et  soyez
tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons quÊrir d'autre.
     -- Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.
     -- J'ai toujours dit que d'Artagnan Êtait la forte tËte de nous quatre,
fit  Athos,  qui, aprÉs  avoir  Êmis cette  opinion  Á  laquelle  d'Artagnan
rÊpondit par un salut, retomba aussitÆt dans son silence accoutumÊ.
     -- Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il ? demanda Porthos.
     -- Oui, dit  Aramis,  confiez-nous cela,  mon  cher  ami,  Á moins  que
l'honneur de  quelque dame ne se trouve intÊressÊ  Á cette confidence,  Á ce
quel cas vous feriez mieux de la garder pour vous.
     -- Soyez tranquilles, rÊpondit d'Artagnan, l'honneur de personne n'aura
Á se plaindre de ce que j'ai Á vous dire. "
     Et alors  il raconta  mot Á mot Á ses amis ce qui venait  de se  passer
entre lui et son hÆte, et comment l'homme qui avait enlevÊ la femme du digne
propriÊtaire  Êtait  le mËme avec  lequel  il avait  eu  maille  Á partir  Á
l'hÆtellerie du Franc Meunier .
     " Votre affaire n'est pas mauvaise,  dit Athos aprÉs avoir goÙtÊ le vin
en connaisseur  et indiquÊ d'un signe de tËte qu'il le trouvait bon, et l'on
pourra tirer de  ce brave  homme cinquante Á soixante  pistoles. Maintenant,
reste  Á savoir si cinquante Á  soixante pistoles valent la peine de risquer
quatre tËtes.
     -- Mais faites  attention, s'Êcria d'Artagnan, qu'il y a une femme dans
cette affaire, une femme enlevÊe,  une femme qu'on menace sans  doute, qu'on
torture peut-Ëtre, et tout cela parce qu'elle est fidÉle Á sa maÏtresse !
     --  Prenez  garde,  d'Artagnan,  prenez  garde,  dit Aramis, vous  vous
Êchauffez un peu trop, Á mon avis,  sur le sort de Mme Bonacieux. La femme a
ÊtÊ  crÊÊe pour  notre perte, et c'est d'elle que nous  viennent toutes  nos
misÉres. "
     Athos,  Á cette sentence d'Aramis, fronÚa le  sourcil  et se mordit les
lÉvres.
     "  Ce  n'est  point  de  Mme   Bonacieux  que  je  m'inquiÉte,  s'Êcria
d'Artagnan,  mais  de la  reine,  que le  roi  abandonne,  que  le  cardinal
persÊcute, et qui  voit tomber, les unes aprÉs les autres, les tËtes de tous
ses amis.
     -- Pourquoi aime-t-elle  ce que  nous dÊtestons le plus au  monde,  les
Espagnols et les Anglais ?
     -- L'Espagne  est sa patrie, rÊpondit d'Artagnan, et il est tout simple
qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la mËme terre qu'elle. Quant
au second reproche que vous lui faites, j'ai entendu dire qu'elle aimait non
pas les Anglais, mais un Anglais.
     -- Eh  ! ma foi, dit Athos, il faut avouer  que cet  Anglais Êtait bien
digne d'Ëtre aimÊ. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le sien.
     -- Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos. J'Êtais au
Louvre le  jour oÝ il a  semÊ ses perles, et pardieu !  j'en ai ramassÊ deux
que j'ai bien vendues dix pistoles piÉce. Et toi, Aramis, le connais-tu ?
     -- Aussi bien que vous, Messieurs, car j'Êtais de ceux qui l'ont arrËtÊ
dans le jardin d'Amiens, oÝ m'avait  introduit M. de Putange, l'Êcuyer de la
reine. J'Êtais au  sÊminaire Á cette Êpoque, et l'aventure me  parut cruelle
pour le roi.
     -- Ce qui ne m'empËcherait pas, dit d'Artagnan, si je  savais oÝ est le
duc de  Buckingham, de le prendre par la main et de le  conduire  prÉs de la
reine,  ne fÙt-ce que  pour  faire  enrager  M.  le  cardinal  ;  car  notre
vÊritable, notre seul,  notre  Êternel ennemi, Messieurs, c'est le cardinal,
et  si  nous pouvions trouver  moyen de  lui  jouer quelque tour bien cruel,
j'avoue que j'y engagerais volontiers ma tËte.
     -- Et, reprit  Athos, le mercier  vous a  dit, d'Artagnan, que la reine
pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis ?
     -- Elle en a peur.
     -- Attendez donc, dit Aramis.
     -- Quoi ? demanda Porthos.
     -- Allez toujours, je cherche Á me rappeler des circonstances.
     -- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que l'enlÉvement de
cette femme de la reine se rattache  aux  ÊvÊnements dont  nous  parlons, et
peut-Ëtre Á la prÊsence de M. de Buckingham Á Paris.
     -- Le Gascon est plein d'idÊes, dit Porthos avec admiration.
     -- J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois m'amuse.
     -- Messieurs, reprit Aramis, Êcoutez ceci.
     -- Ecoutons Aramis, dirent les trois amis.
     -- Hier je me trouvais chez  un  savant docteur  en  thÊologie  que  je
consulte quelquefois pour mes Êtudes... "
     Athos sourit.
     "  Il habite un  quartier  dÊsert, continua  Aramis  :  ses  goÙts,  sa
profession l'exigent. Or, au moment oÝ je sortais de chez lui... "
     Ici Aramis s'arrËta.
     "  Eh  bien ? demandÉrent ses auditeurs, au  moment oÝ vous sortiez  de
chez lui ? "
     Aramis parut faire un effort sur lui-mËme, comme un homme qui, en plein
courant de mensonge, se voit arrËter par quelque obstacle imprÊvu ; mais les
yeux  de  ses  trois  compagnons  Êtaient  fixÊs  sur  lui,  leurs  oreilles
attendaient bÊantes, il n'y avait pas moyen de reculer.
     " Ce docteur a une niÉce, continua Aramis.
     -- Ah ! il a une niÉce ! interrompit Porthos.
     -- Dame fort respectable " , dit Aramis.
     Les trois amis se mirent Á rire.
     " Ah ! si vous riez ou  si vous doutez,  reprit Aramis, vous ne  saurez
rien.
     -- Nous sommes  croyants  comme  des  mahomÊtistes et  muets comme  des
catafalques, dit Athos.
     -- Je  continue donc, reprit Aramis. Cette niÉce vient quelquefois voir
son oncle ; or elle s'y trouvait hier en mËme temps  que moi, par hasard, et
je dus m'offrir pour la conduire Á son carrosse.
     -- Ah ! elle a un carrosse, la niÉce du docteur ? interrompit  Porthos,
dont  un  des  dÊfauts Êtait  une  grande  incontinence  de  langue ;  belle
connaissance, mon ami.
     --  Porthos, reprit  Aramis,  je vous ai dÊjÁ fait  observer plus d'une
fois que vous Ëtes fort indiscret, et que cela vous nuit prÉs des femmes.
     -- Messieurs, Messieurs, s'Êcria d'Artagnan, qui entrevoyait le fond de
l'aventure, la chose  est sÊrieuse ; t×chons  donc de  ne  pas plaisanter si
nous pouvons. Allez, Aramis, allez.
     -- Tout Á coup, un homme  grand, brun, aux maniÉres de gentilhomme... ,
tenez, dans le genre du vÆtre, d'Artagnan.
     -- Le mËme peut-Ëtre, dit celui-ci.
     -- C'est  possible,  continua Aramis, ... s'approcha de moi, accompagnÊ
de cinq ou six  hommes  qui le suivaient Á dix pas en arriÉre, et du ton  le
plus poli :
     "  Monsieur le  duc,  me dit-il,  et vous, Madame " , continua-t-il  en
s'adressant Á la dame que j'avais sous le bras...
     -- A la niÉce du docteur ?
     -- Silence donc, Porthos ! dit Athos, vous Ëtes insupportable.
     -- "  Veuillez  monter  dans  ce carrosse, et  cela  sans " essayer  la
moindre rÊsistance, sans faire le moindre bruit. "
     -- Il vous avait pris pour Buckingham ! s'Êcria d'Artagnan.
     -- Je le crois, rÊpondit Aramis.
     -- Mais cette dame ? demanda Porthos.
     -- Il l'avait prise pour la reine ! dit d'Artagnan.
     -- Justement, rÊpondit Aramis.
     -- Le Gascon est le diable ! s'Êcria Athos, rien ne lui Êchappe.
     -- Le  fait est,  dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et  a quelque
chose de la tournure du beau duc ; mais cependant, il me semble que  l'habit
de mousquetaire...
     -- J'avais un manteau Ênorme, dit Aramis.
     -- Au mois  de juillet, diable  ! fit Porthos,  est-ce  que le  docteur
craint que tu ne sois reconnu ?
     -- Je  comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laissÊ prendre
par la tournure ; mais le visage...
     -- J'avais un grand chapeau, dit Aramis.
     -- Oh ! mon Dieu,  s'Êcria Porthos,  que de prÊcautions pour Êtudier la
thÊologie !
     --  Messieurs, Messieurs,  dit d'Artagnan, ne perdons pas notre temps Á
badiner ;  Êparpillons-nous et cherchons la femme du mercier, c'est  la clef
de l'intrigue.
     -- Une femme de condition si infÊrieure ! vous croyez, d'Artagnan ? fit
Porthos en allongeant les lÉvres avec mÊpris.
     -- C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la reine. Ne
vous l'ai-je pas dit,  Messieurs  ? Et d'ailleurs, c'est peut-Ëtre un calcul
de  Sa MajestÊ  d'avoir ÊtÊ,  cette fois,  chercher  ses appuis si  bas. Les
hautes tËtes se voient de loin, et le cardinal a bonne vue.
     -- Eh bien, dit Porthos, faites  d'abord  prix  avec le mercier, et bon
prix.
     --  C'est inutile,  dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne  nous paie
pas, nous serons assez payÊs d'un autre cÆtÊ. "
     En ce  moment, un bruit prÊcipitÊ de pas  retentit dans l'escalier,  la
porte  s'ouvrit avec  fracas, et  le  malheureux  mercier s'ÊlanÚa  dans  la
chambre oÝ se tenait le conseil.
     " Ah ! Messieurs, s'Êcria-t-il, sauvez-moi, au  nom du Ciel, sauvez-moi
! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arrËter ; sauvez-moi,  sauvez-moi
! "
     Porthos et Aramis se levÉrent.
     " Un moment, s'Êcria d'Artagnan en  leur faisant  signe de repousser au
fourreau leurs  ÊpÊes Á demi  tirÊes ; un moment,  ce  n'est pas du  courage
qu'il faut ici, c'est de la prudence.
     -- Cependant, s'Êcria Porthos, nous ne laisserons pas...
     --  Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le rÊpÉte, la
forte tËte de  nous tous, et moi, pour mon compte,  je dÊclare  que  je  lui
obÊis. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan. "
     En ce moment, les quatre gardes apparurent Á la porte de l'antichambre,
et voyant quatre mousquetaires debout et l'ÊpÊe au  cÆtÊ, hÊsitÉrent Á aller
plus loin.
     " Entrez, Messieurs, entrez, cria d'Artagnan ;  vous Ëtes ici chez moi,
et nous sommes tous de fidÉles serviteurs du roi et de M. le cardinal.
     --  Alors,  Messieurs, vous  ne  vous  opposerez  pas  Á  ce  que  nous
exÊcutions les ordres que nous avons reÚus ? demanda celui qui paraissait le
chef de l'escouade.
     --  Au  contraire,  Messieurs,  et nous vous  prËterions main-forte, si
besoin Êtait.
     -- Mais que dit-il donc ? marmotta Porthos.
     -- Tu es un niais, dit Athos, silence !
     -- Mais vous m'avez promis... , dit tout bas le pauvre mercier.
     --   Nous  ne  pouvons  vous  sauver  qu'en  restant  libres,  rÊpondit
rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous dÊfendre,
on nous arrËte avec vous.
     -- Il me semble, cependant...
     --  Venez,  Messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan ; je n'ai  aucun
motif de dÊfendre Monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la premiÉre fois, et
encore Á quelle occasion, il  vous le dira lui-mËme, pour me venir  rÊclamer
le prix de mon loyer. Est-ce vrai, Monsieur Bonacieux ? RÊpondez !
     --  C'est la vÊritÊ pure, s'Êcria le mercier, mais Monsieur ne vous dit
pas...
     -- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine surtout,
ou vous perdriez  tout le monde sans  vous sauver. Allez, allez,  Messieurs,
emmenez cet homme ! "
     Et d'Artagnan poussa le  mercier tout Êtourdi aux  mains des gardes, en
lui disant :
     " Vous Ëtes un maraud, mon cher ; vous venez me demander de l'argent, Á
moi ! Á  un mousquetaire ! En prison, Messieurs, encore une fois, emmenez-le
en prison,  et  gardez-le  sous clef  le  plus longtemps  possible,  cela me
donnera du temps pour payer. "
     Les sbires se confondirent en remerciements et emmenÉrent leur proie.
     Au moment oÝ ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'Êpaule du chef :
     "  Ne  boirai-je pas Á votre santÊ  et vous Á  la  mienne ? dit-il,  en
remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la libÊralitÊ de
M. Bonacieux.
     -- Ce  sera bien  de  l'honneur pour moi,  dit  le chef  des sbires, et
j'accepte avec reconnaissance.
     -- Donc, Á la vÆtre, Monsieur... comment vous nommez-vous ?
     -- Boisrenard.
     -- Monsieur Boisrenard !
     --  A  la vÆtre,  mon gentilhomme  : comment  vous nommez-vous, Á votre
tour, s'il vous plaÏt ?
     -- D'Artagnan.
     -- A la vÆtre, Monsieur d'Artagnan !
     -- Et par-dessus toutes celles-lÁ, s'Êcria d'Artagnan comme emportÊ par
son enthousiasme, Á celle du roi et du cardinal. "
     Le chef des sbires eÙt peut-Ëtre doutÊ de la  sincÊritÊ de  d'Artagnan,
si le vin eÙt ÊtÊ mauvais ; mais le vin Êtait bon, il fut convaincu.
     "  Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc  faite lÁ ? dit Porthos
lorsque  l'alguazil  en chef  eut  rejoint ses compagnons, et que les quatre
amis se retrouvÉrent seuls. Fi donc ! quatre  mousquetaires  laisser arrËter
au milieu  d'eux  un malheureux  qui crie Á l'aide ! Un gentilhomme trinquer
avec un recors !
     -- Porthos, dit Aramis, Athos t'a dÊjÁ  prÊvenu  que tu Êtais un niais,
et je  me range de son  avis. D'Artagnan,  tu es un grand homme, et quand tu
seras  Á  la place de  M. de TrÊville, je te  demande ta  protection pour me
faire avoir une abbaye.
     -- Ah ÚÁ, je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce  que  d'Artagnan
vient de faire ?
     -- Je le  crois parbleu bien, dit  Athos ;  non seulement j'approuve ce
qu'il vient de faire, mais encore je l'en fÊlicite.
     --  Et maintenant, Messieurs,  dit  d'Artagnan sans se  donner la peine
d'expliquer sa conduite Á Porthos, tous pour un,  un pour tous, c'est  notre
devise, n'est-ce pas ?
     -- Cependant... dit Porthos.
     -- Etends la main et jure ! " s'ÊcriÉrent Á la fois Athos et Aramis.
     Vaincu par l'exemple,  maugrÊant tout  bas, Porthos Êtendit la main, et
les quatre amis rÊpÊtÉrent d'une seule voix la formule dictÊe par d'Artagnan
:
     " Tous pour un, un pour tous. "
     " C'est bien,  que chacun se retire maintenant chez soi, dit d'Artagnan
comme s'il n'avait  fait  autre  chose que  de  commander toute sa  vie,  et
attention,  car Á  partir  de ce  moment,  nous  voilÁ  aux  prises avec  le
cardinal. "







     L'invention de la souriciÉre ne  date  pas de nos jours  ; dÉs  que les
sociÊtÊs, en se formant, eurent inventÊ une police quelconque, cette police,
Á son tour, inventa les souriciÉres.
     Comme  peut-Ëtre nos  lecteurs ne  sont pas  familiarisÊs  encore  avec
l'argot de la rue de JÊrusalem, et que c'est, depuis que nous Êcrivons -- et
il y a quelque quinze ans de cela --, la premiÉre fois que nous employons ce
mot appliquÊ Á cette chose, expliquons-leur ce que c'est qu'une souriciÉre.
     Quand,  dans une maison  quelle  qu'elle soit, on  a arrËtÊ un individu
soupÚonnÊ d'un crime  quelconque, on tient secrÉte l'arrestation ; on  place
quatre ou cinq hommes en embuscade dans la premiÉre piÉce, on ouvre la porte
Á tous ceux qui frappent, on la referme  sur eux et on les arrËte ; de cette
faÚon,  au bout  de  deux ou  trois  jours, on  tient  Á peu  prÉs  tous les
familiers de l'Êtablissement.
     VoilÁ ce que c'est qu'une souriciÉre.
     On fit  donc  une  souriciÉre de l'appartement  de maÏtre Bonacieux, et
quiconque y apparut fut pris et interrogÊ par les gens de M. le cardinal. Il
va sans  dire  que, comme une allÊe particuliÉre conduisait au premier Êtage
qu'habitait d'Artagnan, ceux  qui venaient  chez  lui  Êtaient  exemptÊs  de
toutes visites.
     D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls ; ils s'Êtaient mis
en quËte chacun de son cÆtÊ, et n'avaient rien trouvÊ, rien dÊcouvert. Athos
avait  ÊtÊ mËme jusqu'Á questionner M. de TrÊville, chose qui, vu le mutisme
habituel du digne  mousquetaire, avait fort ÊtonnÊ son capitaine. Mais M. de
TrÊville ne savait rien,  sinon  que, la derniÉre  fois  qu'il  avait vu  le
cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort soucieux,  que le
roi Êtait  inquiet, et  que les yeux rouges de la reine  indiquaient qu'elle
avait veillÊ ou pleurÊ. Mais cette derniÉre circonstance l'avait peu frappÊ,
la reine, depuis son mariage, veillant et pleurant beaucoup.
     M. de TrÊville recommanda en  tout cas Á Athos  le  service  du roi  et
surtout celui  de la  reine, le priant de faire la mËme recommandation Á ses
camarades.
     Quant Á d'Artagnan, il ne bougeait pas  de chez lui. Il avait  converti
sa chambre en observatoire. Des fenËtres il voyait arriver ceux qui venaient
se faire prendre ; puis, comme il avait ÆtÊ les carreaux  du plancher, qu'il
avait creusÊ  le parquet et qu'un  simple plafond le sÊparait de  la chambre
au-dessous, oÝ se faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se
passait entre les inquisiteurs et les accusÊs.
     Les interrogatoires, prÊcÊdÊs d'une perquisition minutieuse  opÊrÊe sur
la personne arrËtÊe, Êtaient presque toujours ainsi conÚus :
     " Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou pour
quelque autre personne ?
     -- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose  pour sa  femme ou pour
quelque autre personne ?
     -- L'un et l'autre vous ont-ils  fait quelque confidence de vive voix ?
"
     " S'ils savaient quelque chose,  ils ne  questionneraient pas ainsi, se
dit Á lui-mËme d'Artagnan. Maintenant,  que cherchent-ils  Á savoir ?  Si le
duc de Buckingham ne se trouve point Á Paris et s'il  n'a pas eu ou s'il  ne
doit point avoir quelque entrevue avec la reine. "
     D'Artagnan  s'arrËta Á cette  idÊe,  qui, d'aprÉs tout  ce qu'il  avait
entendu, ne manquait pas de probabilitÊ.
     En  attendant,  la souriciÉre Êtait en permanence, et  la  vigilance de
d'Artagnan aussi.
     Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme  Athos
venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez M. de TrÊville, comme  neuf
heures venaient de sonner, et comme Planchet, qui n'avait pas encore fait le
lit,  commenÚait sa besogne, on entendit  frapper Á  la  porte  de  la rue ;
aussitÆt cette porte s'ouvrit et se referma : quelqu'un venait de se prendre
Á la souriciÉre.
     D'Artagnan s'ÊlanÚa vers l'endroit dÊcarrelÊ, se  coucha ventre Á terre
et Êcouta.
     Des cris retentirent bientÆt,  puis  des gÊmissements qu'on cherchait Á
Êtouffer. D'interrogatoire, il n'en Êtait pas question.
     " Diable !  se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme : on la
fouille, elle rÊsiste, -- on la violente, -- les misÊrables ! "
     Et d'Artagnan, malgrÊ sa prudence,  se  tenait Á quatre  pour ne pas se
mËler Á la scÉne qui se passait au-dessous de lui.
     " Mais je vous dis que  je  suis la maÏtresse de la maison, Messieurs ;
je vous dis que je suis Mme Bonacieux ;, je vous dis que j'appartiens  Á  la
reine ! " s'Êcriait la malheureuse femme.
     "  Mme Bonacieux  ! murmura d'Artagnan  ; serais-je assez  heureux pour
avoir trouvÊ ce que tout le monde cherche ? "
     "  C'est  justement  vous  que   nous  attendions  "  ,  reprirent  les
interrogateurs.
     La voix devint de plus  en plus ÊtouffÊe :  un mouvement tumultueux fit
retentir  les  boiseries.  La victime  rÊsistait  autant  qu'une  femme peut
rÊsister Á quatre hommes.
     "  Pardon,  Messieurs,  par...  "  , murmura  la  voix, qui ne fit plus
entendre que des sons inarticulÊs.
     " Ils la b×illonnent,  ils  vont l'entraÏner,  s'Êcria d'Artagnan en se
redressant comme  par  un ressort. Mon  ÊpÊe ;  bon, elle  est  Á mon  cÆtÊ.
Planchet !
     -- Monsieur ?
     --  Cours  chercher  Athos,  Porthos  et Aramis.  L'un des  trois  sera
sÙrement  chez  lui,  peut-Ëtre  tous les trois  seront-ils rentrÊs.  Qu'ils
prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah  ! je me souviens,
Athos est chez M. de TrÊville.
     -- Mais oÝ allez-vous, Monsieur, oÝ allez-vous ?
     -- Je descends par la fenËtre, s'Êcria d'Artagnan, afin d'Ëtre plus tÆt
arrivÊ  ; toi, remets les carreaux, balaie le plancher, sors par la porte et
cours oÝ je te dis.
     -- Oh ! Monsieur, Monsieur, vous allez vous tuer, s'Êcria Planchet.
     -- Tais-toi, imbÊcile " , dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main au
rebord de sa fenËtre, il se laissa tomber du premier Êtage, qui heureusement
n'Êtait pas ÊlevÊ, sans se faire une Êcorchure.
     Puis il alla aussitÆt frapper Á la porte en murmurant :
     " Je vais me faire  prendre Á mon  tour dans la  souriciÉre, et malheur
aux chats qui se frotteront Á pareille souris. "
     A peine le  marteau eut-il rÊsonnÊ sous la main  du jeune homme, que le
tumulte cessa,  que des pas  s'approchÉrent, que  la porte  s'ouvrit, et que
d'Artagnan, l'ÊpÊe  nue,  s'ÊlanÚa  dans l'appartement de  maÏtre Bonacieux,
dont la porte,  sans  doute mue par un  ressort,  se referma d'elle-mËme sur
lui.
     Alors ceux  qui habitaient encore la malheureuse maison de Bonacieux et
les voisins les  plus proches entendirent de grands cris, des trÊpignements,
un cliquetis d'ÊpÊes et un bruit prolongÊ de meubles. Puis, un moment aprÉs,
ceux qui, surpris par ce bruit, s'Êtaient mis aux fenËtres pour en connaÏtre
la cause, purent voir la porte se rouvrir et quatre hommes vËtus de noir non
pas en sortir, mais s'envoler  comme des  corbeaux effarouchÊs, laissant par
terre et aux angles des tables des plumes de  leurs ailes,  c'est-Á-dire des
loques de leurs habits et des bribes de leurs manteaux.
     D'Artagnan Êtait vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le dire, car
un seul des  alguazils Êtait armÊ,  encore se dÊfendit-il  pour la forme. Il
est vrai que les trois autres  avaient essayÊ d'assommer le jeune homme avec
les chaises, les tabourets et les poteries ; mais deux ou trois Êgratignures
faites  par la  flamberge  du  Gascon  les avaient  ÊpouvantÊs.  Dix minutes
avaient  suffi Á leur dÊfaite  et d'Artagnan Êtait restÊ  maÏtre du champ de
bataille.
     Les voisins,  qui  avaient  ouvert  leurs fenËtres  avec  le sang-froid
particulier  aux habitants  de Paris dans ces temps  d'Êmeutes  et de  rixes
perpÊtuelles,  les refermÉrent  dÉs  qu'ils  eurent vu  s'enfuir  les quatre
hommes noirs :  leur instinct  leur disait que, pour le  moment, tout  Êtait
fini.
     D'ailleurs  il  se  faisait  tard,  et  alors comme  aujourd'hui  on se
couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.
     D'Artagnan, restÊ seul  avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle :  la
pauvre femme Êtait renversÊe sur un fauteuil et  Á demi Êvanouie. D'Artagnan
l'examina d'un coup d'oeil rapide.
     C'Êtait une  charmante femme de  vingt-cinq Á vingt-six ans, brune avec
des yeux bleus, ayant un nez lÊgÉrement retroussÊ,  des dents admirables, un
teint marbrÊ de  rose et d'opale. LÁ cependant s'arrËtaient  les  signes qui
pouvaient  la  faire  confondre  avec  une grande  dame.  Les mains  Êtaient
blanches,  mais sans  finesse  :  les  pieds n'annonÚaient  pas la femme  de
qualitÊ. Heureusement, d'Artagnan  n'en Êtait  pas encore Á se prÊoccuper de
ces dÊtails.
     Tandis que d'Artagnan examinait Mme  Bonacieux,  et en Êtait aux pieds,
comme  nous l'avons dit,  il vit Á terre  un fin  mouchoir de batiste, qu'il
ramassa selon son habitude, et au coin  duquel il reconnut le  mËme  chiffre
qu'il avait vu au mouchoir qui avait failli  lui faire couper  la gorge avec
Aramis.
     Depuis ce temps,  d'Artagnan  se  mÊfiait  des mouchoirs armoriÊs  ; il
remit donc  sans  rien dire  celui qu'il avait  ramassÊ dans la poche de Mme
Bonacieux.  En  ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens. Elle ouvrit les
yeux,  regarda avec terreur autour d'elle, vit que l'appartement Êtait vide,
et qu'elle Êtait seule  avec  son libÊrateur. Elle  lui tendit  aussitÆt les
mains en souriant. Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.
     " Ah ! Monsieur ! dit-elle, c'est  vous qui m'avez sauvÊe ;  permettez-
moi que je vous remercie.
     -- Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout gentilhomme eÙt
fait Á ma place, vous ne me devez donc aucun remerciement.
     -- Si fait, Monsieur, si fait, et j'espÉre vous prouver que vous n'avez
pas rendu service Á une ingrate. Mais  que me voulaient donc ces hommes, que
j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi M. Bonacieux n'est- il point
ici ?
     --  Madame,  ces  hommes  Êtaient  bien  autrement  dangereux   que  ne
pourraient Ëtre  des voleurs, car ce sont des  agents  de M. le cardinal, et
quant  Á votre mari,  M. Bonacieux, il n'est point ici parce qu'hier  on est
venu le prendre pour le conduire Á la Bastille.
     --  Mon mari  Á  la Bastille ! s'Êcria  Mme Bonacieux, oh ! mon  Dieu !
qu'a-t-il donc fait ? pauvre cher homme ! lui, l'innocence mËme ! "
     Et  quelque chose  comme un  sourire perÚait  sur la figure encore tout
effrayÊe de la jeune femme.
     " Ce qu'il a fait, Madame ? dit d'Artagnan. Je crois que son seul crime
est d'avoir Á la fois le bonheur et le malheur d'Ëtre votre mari.
     -- Mais, Monsieur, vous savez donc...
     -- Je sais que vous avez ÊtÊ enlevÊe, Madame.
     -- Et par qui ? Le savez-vous ? Oh ! si vous le savez, dites-le-moi.
     -- Par  un homme de quarante Á quarante-cinq ans, aux cheveux noirs, au
teint basanÊ, avec une cicatrice Á la tempe gauche.
     -- C'est cela, c'est cela ; mais son nom ?
     -- Ah ! son nom ? c'est ce que j'ignore.
     -- Et mon mari savait-il que j'avais ÊtÊ enlevÊe ?
     --  Il en  avait  ÊtÊ prÊvenu  par une lettre que  lui avait  Êcrite le
ravisseur lui-mËme.
     -- Et soupÚonne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras,  la cause de
cet ÊvÊnement ?
     -- Il l'attribuait, je crois, Á une cause politique.
     --  J'en ai  doutÊ  d'abord, et maintenant je le pense comme lui. Ainsi
donc, ce cher M. Bonacieux ne m'a pas soupÚonnÊe un seul instant... ?
     --  Ah  ! loin de lÁ,  Madame, il Êtait  trop fier de votre  sagesse et
surtout de votre amour. "
     Un second sourire presque  imperceptible effleura les lÉvres rosÊes  de
la belle jeune femme.
     " Mais, continua d'Artagnan, comment vous Ëtes-vous enfuie ?
     -- J'ai profitÊ d'un  moment oÝ  l'on  m'a  laissÊe  seule, et comme je
savais depuis ce matin Á quoi m'en tenir sur mon enlÉvement, Á l'aide de mes
draps  je  suis descendue par la fenËtre ; alors,  comme je croyais mon mari
ici, je suis accourue.
     -- Pour vous mettre sous sa protection ?
     -- Oh ! non, pauvre cher homme, je savais bien qu'il Êtait incapable de
me dÊfendre ; mais comme il pouvait nous servir Á autre chose, je voulais le
prÊvenir.
     -- De quoi ?
     -- Oh ! ceci n'est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le dire.
     -- D'ailleurs,  dit d'Artagnan  (pardon, Madame, si,  tout garde que je
suis,  je  vous  rappelle Á  la  prudence), d'ailleurs je crois  que nous ne
sommes pas ici  en lieu opportun pour faire  des confidences. Les hommes que
j'ai mis en fuite  vont revenir avec main-forte ; s'ils nous retrouvent ici,
nous sommes perdus. J'ai bien fait prÊvenir trois de mes amis, mais qui sait
si on les aura trouvÊs chez eux !
     -- Oui, oui, vous avez raison, s'Êcria Mme Bonacieux effrayÊe ; fuyons,
sauvons-nous. "
     A ces mots, elle passa  son bras sous celui de d'Artagnan et l'entraÏna
vivement.
     " Mais oÝ fuir ? dit d'Artagnan, oÝ nous sauver ?
     -- Eloignons-nous d'abord de cette maison, puis aprÉs nous verrons. "
     Et  la  jeune femme  et  le  jeune  homme, sans se  donner la  peine de
refermer   la   porte,  descendirent  rapidement  la  rue  des   Fossoyeurs,
s'engagÉrent dans  la rue des FossÊs-Monsieur-le-Prince  et  ne s'arrËtÉrent
qu'Á la place Saint-Sulpice.
     "  Et  maintenant,  qu'allons-nous  faire,  demanda d'Artagnan,  et  oÝ
voulez-vous que je vous conduise ?
     -- Je suis fort  embarrassÊe de vous rÊpondre, je vous l'avoue, dit Mme
Bonacieux ; mon intention Êtait  de  faire prÊvenir M.  de La Porte  par mon
mari, afin que M. de La Porte pÙt nous dire prÊcisÊment ce qui s'Êtait passÊ
au Louvre  depuis trois jours, et s'il n'y avait pas danger pour moi de  m'y
prÊsenter.
     -- Mais moi, dit d'Artagnan, je puis aller prÊvenir M. de La Porte.
     -- Sans doute ; seulement il n'y a qu'un malheur  : c'est qu'on connaÏt
M. Bonacieux au Louvre et qu'on le laisserait  passer, lui,  tandis qu'on ne
vous connaÏt pas, vous, et que l'on vous fermera la porte.
     -- Ah ! bah, dit d'Artagnan, vous avez bien Á quelque guichet du Louvre
un concierge qui vous est dÊvouÊ, et qui gr×ce Á un mot d'ordre... "
     Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.
     " Et  si je vous donnais ce mot  d'ordre,  dit-elle,  l'oublieriez-vous
aussitÆt que vous vous en seriez servi ?
     -- Parole d'honneur, foi de gentilhomme ! dit d'Artagnan avec un accent
Á la vÊritÊ duquel il n'y avait pas Á se tromper.
     --  Tenez, je  vous  crois ;  vous avez  l'air d'un brave  jeune homme,
d'ailleurs votre fortune est peut-Ëtre au bout de votre dÊvouement.
     -- Je ferai sans promesse et de conscience tout ce  que je pourrai pour
servir le roi et Ëtre agrÊable Á la reine, dit d'Artagnan ; disposez donc de
moi comme d'un ami.
     -- Mais moi, oÝ me mettrez-vous pendant ce temps-lÁ ?
     --  N'avez-vous pas une personne  chez laquelle  M. de La Porte  puisse
revenir vous prendre ?
     -- Non, je ne veux me fier Á personne.
     -- Attendez, dit d'Artagnan  ;  nous sommes Á  la  porte d'Athos.  Oui,
c'est cela.
     -- Qu'est-ce qu'Athos ?
     -- Un de mes amis.
     -- Mais s'il est chez lui et qu'il me voie ?
     -- Il n'y est pas, et j'emporterai la clef aprÉs vous avoir fait entrer
dans son appartement.
     -- Mais s'il revient ?
     -- Il ne reviendra pas  ;  d'ailleurs on  lui dirait que j'ai amenÊ une
femme, et que cette femme est chez lui.
     -- Mais cela me compromettra trÉs fort, savez-vous !
     --  Que vous importe ! on ne vous connaÏt pas ; d'ailleurs nous  sommes
dans une situation Á passer par-dessus quelques convenances !
     -- Allons donc chez votre ami. OÝ demeure-t-il ?
     -- Rue FÊrou, Á deux pas d'ici.
     -- Allons. "
     Et  tous  deux  reprirent leur course. Comme l'avait  prÊvu d'Artagnan,
Athos n'Êtait  pas chez lui : il prit la clef, qu'on avait l'habitude de lui
donner comme Á  un  ami  de la maison, monta l'escalier et  introduisit  Mme
Bonacieux   dans  le  petit  appartement  dont   nous  avons  dÊjÁ  fait  la
description.
     " Vous Ëtes  chez vous, dit-il ; attendez, fermez la porte en dedans et
n'ouvrez Á personne, Á  moins que vous n'entendiez frapper trois coups ainsi
: tenez ; et il frappa trois fois : deux coups rapprochÊs l'un de l'autre et
assez forts, un coup plus distant et plus lÊger.
     --  C'est bien,  dit Mme  Bonacieux  ; maintenant, Á mon  tour de  vous
donner mes instructions.
     -- J'Êcoute.
     -- PrÊsentez-vous au guichet du Louvre, du cÆtÊ de la rue de l'Echelle,
et demandez Germain.
     -- C'est bien. AprÉs ?
     -- Il  vous demandera ce que  vous voulez, et alors vous lui  rÊpondrez
par ces deux mots : Tours et Bruxelles. AussitÆt il se mettra Á vos ordres.
     -- Et que lui ordonnerai-je ?
     -- D'aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la reine.
     -- Et quand il l'aura ÊtÊ chercher et que M. de La Porte sera venu ?
     -- Vous me l'enverrez.
     -- C'est bien, mais oÝ et comment vous reverrai-je ?
     -- Y tenez-vous beaucoup Á me revoir ?
     -- Certainement.
     -- Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.
     -- Je compte sur votre parole.
     -- Comptez-y. "
     D'Artagnan salua  Mme Bonacieux en lui  lanÚant le  coup d'oeil le plus
amoureux  qu'il  lui  fÙt  possible  de  concentrer  sur sa charmante petite
personne, et  tandis qu'il  descendait l'escalier, il entendit  la porte  se
fermer derriÉre lui Á double tour. En deux bonds il fut au Louvre : comme il
entrait  au guichet de  l'Echelle, dix heures sonnaient. Tous les ÊvÊnements
que nous venons de raconter s'Êtaient succÊdÊ en une demi-heure.
     Tout  s'exÊcuta comme  l'avait annoncÊ  Mme  Bonacieux. Au  mot d'ordre
convenu, Germain s'inclina ; dix minutes  aprÉs, La Porte Êtait dans la loge
; en  deux  mots, d'Artagnan le mit  au fait  et  lui  indiqua  oÝ Êtait Mme
Bonacieux. La Porte s'assura par deux fois  de l'exactitude de l'adresse, et
partit en courant. Cependant, Á peine eut-il fait dix pas, qu'il revint.
     " Jeune homme, dit-il Á d'Artagnan, un conseil.
     -- Lequel ?
     -- Vous pourriez Ëtre inquiÊtÊ pour ce qui vient de se passer.
     -- Vous croyez ?
     -- Oui.
     -- Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde ?
     -- Eh bien ?
     -- Allez le  voir pour qu'il puisse tÊmoigner que vous Êtiez chez lui Á
neuf heures et demie. En justice, cela s'appelle un alibi. "
     D'Artagnan trouva le conseil prudent ; il prit ses jambes Á son cou, il
arriva chez M. de TrÊville ; mais, au lieu de passer au salon avec  tout  le
monde, il demanda Á entrer dans  son cabinet. Comme d'Artagnan Êtait un  des
habituÊs de l'hÆtel, on ne fit aucune difficultÊ d'accÊder Á sa demande ; et
l'on alla prÊvenir  M. de TrÊville que son jeune compatriote, ayant  quelque
chose d'important  Á  lui dire,  sollicitait une audience particuliÉre. Cinq
minutes  aprÉs, M. de TrÊville demandait Á d'Artagnan ce qu'il pouvait faire
pour son service et ce qui lui valait sa visite Á une heure si avancÊe.
     " Pardon, Monsieur  ! dit d'Artagnan, qui avait profitÊ du moment oÝ il
Êtait restÊ  seul pour retarder  l'horloge de trois quarts  d'heure  ;  j'ai
pensÊ que, comme il n'Êtait  que neuf  heures vingt-cinq  minutes, il  Êtait
encore temps de me prÊsenter chez vous.
     -- Neuf heures vingt-cinq minutes ! s'Êcria M. de TrÊville en regardant
sa pendule ; mais c'est impossible !
     -- Voyez plutÆt, Monsieur, dit d'Artagnan, voilÁ qui fait foi.
     -- C'est juste, dit M. de TrÊville, j'aurais cru qu'il Êtait plus tard.
Mais voyons, que me voulez-vous ? "
     Alors d'Artagnan fit Á M. de TrÊville une longue histoire sur la reine.
Il lui exposa les craintes qu'il avait conÚues Á l'Êgard de Sa MajestÊ ;  il
lui raconta ce qu'il avait entendu dire  des projets du cardinal Á l'endroit
de Buckingham, et tout cela avec  une tranquillitÊ  et un aplomb dont M.  de
TrÊville fut d'autant mieux la dupe, que  lui-mËme, comme nous l'avons  dit,
avait  remarquÊ quelque chose de nouveau  entre  le cardinal, le roi  et  la
reine.
     A dix heures sonnant, d'Artagnan quitta M. de TrÊville, qui le remercia
de ses renseignements, lui recommanda d'avoir toujours Á coeur le service du
roi et de la reine, et qui rentra dans le salon. Mais, au bas de l'escalier,
d'Artagnan se  souvint  qu'il avait  oubliÊ sa canne  :  en consÊquence,  il
remonta prÊcipitamment, rentra dans le cabinet, d'un tour  de doigt remit la
pendule Á son  heure,  pour  qu'on ne pÙt  pas  s'apercevoir, le  lendemain,
qu'elle avait ÊtÊ dÊrangÊe, et sÙr dÊsormais qu'il y  avait  un  tÊmoin pour
prouver son alibi, il descendit l'escalier et se trouva bientÆt dans la rue.







     Sa visite faite Á M. de TrÊville, d'Artagnan prit, tout pensif, le plus
long pour rentrer chez lui.
     A  quoi  pensait  d'Artagnan,  qu'il  s'Êcartait  ainsi  de  sa  route,
regardant les Êtoiles du ciel, et tantÆt soupirant, tantÆt souriant ?
     Il pensait  Á Mme Bonacieux.  Pour un  apprenti mousquetaire,  la jeune
femme Êtait  presque une  idÊalitÊ amoureuse. Jolie, mystÊrieuse,  initiÊe Á
presque tous les secrets de  cour, qui reflÊtaient tant de charmante gravitÊ
sur ses traits gracieux, elle Êtait soupÚonnÊe de n'Ëtre  pas insensible, ce
qui  est  un  attrait  irrÊsistible  pour  les  amants novices  ;  de  plus,
d'Artagnan  l'avait  dÊlivrÊe  des  mains  de  ces  dÊmons qui  voulaient la
fouiller et la maltraiter, et cet important service avait Êtabli  entre elle
et lui un  de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si facilement un
plus tendre caractÉre.
     D'Artagnan se  voyait  dÊjÁ, tant les rËves marchent vite sur les ailes
de  l'imagination,  accostÊ  par un messager  de  la  jeune  femme  qui  lui
remettait quelque billet de rendez-vous, une chaÏne d'or ou un diamant. Nous
avons dit que les  jeunes  cavaliers  recevaient sans  honte de  leur  roi ;
ajoutons qu'en ce temps de facile morale, ils n'avaient pas plus de vergogne
Á l'endroit de  leurs maÏtresses,  et que celles-ci  leur laissaient presque
toujours de prÊcieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essayÊ de
conquÊrir la fragilitÊ de leurs sentiments par la soliditÊ de leurs dons.
     On faisait alors son chemin  par les femmes, sans en rougir. Celles qui
n'Êtaient que  belles donnaient leur beautÊ,  et  de lÁ vient sans  doute le
proverbe, que la plus belle  fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Celles qui  Êtaient riches donnaient en outre une partie de  leur argent, et
l'on  pourrait citer  bon  nombre  de  hÊros  de cette  galante  Êpoque  qui
n'eussent gagnÊ ni  leurs Êperons d'abord, ni leurs batailles ensuite,  sans
la  bourse plus ou moins garnie  que leur  maÏtresse attachait Á  l'arÚon de
leur selle.
     D'Artagnan  ne  possÊdait  rien ;  l'hÊsitation  du  provincial, vernis
lÊger,  fleur  ÊphÊmÉre, duvet  de  la  pËche, s'Êtait ÊvaporÊe au  vent des
conseils peu orthodoxes  que les  trois mousquetaires donnaient  Á leur ami.
D'Artagnan, suivant l'Êtrange coutume du temps, se  regardait Á  Paris comme
en  campagne, et  cela ni plus ni  moins que dans  les Flandres : l'Espagnol
lÁ-bas,  la   femme  ici.  C'Êtait  partout  un  ennemi   Á  combattre,  des
contributions Á frapper.
     Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan Êtait mÙ d'un sentiment plus
noble et plus dÊsintÊressÊ. Le mercier lui avait dit qu'il Êtait riche ;  le
jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais comme l'Êtait M. Bonacieux, ce
devait Ëtre la femme qui tenait la clef de la bourse. Mais tout cela n'avait
influÊ  en  rien sur le sentiment produit  par la vue de Mme  Bonacieux,  et
l'intÊrËt Êtait restÊ Á peu prÉs Êtranger Á  ce commencement d'amour qui  en
avait ÊtÊ la suite. Nous disons : Á peu prÉs, car l'idÊe qu'une jeune femme,
belle, gracieuse, spirituelle, est riche  en mËme  temps, n'Æte  rien  Á  ce
commencement d'amour, et tout au contraire le corrobore.
     Il y a dans l'aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques
qui vont bien Á la beautÊ. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une guimpe
de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban  sur la  tËte,  ne font
point jolie une femme  laide, mais font belle une femme jolie,  sans compter
les mains qui gagnent Á tout  cela ; les mains, chez les femmes surtout, ont
besoin de rester oisives pour rester belles.
     Puis d'Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous n'avons pas
cachÊ  l'Êtat de  sa  fortune, d'Artagnan  n'Êtait pas  un millionnaire ; il
espÊrait bien le devenir un  jour, mais le temps  qu'il se  fixait  lui-mËme
pour  cet  heureux  changement  Êtait  assez  ÊloignÊ.  En  attendant,  quel
dÊsespoir que de  voir une femme qu'on aime dÊsirer ces mille riens dont les
femmes composent leur bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens !
Au moins, quand la femme est riche et que l'amant ne  l'est pas, ce qu'il ne
peut lui offrir elle se l'offre elle-mËme ; et quoique ce soit ordinairement
avec l'argent du  mari qu'elle se passe cette jouissance, il est rare que ce
soit Á lui qu'en revienne la reconnaissance.
     Puis  d'Artagnan, disposÊ  Á Ëtre  l'amant  le  plus  tendre,  Êtait en
attendant un ami trÉs dÊvouÊ. Au milieu de ses projets amoureux sur la femme
du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie Mme  Bonacieux Êtait femme
Á  promener dans  la plaine Saint-Denis  ou dans la foire  Saint- Germain en
compagnie d'Athos, de Porthos et d'Aramis, auxquels d'Artagnan  serait  fier
de montrer  une  telle conquËte. Puis, quand on a marchÊ longtemps, la  faim
arrive  ; d'Artagnan depuis  quelque temps avait remarquÊ cela. On ferait de
ces petits dÏners charmants oÝ l'on touche d'un cÆtÊ la main d'un ami, et de
l'autre le pied d'une maÏtresse. Enfin, dans les moments pressants, dans les
positions extrËmes, d'Artagnan serait le sauveur de ses amis.
     Et M. Bonacieux, que d'Artagnan avait  poussÊ dans les mains des sbires
en le  reniant bien haut  et Á qui il avait promis tout  bas  de le sauver ?
Nous devons  avouer Á  nos  lecteurs  que d'Artagnan  n'y songeait en aucune
faÚon, ou que, s'il y songeait, c'Êtait pour se  dire qu'il Êtait bien oÝ il
Êtait, quelque  part  qu'il  fÙt. L'amour est la plus ÊgoÐste de  toutes les
passions.
     Cependant,  que nos  lecteurs se rassurent  : si d'Artagnan  oublie son
hÆte ou fait semblant de l'oublier, sous  prÊtexte  qu'il ne sait pas oÝ  on
l'a conduit, nous ne  l'oublions pas, nous, et nous savons  oÝ  il est. Mais
pour le moment, faisons comme le  Gascon  amoureux. Quant  au digne mercier,
nous reviendrons Á lui plus tard.
     D'Artagnan, tout en rÊflÊchissant Á ses futures amours, tout en parlant
Á la nuit, tout en souriant aux Êtoiles, remontait la rue du Cherche-Midi ou
Chasse-Midi,  ainsi qu'on l'appelait  alors.  Comme il se  trouvait dans  le
quartier d'Aramis, l'idÊe  lui Êtait  venue d'aller  faire une  visite Á son
ami, pour lui donner quelques  explications sur les motifs qui  lui  avaient
fait  envoyer  Planchet  avec  invitation  de se  rendre immÊdiatement Á  la
souriciÉre.  Or, si Aramis  s'Êtait trouvÊ chez lui lorsque Planchet y Êtait
venu,  il avait  sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y  trouvant
personne que ses deux  autres compagnons peut-Ëtre, ils n'avaient dÙ savoir,
ni les uns ni  les autres, ce que cela voulait dire. Ce dÊrangement mÊritait
donc une explication, voilÁ ce que disait tout haut d'Artagnan.
     Puis, tout bas, il  pensait que c'Êtait pour lui une occasion de parler
de  la  jolie  petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon son coeur, Êtait
dÊjÁ tout  plein.  Ce  n'est  pas Á propos  d'un  premier  amour  qu'il faut
demander de la discrÊtion.  Ce premier amour est accompagnÊ  d'une si grande
joie, qu'il faut que cette joie dÊborde, sans cela elle vous Êtoufferait.
     Paris depuis deux  heures Êtait sombre et commenÚait Á se faire dÊsert.
Onze heures sonnaient Á toutes les  horloges du  faubourg Saint- Germain, il
faisait   un   temps   doux.  D'Artagnan  suivait  une   ruelle  situÊe  sur
l'emplacement oÝ passe aujourd'hui la rue  d'Assas, respirant les Êmanations
embaumÊes qui venaient avec le vent de la rue  de Vaugirard et qu'envoyaient
les jardins rafraÏchis par la rosÊe  du soir et par la  brise de la nuit. Au
loin rÊsonnaient, assourdis  cependant  par de bons volets,  les chants  des
buveurs dans quelques cabarets  perdus dans la plaine. ArrivÊ au bout  de la
ruelle, d'Artagnan tourna Á gauche. La maison qu'habitait Aramis se trouvait
situÊe entre la rue Cassette et la rue Servandoni.
     D'Artagnan venait de dÊpasser la rue Cassette et reconnaissait dÊjÁ  la
porte de  la maison de  son  ami, enfouie sous un massif  de sycomores et de
clÊmatites qui  formaient  un  vaste  bourrelet  au-dessus d'elle  lorsqu'il
aperÚut quelque chose comme une ombre qui sortait de  la rue Servandoni.  Ce
quelque chose Êtait  enveloppÊ  d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que
c'Êtait un homme ; mais, Á la petitesse de la taille, Á  l'incertitude de la
dÊmarche, Á l'embarras du pas, il reconnut bientÆt une femme. De plus, cette
femme, comme si elle n'eÙt pas ÊtÊ bien sÙre de la maison qu'elle cherchait,
levait les yeux pour se reconnaÏtre, s'arrËtait, retournait en arriÉre, puis
revenait encore. D'Artagnan fut intriguÊ.
     " Si  j'allais lui  offrir mes  services ! pensa-t-il. A son allure, on
voit qu'elle est jeune ; peut-Ëtre jolie. Oh ! oui. Mais une femme qui court
les rues  Á cette  heure ne sort guÉre  que pour  aller rejoindre son amant.
Peste ! si j'allais  troubler les rendez-vous, ce  serait une mauvaise porte
pour entrer en relations. "
     Cependant, la jeune femme s'avanÚait  toujours, comptant les maisons et
les  fenËtres. Ce n'Êtait, au  reste, chose ni longue,  ni difficile. Il n'y
avait que  trois hÆtels dans cette partie de la rue, et deux  fenËtres ayant
vue  sur  cette  rue  ; l'une  Êtait celle d'un  pavillon  parallÉle Á celui
qu'occupait Aramis, l'autre Êtait celle d'Aramis lui-mËme.
     " Pardieu ! se dit d'Artagnan, auquel la niÉce du thÊologien revenait Á
l'esprit ; pardieu !  il serait drÆle que cette colombe attardÊe cherch×t la
maison de notre ami. Mais, sur mon ×me, cela y ressemble fort. Ah ! mon cher
Aramis, pour cette fois, j'en veux avoir le coeur net. "
     Et d'Artagnan, se faisant le plus mince  qu'il  put,  s'abrita  dans le
cÆtÊ le plus obscur de la rue, prÉs d'un banc de pierre situÊ au  fond d'une
niche.
     La  jeune  femme continua de  s'avancer, car outre la  lÊgÉretÊ  de son
allure,  qui l'avait trahie,  elle  venait de faire entendre une petite toux
qui dÊnonÚait une voix des plus  fraÏches. D'Artagnan  pensa que  cette toux
Êtait un signal.
     Cependant, soit qu'on  eÙt rÊpondu Á cette toux par un signe Êquivalent
qui avait fixÊ les  irrÊsolutions  de  la nocturne chercheuse, soit que sans
secours Êtranger  elle  eÙt  reconnu  qu'elle Êtait  arrivÊe  au bout  de sa
course, elle  s'approcha rÊsolument  du volet d'Aramis  et  frappa  Á  trois
intervalles Êgaux avec son doigt recourbÊ.
     " C'est bien chez Aramis, murmura d'Artagnan. Ah ! Monsieur l'hypocrite
! je vous y prends Á faire de la thÊologie ! "
     Les  trois  coups  Êtaient Á peine frappÊs,  que  la croisÊe intÊrieure
s'ouvrit et qu'une lumiÉre parut Á travers les vitres du volet.
     " Ah ! ah ! fit l'Êcouteur non  pas aux portes, mais aux fenËtres, ah !
la  visite Êtait  attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la  dame entrera
par escalade. TrÉs bien ! "
     Mais, au grand Êtonnement de d'Artagnan, le volet resta fermÊ. De plus,
la  lumiÉre qui avait  flamboyÊ un instant, disparut, et  tout  rentra  dans
l'obscuritÊ.
     D'Artagnan  pensa  que  cela ne  pouvait durer  ainsi,  et  continua de
regarder de tous ses yeux et d'Êcouter de toutes ses oreilles.
     Il  avait raison  : au  bout  de  quelques secondes,  deux  coups  secs
retentirent dans l'intÊrieur.
     La jeune femme  de  la rue rÊpondit  par  un  seul coup,  et  le  volet
s'entrouvrit.
     On juge si d'Artagnan regardait et Êcoutait avec aviditÊ.
     Malheureusement,  la  lumiÉre  avait  ÊtÊ  transportÊe  dans  un  autre
appartement. Mais les yeux du  jeune homme  s'Êtaient  habituÊs  Á la  nuit.
D'ailleurs les  yeux  des Gascons ont,  Á  ce qu'on assure, comme  ceux  des
chats, la propriÊtÊ de voir pendant la nuit.
     D'Artagnan vit donc que la jeune  femme  tirait de sa  poche  un  objet
blanc qu'elle dÊploya vivement et qui prit la forme d'un mouchoir. Cet objet
dÊployÊ, elle en fit remarquer le coin Á son interlocuteur.
     Cela rappela  Á d'Artagnan ce  mouchoir qu'il avait trouvÊ aux pieds de
Mme Bonacieux, lequel lui avait  rappelÊ celui qu'il avait trouvÊ  aux pieds
d'Aramis.
     " Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir ? "
     PlacÊ  oÝ il Êtait, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis, nous
disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun  doute que ce fÙt
son ami  qui  dialogu×t de  l'intÊrieur  avec la dame de  l'extÊrieur  ;  la
curiositÊ l'emporta donc sur la prudence, et,  profitant de la prÊoccupation
dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les deux personnages que
nous avons mis en scÉne, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'Êclair,
mais Êtouffant le  bruit  de ses  pas, il  alla se coller  Á un  angle de la
muraille, d'oÝ  son oeil  pouvait parfaitement  plonger dans l'intÊrieur  de
l'appartement d'Aramis.
     ArrivÊ lÁ,  d'Artagnan  pensa jeter un cri de surprise : ce n'Êtait pas
Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'Êtait une femme. Seulement,
d'Artagnan y voyait assez  pour reconnaÏtre la forme de ses  vËtements, mais
pas assez pour distinguer ses traits.
     Au mËme  instant, la femme de l'appartement tira un second  mouchoir de
sa  poche,  et l'Êchangea avec  celui qu'on venait  de  lui  montrer.  Puis,
quelques  mots  furent prononcÊs entre  les deux femmes. Enfin  le  volet se
referma ; la femme qui se trouvait Á l'extÊrieur de la  fenËtre se retourna,
et vint passer Á quatre pas de d'Artagnan en abaissant la coiffe de sa mante
; mais la  prÊcaution  avait  ÊtÊ  prise  trop tard,  d'Artagnan  avait dÊjÁ
reconnu Mme Bonacieux.
     Mme  Bonacieux ! Le  soupÚon que  c'Êtait elle  lui avait dÊjÁ traversÊ
l'esprit quand  elle  avait  tirÊ le  mouchoir de  sa  poche  ;  mais quelle
probabilitÊ que Mme Bonacieux, qui avait envoyÊ chercher M. de La Porte pour
se faire reconduire par lui au Louvre, courÙt les rues de Paris seule Á onze
heures et demie du soir, au risque de se faire enlever une seconde fois ?
     Il fallait donc que ce fÙt pour une affaire bien importante ; et quelle
est l'affaire importante d'une femme de vingt-cinq ans ? L'amour.
     Mais Êtait-ce pour son compte ou  pour le compte d'une  autre  personne
qu'elle s'exposait  Á  de semblables hasards  ? VoilÁ ce que se  demandait Á
lui-mËme  le  jeune  homme, que le dÊmon  de la jalousie mordait au coeur ni
plus ni moins qu'un amant en titre.
     Il y avait, au  reste, un moyen bien simple de s'assurer oÝ  allait Mme
Bonacieux  : c'Êtait de la suivre. Ce moyen Êtait si simple, que  d'Artagnan
l'employa tout naturellement et d'instinct.
     Mais, Á la vue du jeune homme qui se dÊtachait de la muraille comme une
statue  de sa  niche, et au bruit des pas qu'elle entendit retentir derriÉre
elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et s'enfuit.
     D'Artagnan courut aprÉs elle. Ce n'Êtait  pas une  chose difficile pour
lui que de rejoindre une femme embarrassÊe dans son manteau. Il la rejoignit
donc au tiers de la rue  dans  laquelle elle s'Êtait engagÊe. La malheureuse
Êtait ÊpuisÊe, non pas  de fatigue, mais de terreur, et quand d'Artagnan lui
posa la main sur l'Êpaule, elle  tomba  sur  un genou en  criant d'une  voix
ÊtranglÊe :
     " Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien. "
     D'Artagnan la releva en lui passant  le bras autour de la taille ; mais
comme il sentait Á son poids qu'elle Êtait  sur le  point de se trouver mal,
il  s'empressa  de  la rassurer  par des protestations  de  dÊvouement.  Ces
protestations  n'Êtaient   rien  pour  Mme  Bonacieux  ;  car  de  pareilles
protestations peuvent se faire avec les plus mauvaises intentions du monde ;
mais  la voix Êtait tout. La jeune femme crut  reconnaÏtre le  son  de cette
voix : elle rouvrit  les yeux, jeta un regard sur l'homme qui lui avait fait
si grand-peur, et, reconnaissant d'Artagnan, elle poussa un cri de joie.
     " Oh ! c'est vous, c'est vous ! dit-elle ; merci, mon Dieu !
     -- Oui, c'est moi, dit d'Artagnan, moi que Dieu  a envoyÊ  pour veiller
sur vous.
     -- Etait-ce  dans cette intention que vous me suiviez ? "  demanda avec
un sourire plein  de coquetterie  la jeune femme, dont le  caractÉre un  peu
railleur reprenait  le dessus, et  chez laquelle toute crainte avait disparu
du moment oÝ elle avait reconnu un ami dans celui qu'elle avait pris pour un
ennemi.
     "  Non, dit  d'Artagnan, non, je l'avoue  ; c'est le hasard qui m'a mis
sur votre route ; j'ai vu une femme frapper Á la fenËtre d'un de mes amis...
     -- D'un de vos amis ? interrompit Mme Bonacieux.
     -- Sans doute ; Aramis est de mes meilleurs amis.
     -- Aramis ! qu'est-ce que cela ?
     -- Allons donc ! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas Aramis ?
     -- C'est la premiÉre fois que j'entends prononcer ce nom.
     -- C'est donc la premiÉre fois que vous venez Á cette maison ?
     -- Sans doute.
     -- Et vous ne saviez pas qu'elle fÙt habitÊe par un jeune homme ?
     -- Non.
     -- Par un mousquetaire ?
     -- Nullement.
     -- Ce n'est donc pas lui que vous veniez chercher ?
     -- Pas le moins du  monde. D'ailleurs, vous l'avez bien vu, la personne
Á qui j'ai parlÊ est une femme.
     -- C'est vrai ; mais cette femme est des amies d'Aramis.
     -- Je n'en sais rien.
     -- Puisqu'elle loge chez lui.
     -- Cela ne me regarde pas.
     -- Mais qui est-elle ?
     -- Oh ! cela n'est point mon secret.
     --  ChÉre  Madame Bonacieux, vous Ëtes charmante  ; mais en  mËme temps
vous Ëtes la femme la plus mystÊrieuse...
     -- Est-ce que je perds Á cela ?
     -- Non ; vous Ëtes, au contraire, adorable.
     -- Alors, donnez-moi le bras.
     -- Bien volontiers. Et maintenant ?
     -- Maintenant, conduisez-moi.
     -- OÝ cela ?
     -- OÝ je vais.
     -- Mais oÝ allez-vous ?
     -- Vous le verrez, puisque vous me laisserez Á la porte.
     -- Faudra-t-il vous attendre ?
     -- Ce sera inutile.
     -- Vous reviendrez donc seule ?
     -- Peut-Ëtre oui, peut-Ëtre non.
     -- Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un homme,
sera-t-elle une femme ?
     -- Je n'en sais rien encore.
     -- Je le saurai bien, moi !
     -- Comment cela ?
     -- Je vous attendrai pour vous voir sortir.
     -- En ce cas, adieu !
     -- Comment cela ?
     -- Je n'ai pas besoin de vous.
     -- Mais vous aviez rÊclamÊ...
     -- L'aide d'un gentilhomme, et non la surveillance d'un espion.
     -- Le mot est un peu dur !
     -- Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgrÊ eux ?
     -- Des indiscrets.
     -- Le mot est trop doux.
     --  Allons, Madame,  je  vois  bien qu'il  faut faire tout  ce que vous
voulez.
     -- Pourquoi vous Ëtre privÊ du mÊrite de le faire tout de suite ?
     -- N'y en a-t-il donc aucun Á se repentir ?
     -- Et vous repentez-vous rÊellement ?
     -- Je n'en sais  rien moi-mËme. Mais ce que je sais, c'est que  je vous
promets  de  faire  tout  ce  que  vous  voudrez  si  vous me  laissez  vous
accompagner jusqu'oÝ vous allez.
     -- Et vous me quitterez aprÉs ?
     -- Oui.
     -- Sans m'Êpier Á ma sortie ?
     -- Non.
     -- Parole d'honneur ?
     -- Foi de gentilhomme !
     -- Prenez mon bras et marchons alors. "
     D'Artagnan offrit son  bras Á Mme Bonacieux, qui s'y  suspendit, moitiÊ
rieuse, moitiÊ  tremblante,  et tous  deux gagnÉrent le haut de la rue de La
Harpe. ArrivÊe lÁ, la jeune femme parut hÊsiter, comme elle  avait dÊjÁ fait
dans  la rue de  Vaugirard.  Cependant, Á  de certains signes,  elle  sembla
reconnaÏtre une porte ; et s'approchant de cette porte :
     " Et maintenant, Monsieur, dit-elle, c'est ici que j'ai affaire ; mille
fois merci  de votre honorable compagnie, qui m'a sauvÊe de tous les dangers
auxquels, seule, j'eusse ÊtÊ exposÊe. Mais le moment est venu de tenir votre
parole : je suis arrivÊe Á ma destination.
     -- Et vous n'aurez plus rien Á craindre en revenant ?
     -- Je n'aurai Á craindre que les voleurs.
     -- N'est-ce donc rien ?
     -- Que pourraient-ils me prendre ? je n'ai pas un denier sur moi.
     -- Vous oubliez ce beau mouchoir brodÊ, armoriÊ.
     -- Lequel ?
     --  Celui  que j'ai trouvÊ Á vos pieds  et que  j'ai  remis  dans votre
poche.
     --  Taisez-vous,  taisez-vous, malheureux  !  s'Êcria  la jeune  femme,
voulez-vous me perdre ?
     -- Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisqu'un seul
mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on entendait ce mot, vous
seriez perdue. Ah  ! tenez, Madame, s'Êcria  d'Artagnan en lui saisissant la
main  et  la couvrant d'un  ardent regard,  tenez !  soyez  plus  gÊnÊreuse,
confiez-vous Á moi ; n'avez-vous donc pas lu dans mes yeux  qu'il  n'y a que
dÊvouement et sympathie dans mon coeur ?
     -- Si fait, rÊpondit Mme Bonacieux ; aussi demandez-moi mes secrets, et
je vous les dirai ; mais ceux des autres, c'est autre chose.
     -- C'est bien, dit d'Artagnan, je les dÊcouvrirai ; puisque ces secrets
peuvent avoir  une  influence  sur  votre  vie,  il  faut  que  ces  secrets
deviennent les miens.
     -- Gardez-vous-en bien,  s'Êcria la jeune femme avec un sÊrieux qui fit
frissonner  d'Artagnan malgrÊ lui. Oh  ! ne vous mËlez en rien  de ce qui me
regarde, ne cherchez  point Á m'aider dans  ce que j'accomplis ; et cela, je
vous le  demande au nom  de l'intÊrËt que je vous inspire, au nom du service
que vous m'avez rendu, et que je n'oublierai de ma vie. Croyez bien plutÆt Á
ce que je vous dis. Ne vous occupez plus de moi, je n'existe plus pour vous,
que ce soit comme si vous ne m'aviez jamais vue.
     --  Aramis  doit-il en  faire autant  que moi,  Madame ? dit d'Artagnan
piquÊ.
     --  VoilÁ  dÊjÁ deux ou  trois  fois que  vous avez  prononcÊ  ce  nom,
Monsieur, et cependant je vous ai dit que je ne le connaissais pas.
     -- Vous  ne  connaissez  pas  l'homme  au  volet  duquel  vous avez ÊtÊ
frapper. Allons donc, Madame ! vous me croyez par trop crÊdule, aussi !
     --  Avouez que  c'est  pour me faire  parler  que  vous  inventez cette
histoire, et que vous crÊez ce personnage.
     -- Je n'invente rien, Madame, je ne crÊe rien, je dis l'exacte vÊritÊ.
     -- Et vous dites qu'un de vos amis demeure dans cette maison ?
     -- Je le dis et je le rÊpÉte pour  la  troisiÉme fois, cette maison est
celle qu'habite mon ami, et cet ami est Aramis.
     --  Tout  cela  s'Êclaircira  plus  tard,  murmura  la  jeune  femme  :
maintenant, Monsieur, taisez-vous.
     -- Si vous  pouviez voir  mon  coeur  tout Á dÊcouvert, dit d'Artagnan,
vous y liriez  tant de curiositÊ,  que vous  auriez pitiÊ  de moi,  et  tant
d'amour, que vous satisferiez Á l'instant  mËme ma curiositÊ. On n'a rien  Á
craindre de ceux qui vous aiment.
     --  Vous parlez  bien vite d'amour,  Monsieur  ! dit la  jeune femme en
secouant la tËte.
     -- C'est que l'amour m'est venu vite et pour  la premiÉre fois,  et que
je n'ai pas vingt ans. "
     La jeune femme le regarda Á la dÊrobÊe.
     " Ecoutez,  je  suis dÊjÁ sur  la trace, dit d'Artagnan.  Il y a  trois
mois, j'ai manquÊ avoir un duel avec  Aramis pour un mouchoir pareil Á celui
que vous avez  montrÊ Á cette femme  qui Êtait  chez  lui, pour  un mouchoir
marquÊ de la mËme maniÉre, j'en suis sÙr.
     -- Monsieur,  dit  la  jeune femme, vous me fatiguez fort,  je vous  le
jure, avec ces questions.
     -- Mais vous, si prudente, Madame, songez-y, si vous Êtiez arrËtÊe avec
ce mouchoir, et que ce mouchoir fÙt saisi, ne seriez-vous pas compromise ?
     -- Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes : C. B. ,
Constance Bonacieux ?
     -- Ou Camille de Bois-Tracy.
     --  Silence,  Monsieur,  encore  une  fois  silence ! Ah !  puisque les
dangers que je cours pour moi-mËme  ne vous arrËtent pas, songez  Á ceux que
vous pouvez courir, vous !
     -- Moi ?
     --  Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie Á me
connaÏtre.
     -- Alors, je ne vous quitte plus.
     --  Monsieur,  dit  la jeune femme  suppliant  et  joignant les  mains,
Monsieur, au nom du Ciel, au nom  de l'honneur d'un  militaire, au nom de la
courtoisie d'un gentilhomme, Êloignez-vous  ; tenez, voilÁ minuit qui sonne,
c'est l'heure oÝ l'on m'attend.
     -- Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je ne sais rien refuser Á
qui me demande ainsi ; soyez contente, je m'Êloigne.
     -- Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'Êpierez pas ?
     -- Je rentre chez moi Á l'instant.
     --  Ah  ! je le savais bien, que vous  Êtiez un brave  jeune homme  ! "
s'Êcria  Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l'autre  sur  le
marteau d'une petite porte presque perdue dans la muraille.
     -- D'Artagnan saisit la main qu'on lui tendait et la baisa ardemment.
     "  Ah ! j'aimerais mieux ne vous avoir jamais  vue, s'Êcria  d'Artagnan
avec cette brutalitÊ naÐve que  les femmes prÊfÉrent  souvent aux affÊteries
de la  politesse, parce  qu'elle  dÊcouvre  le  fond de la pensÊe et qu'elle
prouve que le sentiment l'emporte sur la raison.
     --  Eh bien, reprit Mme Bonacieux d'une voix presque caressante,  et en
serrant la main de d'Artagnan qui n'avait pas abandonnÊ la sienne ; Eh bien,
je n'en dirai pas autant que vous : ce qui est perdu pour aujourd'hui  n'est
pas perdu pour l'avenir. Qui sait si, lorsque je serai dÊliÊe un jour, je ne
satisferai pas votre curiositÊ ?
     -- Et faites-vous la mËme promesse Á mon  amour ? s'Êcria d'Artagnan au
comble de la joie.
     --  Oh ! de ce cÆtÊ,  je ne  veux  point  m'engager,  cela dÊpendra des
sentiments que vous saurez m'inspirer.
     -- Ainsi, aujourd'hui, Madame...
     -- Aujourd'hui, Monsieur, je n'en suis encore qu'Á la reconnaissance.
     -- Ah ! vous Ëtes trop charmante,  dit  d'Artagnan  avec  tristesse, et
vous abusez de mon amour.
     -- Non, j'use de votre  gÊnÊrositÊ,  voilÁ tout. Mais, croyez-le  bien,
avec certaines gens tout se retrouve.
     -- Oh ! vous  me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas cette
soirÊe, n'oubliez pas cette promesse.
     -- Soyez  tranquille,  en  temps et lieu je  me souviendrai de tout. Eh
bien, partez donc, partez, au nom du  Ciel ! On m'attendait  Á minuit juste,
et je suis en retard.
     -- De cinq minutes.
     --  Oui  ; mais  dans  certaines circonstances, cinq  minutes sont cinq
siÉcles.
     -- Quand on aime.
     -- Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire Á un amoureux ?
     -- C'est un homme qui vous attend ? s'Êcria d'Artagnan, un homme !
     --  Allons, voilÁ la discussion qui  va recommencer, fit Mme  Bonacieux
avec   un  demi-sourire  qui   n'Êtait  pas  exempt  d'une  certaine  teinte
d'impatience.
     --  Non, non, je m'en  vais, je pars ; je crois  en vous, je veux avoir
tout le mÊrite de mon  dÊvouement, ce dÊvouement  dÙt-il Ëtre une stupiditÊ.
Adieu, Madame, adieu ! "
     Et comme s'il ne se fÙt senti la force de se  dÊtacher de la main qu'il
tenait  que  par une  secousse, il  s'Êloigna  tout  courant, tandis que Mme
Bonacieux frappait,  comme  au volet, trois coups lents et rÊguliers ; puis,
arrivÊ Á  l'angle de  la rue, il se retourna  : la porte s'Êtait ouverte  et
refermÊe, la jolie merciÉre avait disparu.
     D'Artagnan  continua son chemin,  il avait  donnÊ sa  parole  de ne pas
Êpier Mme Bonacieux,  et sa vie eÙt-elle dÊpendu de l'endroit oÝ elle allait
se rendre,  ou  de la personne  qui  devait l'accompagner, d'Artagnan serait
rentrÊ chez lui,  puisqu'il avait dit qu'il y rentrait. Cinq minutes  aprÉs,
il Êtait dans la rue des Fossoyeurs.
     " Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire. Il se
sera endormi en m'attendant, ou il sera retournÊ chez lui, et en rentrant il
aura appris qu'une femme  y Êtait venue.  Une femme chez Athos ! AprÉs tout,
continua d'Artagnan, il y en avait bien une chez  Aramis. Tout cela est fort
Êtrange, et je serais bien curieux de savoir comment cela finira.
     -- Mal, Monsieur, mal " , rÊpondit une voix que le jeune homme reconnut
pour celle de Planchet ; car tout en monologuant tout haut, Á la maniÉre des
gens  trÉs prÊoccupÊs, il s'Êtait engagÊ dans  l'allÊe  au fond de  laquelle
Êtait l'escalier qui conduisait Á sa chambre.
     " Comment,  mal  ? que  veux-tu dire, imbÊcile  ?  demanda  d'Artagnan,
qu'est-il donc arrivÊ ?
     -- Toutes sortes de malheurs.
     -- Lesquels ?
     -- D'abord M. Athos est arrËtÊ.
     -- ArrËtÊ ! Athos ! arrËtÊ ! pourquoi ?
     -- On l'a trouvÊ chez vous ; on l'a pris pour vous.
     -- Et par qui a-t-il ÊtÊ arrËtÊ ?
     -- Par la garde  qu'ont ÊtÊ chercher les hommes noirs que vous avez mis
en fuite.
     -- Pourquoi  ne s'est-il pas  nommÊ ?  pourquoi  n'a-t-il pas dit qu'il
Êtait Êtranger Á cette affaire ?
     -- Il s'en est bien gardÊ, Monsieur ; il s'est au contraire approchÊ de
moi et m'a dit : " C'est ton maÏtre qui a besoin de sa libertÊ en ce moment,
et non  pas moi, puisqu'il  sait tout et que je ne  sais rien.  On le croira
arrËtÊ, et  cela  lui donnera du  temps  ; dans trois jours  je dirai qui je
suis, et il faudra bien qu'on me fasse sortir. "
     -- Bravo, Athos ! noble coeur, murmura d'Artagnan, je le reconnais bien
lÁ ! Et qu'ont fait les sbires ?
     -- Quatre l'ont emmenÊ je ne sais oÝ, Á la Bastille ou au Fort-l'EvËque
; deux sont restÊs avec les hommes noirs, qui ont fouillÊ partout et qui ont
pris tous les papiers.  Enfin les deux  derniers,  pendant cette expÊdition,
montaient  la garde Á la  porte  ; puis,  quand  tout  a  ÊtÊ fini, ils sont
partis, laissant la maison vide et tout ouvert.
     -- Et Porthos et Aramis ?
     -- Je ne les avais pas trouvÊs, ils ne sont pas venus.
     -- Mais ils peuvent venir  d'un  moment Á l'autre,  car tu leur as fait
dire que je les attendais ?
     -- Oui, Monsieur.
     -- Eh bien, ne bouge pas d'ici ; s'ils viennent, prÊviens-les de ce qui
m'est arrivÊ, qu'ils m'attendent au cabaret  de  la Pomme  de Pin ; ici il y
aurait danger, la maison peut Ëtre espionnÊe. Je  cours chez M.  de TrÊville
pour lui annoncer tout cela, et je les y rejoins.
     -- C'est bien, Monsieur, dit Planchet.
     -- Mais tu resteras, tu  n'auras  pas peur ! dit d'Artagnan en revenant
sur ses pas pour recommander le courage Á son laquais.
     -- Soyez tranquille, Monsieur, dit Planchet, vous ne me  connaissez pas
encore ;  je  suis brave  quand je  m'y  mets,  allez ; c'est le tout de m'y
mettre ; d'ailleurs je suis Picard.
     -- Alors, c'est convenu, dit d'Artagnan, tu te fais tuer plutÆt  que de
quitter ton poste.
     -- Oui, Monsieur,  et  il n'y  a rien que  je ne fasse  pour  prouver Á
Monsieur que je lui suis attachÊ. "
     "  Bon, dit en lui-mËme  d'Artagnan, il paraÏt que la mÊthode que  j'ai
employÊe Á l'Êgard de ce garÚon est dÊcidÊment la  bonne : j'en userai  dans
l'occasion. "
     Et  de  toute  la  vitesse  de  ses  jambes, dÊjÁ quelque peu fatiguÊes
cependant par les courses de la journÊe, d'Artagnan  se dirigea vers la  rue
du Colombier.
     M. de  TrÊville n'Êtait point Á son hÆtel ; sa compagnie Êtait de garde
au Louvre ; il Êtait au Louvre avec sa compagnie.
     Il  fallait arriver jusqu'Á M. de TrÊville ;  il  Êtait important qu'il
fÙt prÊvenu de ce qui  se passait. D'Artagnan rÊsolut d'essayer  d'entrer au
Louvre. Son costume  de garde dans la compagnie de M. des Essarts lui devait
Ëtre un passeport.
     Il descendit  donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai pour
prendre le Pont-Neuf. Il avait  eu un instant l'idÊe de passer le bac ; mais
en arrivant au bord de  l'eau, il avait machinalement introduit sa main dans
sa poche et s'Êtait aperÚu qu'il n'avait pas de quoi payer le passeur.
     Comme il arrivait Á la hauteur de la rue GuÊnÊgaud, il vit dÊboucher de
la  rue  Dauphine un  groupe  composÊ de deux  personnes et dont l'allure le
frappa.
     Les deux personnes qui composaient le groupe Êtaient : l'un, un homme ;
l'autre, une femme.
     La femme avait  la tournure de Mme Bonacieux, et l'homme  ressemblait Á
s'y mÊprendre Á Aramis.
     En outre, la femme avait cette mante noire que d'Artagnan voyait encore
se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la porte de la rue de
La Harpe.
     De plus, l'homme portait l'uniforme des mousquetaires.
     Le capuchon  de la femme Êtait rabattu, l'homme tenait son mouchoir sur
son  visage  ;  tous deux,  cette  double prÊcaution l'indiquait, tous  deux
avaient donc intÊrËt Á n'Ëtre point reconnus.
     Ils  prirent  le  pont  :  c'Êtait le  chemin  de  d'Artagnan,  puisque
d'Artagnan se rendait au Louvre ; d'Artagnan les suivit.
     D'Artagnan  n'avait pas fait  vingt pas, qu'il fut  convaincu que cette
femme, c'Êtait Mme Bonacieux, et que cet homme, c'Êtait Aramis.
     Il sentit  Á  l'instant  mËme  tous  les  soupÚons de  la jalousie  qui
s'agitaient dans son coeur.
     Il Êtait doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait dÊjÁ
comme  une maÏtresse. Mme  Bonacieux lui avait jurÊ ses grands dieux qu'elle
ne connaissait pas Aramis,  et un quart d'heure aprÉs qu'elle lui avait fait
ce serment, il la retrouvait au bras d'Aramis.
     D'Artagnan  ne  rÊflÊchit  pas  seulement qu'il  connaissait  la  jolie
merciÉre depuis trois heures seulement, qu'elle ne lui devait rien qu'un peu
de  reconnaissance  pour  l'avoir  dÊlivrÊe des  hommes noirs  qui voulaient
l'enlever, et qu'elle ne lui avait rien promis. Il se regarda comme un amant
outragÊ,  trahi, bafouÊ ; le sang et la  colÉre lui montÉrent  au visage, il
rÊsolut de tout Êclaircir.
     La  jeune  femme  et  le  jeune homme  s'Êtaient aperÚus qu'ils Êtaient
suivis, et  ils  avaient  doublÊ  le  pas. D'Artagnan  prit sa  course,  les
dÊpassa,  puis  revint sur  eux au moment  oÝ  ils se  trouvaient devant  la
Samaritaine,  ÊclairÊe par  un  rÊverbÉre  qui projetait sa  lueur sur toute
cette partie du pont.
     D'Artagnan s'arrËta devant eux, et ils s'arrËtÉrent devant lui.
     " Que voulez-vous,  Monsieur ? demanda le mousquetaire en reculant d'un
pas et  avec  un  accent  Êtranger qui  prouvait  Á d'Artagnan qu'il s'Êtait
trompÊ dans une partie de ses conjectures.
     -- Ce n'est pas Aramis ! s'Êcria-t-il.
     -- Non, Monsieur, ce n'est point Aramis, et Á votre exclamation je vois
que vous m'avez pris pour un autre, et je vous pardonne.
     -- Vous me pardonnez ! s'Êcria d'Artagnan.
     -- Oui, rÊpondit l'inconnu.  Laissez-moi donc passer,  puisque ce n'est
pas Á moi que vous avez affaire.
     -- Vous avez raison, Monsieur,  dit d'Artagnan, ce n'est pas Á vous que
j'ai affaire, c'est Á Madame.
     -- A Madame ! vous ne la connaissez pas, dit l'Êtranger.
     -- Vous vous trompez, Monsieur, je la connais.
     -- Ah ! fit Mme Bonacieux d'un ton de reproche ; ah, Monsieur ! j'avais
votre parole de  militaire  et votre foi de gentilhomme ; j'espÊrais pouvoir
compter dessus.
     -- Et moi, Madame, dit d'Artagnan embarrassÊ, vous m'aviez promis...
     -- Prenez mon bras, Madame, dit l'Êtranger, et continuons notre chemin.
"
     Cependant  d'Artagnan, Êtourdi,  atterrÊ, anÊanti  par tout ce qui  lui
arrivait, restait debout et les bras  croisÊs devant le mousquetaire et  Mme
Bonacieux.
     Le mousquetaire  fit  deux  pas  en avant et Êcarta d'Artagnan avec  la
main.
     D'Artagnan fit un bond en arriÉre et tira son ÊpÊe.
     En  mËme  temps et avec  la rapiditÊ de  l'Êclair,  l'inconnu  tira  la
sienne.
     " Au nom du Ciel, Milord ! s'Êcria Mme Bonacieux en se jetant entre les
combattants et prenant les ÊpÊes Á pleines mains.
     -- Milord  ! s'Êcria  d'Artagnan illuminÊ d'une idÊe subite,  Milord  !
pardon, Monsieur ; mais est-ce que vous seriez...
     -- Milord  duc  de Buckingham,  dit Mme  Bonacieux  Á  demi-voix  ;  et
maintenant vous pouvez nous perdre tous.
     -- Milord, Madame, pardon, cent fois pardon ; mais je l'aimais, Milord,
et  j'Êtais  jaloux  ;  vous  savez  ce  que  c'est  que  d'aimer,  Milord ;
pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer pour Votre Gr×ce.
     --  Vous  Ëtes  un  brave  jeune  homme, dit  Buckingham  en  tendant Á
d'Artagnan une  main que celui-ci serra respectueusement ; vous m'offrez vos
services, je les accepte ; suivez-nous Á vingt pas jusqu'au Louvre  ;  et si
quelqu'un nous Êpie, tuez-le ! "
     D'Artagnan  mit  son  ÊpÊe  nue sous  son bras, laissa  prendre  Á  Mme
Bonacieux et au duc vingt pas d'avance et les suivit,  prËt  Á exÊcuter Á la
lettre les instructions du noble et ÊlÊgant ministre de Charles Ier.
     Mais heureusement le jeune sÊide n'eut aucune occasion de donner au duc
cette preuve  de son  dÊvouement, et la jeune femme et le  beau mousquetaire
rentrÉrent au Louvre par le guichet de l'Echelle sans avoir ÊtÊ inquiÊtÊs.
     Quant Á d'Artagnan, il se rendit aussitÆt au cabaret de la Pomme de Pin
, oÝ il trouva Porthos et Aramis qui l'attendaient.
     Mais, sans  leur donner  d'autre  explication sur  le dÊrangement qu'il
leur  avait  causÊ, il  leur  dit qu'il  avait terminÊ  seul l'affaire  pour
laquelle il  avait  cru  un instant avoir  besoin de leur  intervention.  Et
maintenant,  emportÊs que nous sommes  par  notre  rÊcit, laissons nos trois
amis rentrer chacun chez soi, et suivons, dans les dÊtours du Louvre, le duc
de Buckingham et son guide.







     Madame Bonacieux  et le duc entrÉrent  au Louvre sans difficultÊ ;  Mme
Bonacieux  Êtait  connue  pour  appartenir  Á  la  reine  ; le  duc  portait
l'uniforme des mousquetaires de M. de TrÊville, qui, comme nous l'avons dit,
Êtait de garde ce soir-lÁ. D'ailleurs Germain Êtait dans les  intÊrËts de la
reine,  et si  quelque chose arrivait, Mme  Bonacieux serait accusÊe d'avoir
introduit son amant au Louvre, voilÁ tout ; elle prenait sur elle le crime :
sa rÊputation Êtait perdue, il est vrai, mais de quelle valeur Êtait dans le
monde la rÊputation d'une petite merciÉre ?
     Une fois entrÊs dans l'intÊrieur  de la cour, le duc et  la jeune femme
suivirent le pied de la muraille pendant l'espace d'environ vingt-cinq pas ;
cet  espace  parcouru, Mme Bonacieux  poussa  une  petite  porte de service,
ouverte le jour, mais ordinairement fermÊe la nuit ;  la porte  cÊda ;  tous
deux  entrÉrent  et  se  trouvÉrent  dans  l'obscuritÊ,  mais  Mme Bonacieux
connaissait tous les tours et dÊtours de  cette partie du  Louvre,  destinÊe
aux gens de la suite. Elle referma les portes derriÉre elle, prit le duc par
la main, fit  quelques pas en t×tonnant, saisit une rampe, toucha du pied un
degrÊ, et commenÚa de monter un escalier :  le duc compta deux Êtages. Alors
elle  prit Á  droite,  suivit un  long corridor, redescendit un  Êtage,  fit
quelques pas encore, introduisit une clef dans une serrure, ouvrit une porte
et poussa le  duc  dans un appartement ÊclairÊ seulement  par une  lampe  de
nuit, en disant : "  Restez ici, Milord duc, on va venir. " Puis elle sortit
par  la mËme  porte,  qu'elle ferma Á la clef, de sorte que le duc se trouva
littÊralement prisonnier.
     Cependant, tout  isolÊ qu'il se trouvait, il faut le  dire,  le duc  de
Buckingham n'Êprouva pas  un instant de crainte ;  un des cÆtÊs saillants de
son caractÉre  Êtait  la  recherche de l'aventure  et l'amour du romanesque.
Brave, hardi, entreprenant, ce  n'Êtait pas  la premiÉre fois qu'il risquait
sa  vie dans  de  pareilles  tentatives  ; il  avait  appris que ce prÊtendu
message d'Anne d'Autriche, sur la foi duquel il Êtait venu Á Paris, Êtait un
piÉge, et au lieu de regagner l'Angleterre, il avait, abusant de la position
qu'on lui avait faite,  dÊclarÊ  Á la  reine  qu'il  ne  partirait  pas sans
l'avoir vue. La reine  avait  positivement refusÊ d'abord,  puis enfin  elle
avait craint que  le  duc, exaspÊrÊ, ne  fÏt  quelque folie. DÊjÁ elle Êtait
dÊcidÊe Á le recevoir et Á le  supplier de partir aussitÆt, lorsque, le soir
mËme de cette dÊcision, Mme Bonacieux, qui Êtait chargÊe d'aller chercher le
duc  et de le  conduire au Louvre, fut enlevÊe. Pendant deux jours on ignora
complÉtement  ce qu'elle Êtait devenue, et tout resta en  suspens.  Mais une
fois libre, une fois remise  en  rapport  avec La Porte, les choses  avaient
repris leur cours, et elle venait  d'accomplir la pÊrilleuse entreprise que,
sans son arrestation, elle eÙt exÊcutÊe trois jours plus tÆt.
     Buckingham,  restÊ  seul,   s'approcha  d'une   glace.  Cet  habit   de
mousquetaire lui allait Á merveille.
     A trente-cinq ans qu'il avait alors, il passait Á juste  titre  pour le
plus  beau  gentilhomme  et  pour  le plus  ÊlÊgant  cavalier  de France  et
d'Angleterre.
     Favori de deux rois, riche  Á millions,  tout-puissant  dans un royaume
qu'il  bouleversait Á  sa  fantaisie  et  calmait  Á  son  caprice,  Georges
Villiers,  duc  de  Buckingham,   avait  entrepris  une  de  ces  existences
fabuleuses qui restent dans le cours des siÉcles comme un Êtonnement pour la
postÊritÊ.
     Aussi, sÙr de lui-mËme, convaincu de sa puissance, certain que les lois
qui rÊgissent les autres hommes ne pouvaient l'atteindre, allait-il droit au
but  qu'il s'Êtait fixÊ, ce but fÙt-il si ÊlevÊ  et si Êblouissant que c'eÙt
ÊtÊ  folie  pour un  autre que  de l'envisager seulement.  C'est ainsi qu'il
Êtait  arrivÊ  Á s'approcher  plusieurs  fois  de  la  belle  et fiÉre  Anne
d'Autriche et Á s'en faire aimer, Á force d'Êblouissement.
     Georges Villiers  se plaÚa donc devant  une  glace, comme nous  l'avons
dit, rendit Á sa belle chevelure  blonde les ondulations que le poids de son
chapeau lui avait fait perdre,  retroussa  sa moustache,  et le  coeur  tout
gonflÊ  de joie, heureux  et  fier  de toucher  au  moment  qu'il  avait  si
longtemps dÊsirÊ, se sourit Á lui-mËme d'orgueil et d'espoir.
     En ce moment, une porte cachÊe dans la tapisserie s'ouvrit et une femme
apparut. Buckingham  vit  cette apparition dans la glace ;  il jeta un  cri,
c'Êtait la reine !
     Anne d'Autriche avait alors  vingt-six ou  vingt-sept ans, c'est-Á-dire
qu'elle se trouvait dans tout l'Êclat de sa beautÊ.
     Sa  dÊmarche Êtait  celle d'une reine ou d'une dÊesse ;  ses yeux,  qui
jetaient des reflets d'Êmeraude, Êtaient parfaitement beaux,  et  tout Á  la
fois pleins de douceur et de majestÊ.
     Sa bouche Êtait petite  et vermeille,  et quoique  sa lÉvre infÊrieure,
comme  celle  des  princes de  la maison d'Autriche, avanÚ×t  lÊgÉrement sur
l'autre,  elle Êtait  Êminemment  gracieuse  dans  le  sourire,  mais  aussi
profondÊment dÊdaigneuse dans le mÊpris.
     Sa peau Êtait citÊe pour sa douceur et son veloutÊ, sa main et ses bras
Êtaient d'une beautÊ surprenante, et tous les poÉtes du temps les chantaient
comme incomparables.
     Enfin  ses cheveux,  qui,  de blonds  qu'ils Êtaient dans sa  jeunesse,
Êtaient devenus  ch×tains, et  qu'elle  portait  frisÊs  trÉs clair et  avec
beaucoup de poudre, encadraient  admirablement son visage, auquel le censeur
le  plus rigide n'eÙt pu souhaiter qu'un peu moins de rouge, et le statuaire
le plus exigeant qu'un peu plus de finesse dans le nez.
     Buckingham  resta  un  instant  Êbloui ; jamais Anne d'Autriche ne  lui
Êtait  apparue aussi belle, au milieu des bals, des  fËtes,  des carrousels,
qu'elle lui apparut en ce moment, vËtue  d'une simple robe de satin blanc et
accompagnÊe  de doÓa EstÊfania,  la seule de ses femmes espagnoles qui n'eÙt
pas ÊtÊ chassÊe par la jalousie du roi et par les persÊcutions de Richelieu.
     Anne d'Autriche fit deux pas en avant  ; Buckingham se prÊcipita  Á ses
genoux, et  avant que la reine eÙt pu l'en empËcher, il  baisa le bas  de sa
robe.
     " Duc, vous savez dÊjÁ que ce n'est pas moi qui vous ai fait Êcrire.
     --  Oh ! oui, Madame,  oui, Votre MajestÊ, s'Êcria le duc ; je sais que
j'ai  ÊtÊ  un  fou, un insensÊ de  croire que la  neige s'animerait,  que le
marbre  s'Êchaufferait  ;  mais, que voulez-vous, quand  on  aime,  on croit
facilement Á  l'amour ; d'ailleurs  je n'ai  pas  tout  perdu  Á  ce voyage,
puisque je vous vois.
     -- Oui,  rÊpondit  Anne, mais  vous savez  pourquoi et  comment je vous
vois, Milord. Je  vous vois par  pitiÊ pour  vous-mËme ;  je vous vois parce
qu'insensible Á  toutes mes peines, vous vous Ëtes obstinÊ Á rester dans une
ville oÝ,  en  restant,  vous  courez  risque  de la vie et me faites courir
risque de mon  honneur ; je  vous vois pour  vous dire que tout nous sÊpare,
les  profondeurs  de  la  mer,  l'inimitiÊ  des royaumes,  la  saintetÊ  des
serments. Il est sacrilÉge de lutter contre tant de choses, Milord. Je  vous
vois enfin pour vous dire qu'il ne faut plus nous voir.
     -- Parlez, Madame ; parlez, reine, dit Buckingham ; la douceur de votre
voix  couvre la  duretÊ de vos paroles. Vous parlez de sacrilÉge  ! mais  le
sacrilÉge est dans la sÊparation des coeurs que Dieu  avait formÊs l'un pour
l'autre.
     -- Milord,  s'Êcria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais dit
que je vous aimais.
     -- Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez point ;
et vraiment, me  dire de semblables paroles, ce  serait  de la part de Votre
MajestÊ une  trop  grande ingratitude. Car, dites-moi, oÝ trouvez-  vous  un
amour  pareil  au mien,  un  amour que  ni le  temps,  ni l'absence,  ni  le
dÊsespoir  ne peuvent Êteindre ; un amour qui se contente  d'un ruban ÊgarÊ,
d'un regard perdu, d'une parole ÊchappÊe ?
     " Il y a trois ans, Madame,  que je vous ai vue pour la premiÉre  fois,
et depuis trois ans je vous aime ainsi.
     " Voulez-vous que  je vous  dise  comment vous Êtiez vËtue  la premiÉre
fois que je vous vis ?  voulez-vous que je dÊtaille chacun des  ornements de
votre toilette ? Tenez,  je  vous vois encore : vous Êtiez  assise  sur  des
carreaux,  Á  la mode d'Espagne ; vous aviez une robe de satin vert avec des
broderies d'or et d'argent ; des manches pendantes et renouÊes sur vos beaux
bras, sur ces bras admirables, avec de gros diamants ; vous aviez une fraise
fermÊe, un petit bonnet sur  votre tËte, de la couleur de votre robe, et sur
ce bonnet une plume de hÊron.
     " Oh  ! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous
Êtiez alors ; je les rouvre, et je vous vois telle que vous Ëtes maintenant,
c'est-Á-dire cent fois plus belle encore !
     -- Quelle folie !  murmura Anne d'Autriche, qui n'avait  pas le courage
d'en  vouloir  au duc d'avoir si bien conservÊ son portrait dans son coeur ;
quelle folie de nourrir une passion inutile avec de pareils souvenirs !
     --  Et  avec  quoi voulez-vous  donc que je vive  ?  je  n'ai  que  des
souvenirs, moi.  C'est mon  bonheur, mon trÊsor, mon espÊrance. Chaque  fois
que je vous vois, c'est un diamant de plus que  je renferme dans l'Êcrin  de
mon  coeur. Celui-ci est le  quatriÉme que  vous laissez tomber  et  que  je
ramasse ;  car  en trois ans,  Madame, je ne vous  ai vue  que quatre fois :
cette premiÉre que je viens de vous dire, la  seconde chez Mme de Chevreuse,
la troisiÉme dans les jardins d'Amiens.
     -- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soirÊe.
     -- Oh  ! parlons-en, au contraire, Madame, parlons-en : c'est la soirÊe
heureuse  et  rayonnante  de ma  vie. Vous rappelez-vous la belle nuit qu'il
faisait  ?  Comme l'air Êtait doux et parfumÊ, comme le ciel Êtait  bleu  et
tout ÊmaillÊ d'Êtoiles ! Ah ! cette fois, Madame, j'avais pu Ëtre un instant
seul avec vous ; cette fois, vous Êtiez prËte Á tout me dire, l'isolement de
votre vie, les  chagrins  de  votre coeur.  Vous Êtiez  appuyÊe Á  mon bras,
tenez,  Á celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tËte Á votre cÆtÊ, vos beaux
cheveux  effleurer  mon  visage,  et  chaque  fois qu'ils l'effleuraient  je
frissonnais de la tËte aux pieds. Oh ! reine, reine ! oh ! vous ne savez pas
tout ce qu'il y a de fÊlicitÊs du ciel, de joies  du  paradis enfermÊes dans
un moment pareil.  Tenez, mes biens, ma fortune, ma gloire, tout ce qu'il me
reste de jours Á vivre, pour un pareil instant  et pour une semblable nuit !
car cette nuit-lÁ, Madame, cette nuit-lÁ vous m'aimiez, je vous le jure.
     -- Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le charme
de  cette  belle soirÊe,  que la  fascination de votre regard, que ces mille
circonstances enfin  qui  se rÊunissent  parfois pour  perdre  une  femme se
soient  groupÊes autour de moi dans cette fatale  soirÊe  ; mais vous l'avez
vu, Milord, la reine est venue  au secours de  la femme qui faiblissait : au
premier mot que vous avez osÊ dire, Á  la premiÉre hardiesse Á laquelle j'ai
eu Á rÊpondre, j'ai appelÊ.
     -- Oh !  oui, oui, cela est vrai, et  un autre amour que le mien aurait
succombÊ Á  cette Êpreuve  ; mais mon amour, Á moi, en est sorti plus ardent
et plus  Êternel. Vous avez cru me fuir  en revenant Á Paris,  vous avez cru
que je n'oserais quitter le trÊsor sur lequel  mon maÏtre m'avait  chargÊ de
veiller. Ah ! que m'importent  Á moi  tous les trÊsors du  monde et tous les
rois de la terre ! Huit jours aprÉs, j'Êtais de retour,  Madame. Cette fois,
vous n'avez rien eu Á me dire  : j'avais risquÊ ma faveur, ma vie, pour vous
voir  une seconde,  je  n'ai  pas  mËme touchÊ  votre main,  et vous  m'avez
pardonnÊ en me voyant si soumis et si repentant.
     --  Oui, mais  la  calomnie s'est  emparÊe  de  toutes ces folies  dans
lesquelles je n'Êtais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le  roi, excitÊ
par M. le cardinal, a fait un Êclat terrible :  Mme de Vernet a ÊtÊ chassÊe,
Putange exilÊ, Mme de Chevreuse est tombÊe en dÊfaveur, et lorsque vous avez
voulu   revenir   comme    ambassadeur   en   France,   le   roi   lui-mËme,
souvenez-vous-en, Milord, le roi lui-mËme s'y est opposÊ.
     -- Oui, et la France va payer d'une guerre  le refus de son  roi. Je ne
puis plus  vous  voir,  Madame ;  eh  bien,  je veux  chaque jour  que  vous
entendiez parler de moi.
     " Quel but  pensez-vous  qu'aient eu cette  expÊdition  de RÊ et  cette
ligue avec les protestants de La Rochelle  que je  projette ?  Le plaisir de
vous voir !
     " Je n'ai  pas l'espoir de  pÊnÊtrer Á  main armÊe jusqu'Á Paris, je le
sais bien ; mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix nÊcessitera
un nÊgociateur,  ce nÊgociateur ce  sera  moi.  On  n'osera  plus me refuser
alors, et je reviendrai Á Paris, et je vous reverrai, et je serai heureux un
instant. Des milliers d'hommes, il est vrai, auront payÊ mon bonheur de leur
vie ; mais que m'importera, Á moi, pourvu que je vous revoie ! Tout cela est
peut-Ëtre bien fou, peut-Ëtre bien  insensÊ ; mais, dites- moi, quelle femme
a un amant plus amoureux ? quelle reine a eu un serviteur plus ardent ?
     -- Milord, Milord, vous invoquez pour votre dÊfense des choses qui vous
accusent encore  ;  Milord,  toutes ces preuves d'amour que  vous voulez  me
donner sont presque des crimes.
     --  Parce  que  vous  ne  m'aimez pas, Madame :  si vous m'aimiez, vous
verriez tout cela autrement ; si vous m'aimiez, oh ! mais, si vous m'aimiez,
ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah ! Mme de Chevreuse, dont
vous parliez tout Á l'heure, Mme de Chevreuse a ÊtÊ moins cruelle que vous ;
Holland l'a aimÊe, et elle a rÊpondu Á son amour.
     -- Mme de Chevreuse n'Êtait pas reine, murmura Anne d'Autriche, vaincue
malgrÊ elle par l'expression d'un amour si profond.
     --  Vous m'aimeriez donc  si vous ne l'Êtiez pas, vous, Madame,  dites,
vous m'aimeriez  donc  ? Je puis donc croire  que c'est la  dignitÊ seule de
votre rang qui vous fait cruelle pour moi ; je puis  donc croire que si vous
eussiez ÊtÊ Mme de Chevreuse, le pauvre Buckingham aurait pu espÊrer ? Merci
de ces douces paroles, Æ ma belle MajestÊ, cent fois merci.
     --  Ah ! Milord, vous avez mal  entendu, mal  interprÊtÊ ; je  n'ai pas
voulu dire...
     -- Silence  ! Silence !  dit le  duc, si je  suis heureux d'une erreur,
n'ayez  pas la  cruautÊ de me l'enlever. Vous l'avez  dit vous-mËme,  on m'a
attirÊ  dans un piÉge,  j'y  laisserai ma vie  peut-Ëtre, car,  tenez, c'est
Êtrange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments que je  vais mourir. "
Et le duc sourit d'un sourire triste et charmant Á la fois.
     " Oh  ! mon Dieu !  s'Êcria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui
prouvait quel intÊrËt plus  grand qu'elle ne le voulait dire elle prenait au
duc.
     -- Je ne vous dis  point  cela  pour vous effrayer, Madame, non ; c'est
mËme ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me prÊoccupe point  de
pareils rËves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette espÊrance, que vous
m'avez presque donnÊe, aura tout payÊ, fÙt-ce mËme ma vie.
     --  Eh bien,  dit  Anne  d'Autriche,  moi  aussi,  duc,  moi,  j'ai des
pressentiments, moi aussi j'ai  des  rËves. J'ai songÊ  que  je  vous voyais
couchÊ sanglant, frappÊ d'une blessure.
     -- Au  cÆtÊ  gauche,  n'est-ce  pas,  avec  un  couteau  ?  interrompit
Buckingham.
     -- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au cÆtÊ gauche avec un couteau.
Qui a pu vous dire  que j'avais  fait ce rËve ? Je ne l'ai confiÊ qu'Á Dieu,
et encore dans mes priÉres.
     -- Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, Madame, c'est bien.
     -- Je vous aime, moi ?
     -- Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les  mËmes rËves qu'Á moi, si vous
ne  m'aimiez pas  ?  Aurions-nous les  mËmes  pressentiments,  si  nos  deux
existences  ne se  touchaient pas par le coeur ? Vous m'aimez,  Æ  reine, et
vous me pleurerez ?
     --  Oh !  mon Dieu ! mon Dieu ! s'Êcria Anne d'Autriche, c'est plus que
je n'en  puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel,  partez, retirez-vous ;
je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime pas ; mais ce que je sais,
c'est que je ne serai point parjure. Prenez donc pitiÊ de moi, et partez. Oh
! si vous  Ëtes frappÊ en France, si vous  mourez en  France,  si je pouvais
supposer  que  votre  amour  pour moi fÙt  cause  de  votre  mort,  je ne me
consolerais jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous  en
supplie.
     --  Oh  ! que vous Ëtes belle  ainsi  ! Oh  ! que je  vous  aime !  dit
Buckingham.
     -- Partez ! partez ! je vous en supplie, et revenez plus tard ; revenez
comme  ambassadeur, revenez  comme ministre, revenez entourÊ  de  gardes qui
vous  dÊfendront, de  serviteurs  qui veilleront  sur vous, et alors  je  ne
craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du bonheur Á vous revoir.
     -- Oh ! est-ce bien vrai ce que vous me dites ?
     -- Oui...
     -- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de vous et
qui me rappelle que je n'ai point fait un rËve ; quelque chose que vous ayez
portÊ et que je puisse porter Á mon tour, une bague, un collier, une chaÏne.
     -- Et partirez-vous, partirez-vous, si je  vous donne ce  que  vous  me
demandez ?
     -- Oui.
     -- A l'instant mËme ?
     -- Oui.
     -- Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre ?
     -- Oui, je vous le jure !
     -- Attendez, alors, attendez. "
     Et Anne  d'Autriche  rentra dans son appartement et  en sortit  presque
aussitÆt, tenant Á la main un petit coffret en bois de rose Á  son  chiffre,
tout incrustÊ d'or.
     " Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en mÊmoire de moi. "
     Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois Á genoux.
     " Vous m'avez promis de partir, dit la reine.
     -- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, Madame, et je pars. "
     Anne d'Autriche tendit sa main en fermant  les yeux et en s'appuyant de
l'autre sur EstÊfania, car elle sentait que les forces allaient lui manquer.
     Buckingham appuya avec passion ses lÉvres sur cette belle main, puis se
relevant :
     " Avant six  mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai revue,
Madame, dussÊ-je bouleverser le monde pour cela. "
     Et,  fidÉle  Á  la  promesse  qu'il  avait  faite, il s'ÊlanÚa  hors de
l'appartement.
     Dans le corridor, il rencontra  Mme  Bonacieux qui l'attendait, et qui,
avec les  mËmes  prÊcautions  et  le mËme  bonheur, le  reconduisit hors  du
Louvre.







     Il y  avait dans tout cela,  comme on  a pu le remarquer, un personnage
dont, malgrÊ  sa  position prÊcaire,  on  n'avait paru s'inquiÊter  que fort
mÊdiocrement ;  ce personnage Êtait M.  Bonacieux,  respectable  martyr  des
intrigues politiques et amoureuses qui s'enchevËtraient si bien les unes aux
autres, dans cette Êpoque Á la fois si chevaleresque et si galante.
     Heureusement -- le lecteur se le rappelle  ou ne se le  rappelle pas --
heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de vue.
     Les estafiers qui l'avaient arrËtÊ le conduisirent droit Á la Bastille,
oÝ  on  le fit  passer  tout tremblant devant  un  peloton  de  soldats  qui
chargeaient leurs mousquets.
     De lÁ,  introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la part
de ceux qui l'avaient amenÊ, l'objet des plus grossiÉres injures et des plus
farouches traitements. Les sbires voyaient qu'ils n'avaient pas affaire Á un
gentilhomme, et ils le traitaient en vÊritable croquant.
     Au bout d'une demi-heure Á peu prÉs, un greffier vint  mettre fin Á ses
tortures, mais non pas  Á ses inquiÊtudes, en donnant l'ordre de conduire M.
Bonacieux dans la chambre des interrogatoires. Ordinairement on interrogeait
les prisonniers chez eux, mais avec M. Bonacieux on n'y  faisait pas tant de
faÚons.
     Deux  gardes s'emparÉrent du mercier, lui firent traverser une cour, le
firent entrer dans  un corridor  oÝ il y avait trois  sentinelles, ouvrirent
une porte et le poussÉrent dans une chambre basse, oÝ il n'y avait pour tous
meubles  qu'une  table, une  chaise et un commissaire. Le  commissaire Êtait
assis sur la chaise et occupÊ Á Êcrire sur la table.
     Les deux  gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur  un
signe du commissaire, s'ÊloignÉrent hors de la portÊe de la voix.
     Le  commissaire,  qui jusque-lÁ  avait tenu  sa  tËte baissÊe  sur  ses
papiers, la releva pour voir Á qui il avait affaire. Ce commissaire Êtait un
homme  Á  la  mine rÊbarbative,  au  nez  pointu, aux  pommettes  jaunes  et
saillantes,  aux yeux petits  mais investigateurs et vifs, Á  la physionomie
tenant Á la  fois  de la fouine et du renard. Sa  tËte, supportÊe par un cou
long et mobile, sortait de sa large  robe  noire  en  se  balanÚant  avec un
mouvement Á peu prÉs pareil  Á celui de la tortue tirant  sa tËte hors de sa
carapace.
     Il  commenÚa par demander Á M. Bonacieux ses nom  et prÊnoms, son  ×ge,
son Êtat et son domicile.
     L'accusÊ  rÊpondit qu'il  s'appelait  Jacques-Michel  Bonacieux,  qu'il
Êtait ×gÊ de  cinquante et un ans, mercier retirÊ et qu'il demeurait rue des
Fossoyeurs, n 11.
     Le  commissaire alors, au lieu de continuer Á l'interroger, lui  fit un
grand discours sur le danger qu'il y a  pour un bourgeois obscur Á se  mËler
des choses publiques.

     Il compliqua  cet exorde d'une exposition  dans laquelle il raconta  la
puissance  et les  actes  de M. le cardinal,  ce ministre  incomparable,  ce
vainqueur des ministres passÊs, cet exemple des ministres Á venir : actes et
puissance que nul ne contrecarrait impunÊment.
     AprÉs  cette  deuxiÉme  partie  de  son  discours,  fixant  son  regard
d'Êpervier sur le pauvre Bonacieux,  il l'invita Á rÊflÊchir Á la gravitÊ de
sa situation.
     Les rÊflexions du mercier Êtaient toutes faites  : il donnait au diable
l'instant oÝ M. de La Porte avait  eu  l'idÊe de le marier avec sa filleule,
et l'instant  surtout oÝ cette filleule avait ÊtÊ reÚue dame  de la lingerie
chez la reine.
     Le fond du caractÉre de maÏtre  Bonacieux Êtait un profond ÊgoÐsme mËlÊ
Á  une  avarice  sordide,  le tout  assaisonnÊ d'une  poltronnerie  extrËme.
L'amour que  lui  avait  inspirÊ sa  jeune  femme, Êtant  un  sentiment tout
secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments primitifs  que nous venons
d'ÊnumÊrer.
     Bonacieux rÊflÊchit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire.
     " Mais, Monsieur le commissaire, dit-il timidement,  croyez bien que je
connais et  que  j'apprÊcie plus que  personne  le mÊrite  de l'incomparable
Eminence par laquelle nous avons l'honneur d'Ëtre gouvernÊs.
     -- Vraiment  ? demanda le commissaire d'un air de  doute ; mais s'il en
Êtait vÊritablement ainsi, comment seriez-vous Á la Bastille ?
     --  Comment  j'y  suis,  ou  plutÆt  pourquoi  j'y  suis,  rÊpliqua  M.
Bonacieux, voilÁ ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous dire, vu que
je l'ignore moi-mËme ; mais, Á coup sÙr,  ce n'est pas pour avoir dÊsobligÊ,
sciemment du moins, M. le cardinal.
     -- Il faut cependant que  vous ayez commis un crime,  puisque vous Ëtes
ici accusÊ de haute trahison.
     -- De haute trahison ! s'Êcria Bonacieux ÊpouvantÊ, de haute trahison !
et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui dÊteste les huguenots et qui
abhorre  les  Espagnols  soit  accusÊ  de  haute  trahison  ?  RÊflÊchissez,
Monsieur, la chose est matÊriellement impossible.
     --  Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant  l'accusÊ comme
si  ses  petits yeux  avaient la  facultÊ de lire jusqu'au  plus profond des
coeurs, Monsieur Bonacieux, vous avez une femme ?
     --  Oui,  Monsieur, rÊpondit  le  mercier  tout tremblant, sentant  que
c'Êtait lÁ oÝ les affaires allaient s'embrouiller ; c'est-Á-dire, j'en avais
une.
     -- Comment  ? vous  en  aviez une ! qu'en  avez-vous  fait,  si vous ne
l'avez plus ?
     -- On me l'a enlevÊe, Monsieur.
     -- On vous l'a enlevÊe ? dit le commissaire. Ah ! "
     Bonacieux sentit Á ce " ah ! "  que l'affaire s'embrouillait de plus en
plus.
     "  On  vous l'a enlevÊe ! reprit le commissaire, et savez-vous quel est
l'homme qui a commis ce rapt ?
     -- Je crois le connaÏtre.
     -- Quel est-il ?
     --  Songez que je n'affirme  rien, Monsieur le  commissaire, et  que je
soupÚonne seulement.
     -- Qui soupÚonnez-vous ? Voyons, rÊpondez franchement. "
     M. Bonacieux Êtait dans la plus grande perplexitÊ : devait-il tout nier
ou tout dire ? En  niant  tout, on pouvait  croire qu'il en savait trop long
pour avouer  ; en disant tout, il faisait  preuve  de  bonne  volontÊ. Il se
dÊcida donc Á tout dire.
     "  Je soupÚonne,  dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout Á
fait l'air d'un grand seigneur ; il nous a suivis plusieurs fois, Á ce qu'il
m'a semblÊ, quand j'attendais  ma femme devant le  guichet du Louvre pour la
ramener chez moi. "
     Le commissaire parut Êprouver quelque inquiÊtude.
     " Et son nom ? dit-il.
     -- Oh ! quant Á son nom,  je n'en  sais rien, mais  si  je le rencontre
jamais,  je le reconnaÏtrai Á l'instant  mËme, je  vous  en rÊponds,  fÙt-il
entre mille personnes. "
     Le front du commissaire se rembrunit.
     " Vous le reconnaÏtriez entre mille, dites-vous ? continua-t-il...
     --  C'est-Á-dire,  reprit Bonacieux, qui  vit qu'il  avait fait  fausse
route, c'est-Á-dire...
     -- Vous avez  rÊpondu que vous le  reconnaÏtriez, dit le  commissaire ;
c'est  bien,  en  voici  assez  pour aujourd'hui ;  il faut, avant que  nous
allions  plus  loin,  que  quelqu'un  soit  prÊvenu  que  vous connaissez le
ravisseur de votre femme.
     -- Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais ! s'Êcria Bonacieux
au dÊsespoir. Je vous ai dit au contraire...
     -- Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.
     -- Et oÝ faut-il le conduire ? demanda le greffier.
     -- Dans un cachot.
     -- Dans lequel ?
     -- Oh ! mon  Dieu, dans le premier  venu,  pourvu qu'il ferme bien  " ,
rÊpondit le  commissaire  avec une  indiffÊrence  qui pÊnÊtra  d'horreur  le
pauvre Bonacieux.
     " HÊlas ! hÊlas ! se dit-il, le malheur est sur ma tËte ; ma femme aura
commis  quelque  crime  effroyable  ; on me croit  son complice, et  l'on me
punira avec elle : elle en aura parlÊ, elle aura avouÊ qu'elle m'avait  tout
dit ; une femme, c'est si faible ! Un cachot, le premier venu ! c'est cela !
une nuit est bientÆt passÊe ; et demain, Á la roue, Á la potence !  Oh ! mon
Dieu ! mon Dieu ! ayez pitiÊ de moi ! "
     Sans  Êcouter le  moins du monde les lamentations de maÏtre  Bonacieux,
lamentations auxquelles  d'ailleurs  ils  devaient Ëtre  habituÊs, les  deux
gardes  prirent le  prisonnier par  un bras,  et l'emmenÉrent, tandis que le
commissaire Êcrivait en h×te une lettre que son greffier attendait.
     Bonacieux ne  ferma  pas l'oeil, non pas  que  son  cachot fÙt par trop
dÊsagrÊable, mais parce que  ses inquiÊtudes Êtaient trop grandes.  Il resta
toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre bruit ; et quand les
premiers  rayons du jour se  glissÉrent dans  sa chambre, l'aurore lui parut
avoir pris des teintes funÉbres.
     Tout Á coup,  il entendit  tirer les verrous, et il fit  un  soubresaut
terrible.  Il croyait qu'on venait le chercher pour le conduire Á l'Êchafaud
;  aussi,  lorsqu'il  vit  purement  et  simplement  paraÏtre,  au  lieu  de
l'exÊcuteur qu'il attendait, son commissaire  et  son greffier de la veille,
il fut tout prÉs de leur sauter au cou.
     " Votre  affaire s'est fort compliquÊe depuis  hier au soir,  mon brave
homme, lui dit le commissaire, et je  vous conseille de dire toute la vÊritÊ
; car votre repentir peut seul conjurer la colÉre du cardinal.
     -- Mais je suis prËt Á  tout dire, s'Êcria Bonacieux,  du moins tout ce
que je sais. Interrogez, je vous prie.
     -- OÝ est votre femme, d'abord ?
     -- Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlevÊe.
     -- Oui,  mais depuis hier cinq  heures de  l'aprÉs-midi, gr×ce Á  vous,
elle s'est ÊchappÊe.
     -- Ma femme s'est  ÊchappÊe ! s'Êcria Bonacieux. Oh ! la malheureuse  !
Monsieur, si elle s'est ÊchappÊe, ce n'est pas ma faute, je vous le jure.
     -- Qu'alliez-vous donc  alors faire  chez  M. d'Artagnan, votre voisin,
avec lequel vous avez eu une longue confÊrence dans la journÊe ?
     -- Ah ! oui, Monsieur le  commissaire, oui, cela  est vrai, et  j'avoue
que j'ai eu tort. J'ai ÊtÊ chez M. d'Artagnan.
     -- Quel Êtait le but de cette visite ?
     --  De le prier de m'aider Á retrouver ma femme. Je croyais que j'avais
droit de  la rÊclamer ;  je  me trompais, Á ce qu'il paraÏt,  et  je vous en
demande bien pardon.
     -- Et qu'a rÊpondu M. d'Artagnan ?
     -- M. d'Artagnan m'a promis son aide ; mais  je me suis bientÆt  aperÚu
qu'il me trahissait.
     --  Vous en imposez  Á la justice ! M. d'Artagnan  a fait un pacte avec
vous,  et  en vertu de  ce pacte il a mis en fuite les hommes  de police qui
avaient arrËtÊ votre femme, et l'a soustraite Á toutes les recherches.
     -- M. d'Artagnan a enlevÊ ma femme ! Ah ÚÁ, mais que me dites-vous lÁ ?
     -- Heureusement M. d'Artagnan  est entre nos mains,  et vous  allez lui
Ëtre confrontÊ.
     -- Ah ! ma foi, je  ne  demande pas mieux,  s'Êcria Bonacieux  ;  je ne
serais pas f×chÊ de voir une figure de connaissance.
     -- Faites entrer M. d'Artagnan " , dit le commissaire aux deux gardes.
     Les deux gardes firent entrer Athos.
     "  Monsieur  d'Artagnan,  dit  le commissaire  en s'adressant  Á Athos,
dÊclarez ce qui s'est passÊ entre vous et Monsieur.
     --  Mais ! s'Êcria  Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan  que  vous me
montrez lÁ !
     -- Comment ! ce n'est pas M. d'Artagnan ? s'Êcria le commissaire.
     -- Pas le moins du monde, rÊpondit Bonacieux.
     -- Comment se nomme Monsieur ? demanda le commissaire.
     -- Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.
     -- Comment ! vous ne le connaissez pas ?
     -- Non.
     -- Vous ne l'avez jamais vu ?
     -- Si fait ; mais je ne sais comment il s'appelle.
     -- Votre nom ? demanda le commissaire.
     -- Athos, rÊpondit le mousquetaire.
     -- Mais  ce n'est pas un nom  d'homme, Úa, c'est un nom  de montagne  !
s'Êcria le pauvre interrogateur qui commenÚait Á perdre la tËte.
     -- C'est mon nom, dit tranquillement Athos.
     -- Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan.
     -- Moi ?
     -- Oui, vous.
     -- C'est-Á-dire que c'est Á moi qu'on a dit : " Vous Ëtes M. d'Artagnan
? "  J'ai rÊpondu :  " Vous croyez ? " Mes gardes  se  sont ÊcriÊs qu'ils en
Êtaient sÙrs.  Je n'ai pas  voulu les contrarier.  D'ailleurs je pouvais  me
tromper.
     -- Monsieur, vous insultez Á la majestÊ de la justice.
     -- Aucunement, fit tranquillement Athos.
     -- Vous Ëtes M. d'Artagnan.
     -- Vous voyez bien que vous me le dites encore.
     -- Mais,  s'Êcria Á  son tour  M. Bonacieux, je vous  dis,  Monsieur le
commissaire, qu'il n'y a pas un instant  de doute Á avoir. M. d'Artagnan est
mon hÆte,  et par  consÊquent,  quoiqu'il ne  me  paie pas  mes  loyers,  et
justement mËme Á cause de cela,  je dois  le connaÏtre. M. d'Artagnan est un
jeune  homme  de  dix-neuf Á vingt  ans  Á peine, et Monsieur en a trente au
moins. M. d'Artagnan est dans les gardes de M. des Essarts,  et Monsieur est
dans la compagnie des mousquetaires de M. de TrÊville : regardez l'uniforme,
Monsieur le commissaire, regardez l'uniforme.
     -- C'est vrai, murmura le commissaire ; c'est pardieu vrai. "
     En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et  un messager, introduit par
un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au commissaire.
     " Oh ! la malheureuse ! s'Êcria le commissaire.
     -- Comment ? que dites-vous ? de qui  parlez-vous ? Ce n'est pas de  ma
femme, j'espÉre !
     -- Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez.
     -- Ah  ÚÁ !, s'Êcria  le  mercier exaspÊrÊ, faites-moi le plaisir de me
dire,  Monsieur, comment  mon affaire Á moi peut s'empirer de ce que fait ma
femme pendant que je suis en prison !
     -- Parce que ce qu'elle  fait est la suite d'un plan arrËtÊ entre vous,
plan infernal !
     -- Je  vous jure, Monsieur  le commissaire, que vous  Ëtes dans la plus
profonde erreur,  que  je ne sais rien au monde de  ce que  devait  faire ma
femme, que je suis entiÉrement Êtranger Á ce qu'elle a fait, et que, si elle
a fait des sottises, je la renie, je la dÊmens, je la maudis.
     -- Ah ÚÁ ! dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin  de moi
ici,  renvoyez-moi  quelque part,  il  est  trÉs  ennuyeux,  votre  Monsieur
Bonacieux.
     -- Reconduisez les  prisonniers  dans leurs cachots, dit le commissaire
en dÊsignant  d'un  mËme geste  Athos et Bonacieux,  et qu'ils soient gardÊs
plus sÊvÉrement que jamais.
     --  Cependant,  dit Athos  avec  son  calme  habituel,  si c'est  Á  M.
d'Artagnan  que vous avez affaire, je  ne vois pas trop  en quoi  je puis le
remplacer.
     --  Faites ce que j'ai  dit ! s'Êcria le  commissaire,  et le secret le
plus absolu ! Vous entendez ! "
     Athos  suivit  ses gardes en levant les  Êpaules,  et  M. Bonacieux  en
poussant des lamentations Á fendre le coeur d'un tigre.
     On ramena le  mercier dans le mËme cachot oÝ il avait passÊ la nuit, et
l'on l'y laissa toute la journÊe. Toute la journÊe Bonacieux pleura comme un
vÊritable  mercier, n'Êtant  pas  du  tout homme  d'ÊpÊe, il  nous  l'a  dit
lui-mËme.
     Le soir, vers les  neuf heures, au moment oÝ  il allait se dÊcider Á se
mettre  au  lit,  il  entendit  des  pas  dans  son  corridor.  Ces  pas  se
rapprochÉrent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes parurent.
     " Suivez-moi, dit un exempt qui venait Á la suite des gardes.
     -- Vous suivre ! s'Êcria Bonacieux ; vous suivre  Á cette heure-ci ! et
oÝ cela, mon Dieu ?
     -- OÝ nous avons l'ordre de vous conduire.
     -- Mais ce n'est pas une rÊponse, cela.
     -- C'est cependant la seule que nous puissions vous faire.
     -- Ah ! mon  Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette fois
je suis perdu ! "
     Et il suivit machinalement  et  sans rÊsistance les gardes qui venaient
le quÊrir.
     Il prit le mËme corridor qu'il avait  dÊjÁ pris,  traversa une premiÉre
cour, puis un second corps de logis ; enfin, Á la porte de la cour d'entrÊe,
il  trouva une voiture entourÊe  de quatre gardes Á cheval. On le fit monter
dans cette voiture, l'exempt se plaÚa prÉs de  lui, on  ferma  la portiÉre Á
clef, et tous deux se trouvÉrent dans une prison roulante.
     La voiture  se mit en mouvement, lente comme un char funÉbre. A travers
la grille cadenassÊe, le prisonnier apercevait les maisons et le pavÊ, voilÁ
tout  ;  mais,  en  vÊritable Parisien qu'il Êtait,  Bonacieux reconnaissait
chaque rue aux bornes, aux enseignes,  aux rÊverbÉres. Au moment d'arriver Á
Saint-Paul, lieu oÝ l'on exÊcutait les condamnÊs de la Bastille, il  faillit
s'Êvanouir et  se signa  deux  fois.  Il  avait  cru que  la  voiture devait
s'arrËter lÁ. La voiture passa cependant.
     Plus  loin, une grande terreur  le  prit encore, ce fut en cÆtoyant  le
cimetiÉre Saint-Jean oÝ on enterrait  les  criminels d'Etat. Une seule chose
le  rassura  un  peu,  c'est  qu'avant  de  les  enterrer  on  leur  coupait
gÊnÊralement  la tËte, et que sa  tËte Á  lui Êtait  encore sur ses Êpaules.
Mais  lorsqu'il vit  que la  voiture  prenait la route  de la  GrÉve,  qu'il
aperÚut  les toits aigus de  l'HÆtel de Ville, que la voiture s'engagea sous
l'arcade,  il  crut  que  tout Êtait fini pour  lui, voulut  se confesser  Á
l'exempt, et, sur son refus, poussa des  cris  si  pitoyables  que  l'exempt
annonÚa  que,  s'il  continuait  Á  l'assourdir ainsi,  il  lui mettrait  un
b×illon.
     Cette menace rassura quelque peu Bonacieux : si l'on  eÙt dÙ l'exÊcuter
en GrÉve, ce n'Êtait  pas la peine de le b×illonner, puisqu'on Êtait presque
arrivÊ au lieu de l'exÊcution. En effet, la voiture traversa la place fatale
sans s'arrËter. Il ne restait plus Á craindre que la Croix-du- Trahoir  : la
voiture en prit justement le chemin.
     Cette fois,  il n'y  avait plus de doute, c'Êtait Á la Croix-du-Trahoir
qu'on  exÊcutait  les criminels  subalternes. Bonacieux s'Êtait flattÊ en se
croyant  digne de Saint-Paul ou de la  place de  GrÉve : c'Êtait Á la Croix-
du-Trahoir qu'allaient finir son voyage et sa destinÊe  ! Il ne pouvait voir
encore cette malheureuse croix,  mais  il la sentait en quelque  sorte venir
au-devant de lui.  Lorsqu'il  n'en fut plus  qu'Á  une  vingtaine de pas, il
entendit une rumeur, et la voiture s'arrËta.  C'Êtait  plus que n'en pouvait
supporter  le pauvre  Bonacieux,  dÊjÁ ÊcrasÊ par  les  Êmotions successives
qu'il  avait  ÊprouvÊes  ; il  poussa un faible  gÊmissement,  qu'on eÙt  pu
prendre pour le dernier soupir d'un moribond, et il s'Êvanouit.





     Ce rassemblement Êtait produit non point par l'attente d'un homme qu'on
devait pendre, mais par la contemplation d'un pendu.
     La voiture, arrËtÊe  un  instant, reprit donc  sa marche,  traversa  la
foule,  continua  son chemin, enfila la rue  Saint-HonorÊ, tourna la rue des
Bons-Enfants et s'arrËta devant une porte basse.
     La  porte  s'ouvrit,  deux gardes  reÚurent dans leurs  bras Bonacieux,
soutenu par  l'exempt ; on le poussa dans  une  allÊe, on lui fit  monter un
escalier, et on le dÊposa dans une antichambre.
     Tous ces mouvements s'Êtaient opÊrÊs pour lui d'une faÚon machinale.
     Il avait marchÊ comme on marche en rËve ; il avait entrevu les objets Á
travers  un brouillard  ;  ses  oreilles  avaient perÚu  des  sons  sans les
comprendre  ; on eÙt pu  l'exÊcuter  dans ce moment qu'il n'eÙt pas  fait un
geste pour  entreprendre  sa dÊfense,  qu'il n'eÙt  pas poussÊ un  cri  pour
implorer la pitiÊ.
     Il resta  donc ainsi sur la banquette, le dos appuyÊ au mur et les bras
pendants, Á l'endroit mËme oÝ les gardes l'avaient dÊposÊ.
     Cependant,  comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun objet
menaÚant,  comme  rien  n'indiquait  qu'il courÙt  un danger rÊel, comme  la
banquette  Êtait   convenablement  rembourrÊe,  comme   la   muraille  Êtait
recouverte d'un beau cuir de Cordoue, comme de grands rideaux de damas rouge
flottaient devant la fenËtre, retenus par des embrasses d'or, il comprit peu
Á peu que  sa frayeur Êtait exagÊrÊe, et il  commenÚa de  remuer  la tËte  Á
droite et Á gauche et de bas en haut.
     A  ce  mouvement, auquel  personne  ne  s'opposa,  il reprit  un peu de
courage  et se risqua Á ramener une jambe, puis l'autre ; enfin, en s'aidant
de  ses deux  mains, il  se souleva  sur sa  banquette et se trouva  sur ses
pieds.
     En ce moment, un officier de  bonne  mine ouvrit une portiÉre, continua
d'Êchanger encore quelques paroles avec une personne qui se trouvait dans la
piÉce voisine, et se retournant vers le prisonnier :
     " C'est vous qui vous nommez Bonacieux ? dit-il.
     -- Oui, Monsieur l'officier,  balbutia le mercier, plus mort  que  vif,
pour vous servir.
     -- Entrez " , dit l'officier.
     Et il  s'effaÚa  pour que  le mercier pÙt passer.  Celui-ci obÊit  sans
rÊplique, et entra dans la chambre oÝ il paraissait Ëtre attendu.
     C'Êtait un grand cabinet,  aux murailles garnies d'armes  offensives et
dÊfensives, clos et  ÊtouffÊ, et dans lequel il y avait dÊjÁ du feu, quoique
l'on fÙt Á peine Á la fin du  mois  de septembre. Une table carrÊe, couverte
de  livres et  de papiers sur  lesquels  Êtait dÊroulÊ un plan immense de la
ville de La Rochelle, tenait le milieu de l'appartement.
     Debout devant la  cheminÊe Êtait un  homme de moyenne taille, Á la mine
haute et fiÉre, aux yeux perÚants,  au front large,  Á  la  figure  amaigrie
qu'allongeait encore une royale surmontÊe d'une paire de moustaches. Quoique
cet  homme eÙt trente-six  Á trente-sept ans Á peine, cheveux, moustache  et
royale  s'en  allaient grisonnant.  Cet homme,  moins l'ÊpÊe, avait toute la
mine  d'un homme  de  guerre, et  ses  bottes  de  buffle encore  lÊgÉrement
couvertes  de  poussiÉre  indiquaient  qu'il avait montÊ  Á  cheval  dans la
journÊe.
     Cet  homme, c'Êtait Armand-Jean Duplessis, cardinal  de  Richelieu, non
point  tel qu'on  nous  le reprÊsente, cassÊ comme  un  vieillard, souffrant
comme  un martyr,  le corps  brisÊ, la voix Êteinte, enterrÊ dans  un  grand
fauteuil comme dans une tombe anticipÊe, ne vivant plus que par la force  de
son gÊnie, et ne  soutenant plus la lutte avec l'Europe que par  l'Êternelle
application de sa pensÊe ;  mais tel qu'il Êtait rÊellement Á  cette Êpoque,
c'est-Á-dire  adroit et galant cavalier, faible de corps  dÊjÁ, mais soutenu
par  cette puissance morale qui  a  fait  de  lui un  des  hommes  les  plus
extraordinaires qui aient existÊ ; se prÊparant enfin, aprÉs  avoir  soutenu
le duc de Nevers dans son duchÊ de Mantoue, aprÉs avoir pris NÏmes,  Castres
et UzÉs, Á  chasser  les Anglais de l'Ïle de RÊ et  Á faire  le siÉge de  La
Rochelle.
     A  la  premiÉre  vue, rien  ne dÊnotait donc  le cardinal, et  il Êtait
impossible Á ceux-lÁ qui ne connaissaient point son visage de deviner devant
qui ils se trouvaient.
     Le pauvre mercier demeura  debout Á la  porte, tandis que les  yeux  du
personnage que  nous venons  de  dÊcrire se  fixaient sur lui, et semblaient
vouloir pÊnÊtrer jusqu'au fond du passÊ.
     " C'est lÁ ce Bonacieux ? demanda-t-il aprÉs un moment de silence.
     -- Oui, Monseigneur, reprit l'officier.
     -- C'est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous. "
     L'officier prit  sur  la table les papiers dÊsignÊs, les remit Á  celui
qui les demandait, s'inclina jusqu'Á terre, et sortit.
     Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la Bastille.
De  temps en temps, l'homme de  la  cheminÊe levait les  yeux  de dessus les
Êcritures, et les plongeait comme  deux poignards jusqu'au fond du  coeur du
pauvre mercier.
     Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d'examen, le cardinal
Êtait fixÊ.
     " Cette tËte-lÁ  n'a jamais conspirÊ,  murmura-t-il ;  mais  n'importe,
voyons toujours.
     -- Vous Ëtes accusÊ de haute trahison, dit lentement le cardinal.
     -- C'est ce  qu'on  m'a dÊjÁ  appris,  Monseigneur, s'Êcria  Bonacieux,
donnant Á son  interrogateur  le titre  qu'il avait  entendu l'officier  lui
donner ; mais je vous jure que je n'en savais rien. "
     Le cardinal rÊprima un sourire.
     " Vous  avez conspirÊ avec votre  femme, avec Mme de Chevreuse  et avec
Milord duc de Buckingham.
     --  En  effet,  Monseigneur, rÊpondit  le  mercier,  je  l'ai  entendue
prononcer tous ces noms-lÁ.
     -- Et Á quelle occasion ?
     --  Elle  disait  que le cardinal de  Richelieu avait attirÊ le duc  de
Buckingham Á Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec lui.
     -- Elle disait cela ? s'Êcria le cardinal avec violence.
     --  Oui, Monseigneur ; mais  moi je lui  ai dit  qu'elle  avait tort de
tenir de pareils propos, et que Son Eminence Êtait incapable...
     -- Taisez-vous, vous Ëtes un imbÊcile, reprit le cardinal.
     -- C'est justement ce que ma femme m'a rÊpondu, Monseigneur.
     -- Savez-vous qui a enlevÊ votre femme ?
     -- Non, Monseigneur.
     -- Vous avez des soupÚons, cependant ?
     --  Oui,  Monseigneur ; mais ces  soupÚons  ont  paru contrarier M.  le
commissaire, et je ne les ai plus.
     -- Votre femme s'est ÊchappÊe, le saviez-vous ?
     -- Non, Monseigneur, je  l'ai appris  depuis que je suis en  prison, et
toujours par l'entremise de M. le commissaire, un homme bien aimable ! "
     Le cardinal rÊprima un second sourire.
     " Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa fuite ?
     -- Absolument, Monseigneur ; mais elle a dÙ rentrer au Louvre.
     -- A une heure du matin elle n'y Êtait pas rentrÊe encore.
     -- Ah ! mon Dieu ! mais qu'est-elle devenue alors ?
     -- On le saura, soyez tranquille ;  on ne cache rien au cardinal  ;  le
cardinal sait tout.
     --  En ce  cas,  Monseigneur, est-ce que vous  croyez que  le  cardinal
consentira Á me dire ce qu'est devenue ma femme ?
     -- Peut-Ëtre ; mais il faut d'abord que vous  avouiez tout  ce que vous
savez relativement aux relations de votre femme avec Mme de Chevreuse.
     -- Mais, Monseigneur, je n'en sais rien ; je ne l'ai jamais vue.
     --  Quand vous  alliez chercher votre  femme au  Louvre,  revenait-elle
directement chez vous ?
     -- Presque jamais : elle avait affaire Á des  marchands de  toile, chez
lesquels je la conduisais.
     -- Et combien y en avait-il de marchands de toile ?
     -- Deux, Monseigneur.
     -- OÝ demeurent-ils ?
     -- Un, rue de Vaugirard ; l'autre, rue de La Harpe.
     -- Entriez-vous chez eux avec elle ?
     -- Jamais, Monseigneur ; je l'attendais Á la porte.
     -- Et quel prÊtexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute seule ?
     --   Elle  ne  m'en  donnait  pas  ;  elle  me  disait  d'attendre,  et
j'attendais.
     -- Vous Ëtes un mari complaisant, mon cher  Monsieur Bonacieux ! "  dit
le cardinal.
     " Il m'appelle son cher Monsieur !  dit en lui-mËme le mercier. Peste !
les affaires vont bien ! "
     " ReconnaÏtriez-vous ces portes ?
     -- Oui.
     -- Savez-vous les numÊros ?
     -- Oui.
     -- Quels sont-ils ?
     -- N 25, dans la rue de Vaugirard ; n 75, dans la rue de La Harpe.
     -- C'est bien " , dit le cardinal.
     A  ces  mots,  il  prit  une  sonnette  d'argent, et sonna ; l'officier
rentra.
     " Allez, dit-il Á demi-voix,  me chercher Rochefort ; et qu'il vienne Á
l'instant mËme, s'il est rentrÊ.
     -- Le  comte est  lÁ,  dit l'officier, il demande instamment Á parler Á
Votre Eminence ! "
     " A  Votre Eminence !  murmura Bonacieux, qui  savait que tel  Êtait le
titre qu'on donnait d'ordinaire Á M. le cardinal, ... Á Votre Eminence ! "
     " Qu'il vienne alors, qu'il vienne ! " dit vivement Richelieu.
     L'officier  s'ÊlanÚa  hors  de l'appartement,  avec cette rapiditÊ  que
mettaient d'ordinaire tous les serviteurs du cardinal Á lui obÊir.
     " A Votre Eminence ! " murmurait Bonacieux en roulant des yeux ÊgarÊs.
     Cinq secondes  ne  s'Êtaient  pas  ÊcoulÊes depuis  la  disparition  de
l'officier, que la porte s'ouvrit et qu'un nouveau personnage entra.
     " C'est lui, s'Êcria Bonacieux.
     -- Qui lui ? demanda le cardinal.
     -- Celui qui m'a enlevÊ ma femme. "
     Le cardinal sonna une seconde fois. L'officier reparut.
     " Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu'il attende que
je le rappelle devant moi.
     --  Non, Monseigneur ! non, ce n'est pas lui ! s'Êcria Bonacieux ; non,
je  m'Êtais trompÊ  :  c'est un autre  qui ne lui  ressemble pas  du tout  !
Monsieur est un honnËte homme.
     -- Emmenez cet imbÊcile ! " dit le cardinal.
     L'officier  prit  Bonacieux  sous  le  bras,  et  le  reconduisit  dans
l'antichambre oÝ il trouva ses deux gardes.
     Le nouveau personnage qu'on  venait  d'introduire suivit  des yeux avec
impatience Bonacieux  jusqu'Á ce qu'il fÙt sorti, et dÉs que la porte se fut
refermÊe sur lui :
     " Ils se sont vus, dit-il en s'approchant vivement du cardinal.
     -- Qui ? demanda Son Eminence.
     -- Elle et lui.
     -- La reine et le duc ? s'Êcria Richelieu.
     -- Oui.
     -- Et oÝ cela ?
     -- Au Louvre.
     -- Vous en Ëtes sÙr ?
     -- Parfaitement sÙr.
     -- Qui vous l'a dit ?
     -- Mme de Lannoy, qui est toute Á Votre Eminence, comme vous le savez.
     -- Pourquoi ne l'a-t-elle pas dit plus tÆt ?
     -- Soit  hasard, soit dÊfiance,  la reine a fait coucher Mme  de Fargis
dans sa chambre, et l'a gardÊe toute la journÊe.
     -- C'est bien, nous sommes battus. T×chons de prendre notre revanche.
     -- Je vous y aiderai de toute mon ×me, Monseigneur, soyez tranquille.
     -- Comment cela s'est-il passÊ ?
     -- A minuit et demi, la reine Êtait avec ses femmes...
     -- OÝ cela ?
     -- Dans sa chambre Á coucher...
     -- Bien.
     -- Lorsqu'on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa dame de
lingerie...
     -- AprÉs ?
     --  AussitÆt  la reine a manifestÊ une grande  Êmotion,  et,  malgrÊ le
rouge dont elle avait le visage couvert, elle a p×li.
     -- AprÉs ! aprÉs !
     -- Cependant,  elle s'est  levÊe, et d'une voix  altÊrÊe :  " Mesdames,
a-t- elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens. " Et elle a ouvert
la porte de son alcÆve, puis elle est sortie.
     --  Pourquoi Mme  de  Lannoy  n'est-elle  pas  venue  vous  prÊvenir  Á
l'instant mËme ?
     -- Rien  n'Êtait bien certain encore ; d'ailleurs, la reine avait dit :
" Mesdames, attendez-moi " ; et elle n'osait dÊsobÊir Á la reine.
     -- Et combien de temps la reine est-elle restÊe hors de la chambre ?
     -- Trois quarts d'heure.
     -- Aucune de ses femmes ne l'accompagnait ?
     -- DoÓa EstÊfania seulement.
     -- Et elle est rentrÊe ensuite ?
     -- Oui,  mais  pour  prendre un  petit coffret de  bois de  rose Á  son
chiffre, et sortir aussitÆt.
     -- Et quand elle est rentrÊe, plus tard, a-t-elle rapportÊ le coffret ?
     -- Non.
     -- Mme de Lannoy savait-elle ce qu'il y avait dans ce coffret ?
     -- Oui : les ferrets en diamants que Sa MajestÊ a donnÊs Á la reine.
     -- Et elle est rentrÊe sans ce coffret ?
     -- Oui.
     --  L'opinion  de  Mme de  Lannoy  est  qu'elle  les a  remis  alors  Á
Buckingham ?
     -- Elle en est sÙre.
     -- Comment cela ?
     -- Pendant la journÊe, Mme de Lannoy, en  sa qualitÊ de dame d'atour de
la reine, a cherchÊ  ce  coffret, a paru inquiÉte de ne  pas le trouver et a
fini par en demander des nouvelles Á la reine.
     -- Et alors, la reine... ?
     --  La  reine  est  devenue fort rouge  et a rÊpondu  qu'ayant brisÊ la
veille un de ses ferrets, elle l'avait envoyÊ raccommoder chez son orfÉvre.
     -- Il faut y passer et s'assurer si la chose est vraie ou non.
     -- J'y suis passÊ.
     -- Eh bien, l'orfÉvre ?
     -- L'orfÉvre n'a entendu parler de rien.
     -- Bien ! bien  !  Rochefort, tout  n'est pas  perdu,  et  peut-Ëtre...
peut-Ëtre tout est-il pour le mieux !
     -- Le fait est que je ne doute pas que le gÊnie de Votre Eminence...
     -- Ne rÊpare les bËtises de mon agent, n'est-ce pas ?
     --  C'est  justement ce que j'allais dire,  si  Votre Eminence  m'avait
laissÊ achever ma phrase.
     --  Maintenant,  savez-vous oÝ se cachaient la duchesse de Chevreuse et
le duc de Buckingham ?
     --  Non, Monseigneur, mes gens  n'ont pu rien me dire  de  positif  lÁ-
dessus.
     -- Je le sais, moi.
     -- Vous, Monseigneur ?
     -- Oui, ou  du  moins  je m'en doute.  Ils  se  tenaient,  l'un rue  de
Vaugirard, n 25, et l'autre rue de La Harpe, n 75.
     -- Votre Eminence veut-elle que je les fasse arrËter tous deux ?
     -- Il sera trop tard, ils seront partis.
     -- N'importe, on peut s'en assurer.
     -- Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons.
     -- J'y vais, Monseigneur. "
     Et Rochefort s'ÊlanÚa hors de l'appartement.
     Le cardinal, restÊ seul, rÊflÊchit un instant  et sonna  une  troisiÉme
fois.
     Le mËme officier reparut.
     " Faites entrer le prisonnier " , dit le cardinal.
     MaÏtre  Bonacieux  fut introduit  de  nouveau,  et,  sur  un  signe  du
cardinal, l'officier se retira.
     " Vous m'avez trompÊ, dit sÊvÉrement le cardinal.
     -- Moi, s'Êcria Bonacieux, moi, tromper Votre Eminence !
     -- Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe, n'allait
pas chez des marchands de toile.
     -- Et oÝ allait-elle, juste Dieu ?
     --  Elle allait  chez  la  duchesse  de  Chevreuse  et  chez le  duc de
Buckingham.
     -- Oui, dit  Bonacieux rappelant tous ses souvenirs  ; oui, c'est cela,
Votre  Eminence a  raison. J'ai dit plusieurs  fois Á ma  femme  qu'il Êtait
Êtonnant que des marchands de toile demeurassent dans des maisons pareilles,
dans des maisons  qui n'avaient pas d'enseignes,  et  chaque fois  ma  femme
s'est  mise Á rire. Ah ! Monseigneur,  continua Bonacieux  en se  jetant aux
pieds de l'Eminence, ah ! que vous Ëtes bien le cardinal, le grand cardinal,
l'homme de gÊnie que tout le monde rÊvÉre. "
     Le cardinal, tout mÊdiocre qu'Êtait  le  triomphe  remportÊ sur un Ëtre
aussi vulgaire que  l'Êtait  Bonacieux, n'en  jouit pas moins  un  instant ;
puis,  presque  aussitÆt, comme si une  nouvelle pensÊe se prÊsentait  Á son
esprit, un sourire plissa ses lÉvres, et tendant la main au mercier :
     " Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous Ëtes un brave homme.
     -- Le cardinal m'a touchÊ la  main ! j'ai touchÊ la main du grand homme
! s'Êcria Bonacieux ; le grand homme m'a appelÊ son ami !
     -- Oui, mon  ami ;  oui  !  dit  le cardinal avec  ce ton paterne qu'il
savait prendre  quelquefois,  mais qui ne trompait que  les gens  qui ne  le
connaissaient pas  ; et comme on vous a soupÚonnÊ injustement, Eh  bien,  il
vous  faut une  indemnitÊ :  tenez  ! prenez ce  sac  de  cent  pistoles, et
pardonnez-moi.
     -- Que je vous pardonne, Monseigneur ! dit Bonacieux hÊsitant Á prendre
le sac, craignant sans doute que ce prÊtendu don ne fÙt qu'une plaisanterie.
Mais vous Êtiez bien  libre  de me faire arrËter, vous Ëtes bien libre de me
faire  torturer, vous  Ëtes  bien libre de  me faire pendre  : vous Ëtes  le
maÏtre,  et je  n'aurais pas eu le  plus  petit mot Á dire. Vous  pardonner,
Monseigneur ! Allons donc, vous n'y pensez pas !
     -- Ah ! mon cher Monsieur Bonacieux ! vous  y mettez  de la gÊnÊrositÊ,
je le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous  prenez ce sac, et vous
vous en allez sans Ëtre trop mÊcontent ?
     -- Je m'en vais enchantÊ, Monseigneur.
     --  Adieu  donc,  ou  plutÆt  Á  revoir, car  j'espÉre  que  nous  nous
reverrons.
     --  Tant  que Monseigneur  voudra, et  je suis  bien aux ordres de  Son
Eminence.
     -- Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouvÊ un charme extrËme
Á votre conversation.
     -- Oh ! Monseigneur !
     -- Au revoir, Monsieur Bonacieux, au revoir. "
     Et le cardinal  lui fit  un signe de la main, auquel Bonacieux rÊpondit
en s'inclinant jusqu'Á terre ; puis il sortit  Á reculons, et quand  il  fut
dans  l'antichambre,  le cardinal l'entendit  qui,  dans  son  enthousiasme,
criait  Á tue-tËte : " Vive Monseigneur  ! vive Son Eminence ! vive le grand
cardinal ! "  Le  cardinal Êcouta en  souriant cette brillante manifestation
des sentiments enthousiastes de maÏtre Bonacieux  ; puis, quand  les cris de
Bonacieux se furent perdus dans l'Êloignement :
     " Bien, dit-il, voici dÊsormais un homme qui se fera tuer pour moi. "
     Et le cardinal se mit Á examiner avec la plus grande attention la carte
de La  Rochelle qui,  ainsi  que  nous l'avons dit,  Êtait Êtendue  sur  son
bureau, traÚant  avec un crayon la ligne oÝ  devait passer  la fameuse digue
qui, dix-huit mois plus tard, fermait le port de la citÊ assiÊgÊe.
     Comme il en  Êtait  au plus profond de ses mÊditations stratÊgiques, la
porte se rouvrit, et Rochefort rentra.
     " Eh bien ? dit vivement le  cardinal en se levant avec une promptitude
qui prouvait le degrÊ d'importance qu'il attachait  Á  la commission dont il
avait chargÊ le comte.
     -- Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six Á vingt-huit ans
et  un  homme de trente-cinq Á  quarante  ans  ont logÊ effectivement,  l'un
quatre  jours et l'autre cinq, dans les maisons indiquÊes par Votre Eminence
: mais la femme est partie cette nuit, et l'homme ce matin.
     -- C'Êtaient eux ! s'Êcria le cardinal, qui regardait Á la pendule ; et
maintenant, continua-t-il, il est trop tard  pour  faire  courir aprÉs :  la
duchesse est Á  Tours, et le duc  Á Boulogne. C'est Á Londres qu'il faut les
rejoindre.
     -- Quels sont les ordres de Votre Eminence ?
     -- Pas  un mot de  ce  qui s'est passÊ ; que la reine  reste  dans  une
sÊcuritÊ  parfaite ;  qu'elle  ignore  que nous savons son  secret ; qu'elle
croie que nous sommes Á la recherche d'une conspiration quelconque. Envoyez-
moi le garde des sceaux SÊguier.
     -- Et cet homme, qu'en a fait Votre Eminence ?
     -- Quel homme ? demanda le cardinal.
     -- Ce Bonacieux ?
     -- J'en ai  fait tout  ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fait l'espion
de sa femme. "
     Le  comte de  Rochefort  s'inclina  en  homme  qui reconnaÏt la  grande
supÊrioritÊ du maÏtre, et se retira.
     RestÊ seul,  le cardinal s'assit de  nouveau, Êcrivit une  lettre qu'il
cacheta  de  son sceau particulier, puis il  sonna. L'officier entra pour la
quatriÉme fois.
     "  Faites-moi  venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s'apprËter pour un
voyage. "
     Un instant aprÉs, l'homme qu'il avait demandÊ Êtait  debout devant lui,
tout bottÊ et tout ÊperonnÊ.
     " Vitray, dit-il, vous allez partir tout  courant pour Londres. Vous ne
vous arrËterez  pas  un instant  en  route. Vous remettrez  cette  lettre  Á
Milady.  Voici  un bon de deux cents pistoles,  passez chez mon trÊsorier et
faites-vous payer. Il y  en a  autant Á toucher si  vous Ëtes  ici de retour
dans six jours et si vous avez bien fait ma commission. "
     Le  messager, sans rÊpondre un seul mot, s'inclina, prit la  lettre, le
bon de deux cents pistoles, et sortit.
     Voici ce que contenait la lettre :
     " Milady,
     Trouvez-vous au  premier bal oÝ  se  trouvera le  duc de Buckingham. Il
aura Á son  pourpoint douze ferrets  de diamants, approchez-vous  de  lui et
coupez-en deux.
     AussitÆt que ces ferrets seront en votre possession, prÊvenez-moi. "







     Le lendemain du jour oÝ  ces ÊvÊnements Êtaient  arrivÊs, Athos n'ayant
point reparu, M. de TrÊville avait ÊtÊ prÊvenu par d'Artagnan et par Porthos
de sa disparition.
     Quant Á Aramis, il avait demandÊ  un congÊ de cinq jours, et il Êtait Á
Rouen, disait-on, pour affaires de famille.
     M. de  TrÊville  Êtait le pÉre  de ses soldats.  Le  moindre et le plus
inconnu  d'entre eux, dÉs  qu'il  portait l'uniforme  de la compagnie, Êtait
aussi certain  de son aide et  de  son  appui qu'aurait  pu l'Ëtre son frÉre
lui-mËme.
     Il se rendit donc Á l'instant chez le lieutenant criminel. On fit venir
l'officier  qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les renseignements
successifs apprirent qu'Athos Êtait momentanÊment logÊ au Fort-l'EvËque.
     Athos avait passÊ par toutes les  Êpreuves que nous avons vu  Bonacieux
subir.
     Nous avons assistÊ  Á la scÉne de confrontation entre les deux captifs.
Athos, qui n'avait rien dit jusque-lÁ de peur que d'Artagnan, inquiÊtÊ Á son
tour, n'eÙt point le temps qu'il lui fallait,  Athos dÊclara, Á partir de ce
moment, qu'il se nommait Athos et non d'Artagnan.
     Il  ajouta qu'il ne connaissait ni Monsieur, ni Madame Bonacieux, qu'il
n'avait jamais parlÊ ni Á l'un, ni Á l'autre ; qu'il Êtait venu vers les dix
heures du soir pour faire visite Á M.  d'Artagnan, son ami, mais que jusqu'Á
cette heure il Êtait restÊ  chez M. de  TrÊville, oÝ il  avait dÏnÊ ;  vingt
tÊmoins, ajouta-t-il,  pouvaient attester  le  fait,  et il nomma  plusieurs
gentilshommes distinguÊs, entre autres M. le duc de La TrÊmouille.
     Le  second   commissaire  fut  aussi  Êtourdi  que  le  premier  de  la
dÊclaration simple  et ferme de ce mousquetaire,  sur lequel  il aurait bien
voulu prendre la revanche que les gens de  robe aiment tant Á gagner sur les
gens  d'ÊpÊe  ; mais le nom  de M. de TrÊville et celui de  M. le  duc de La
TrÊmouille mÊritaient rÊflexion.
     Athos  fut aussi  envoyÊ au  cardinal, mais malheureusement le cardinal
Êtait au Louvre chez le roi.
     C'Êtait  prÊcisÊment  le moment oÝ M.  de TrÊville, sortant  de chez le
lieutenant criminel et de chez le gouverneur du Fort-l'EvËque, sans avoir pu
trouver Athos, arriva chez Sa MajestÊ.
     Comme capitaine des mousquetaires, M.  de  TrÊville avait Á toute heure
ses entrÊes chez le roi.
     On sait  quelles  Êtaient  les  prÊventions  du  roi  contre  la reine,
prÊventions  habilement   entretenues  par  le   cardinal,  qui,   en   fait
d'intrigues, se  dÊfiait  infiniment plus des femmes que des hommes. Une des
grandes causes surtout de cette prÊvention  Êtait l'amitiÊ d'Anne d'Autriche
pour Mme de  Chevreuse. Ces  deux femmes l'inquiÊtaient plus que les guerres
avec l'Espagne, les dÊmËlÊs avec l'Angleterre et l'embarras des finances.  A
ses yeux et  dans  sa  conviction,  Mme de Chevreuse  servait  la  reine non
seulement dans ses intrigues  politiques,  mais, ce qui  le tourmentait bien
plus encore, dans ses intrigues amoureuses.
     Au premier mot de ce qu'avait dit M. le cardinal, que Mme de Chevreuse,
exilÊe Á Tours  et qu'on croyait dans cette ville, Êtait  venue Á  Paris et,
pendant  cinq jours  qu'elle y Êtait restÊe, avait dÊpistÊ la police, le roi
Êtait entrÊ dans une furieuse colÉre. Capricieux et infidÉle, le roi voulait
Ëtre  Louis  le  Juste  et  Louis  le   Chaste  .  La  postÊritÊ  comprendra
difficilement ce  caractÉre, que l'histoire n'explique que  par des faits et
jamais par des raisonnements.
     Mais lorsque le  cardinal  ajouta  que non  seulement  Mme de Chevreuse
Êtait  venue  Á  Paris, mais encore  que la reine avait  renouÊ avec  elle Á
l'aide  d'une  de  ces  correspondances  mystÊrieuses qu'Á  cette Êpoque  on
nommait une cabale ; lorsqu'il affirma  que lui, le cardinal, allait dÊmËler
les fils les plus obscurs de cette intrigue,  quand, au moment d'arrËter sur
le  fait, en flagrant dÊlit, nanti  de toutes les preuves, l'Êmissaire de la
reine prÉs de l'exilÊe, un mousquetaire avait osÊ interrompre violemment  le
cours de la justice en tombant, l'ÊpÊe Á la main, sur d'honnËtes gens de loi
chargÊs d'examiner avec impartialitÊ toute l'affaire pour la mettre sous les
yeux du roi, Louis XIII ne se contint plus, il fit un pas vers l'appartement
de la reine avec cette p×le et muette indignation qui, lorsqu'elle Êclatait,
conduisait ce prince jusqu'Á la plus froide cruautÊ.
     Et cependant, dans tout cela, le cardinal n'avait pas encore dit un mot
du duc de Buckingham.
     Ce fut  alors que M. de  TrÊville entra, froid, poli et dans une  tenue
irrÊprochable.
     Averti de ce qui venait de se passer par la prÊsence du cardinal et par
l'altÊration de la figure du roi, M. de TrÊville se sentit fort comme Samson
devant les Philistins.
     Louis XIII mettait dÊjÁ la main  sur  le bouton  de la porte ; au bruit
que fit M. de TrÊville en entrant, il se retourna.
     " Vous arrivez bien,  Monsieur,  dit le roi, qui, lorsque ses  passions
Êtaient  montÊes Á  un  certain  point, ne savait  pas  dissimuler,  et j'en
apprends de belles sur le compte de vos mousquetaires.
     -- Et moi, dit froidement M. de TrÊville, j'en ai de belles Á apprendre
Á Votre MajestÊ sur ses gens de robe.
     -- PlaÏt-il ? dit le roi avec hauteur.
     -- J'ai  l'honneur d'apprendre Á Votre MajestÊ, continua M. de TrÊville
du  mËme ton,  qu'un  parti  de  procureurs, de commissaires  et de gens  de
police, gens fort estimables mais fort acharnÊs, Á ce qu'il  paraÏt,  contre
l'uniforme, s'est permis d'arrËter dans une maison,  d'emmener en pleine rue
et de jeter au Fort-l'EvËque, tout cela sur un ordre que l'on a refusÊ de me
reprÊsenter,  un  de mes  mousquetaires, ou  plutÆt  des vÆtres, Sire, d'une
conduite  irrÊprochable,  d'une rÊputation  presque  illustre, et que  Votre
MajestÊ connaÏt favorablement, M. Athos.
     -- Athos, dit le roi machinalement ; oui, au fait, je connais ce nom.
     -- Que Votre MajestÊ se  le rappelle, dit M. de TrÊville ; M. Athos est
ce mousquetaire qui, dans le f×cheux duel que vous savez, a eu le malheur de
blesser  griÉvement  M. de  Cahusac.  --  A  propos,  Monseigneur,  continua
TrÊville en  s'adressant au cardinal, M. de Cahusac est tout Á fait rÊtabli,
n'est-ce pas ?
     -- Merci ! dit le cardinal en se pinÚant les lÉvres de colÉre.
     -- M. Athos Êtait donc  allÊ  rendre visite  Á l'un  de  ses amis alors
absent, continua M. de TrÊville, Á un jeune BÊarnais, cadet aux gardes de Sa
MajestÊ,  compagnie des Essarts ; mais Á peine venait-il de s'installer chez
son  ami et de prendre un livre en l'attendant, qu'une nuÊe de recors et  de
soldats mËlÊs ensemble vint faire le  siÉge de la maison,  enfonÚa plusieurs
portes... "
     Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait : " C'est pour l'affaire
dont je vous ai parlÊ. "
     " Nous savons tout cela, rÊpliqua le roi, car tout cela s'est fait pour
notre service.
     --  Alors, dit  TrÊville, c'est aussi pour le service de Votre  MajestÊ
qu'on a saisi un de mes mousquetaires  innocent, qu'on  l'a placÊ entre deux
gardes comme  un  malfaiteur,  et qu'on a promenÊ au  milieu d'une  populace
insolente ce galant homme, qui a versÊ dix fois  son sang pour le service de
Votre MajestÊ et qui est prËt Á le rÊpandre encore.
     -- Bah ! dit le roi ÊbranlÊ, les choses se sont passÊes ainsi ?
     -- M. de TrÊville ne dit pas, reprit le  cardinal  avec  le  plus grand
flegme, que ce  mousquetaire innocent, que ce galant homme venait, une heure
auparavant, de  frapper  Á coups  d'ÊpÊe  quatre  commissaires  instructeurs
dÊlÊguÊs par moi afin d'instruire une affaire de la plus haute importance.
     -- Je dÊfie Votre Eminence de  le prouver, s'Êcria  M. de TrÊville avec
sa franchise  toute gasconne et sa rudesse  toute  militaire, car, une heure
auparavant, M. Athos, qui, je le confierai Á Votre MajestÊ, est un homme  de
la plus haute qualitÊ,  me faisait l'honneur, aprÉs avoir dÏnÊ chez moi,  de
causer dans le  salon de mon hÆtel avec M. le duc de  La TrÊmouille et M. le
comte de Ch×lus, qui s'y trouvaient. "
     Le roi regarda le cardinal.
     "  Un procÉs-verbal  fait foi, dit le cardinal  rÊpondant  tout haut  Á
l'interrogation muette  de Sa MajestÊ, et les gens maltraitÊs  ont dressÊ le
suivant, que j'ai l'honneur de prÊsenter Á Votre MajestÊ.
     -- ProcÉs-verbal de gens de robe vaut-il  la parole d'honneur, rÊpondit
fiÉrement TrÊville, d'homme d'ÊpÊe ?
     -- Allons, allons, TrÊville, taisez-vous, dit le roi.
     -- Si Son  Eminence a quelque soupÚon contre  un  de mes mousquetaires,
dit TrÊville, la  justice  de  M.  le cardinal  est assez connue pour que je
demande moi-mËme une enquËte.
     -- Dans la maison oÝ cette descente de justice a ÊtÊ faite, continua le
cardinal impassible, loge, je crois, un BÊarnais ami du mousquetaire.
     -- Votre Eminence veut parler de M. d'Artagnan ?
     -- Je  veux parler d'un  jeune  homme  que vous protÊgez,  Monsieur  de
TrÊville.
     -- Oui, Votre Eminence, c'est cela mËme.
     --  Ne  soupÚonnez-vous  pas  ce jeune  homme d'avoir donnÊ de  mauvais
conseils...
     -- A M. Athos, Á un homme qui a le  double de son ×ge ? interrompit  M.
de TrÊville  ; non, Monseigneur. D'ailleurs, M. d'Artagnan a passÊ la soirÊe
chez moi.
     -- Ah ÚÁ, dit le  cardinal, tout  le monde a donc passÊ  la soirÊe chez
vous ?
     -- Son Eminence douterait-elle de ma parole ? dit TrÊville, le rouge de
la colÉre au front.
     -- Non, Dieu m'en garde  !  dit le cardinal ; mais, seulement, Á quelle
heure Êtait-il chez vous ?
     -- Oh ! cela je puis le dire  sciemment Á Votre Eminence, car, comme il
entrait, je remarquai qu'il Êtait neuf heures et demie Á la pendule, quoique
j'eusse cru qu'il Êtait plus tard.
     -- Et Á quelle heure est-il sorti de votre hÆtel ?
     -- A dix heures et demie : une heure aprÉs l'ÊvÊnement.
     -- Mais, enfin, rÊpondit le cardinal, qui ne soupÚonnait pas un instant
la loyautÊ de TrÊville, et qui sentait que la victoire  lui Êchappait, mais,
enfin, Athos a ÊtÊ pris dans cette maison de la rue des Fossoyeurs.
     -- Est-il dÊfendu Á  un ami de visiter un ami ? Á un mousquetaire de ma
compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de M. des Essarts ?
     -- Oui, quand la maison oÝ il fraternise avec cet ami est suspecte.
     --  C'est  que  cette  maison  est  suspecte,  TrÊville, dit  le  roi ;
peut-Ëtre ne le saviez-vous pas ?
     -- En effet, Sire, je l'ignorais. En tout cas, elle peut  Ëtre suspecte
partout ; mais je nie qu'elle le soit dans la partie qu'habite M. d'Artagnan
;  car je puis vous affirmer, Sire, que, si j'en crois  ce  qu'il a dit,  il
n'existe  pas un plus  dÊvouÊ serviteur de Sa  MajestÊ,  un admirateur  plus
profond de M. le cardinal.
     -- N'est-ce  pas ce d'Artagnan qui  a blessÊ  un jour Jussac dans cette
malheureuse rencontre qui a eu lieu prÉs du couvent des Carmes- DÊchaussÊs ?
demanda le roi en regardant le cardinal, qui rougit de dÊpit.
     -- Et le  lendemain,  Bernajoux. Oui, Sire, oui,  c'est  bien  cela, et
Votre MajestÊ a bonne mÊmoire.
     -- Allons, que rÊsolvons-nous ? dit le roi.
     --  Cela  regarde  Votre  MajestÊ  plus  que  moi,  dit  le   cardinal.
J'affirmerais la culpabilitÊ.
     -- Et moi je  la nie, dit TrÊville. Mais Sa MajestÊ a des juges, et ses
juges dÊcideront.
     -- C'est cela, dit  le roi, renvoyons la cause devant les juges : c'est
leur affaire de juger, et ils jugeront.
     --  Seulement,  reprit  TrÊville,  il  est  bien triste qu'en ce  temps
malheureux  oÝ  nous  sommes,  la  vie  la  plus  pure,  la  vertu  la  plus
incontestable n'exemptent pas  un homme de  l'infamie et  de la persÊcution.
Aussi l'armÊe sera-t-elle peu contente, je puis en rÊpondre, d'Ëtre en butte
Á des traitements rigoureux Á propos d'affaires de police. "
     Le  mot Êtait imprudent  ; mais  M.  de  TrÊville  l'avait  lancÊ  avec
connaissance  de cause. Il  voulait une explosion, parce  qu'en cela la mine
fait du feu, et que le feu Êclaire.
     "  Affaires de police !  s'Êcria  le roi, relevant les paroles de M. de
TrÊville : affaires de police ! et qu'en savez-vous,  Monsieur ? MËlez- vous
de  vos  mousquetaires,  et ne me  rompez  pas  la  tËte. Il  semble, Á vous
entendre, que, si par malheur on  arrËte un mousquetaire, la  France  est en
danger. Eh  !  que de bruit pour  un mousquetaire !  j'en ferai arrËter dix,
ventrebleu ! cent, mËme  ; toute la compagnie  ! et je ne veux  pas que l'on
souffle mot.
     -- Du moment  oÝ ils sont suspects Á  Votre  MajestÊ, dit TrÊville, les
mousquetaires  sont  coupables ;  aussi,  me  voyez-vous, Sire,  prËt Á vous
rendre mon ÊpÊe  ; car aprÉs  avoir accusÊ mes soldats,  M. le cardinal,  je
n'en doute pas,  finira par m'accuser  moi-mËme ; ainsi mieux vaut que je me
constitue prisonnier  avec M. Athos, qui est arrËtÊ  dÊjÁ, et M. d'Artagnan,
qu'on va arrËter sans doute.
     -- TËte gasconne, en finirez-vous ? dit le roi.
     --  Sire,  rÊpondit TrÊville  sans  baisser  le  moindrement  la  voix,
ordonnez qu'on me rende mon mousquetaire, ou qu'il soit jugÊ.
     -- On le jugera, dit le cardinal.
     -- Eh bien, tant  mieux ;  car, dans ce cas, je demanderai Á Sa MajestÊ
la permission de plaider pour lui. "
     Le roi craignit un Êclat.
     " Si Son Eminence, dit-il, n'avait pas personnellement des motifs... "
     Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui :
     "  Pardon, dit-il, mais du moment oÝ  Votre MajestÊ voit en moi un juge
prÊvenu, je me retire.
     -- Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon pÉre, que M. Athos  Êtait
chez vous pendant l'ÊvÊnement, et qu'il n'y a point pris part ?
     -- Par  votre glorieux pÉre et par vous-mËme, qui Ëtes ce que j'aime et
ce que je vÊnÉre le plus au monde, je le jure !
     -- Veuillez rÊflÊchir, Sire, dit le  cardinal. Si nous  rel×chons ainsi
le prisonnier, on ne pourra plus connaÏtre la vÊritÊ.
     -- M.  Athos  sera toujours lÁ, reprit M. de  TrÊville, prËt Á rÊpondre
quand  il plaira aux gens de  robe  de l'interroger.  Il  ne  dÊsertera pas,
Monsieur le cardinal ; soyez tranquille, je rÊponds de lui, moi.
     --  Au  fait,  il  ne dÊsertera  pas,  dit  le  roi ; on  le retrouvera
toujours, comme dit  M. de TrÊville. D'ailleurs, ajouta-t-il en baissant  la
voix  et  en regardant d'un air suppliant Son  Eminence,  donnons-leur de la
sÊcuritÊ : cela est politique. "
     Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.
     " Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de gr×ce.
     -- Le droit de gr×ce ne s'applique  qu'aux coupables, dit TrÊville, qui
voulait avoir le  dernier  mot,  et mon  mousquetaire est innocent. Ce n'est
donc pas gr×ce que vous allez faire, Sire, c'est justice.
     -- Et il est au Fort-l'EvËque ? dit le roi.
     --  Oui,  Sire, et au secret, dans  un  cachot,  comme  le dernier  des
criminels.
     -- Diable ! diable ! murmura le roi, que faut-il faire ?
     -- Signer l'ordre de  mise en  libertÊ,  et tout  sera  dit,  reprit le
cardinal ; je crois, comme Votre MajestÊ,  que la garantie de M. de TrÊville
est plus que suffisante. "
     TrÊville s'inclina respectueusement avec une  joie qui n'Êtait pas sans
mÊlange de crainte ; il  eÙt prÊfÊrÊ une  rÊsistance opini×tre du cardinal Á
cette soudaine facilitÊ.
     Le  roi  signa  l'ordre  d'Êlargissement,  et  TrÊville l'emporta  sans
retard.
     Au moment oÝ il allait sortir, le cardinal lui  fit  un sourire amical,
et dit au roi :
     "  Une  bonne harmonie rÉgne entre  les chefs et les  soldats, dans vos
mousquetaires,  Sire ;  voilÁ  qui est bien  profitable au service  et  bien
honorable pour tous. "
     " Il  me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait TrÊville ;
on n'a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais h×tons-nous, car  le
roi peut changer d'avis tout  Á l'heure ;  et au bout du compte, il est plus
difficile de  remettre Á la Bastille ou au Fort-l'EvËque un homme qui en est
sorti, que d'y garder un prisonnier qu'on y tient. "
     M. de TrÊville fit triomphalement  son entrÊe  au  Fort-l'EvËque, oÝ il
dÊlivra le mousquetaire, que sa paisible indiffÊrence n'avait pas abandonnÊ.
     Puis, la premiÉre fois qu'il revit d'Artagnan :
     " Vous l'Êchappez  belle, lui dit-il ; voilÁ votre coup d'ÊpÊe Á Jussac
payÊ. Reste  bien  encore celui de Bernajoux,  mais il ne  faudrait pas trop
vous y fier. "
     Au reste, M.  de TrÊville avait raison de se dÊfier du  cardinal et  de
penser que tout n'Êtait pas fini, car Á peine le capitaine des mousquetaires
eut-il fermÊ la porte derriÉre lui, que Son Eminence dit au roi :
     " Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux,  nous allons causer
sÊrieusement, s'il  plaÏt  Á Votre MajestÊ. Sire,  M. de Buckingham Êtait  Á
Paris depuis cinq jours et n'en est parti que ce matin. "







     Il est impossible de se faire une idÊe de l'impression que ces quelques
mots produisirent sur Louis  XIII. Il rougit et p×lit successivement ; et le
cardinal vit tout d'abord qu'il  venait de conquÊrir d'un seul coup tout  le
terrain qu'il avait perdu.
     " M. de Buckingham Á Paris ! s'Êcria-t-il, et qu'y vient-il faire ?
     --  Sans  doute  conspirer  avec  nos  ennemis  les  huguenots  et  les
Espagnols.
     --  Non,  pardieu,  non  !  conspirer contre  mon  honneur avec  Mme de
Chevreuse, Mme de Longueville et les CondÊ !
     -- Oh ! Sire,  quelle  idÊe ! La reine est  trop sage, et surtout  aime
trop Votre MajestÊ.
     -- La femme  est faible, Monsieur le cardinal, dit le roi ; et quant  Á
m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour.
     --  Je  n'en  maintiens  pas  moins, dit  le  cardinal,  que le  duc de
Buckingham est venu Á Paris pour un projet tout politique.
     --  Et  moi je suis sÙr  qu'il  est venu pour autre chose, Monsieur  le
cardinal ; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble !
     -- Au fait, dit le cardinal, quelque rÊpugnance que j'aie Á arrËter mon
esprit sur  une pareille  trahison, Votre MajestÊ  m'y fait penser :  Mme de
Lannoy,  que, d'aprÉs l'ordre de  Votre MajestÊ, j'ai  interrogÊe  plusieurs
fois, m'a dit ce matin que  la nuit avant  celle-ci Sa MajestÊ  avait veillÊ
fort tard, que ce matin elle avait beaucoup pleurÊ  et que  toute la journÊe
elle avait Êcrit.
     -- C'est cela, dit le roi ; Á lui sans doute , Cardinal, il me faut les
papiers de la reine.
     -- Mais comment les prendre, Sire ? Il me semble  que  ce n'est ni moi,
ni Votre MajestÊ qui pouvons nous charger d'une pareille mission.
     -- Comment s'y est-on pris pour la  marÊchale d'Ancre ?  s'Êcria le roi
au plus haut degrÊ de la colÉre ; on a fouillÊ ses armoires, et enfin on l'a
fouillÊe elle-mËme.
     --  La  marÊchale  d'Ancre  n'Êtait  que   la  marÊchale  d'Ancre,  une
aventuriÉre florentine, Sire, voilÁ tout ; tandis  que l'auguste  Êpouse  de
Votre MajestÊ est  Anne d'Autriche, reine de France,  c'est-Á-dire  une  des
plus grandes princesses du monde.
     -- Elle  n'en  est  que  plus coupable, Monsieur  le duc !  Plus elle a
oubliÊ la haute position oÝ elle  Êtait placÊe, plus elle est bas descendue.
Il y  a longtemps d'ailleurs que je suis dÊcidÊ Á  en finir avec toutes  ces
petites  intrigues de  politique  et  d'amour. Elle a aussi  prÉs d'elle  un
certain La Porte...
     -- Que je  crois la cheville  ouvriÉre de tout cela, je l'avoue, dit le
cardinal.
     -- Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe ? dit le roi.
     -- Je crois, et  je  le rÊpÉte Á  Votre MajestÊ, que la  reine conspire
contre la puissance de son roi, mais je n'ai point dit contre son honneur.
     -- Et moi je vous dis contre tous deux ; moi  je vous dis que  la reine
ne m'aime pas ; je vous dis qu'elle  en aime un  autre ; je vous dis qu'elle
aime cet inf×me duc de Buckingham ! Pourquoi ne l'avez-vous pas fait arrËter
pendant qu'il Êtait Á Paris ?
     -- ArrËter le  duc ! arrËter le premier ministre du roi Charles Ier ! Y
pensez-vous, Sire ?  Quel Êclat ! et si alors les soupÚons de Votre MajestÊ,
ce  dont je  continue Á  douter,  avaient quelque  consistance,  quel  Êclat
terrible ! quel scandale dÊsespÊrant !
     --  Mais puisqu'il s'exposait  comme un vagabond et  un larronneur,  il
fallait... "
     Louis XIII s'arrËta lui-mËme,  effrayÊ de ce qu'il allait dire,  tandis
que Richelieu, allongeant le cou, attendait  inutilement la parole qui Êtait
restÊe sur les lÉvres du roi.
     " Il fallait ?
     -- Rien, dit le roi,  rien. Mais, pendant tout le temps qu'il  a  ÊtÊ Á
Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue ?
     -- Non, Sire.
     -- OÝ logeait-il ?
     -- Rue de La Harpe, n 75.
     -- OÝ est-ce, cela ?
     -- Du cÆtÊ du Luxembourg.
     -- Et vous Ëtes sÙr que la reine et lui ne se sont pas vus ?
     -- Je crois la reine trop attachÊe Á ses devoirs, Sire.
     -- Mais ils ont correspondu, c'est Á lui que la reine  a Êcrit toute la
journÊe ; Monsieur le duc, il me faut ces lettres !
     -- Sire, cependant...
     -- Monsieur le duc, Á quelque prix que ce soit, je les veux.
     -- Je ferai pourtant observer Á Votre MajestÊ...
     -- Me  trahissez-vous  donc  aussi,  Monsieur  le  cardinal, pour  vous
opposer  toujours  ainsi  Á  mes volontÊs  ?  Etes-vous  aussi d'accord avec
l'Espagnol et avec l'Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec la reine ?
     -- Sire, rÊpondit  en soupirant le  cardinal, je  croyais Ëtre Á l'abri
d'un pareil soupÚon.
     -- Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu ; je veux ces lettres !
     -- Il n'y aurait qu'un moyen.
     -- Lequel ?
     --  Ce  serait  de charger  de  cette mission  M. le  garde des  sceaux
SÊguier. La chose rentre complÉtement dans les devoirs de sa charge.
     -- Qu'on l'envoie chercher Á l'instant mËme !
     -- Il doit Ëtre chez  moi, Sire ;  je l'avais fait prier de  passer, et
lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laissÊ  l'ordre, s'il se prÊsentait, de
le faire attendre.
     -- Qu'on aille le chercher Á l'instant mËme !
     -- Les ordres de Votre MajestÊ seront exÊcutÊs ; mais...
     -- Mais quoi ?
     -- Mais la reine se refusera peut-Ëtre Á obÊir.
     -- A mes ordres ?
     -- Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.
     -- Eh bien, pour qu'elle n'en doute pas, je vais la prÊvenir moi-mËme.
     -- Votre MajestÊ  n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
prÊvenir une rupture.
     -- Oui, duc, je sais que vous Ëtes fort indulgent pour la  reine,  trop
indulgent peut-Ëtre  ;  et nous aurons, je  vous en  prÊviens, Á parler plus
tard de cela.
     -- Quand il plaira Á Votre MajestÊ ; mais je serai  toujours heureux et
fier,  Sire, de me sacrifier Á la bonne harmonie que  je  dÊsire voir rÊgner
entre vous et la reine de France.
     --  Bien,  cardinal,  bien ; mais en  attendant  envoyez chercher M. le
garde des sceaux ; moi, j'entre chez la reine. "
     Et Louis XIII,  ouvrant  la porte de  communication,  s'engagea dans le
corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d'Autriche.
     La  reine Êtait au milieu de ses femmes, Mme de  Guitaut, Mme de SablÊ,
Mme de Montbazon  et Mme de  GuÊmÊnÊe. Dans  un coin Êtait  cette  camÊriste
espagnole  doÓa EstÊfania, qui  l'avait suivie de  Madrid. Mme  de  GuÊmÊnÊe
faisait la  lecture, et tout le monde Êcoutait avec attention la lectrice, Á
l'exception de la reine, qui,  au  contraire,  avait provoquÊ cette  lecture
afin de pouvoir, tout  en feignant d'Êcouter, suivre  le fil de  ses propres
pensÊes.
     Ces  pensÊes,  toutes dorÊes  qu'elles  Êtaient  par  un dernier reflet
d'amour, n'en  Êtaient  pas moins  tristes. Anne  d'Autriche,  privÊe  de la
confiance de son mari, poursuivie par  la haine du cardinal,  qui ne pouvait
lui pardonner d'avoir repoussÊ  un sentiment plus doux,  ayant sous les yeux
l'exemple de la reine mÉre, que cette haine avait tourmentÊe toute sa vie --
quoique Marie  de MÊdicis,  s'il  faut  en croire les mÊmoires du temps, eÙt
commencÊ  par  accorder au  cardinal le  sentiment  qu'Anne d'Autriche finit
toujours par lui refuser --,  Anne d'Autriche avait  vu tomber autour d'elle
ses  serviteurs  les  plus  dÊvouÊs,  ses  confidents les plus  intimes, ses
favoris les  plus  chers. Comme ces  malheureux douÊs d'un don funeste, elle
portait malheur Á tout ce qu'elle touchait,  son amitiÊ Êtait un signe fatal
qui appelait  la  persÊcution. Mme  de Chevreuse  et Mme  de Vernet  Êtaient
exilÊes ;  enfin La Porte ne cachait pas Á sa maÏtresse  qu'il s'attendait Á
Ëtre arrËtÊ d'un instant Á l'autre.
     C'est au moment oÝ elle Êtait plongÊe au plus profond et au plus sombre
de ces rÊflexions, que la porte de la chambre s'ouvrit et que le roi entra.
     La lectrice  se tut Á l'instant mËme,  toutes les dames se levÉrent, et
il se fit un profond silence.
     Quant au roi, il ne  fit aucune dÊmonstration de politesse ; seulement,
s'arrËtant devant la reine :
     "  Madame,  dit-il d'une voix altÊrÊe, vous allez recevoir la visite de
M. le  chancelier,  qui  vous  communiquera certaines affaires dont je  l'ai
chargÊ. "
     La  malheureuse reine, qu'on  menaÚait sans cesse de divorce, d'exil et
de jugement mËme, p×lit sous son rouge et ne put s'empËcher de dire :
     " Mais  pourquoi cette visite, Sire  ? Que me dira M. le chancelier que
Votre MajestÊ ne puisse me dire elle-mËme ? "
     Le roi tourna sur ses talons sans rÊpondre, et  presque au mËme instant
le  capitaine  des  gardes,  M.  de  Guitaut,  annonÚa  la  visite de M.  le
chancelier.
     Lorsque  le chancelier parut,  le roi Êtait  dÊjÁ sorti  par  une autre
porte.
     Le chancelier  entra  demi-souriant,  demi-rougissant.  Comme  nous  le
retrouverons probablement  dans le cours de cette  histoire, il n'y a pas de
mal Á ce que nos lecteurs fassent dÉs Á prÊsent connaissance avec lui.
     Ce  chancelier  Êtait un plaisant  homme. Ce  fut Des Roches  le Masle,
chanoine  Á  Notre-Dame, et  qui avait  ÊtÊ autrefois valet  de  chambre  du
cardinal,  qui  le  proposa Á  Son Eminence comme  un homme tout dÊvouÊ.  Le
cardinal s'y fia et s'en trouva bien.
     On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci :
     AprÉs une jeunesse orageuse, il s'Êtait retirÊ dans  un couvent  pour y
expier au moins pendant quelque temps les folies de l'adolescence.
     Mais, en  entrant  dans ce saint lieu,  le pauvre  pÊnitent  n'avait pu
refermer si vite la porte, que les passions qu'il fuyait n'y entrassent avec
lui.  Il  en Êtait obsÊdÊ  sans rel×che,  et le  supÊrieur, auquel  il avait
confiÊ cette  disgr×ce, voulant autant qu'il Êtait en lui l'en garantir, lui
avait recommandÊ  pour conjurer le dÊmon tentateur de recourir Á la corde de
la  cloche et de sonner Á toute  volÊe. Au  bruit  dÊnonciateur,  les moines
seraient  prÊvenus  que  la  tentation  assiÊgeait un  frÉre,  et  toute  la
communautÊ se mettrait en priÉres.
     Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura  l'esprit malin  Á
grand renfort de priÉres faites par les moines ; mais le diable ne se laisse
pas dÊpossÊder facilement d'une place oÝ il a mis  garnison ; Á mesure qu'on
redoublait les exorcismes, il redoublait  les  tentations, de sorte que jour
et  nuit  la  cloche  sonnait Á  toute  volÊe, annonÚant  l'extrËme dÊsir de
mortification qu'Êprouvait le pÊnitent.
     Les  moines  n'avaient  plus  un  instant  de  repos. Le  jour,  ils ne
faisaient  que monter  et  descendre  les  escaliers qui conduisaient  Á  la
chapelle ; la nuit, outre complies et matines, ils Êtaient encore obligÊs de
sauter vingt fois Á bas de  leurs lits et de se prosterner sur le carreau de
leurs cellules.
     On  ignore si ce fut le  diable qui  l×cha prise ou  les  moines qui se
lassÉrent ; mais, au  bout de trois  mois, le pÊnitent reparut dans le monde
avec la rÊputation du plus terrible possÊdÊ qui eÙt jamais existÊ.
     En sortant du couvent, il entra dans la magistrature,  devint prÊsident
Á mortier Á la place  de son oncle, embrassa le parti du cardinal, ce qui ne
prouvait pas peu de sagacitÊ ; devint chancelier, servit  Son Eminence  avec
zÉle  dans sa  haine  contre  la  reine mÉre  et sa  vengeance  contre  Anne
d'Autriche ; stimula les  juges dans  l'affaire  de Chalais,  encouragea les
essais  de M. de Laffemas, grand gibecier de France ; puis enfin, investi de
toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait  si bien gagnÊe, il en
vint Á recevoir la singuliÉre commission  pour l'exÊcution de laquelle il se
prÊsentait chez la reine.
     La reine Êtait  encore debout quand il  entra, mais Á peine  l'eut-elle
aperÚu, qu'elle  se rassit sur son fauteuil et fit signe Á ses femmes  de se
rasseoir sur  leurs  coussins et  leurs  tabourets, et, d'un ton  de suprËme
hauteur :
     " Que dÊsirez-vous, Monsieur, demanda Anne d'Autriche, et dans quel but
vous prÊsentez-vous ici ?
     -- Pour y faire au nom du roi, Madame, et sauf tout le respect que j'ai
l'honneur  de  devoir Á Votre MajestÊ,  une  perquisition  exacte  dans  vos
papiers.
     -- Comment, Monsieur  ! une  perquisition dans mes  papiers...  A moi !
mais voilÁ une chose indigne !
     -- Veuillez  me le pardonner, Madame, mais, dans cette circonstance, je
ne suis que l'instrument dont le roi se  sert. Sa MajestÊ  ne sort-elle  pas
d'ici,  et ne vous a-t-elle  pas invitÊe elle-mËme Á vous  prÊparer  Á cette
visite ?
     -- Fouillez donc,  Monsieur ; je suis une criminelle, Á ce qu'il paraÏt
: EstÊfania, donnez les clefs de mes tables et de mes secrÊtaires. "
     Le chancelier  fit pour la forme  une visite dans les  meubles, mais il
savait bien  que ce n'Êtait pas  dans un meuble que la reine avait dÙ serrer
la lettre importante qu'elle avait Êcrite dans la journÊe.
     Quand le  chancelier eut rouvert  et refermÊ vingt fois  les tiroirs du
secrÊtaire,  il  fallut bien, quelque  hÊsitation  qu'il Êprouv×t, il fallut
bien, dis-je, en venir Á la conclusion de l'affaire, c'est-Á-dire Á fouiller
la reine  elle-mËme.  Le chancelier s'avanÚa donc vers  Anne d'Autriche,  et
d'un ton trÉs perplexe et d'un air fort embarrassÊ :
     "  Et   maintenant,  dit-il,  il  me  reste  Á  faire  la  perquisition
principale.
     -- Laquelle  ? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutÆt qui ne
voulait pas comprendre.
     -- Sa MajestÊ est certaine qu'une lettre a ÊtÊ Êcrite par  vous dans la
journÊe ; elle sait qu'elle  n'a pas encore ÊtÊ envoyÊe Á son adresse. Cette
lettre  ne  se  trouve  ni dans  votre  table, ni  dans votre secrÊtaire, et
cependant cette lettre est quelque part.
     -- Oserez-vous porter la main sur votre reine ?  dit Anne d'Autriche en
se dressant  de  toute sa hauteur et en fixant sur  le chancelier ses  yeux,
dont l'expression Êtait devenue presque menaÚante.
     -- Je suis un fidÉle sujet du  roi, Madame ; et tout ce que  Sa MajestÊ
ordonnera, je le ferai.
     --  Eh bien, c'est  vrai, dit Anne d'Autriche, et  les espions de M. le
cardinal l'ont bien servi.  J'ai Êcrit aujourd'hui  une lettre, cette lettre
n'est point partie. La lettre est lÁ. "
     Et la reine ramena sa belle main Á son corsage.
     " Alors donnez-moi cette lettre, Madame, dit le chancelier.
     -- Je ne la donnerai qu'au roi, Monsieur, dit Anne.
     -- Si le roi eÙt voulu que cette lettre lui fÙt remise, Madame, il vous
l'eÙt  demandÊe lui-mËme. Mais,  je vous le rÊpÉte, c'est moi qu'il a chargÊ
de vous la rÊclamer, et si vous ne la rendiez pas...
     -- Eh bien ?
     -- C'est encore moi qu'il a chargÊ de vous la prendre.
     -- Comment, que voulez-vous dire ?
     -- Que mes ordres vont loin, Madame, et que je suis autorisÊ Á chercher
le papier suspect sur la personne mËme de Votre MajestÊ.
     -- Quelle horreur ! s'Êcria la reine.
     -- Veuillez donc, Madame, agir plus facilement.
     -- Cette conduite est d'une violence inf×me ; savez-vous cela, Monsieur
?
     -- Le roi commande, Madame, excusez-moi.
     -- Je ne  le souffrirai  pas ; non, non,  plutÆt mourir  ! " s'Êcria la
reine,  chez laquelle  se rÊvoltait le sang impÊrieux de  l'Espagnole et  de
l'Autrichienne.
     Le chancelier fit  une profonde rÊvÊrence, puis avec  l'intention  bien
patente  de ne  pas reculer  d'une  semelle  dans  l'accomplissement  de  la
commission dont  il  s'Êtait chargÊ, et  comme eÙt pu  le faire un  valet de
bourreau dans  la chambre de la question,  il s'approcha  d'Anne d'Autriche,
des yeux de laquelle on vit Á l'instant mËme jaillir des pleurs de rage.
     La reine Êtait, comme nous l'avons dit, d'une grande beautÊ.
     La commission  pouvait donc  passer  pour dÊlicate, et  le roi en Êtait
arrivÊ,  Á  force de  jalousie contre  Buckingham, Á n'Ëtre plus  jaloux  de
personne.
     Sans doute le chancelier SÊguier chercha des yeux Á ce moment le cordon
de la  fameuse cloche ; mais, ne  le trouvant pas,  il en prit  son parti et
tendit la main  vers l'endroit oÝ la  reine avait avouÊ  que se  trouvait le
papier.
     Anne  d'Autriche  fit un pas en arriÉre, si p×le qu'on eÙt dit  qu'elle
allait mourir ; et, s'appuyant de la main gauche, pour  ne pas tomber, Á une
table qui se trouvait derriÉre elle, elle tira  de la droite un papier de sa
poitrine et le tendit au garde des sceaux.
     " Tenez, Monsieur,  la voilÁ, cette lettre, s'Êcria la reine d'une voix
entrecoupÊe  et  frÊmissante,  prenez-la, et  me dÊlivrez  de  votre odieuse
prÊsence. "
     Le  chancelier,  qui de  son  cÆtÊ  tremblait  d'une Êmotion  facile  Á
concevoir, prit la lettre, salua jusqu'Á terre et se retira.
     A peine  la porte  se fut-elle refermÊe sur lui,  que la  reine tomba Á
demi Êvanouie dans les bras de ses femmes.
     Le chancelier  alla  porter  la lettre au roi sans en  avoir lu un seul
mot. Le roi la prit d'une main tremblante,  chercha l'adresse, qui manquait,
devint  trÉs p×le, l'ouvrit lentement, puis, voyant  par les  premiers  mots
qu'elle Êtait adressÊe au roi d'Espagne, il lut trÉs rapidement.
     C'Êtait tout un  plan d'attaque contre le  cardinal. La  reine invitait
son frÉre et  l'empereur d'Autriche Á faire semblant, blessÊs qu'ils Êtaient
par  la   politique   de  Richelieu,  dont  l'Êternelle   prÊoccupation  fut
l'abaissement de la maison d'Autriche, de dÊclarer la guerre Á la  France et
d'imposer comme condition de la  paix le renvoi du cardinal :  mais d'amour,
il n'y en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.
     Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal  Êtait encore au  Louvre.
On lui dit que  Son Eminence  attendait,  dans  le  cabinet de travail,  les
ordres de Sa MajestÊ.
     Le roi se rendit aussitÆt prÉs de lui.
     "  Tenez, duc,  lui dit-il,  vous aviez  raison, et c'est moi qui avais
tort ;  toute l'intrigue  est politique, et il  n'Êtait aucunement  question
d'amour dans cette lettre, que voici. En Êchange, il y est fort question  de
vous. "
     Le  cardinal prit la lettre et la  lut avec la  plus grande attention ;
puis, lorsqu'il fut arrivÊ au bout, il la relut une seconde fois.
     " Eh bien, Votre MajestÊ, dit-il, vous voyez  jusqu'oÝ vont mes ennemis
: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez pas. A votre place,
en vÊritÊ, Sire, je cÊderais  Á de  si puissantes instances, et ce serait de
mon cÆtÊ avec un vÊritable bonheur que je me retirerais des affaires.
     -- Que dites-vous lÁ, duc ?
     --  Je dis, Sire, que ma  santÊ se perd dans ces luttes  excessives  et
dans  ces travaux  Êternels.  Je  dis  que,  selon  toute probabilitÊ, je ne
pourrai pas soutenir les fatigues du siÉge de La Rochelle, et que mieux vaut
que vous nommiez lÁ ou M. de  CondÊ, ou M. de Bassompierre, ou enfin quelque
vaillant homme dont c'est l'Êtat de mener la guerre, et non pas moi qui suis
homme d'Eglise et qu'on dÊtourne sans cesse de ma vocation pour  m'appliquer
Á des choses auxquelles je n'ai  aucune aptitude. Vous en serez plus heureux
Á l'intÊrieur,  Sire, et  je ne  doute pas  que vous n'en soyez plus grand Á
l'Êtranger.
     -- Monsieur le duc, dit le roi, je comprends,  soyez tranquille ;  tous
ceux qui sont nommÊs dans cette lettre seront  punis comme  ils le mÊritent,
et la reine elle-mËme.
     -- Que  dites-vous lÁ,  Sire ? Dieu me  garde que,  pour moi, la  reine
Êprouve la moindre  contrariÊtÊ  ! elle  m'a  toujours cru son ennemi, Sire,
quoique Votre MajestÊ puisse attester  que j'ai toujours pris chaudement son
parti, mËme contre vous.  Oh  ! si elle trahissait Votre MajestÊ Á l'endroit
de son honneur, ce serait autre  chose, et je serais le  premier Á dire  : "
Pas de gr×ce,  Sire,  pas de gr×ce pour la coupable ! " Heureusement il n'en
est rien, et Votre MajestÊ vient d'en acquÊrir une nouvelle preuve.
     -- C'est vrai, Monsieur le cardinal, dit le  roi, et vous aviez raison,
comme toujours ; mais la reine n'en mÊrite pas moins toute ma colÉre.
     -- C'est vous, Sire,  qui  avez  encouru la sienne  ; et vÊritablement,
quand elle bouderait sÊrieusement Votre MajestÊ, je le comprendrais ;  Votre
MajestÊ l'a traitÊe avec une sÊvÊritÊ !...
     --  C'est ainsi  que je traiterai toujours mes  ennemis et  les vÆtres,
duc, si  haut placÊs qu'ils soient et  quelque  pÊril  que je  coure  Á agir
sÊvÉrement avec eux.
     -- La reine  est mon  ennemie,  mais  n'est pas  la  vÆtre,  Sire ;  au
contraire,  elle est Êpouse dÊvouÊe,  soumise et irrÊprochable ; laissez-moi
donc, Sire, intercÊder pour elle prÉs de Votre MajestÊ.
     -- Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne Á moi la premiÉre !
     -- Au contraire, Sire, donnez l'exemple ; vous avez eu le premier tort,
puisque c'est vous qui avez soupÚonnÊ la reine.
     -- Moi, revenir le premier ? dit le roi ; jamais !
     -- Sire, je vous en supplie.
     -- D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier ?
     -- En faisant une chose que vous sauriez lui Ëtre agrÊable.
     -- Laquelle ?
     -- Donnez un bal ; vous savez combien la reine aime la danse ;  je vous
rÊponds que sa rancune ne tiendra point Á une pareille attention.
     -- Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les plaisirs
mondains.
     -- La reine ne vous en sera que  plus reconnaissante, puisqu'elle  sait
votre antipathie pour ce plaisir ; d'ailleurs ce sera une occasion pour elle
de mettre  ces beaux  ferrets  de diamants que vous lui  avez donnÊs l'autre
jour Á sa fËte, et dont elle n'a pas encore eu le temps de se parer.
     --  Nous verrons, Monsieur  le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui,
dans  sa joie  de trouver la reine coupable d'un crime  dont  il se souciait
peu, et  innocente  d'une faute qu'il redoutait fort, Êtait tout  prËt Á  se
raccommoder avec elle ; nous  verrons, mais, sur mon honneur, vous Ëtes trop
indulgent.
     --   Sire,  dit  le  cardinal,   laissez  la  sÊvÊritÊ  aux  ministres,
l'indulgence est la  vertu royale ; usez-en, et vous verrez que vous vous en
trouverez bien. "
     Sur  quoi  le  cardinal,  entendant  la  pendule  sonner  onze  heures,
s'inclina profondÊment,  demandant congÊ  au  roi pour  se  retirer,  et  le
suppliant de se raccommoder avec la reine.
     Anne d'Autriche, qui, Á la suite de la saisie de sa lettre, s'attendait
Á quelque reproche, fut fort ÊtonnÊe de voir  le lendemain le roi faire prÉs
d'elle des tentatives de  rapprochement. Son premier mouvement fut rÊpulsif,
son  orgueil  de femme  et sa  dignitÊ  de  reine  avaient ÊtÊ tous  deux si
cruellement  offensÊs,  qu'elle  ne pouvait revenir ainsi du premier  coup ;
mais, vaincue  par  le  conseil de ses  femmes,  elle  eut  enfin  l'air  de
commencer Á oublier. Le roi profita de ce premier  moment de retour pour lui
dire qu'incessamment il comptait donner une fËte.
     C'Êtait une chose si rare qu'une  fËte pour  la pauvre Anne d'Autriche,
qu'Á cette  annonce,  ainsi que l'avait pensÊ le cardinal, la derniÉre trace
de ses ressentiments disparut sinon dans son coeur, du moins sur son visage.
Elle demanda quel jour cette  fËte devait avoir lieu,  mais  le roi rÊpondit
qu'il fallait qu'il s'entendÏt sur ce point avec le cardinal.
     En effet,  chaque jour  le roi  demandait au  cardinal Á  quelle Êpoque
cette  fËte  aurait lieu,  et  chaque  jour  le  cardinal, sous  un prÊtexte
quelconque, diffÊrait de la fixer.
     Dix jours s'ÊcoulÉrent ainsi.
     Le huitiÉme jour aprÉs  la  scÉne que nous avons  racontÊe, le cardinal
reÚut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait seulement ces quelques
lignes :
     " Je les ai ; mais je  ne puis  quitter  Londres, attendu que je manque
d'argent ; envoyez-moi cinq  cents pistoles,  et quatre  ou cinq jours aprÉs
les avoir reÚues, je serai Á Paris. "
     Le jour mËme oÝ le cardinal avait reÚu cette lettre, le roi lui adressa
sa question habituelle.
     Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas :
     "  Elle  arrivera, dit-elle,  quatre  ou  cinq  jours aprÉs avoir  reÚu
l'argent  ; il faut quatre ou cinq  jours  Á l'argent  pour aller, quatre ou
cinq jours Á elle pour revenir, cela fait  dix jours ; maintenant faisons la
part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de  femme, et
mettons cela Á douze jours.
     -- Eh bien, Monsieur le duc, dit le roi, vous avez calculÊ ?
     --  Oui, Sire : nous sommes aujourd'hui le 20 septembre ; les  Êchevins
de la ville donnent une fËte le 3 octobre. Cela s'arrangera Á merveille, car
vous n'aurez pas l'air de faire un retour vers la reine. "
     Puis le cardinal ajouta :
     " A  propos, Sire, n'oubliez pas de dire Á  Sa  MajestÊ,  la  veille de
cette fËte,  que vous dÊsirez voir comment lui vont ses ferrets de diamants.
"







     C'Êtait la seconde  fois que le cardinal  revenait  sur  ce  point  des
ferrets  de  diamants  avec le  roi.  Louis XIII fut  donc frappÊ  de  cette
insistance, et pensa que cette recommandation cachait un mystÉre.
     Plus  d'une fois le roi  avait  ÊtÊ  humiliÊ  que le cardinal, dont  la
police, sans avoir atteint encore la perfection  de la police moderne, Êtait
excellente,  fÙt  mieux instruit que lui-mËme de ce qui se passait dans  son
propre  mÊnage. Il espÊra donc, dans  une conversation avec Anne d'Autriche,
tirer quelque  lumiÉre de  cette conversation et revenir ensuite prÉs de Son
Eminence avec quelque secret que le cardinal sÙt ou ne sÙt pas, ce qui, dans
l'un ou l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.
     Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda avec de
nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne  d'Autriche  baissa la
tËte, laissa s'Êcouler le torrent sans  rÊpondre et espÊrant qu'il  finirait
par s'arrËter ; mais ce n'Êtait pas cela que voulait Louis XIII ; Louis XIII
voulait une discussion de laquelle jaillÏt une lumiÉre quelconque, convaincu
qu'il Êtait que le cardinal avait quelque  arriÉre-  pensÊe et lui machinait
une surprise terrible comme en savait faire Son Eminence. Il arriva Á ce but
par sa persistance Á accuser.
     " Mais, s'Êcria Anne d'Autriche, lassÊe de ces  vagues attaques ; mais,
Sire,  vous  ne me dites pas  tout ce que vous avez dans  le coeur. Qu'ai-je
donc  fait ?  Voyons, quel  crime ai-je donc commis ? Il est impossible  que
Votre MajestÊ fasse tout ce bruit pour une lettre Êcrite Á mon frÉre. "
     Le  roi, attaquÊ  Á son tour  d'une  maniÉre  si directe,  ne  sut  que
rÊpondre  ; il  pensa que c'Êtait  lÁ le moment  de placer la recommandation
qu'il ne devait faire que la veille de la fËte.
     " Madame,  dit-il avec majestÊ, il y aura incessamment bal Á l'hÆtel de
ville  ; j'entends  que, pour faire  honneur Á  nos braves Êchevins,  vous y
paraissiez en habit  de cÊrÊmonie,  et surtout parÊe des ferrets de diamants
que je vous ai donnÊs pour votre fËte. Voici ma rÊponse. "
     La rÊponse Êtait terrible. Anne d'Autriche crut que  Louis XIII  savait
tout, et que le cardinal avait obtenu de  lui  cette longue dissimulation de
sept ou huit jours, qui  Êtait au reste  dans  son  caractÉre.  Elle  devint
excessivement  p×le, appuya sur une console sa main d'une  admirable beautÊ,
et qui semblait alors une main de  cire, et, regardant le  roi avec des yeux
ÊpouvantÊs, elle ne rÊpondit pas une seule syllabe.
     " Vous entendez, Madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras dans
toute son Êtendue, mais sans en deviner la cause, vous entendez ?
     -- Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine.
     -- Vous paraÏtrez Á ce bal ?
     -- Oui.
     -- Avec vos ferrets ?
     -- Oui. "
     La  p×leur  de la  reine augmenta encore, s'il Êtait possible ;  le roi
s'en aperÚut, et en jouit avec cette froide cruautÊ qui Êtait un des mauvais
cÆtÊs de son caractÉre.
     " Alors, c'est convenu, dit le roi, et voilÁ tout ce que j'avais Á vous
dire.
     -- Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu ? " demanda Anne d'Autriche.
     Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas  rÊpondre Á cette
question, la reine l'ayant faite d'une voix presque mourante.
     " Mais trÉs incessamment, Madame, dit-il ; mais je ne me  rappelle plus
prÊcisÊment la date du jour, je la demanderai au cardinal.
     -- C'est donc le  cardinal qui vous a annoncÊ  cette fËte ?  s'Êcria la
reine.
     -- Oui, Madame, rÊpondit le roi ÊtonnÊ ; mais pourquoi cela ?
     -- C'est lui, qui vous a dit de m'inviter Á y paraÏtre avec ces ferrets
?
     -- C'est-Á-dire, Madame...
     -- C'est lui, Sire, c'est lui !
     -- Eh bien  ! qu'importe que ce  soit lui ou moi ? y a-t-il un  crime Á
cette invitation ?
     -- Non, Sire.
     -- Alors vous paraÏtrez ?
     -- Oui, Sire.
     -- C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte. "
     La reine  fit une  rÊvÊrence,  moins  par Êtiquette  que  parce que ses
genoux se dÊrobaient sous elle.
     Le roi partit enchantÊ.
     " Je suis perdue, murmura  la reine, perdue, car le cardinal sait tout,
et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore, mais qui saura tout
bientÆt. Je suis perdue ! Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! "
     Elle  s'agenouilla sur un  coussin et pria, la tËte enfoncÊe entre  ses
bras palpitants.
     En effet, la  position  Êtait  terrible.  Buckingham  Êtait  retournÊ Á
Londres, Mme  de  Chevreuse Êtait  Á  Tours. Plus  surveillÊe que jamais, la
reine  sentait sourdement  qu'une de  ses femmes la  trahissait, sans savoir
dire laquelle.  La Porte ne pouvait pas  quitter le Louvre. Elle n'avait pas
une ×me au monde Á qui se fier.
     Aussi, en prÊsence du malheur qui la menaÚait et de l'abandon qui Êtait
le sien, Êclata-t-elle en sanglots.
     " Ne puis-je donc Ëtre bonne Á rien Á Votre MajestÊ ? " dit tout Á coup
une voix pleine de douceur et de pitiÊ.
     La  reine  se retourna vivement, car  il n'y avait  pas Á  se tromper Á
l'expression de cette voix : c'Êtait une amie qui parlait ainsi.
     En  effet, Á l'une  des portes qui donnaient  dans l'appartement de  la
reine apparut la jolie Mme Bonacieux ; elle Êtait occupÊe Á ranger les robes
et le linge dans un cabinet, lorsque  le roi Êtait entrÊ ;  elle n'avait pas
pu sortir, et avait tout entendu.
     La  reine  poussa  un  cri perÚant en se voyant surprise, car dans  son
trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait ÊtÊ donnÊe
par La Porte.
     " Oh ! ne craignez  rien,  Madame, dit la jeune femme  en  joignant les
mains et en pleurant elle-mËme  des  angoisses de la reine ; je suis Á Votre
MajestÊ corps et ×me, et si loin que je sois  d'elle, si infÊrieure que soit
ma position, je crois que j'ai  trouvÊ  un  moyen de  tirer Votre MajestÊ de
peine.
     -- Vous  ! Æ Ciel ! vous  ! s'Êcria la reine ; mais voyons regardez-moi
en face. Je suis trahie de tous cÆtÊs, puis-je me fier Á vous ?
     -- Oh ! Madame  ! s'Êcria  la jeune femme en tombant Á genoux : sur mon
×me, je suis prËte Á mourir pour Votre MajestÊ ! "
     Ce cri Êtait sorti  du plus profond du  coeur, et, comme le premier, il
n'y avait pas Á se tromper.
     " Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traÏtres ici ; mais, par
le saint nom de la Vierge, je vous jure  que  personne n'est plus dÊvouÊ que
moi Á Votre MajestÊ. Ces ferrets que le roi  redemande, vous les avez donnÊs
au duc  de Buckingham,  n'est-ce pas ? Ces ferrets Êtaient enfermÊs dans une
petite boÏte en bois de rose qu'il tenait sous  son bras ? Est-ce que je  me
trompe ? Est-ce que ce n'est pas cela ?
     --  Oh !  mon  Dieu !  mon  Dieu  !  murmura  la reine dont  les  dents
claquaient d'effroi.
     -- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les ravoir.
     -- Oui, sans doute, il le faut, s'Êcria la reine ; mais comment  faire,
comment y arriver ?
     -- Il faut envoyer quelqu'un au duc.
     -- Mais qui ?... qui ?... A qui me fier ?
     -- Ayez confiance en moi, Madame ; faites-moi cet honneur, ma reine, et
je trouverai le messager, moi !
     -- Mais il faudra Êcrire !
     -- Oh ! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de Votre MajestÊ
et votre cachet particulier.
     -- Mais ces  deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce, l'exil
!
     -- Oui, s'ils tombent entre des mains inf×mes ! Mais je rÊponds que ces
deux mots seront remis Á leur adresse.
     -- Oh ! mon  Dieu ! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma
rÊputation entre vos mains !
     -- Oui ! oui, Madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi !
     -- Mais comment ? dites-le-moi, au moins.
     -- Mon mari a ÊtÊ remis en libertÊ il y a deux ou trois jours ; je n'ai
pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et honnËte homme qui n'a
ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce que je voudrai : il partira sur
un ordre  de moi, sans  savoir ce qu'il porte,  et il  remettra la lettre de
Votre  MajestÊ,  sans mËme savoir qu'elle  est de Votre MajestÊ, Á l'adresse
qu'elle indiquera. "
     La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un Êlan  passionnÊ,
la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et  ne voyant que sincÊritÊ
dans ses beaux yeux, elle l'embrassa tendrement.
     " Fais cela,  s'Êcria-t-elle, et  tu m'auras  sauvÊ la vie, tu  m'auras
sauvÊ l'honneur !
     -- Oh ! n'exagÊrez pas le service que j'ai le  bonheur de vous rendre ;
je n'ai rien Á sauver Á Votre MajestÊ, qui est seulement victime de perfides
complots.
     -- C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as raison.
     -- Donnez-moi donc cette lettre, Madame, le temps presse. "
     La reine courut Á une petite table  sur laquelle  se trouvaient  encre,
papier et plumes : elle Êcrivit deux lignes, cacheta la lettre de son cachet
et la remit Á Mme Bonacieux.
     " Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose nÊcessaire.
     -- Laquelle ?
     -- L'argent. "
     Mme Bonacieux rougit.
     " Oui,  c'est vrai,  dit-elle, et  j'avouerai  Á Votre MajestÊ que  mon
mari...
     -- Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire.
     -- Si  fait, il en  a, mais  il  est fort avare,  c'est lÁ son  dÊfaut.
Cependant, que Votre MajestÊ ne s'inquiÉte pas, nous trouverons moyen...
     -- C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui liront les
MÊmoires de Mme de Motteville ne s'Êtonneront pas de cette rÊponse)  ; mais,
attends. "
     Anne d'Autriche courut Á son Êcrin.
     " Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix, Á ce qu'on assure ;
elle  vient de  mon  frÉre le roi  d'Espagne, elle est Á  moi  et  j'en puis
disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent, et que ton mari parte.
     -- Dans une heure, vous serez obÊie.
     -- Tu  vois l'adresse, ajouta la  reine,  parlant  si  bas  qu'Á  peine
pouvait-on  entendre ce  qu'elle  disait :  A  Milord  duc  de Buckingham, Á
Londres.
     -- La lettre sera remise Á lui-mËme.
     -- GÊnÊreuse enfant ! " s'Êcria Anne d'Autriche.
     Mme  Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha  le papier  dans  son
corsage et disparut avec la lÊgÉretÊ d'un oiseau.
     Dix  minutes aprÉs, elle Êtait chez elle ; comme  elle l'avait dit Á la
reine, elle n'avait  pas revu  son  mari  depuis sa mise en  libertÊ ;  elle
ignorait donc le changement qui s'Êtait fait en lui Á l'endroit du cardinal,
changement qu'avaient  opÊrÊ la flatterie  et  l'argent  de Son Eminence  et
qu'avaient corroborÊ, depuis, deux ou  trois visites  du comte de Rochefort,
devenu  le  meilleur ami  de Bonacieux, auquel  il avait  fait  croire  sans
beaucoup  de peine qu'aucun sentiment coupable n'avait amenÊ l'enlÉvement de
sa femme, mais que c'Êtait seulement une prÊcaution politique.
     Elle trouva M.  Bonacieux seul :  le pauvre homme  remettait  Á  grand-
peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouvÊ les meubles Á peu prÉs
brisÊs et  les armoires Á peu  prÉs vides, la  justice n'Êtant pas  une  des
trois choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de traces de
leur passage. Quant Á la servante, elle s'Êtait enfuie lors de l'arrestation
de  son maÏtre. La terreur avait  gagnÊ la  pauvre  fille au  point  qu'elle
n'avait cessÊ de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal.
     Le digne mercier avait, aussitÆt sa rentrÊe dans sa maison, fait part Á
sa  femme  de son  heureux retour, et  sa  femme  lui avait  rÊpondu pour le
fÊliciter et pour  lui dire que le premier moment qu'elle pourrait dÊrober Á
ses devoirs serait consacrÊ tout entier Á lui rendre visite.
     Ce premier moment  s'Êtait fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute
autre circonstance, eÙt paru un  peu bien long Á  maÏtre Bonacieux ; mais il
avait, dans la visite qu'il avait faite au cardinal et dans les  visites que
lui faisait  Rochefort, ample  sujet Á rÊflexion, et, comme on sait, rien ne
fait passer le temps comme de rÊflÊchir.
     D'autant plus que les rÊflexions de Bonacieux Êtaient toutes couleur de
rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux, et ne cessait de lui
dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le  mercier se voyait
dÊjÁ sur le chemin des honneurs et de la fortune.
     De son cÆtÊ,  Mme Bonacieux avait rÊflÊchi, mais,  il faut  le  dire, Á
tout autre  chose que l'ambition ; malgrÊ elle,  ses pensÊes avaient eu pour
mobile constant ce beau jeune homme  si brave et qui paraissait si amoureux.
MariÊe Á dix-huit ans Á M. Bonacieux, ayant toujours vÊcu au milieu des amis
de son mari, peu susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque Á une jeune
femme dont le coeur  Êtait  plus ÊlevÊ que sa position,  Mme Bonacieux Êtait
restÊe insensible aux sÊductions vulgaires ; mais,  Á  cette Êpoque surtout,
le titre  de gentilhomme avait une grande influence sur la  bourgeoisie,  et
d'Artagnan Êtait  gentilhomme ; de plus, il portait l'uniforme  des  gardes,
qui,  aprÉs l'uniforme des mousquetaires, Êtait le plus  apprÊciÊ des dames.
Il Êtait, nous le rÊpÊtons, beau, jeune, aventureux  ; il parlait d'amour en
homme qui aime et qui a soif d'Ëtre  aimÊ ; il y en avait lÁ plus qu'il n'en
fallait pour tourner une tËte de vingt-trois ans,  et Mme Bonacieux en Êtait
arrivÊe juste Á cet ×ge heureux de la vie.
     Les deux Êpoux,  quoiqu'ils ne se  fussent pas vus depuis plus  de huit
jours, et que pendant cette semaine de graves ÊvÊnements eussent passÊ entre
eux,  s'abordÉrent donc  avec une certaine  prÊoccupation  ;  nÊanmoins,  M.
Bonacieux  manifesta une  joie  rÊelle  et  s'avanÚa  vers sa  femme Á  bras
ouverts.
     Mme Bonacieux lui prÊsenta le front.
     " Causons un peu, dit-elle.
     -- Comment ? dit Bonacieux ÊtonnÊ.
     -- Oui, sans doute, j'ai  une chose de la plus haute importance  Á vous
dire.
     -- Au fait, et moi aussi, j'ai  quelques  questions  assez  sÊrieuses Á
vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlÉvement, je vous prie.
     -- Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
     -- Et de quoi s'agit-il donc ? de ma captivitÊ ?
     -- Je l'ai apprise  le  jour  mËme ; mais  comme  vous n'Êtiez coupable
d'aucun crime, comme  vous n'Êtiez complice d'aucune intrigue, comme vous ne
saviez rien  enfin  qui pÙt vous compromettre, ni vous, ni personne, je n'ai
attachÊ Á cet ÊvÊnement que l'importance qu'il mÊritait.
     -- Vous en parlez bien  Á votre aise, Madame  ! reprit Bonacieux blessÊ
du peu d'intÊrËt  que  lui  tÊmoignait sa  femme ; savez-vous que  j'ai  ÊtÊ
plongÊ un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille ?
     -- Un  jour et  une  nuit sont  bientÆt passÊs  ;  laissons donc  votre
captivitÊ, et revenons Á ce qui m'amÉne prÉs de vous.
     -- Comment ? ce qui vous amÉne prÉs de moi ! N'est-ce donc pas le dÊsir
de revoir un  mari  dont  vous Ëtes sÊparÊe  depuis huit  jours ? demanda le
mercier piquÊ au vif.
     -- C'est cela d'abord, et autre chose ensuite.
     -- Parlez !
     -- Une chose du plus haut intÊrËt et de laquelle dÊpend notre fortune Á
venir peut-Ëtre.
     --  Notre  fortune a fort  changÊ de face  depuis que  je vous  ai vue,
Madame Bonacieux, et je ne serais pas ÊtonnÊ que d'ici Á quelques mois  elle
ne fÏt envie Á beaucoup de gens.
     -- Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous
donner.
     -- A moi ?
     -- Oui, Á vous. Il y a une bonne et sainte action Á faire, Monsieur, et
beaucoup d'argent Á gagner en mËme temps. "
     Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent Á son mari, elle le prenait
par son faible.
     Mais un homme, fÙt-ce un mercier, lorsqu'il a causÊ dix minutes avec le
cardinal de Richelieu, n'est plus le mËme homme.
     " Beaucoup d'argent Á gagner ! dit Bonacieux en allongeant les lÉvres.
     -- Oui, beaucoup.
     -- Combien, Á peu prÉs ?
     -- Mille pistoles peut-Ëtre.
     -- Ce que vous avez Á me demander est donc bien grave ?
     -- Oui.
     -- Que faut-il faire ?
     -- Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne
vous dessaisirez sous aucun prÊtexte, et que vous remettrez en main propre.
     -- Et pour oÝ partirai-je ?
     -- Pour Londres.
     -- Moi, pour Londres ! Allons donc, vous raillez, je n'ai pas affaire Á
Londres.
     -- Mais d'autres ont besoin que vous y alliez.
     -- Quels  sont  ces autres  ? Je vous avertis,  je ne fais plus rien en
aveugle, et je veux  savoir  non seulement  Á quoi je m'expose, mais  encore
pour qui je m'expose.
     -- Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend
: la  rÊcompense  dÊpassera  vos dÊsirs,  voilÁ tout  ce  que  je puis  vous
promettre.
     -- Des intrigues encore, toujours des intrigues  ! merci, je m'en dÊfie
maintenant, et M. le cardinal m'a ÊclairÊ lÁ-dessus.
     -- Le cardinal ! s'Êcria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal ?
     -- Il m'a fait appeler, rÊpondit fiÉrement le mercier.
     -- Et vous vous Ëtes rendu Á son invitation, imprudent que vous Ëtes.
     -- Je dois dire que je n'avais pas le choix  de m'y rendre ou de ne pas
m'y rendre,  car j'Êtais entre deux gardes. Il est vrai encore de  dire que,
comme alors je  ne  connaissais pas Son Eminence, si j'avais pu me dispenser
de cette visite, j'en eusse ÊtÊ fort enchantÊ.
     -- Il vous a donc maltraitÊ ? il vous a donc fait des menaces ?
     -- Il  m'a tendu la main et  m'a appelÊ son ami, -- son ami ! entendez-
vous, Madame ? Je suis l'ami du grand cardinal !
     -- Du grand cardinal !
     -- Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, Madame ?
     --  Je  ne  lui  conteste  rien,  mais  je vous dis  que la faveur d'un
ministre est ÊphÊmÉre, et qu'il faut  Ëtre fou pour s'attacher Á un ministre
; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent  pas sur le caprice
d'un homme ou  l'issue d'un ÊvÊnement ;  c'est Á ces pouvoirs qu'il faut  se
rallier.
     -- J'en  suis f×chÊ, Madame, mais je ne connais pas d'autre pouvoir que
celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir.
     -- Vous servez le cardinal ?
     --  Oui, Madame, et comme son  serviteur je ne permettrai  pas que vous
vous livriez Á des complots contre la sÙretÊ de l'Etat, et que vous serviez,
vous,  les intrigues d'une femme qui n'est  pas FranÚaise et qui a le  coeur
espagnol.  Heureusement,  le  grand cardinal est  lÁ,  son  regard  vigilant
surveille et pÊnÉtre jusqu'au fond du coeur. "
     Bonacieux rÊpÊtait mot pour  mot une phrase qu'il avait entendu dire au
comte de Rochefort ; mais la pauvre femme, qui  avait comptÊ sur son mari et
qui,  dans  cet espoir, avait  rÊpondu de lui Á la  reine,  n'en  frÊmit pas
moins,  et  du  danger dans  lequel  elle  avait  failli  se  jeter,  et  de
l'impuissance dans laquelle  elle  se  trouvait.  Cependant, connaissant  la
faiblesse et surtout la cupiditÊ  de  son  mari, elle ne  dÊsespÊrait pas de
l'amener Á ses fins.
     " Ah  !  vous  Ëtes cardinaliste, Monsieur, s'Êcria-t-elle ;  ah ! vous
servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et  qui insultent  votre
reine !
     -- Les intÊrËts particuliers ne  sont rien devant les intÊrËts de tous.
Je suis pour ceux qui sauvent l'Etat " , dit avec emphase Bonacieux.
     C'Êtait une autre phrase du comte de Rochefort, qu'il  avait retenue et
qu'il trouvait l'occasion de placer.
     "  Et  savez-vous ce que  c'est que l'Etat dont vous  parlez ?  dit Mme
Bonacieux en haussant les Êpaules. Contentez-vous  d'Ëtre un  bourgeois sans
finesse aucune, et tournez-vous du cÆtÊ qui vous offre le plus d'avantages.
     --  Eh ! eh ! dit Bonacieux en frappant sur un sac  Á la panse arrondie
et qui rendit un son argentin ; que dites-vous de  ceci, Madame la prËcheuse
?
     -- D'oÝ vient cet argent ?
     -- Vous ne devinez pas ?
     -- Du cardinal ?
     -- De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
     -- Le comte de Rochefort ! mais c'est lui qui m'a enlevÊe !
     -- Cela se peut, Madame.
     -- Et vous recevez de l'argent de cet homme ?
     -- Ne m'avez-vous pas dit que cet enlÉvement Êtait tout politique ?
     --  Oui  ; mais  cet enlÉvement  avait pour but de  me faire  trahir ma
maÏtresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent compromettre
l'honneur et peut-Ëtre la vie de mon auguste maÏtresse.
     --  Madame, reprit Bonacieux, votre  auguste maÏtresse  est une perfide
Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.
     --  Monsieur, dit  la  jeune  femme, je  vous savais  l×che,  avare  et
imbÊcile, mais je ne vous savais pas inf×me !
     -- Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en  colÉre, et
qui reculait devant le courroux conjugal ; Madame, que dites-vous donc ?
     --  Je dis que vous Ëtes un misÊrable ! continua Mme Bonacieux, qui vit
qu'elle reprenait quelque influence sur  son  mari. Ah !  vous faites  de la
politique, vous ! et de la politique cardinaliste encore  !  Ah ! vous  vous
vendez, corps et ×me, au dÊmon pour de l'argent.
     -- Non, mais au cardinal.
     -- C'est la mËme chose ! s'Êcria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit
Satan.
     -- Taisez-vous, Madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre !
     -- Oui,  vous avez raison,  et je serais honteuse  pour  vous de  votre
l×chetÊ.
     -- Mais qu'exigez-vous donc de moi ? voyons !
     -- Je vous  l'ai dit : que vous partiez Á l'instant mËme, Monsieur, que
vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne  vous charger, et
Á  cette condition  j'oublie tout,  je pardonne, et il y a plus --  elle lui
tendit la main
     -- je vous rends mon amitiÊ. "
     Bonacieux Êtait poltron  et avare ; mais il aimait  sa  femme :  il fut
attendri. Un homme  de cinquante ans ne tient pas longtemps  rancune  Á  une
femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu'il hÊsitait :
     " Allons, Ëtes-vous dÊcidÊ ? dit-elle.
     -- Mais,  ma chÉre amie, rÊflÊchissez donc un peu Á ce  que vous exigez
de moi ;  Londres  est loin de Paris,  fort loin, et peut-Ëtre la commission
dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers.
     -- Qu'importe, si vous les Êvitez !
     --  Tenez,  Madame Bonacieux,  dit  le  mercier, tenez, dÊcidÊment,  je
refuse  :  les intrigues  me font peur. J'ai vu la  Bastille, moi. Brrrrou !
c'est affreux, la Bastille ! Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule.
On m'a menacÊ de la  torture. Savez-vous ce que c'est que la torture  ?  Des
coins de  bois qu'on  vous enfonce entre  les jambes  jusqu'Á  ce que les os
Êclatent ! Non, dÊcidÊment, je n'irai pas.  Et morbleu ! que n'y allez- vous
vous-mËme ? car, en vÊritÊ, je crois que je me suis  trompÊ sur votre compte
jusqu'Á prÊsent :  je  crois  que vous Ëtes  un homme,  et des plus  enragÊs
encore !
     -- Et vous, vous  Ëtes  une  femme, une  misÊrable  femme,  stupide  et
abrutie. Ah ! vous avez peur !  Eh bien,  si  vous ne partez pas Á l'instant
mËme, je vous fais arrËter par l'ordre de la reine, et je vous fais mettre Á
cette Bastille que vous craignez tant. "
     Bonacieux tomba dans une rÊflexion profonde ; il pesa mÙrement les deux
colÉres dans son cerveau, celle  du cardinal et celle de la reine : celle du
cardinal l'emporta ÊnormÊment.
     "  Faites-moi  arrËter de  la  part  de la reine,  dit-il, et moi je me
rÊclamerai de Son Eminence. "
     Pour le coup,  Mme Bonacieux vit qu'elle avait ÊtÊ  trop loin,  et elle
fut ÊpouvantÊe de  s'Ëtre si fort avancÊe. Elle  contempla un  instant  avec
effroi  cette  figure stupide, d'une rÊsolution invincible, comme celle  des
sots qui ont peur.
     " Eh bien,  soit  ! dit-elle. Peut-Ëtre,  au bout du  compte, avez-vous
raison : un homme en sait  plus  long  que les femmes  en politique, et vous
surtout, Monsieur  Bonacieux, qui avez causÊ avec le cardinal. Et cependant,
il  est bien dur,  ajouta-t-elle, que  mon  mari,  un  homme sur l'affection
duquel  je croyais pouvoir compter, me  traite aussi disgracieusement  et ne
satisfasse point Á ma fantaisie.
     -- C'est que vos  fantaisies peuvent mener trop  loin, reprit Bonacieux
triomphant, et je m'en dÊfie.
     -- J'y renoncerai  donc, dit la jeune  femme en soupirant ; c'est bien,
n'en parlons plus.
     -- Si, au moins, vous me disiez  quelle  chose je vais faire Á Londres,
reprit  Bonacieux,  qui  se  rappelait un peu tard  que Rochefort  lui avait
recommandÊ d'essayer de surprendre les secrets de sa femme.
     --  Il  est  inutile  que vous  le sachiez,  dit la jeune femme, qu'une
dÊfiance instinctive repoussait maintenant en  arriÉre : il s'agissait d'une
bagatelle  comme  en  dÊsirent  les femmes, d'une emplette sur laquelle il y
avait beaucoup Á gagner. "
     Mais  plus  la jeune  femme se  dÊfendait, plus au  contraire Bonacieux
pensa que  le  secret  qu'elle refusait de  lui  confier Êtait important. Il
rÊsolut  donc de  courir Á l'instant  mËme chez le comte de Rochefort, et de
lui dire que la reine cherchait un messager pour l'envoyer Á Londres.
     " Pardon, si je vous quitte, ma  chÉre Madame Bonacieux, dit-il ; mais,
ne sachant pas que vous me viendriez voir, j'avais pris rendez-vous avec  un
de  mes  amis  ; je reviens Á l'instant  mËme,  et si vous voulez m'attendre
seulement une  demi-minute, aussitÆt que j'en aurai  fini avec  cet ami,  je
reviens  vous  prendre,  et, comme  il  commence  Á se faire  tard, je  vous
reconduis au Louvre.
     -- Merci, Monsieur, rÊpondit  Mme Bonacieux :  vous n'Ëtes  point assez
brave pour m'Ëtre d'une utilitÊ quelconque,  et  je m'en retournerai bien au
Louvre toute seule.
     -- Comme  il vous plaira,  Madame Bonacieux,  reprit l'ex-mercier. Vous
reverrai-je bientÆt ?
     -- Sans doute  ;  la  semaine prochaine,  je  l'espÉre, mon  service me
laissera quelque libertÊ, et j'en profiterai pour revenir mettre  de l'ordre
dans nos affaires, qui doivent Ëtre quelque peu dÊrangÊes.
     -- C'est bien ; je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas ?
     -- Moi ! pas le moins du monde.
     -- A bientÆt, alors ?
     -- A bientÆt. "
     Bonacieux baisa la main de sa femme, et s'Êloigna rapidement.
     " Allons,  dit Mme Bonacieux, lorsque son mari  eut refermÊ la porte de
la rue,  et qu'elle se trouva  seule, il ne manquait plus Á cet imbÊcile que
d'Ëtre  cardinaliste ! Et  moi qui  avais rÊpondu Á la  reine, moi qui avais
promis Á ma pauvre maÏtresse... Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! elle va me prendre
pour  quelqu'une  de ces  misÊrables dont fourmille  le palais,  et  qu'on a
placÊes prÉs  d'elle pour l'espionner ! Ah ! Monsieur Bonacieux ! je ne vous
ai jamais beaucoup  aimÊ ; maintenant,  c'est bien pis : je vous hais !  et,
sur ma parole, vous me le paierez ! "
     Au moment  oÝ  elle disait ces mots,  un coup frappÊ au plafond lui fit
lever  la tËte, et  une voix, qui parvint Á elle Á travers le  plancher, lui
cria :
     " ChÉre Madame  Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l'allÊe, et je
vais descendre prÉs de vous. "







     " Ah ! Madame, dit  d'Artagnan en entrant par la porte que  lui ouvrait
la jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez lÁ un triste mari.
     -- Vous  avez  donc entendu  notre conversation  ? demanda vivement Mme
Bonacieux en regardant d'Artagnan avec inquiÊtude.
     -- Tout entiÉre.
     -- Mais comment cela ? mon Dieu !
     --  Par un  procÊdÊ  Á  moi connu, et par lequel j'ai entendu  aussi la
conversation plus animÊe que vous avez eue avec les sbires du cardinal.
     -- Et qu'avez-vous compris dans ce que nous disions ?
     --  Mille  choses : d'abord,  que  votre mari est un  niais  et un sot,
heureusement ; puis, que vous Êtiez embarrassÊe, ce dont j'ai ÊtÊ fort aise,
et que cela me donne une occasion de me mettre Á votre service, et Dieu sait
si  je suis  prËt  Á me jeter dans le  feu pour vous ;  enfin que la reine a
besoin qu'un homme brave, intelligent et dÊvouÊ  fasse pour elle un voyage Á
Londres. J'ai au moins deux des trois qualitÊs qu'il vous faut, et me voilÁ.
"
     Mme  Bonacieux ne rÊpondit pas, mais son coeur  battait de joie, et une
secrÉte espÊrance brilla Á ses yeux.
     "  Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je consens Á
vous confier cette mission ?
     -- Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez : que faut-il faire ?
     -- Mon Dieu  ! mon Dieu ! murmura la jeune femme,  dois-je vous confier
un pareil secret, Monsieur ? Vous Ëtes presque un enfant !
     -- Allons, je vois qu'il vous faut quelqu'un qui vous rÊponde de moi.
     -- J'avoue que cela me rassurerait fort.
     -- Connaissez-vous Athos ?
     -- Non.
     -- Porthos ?
     -- Non.
     -- Aramis ?
     -- Non. Quels sont ces Messieurs ?
     --  Des  mousquetaires  du  roi.  Connaissez-vous M. de  TrÊville, leur
capitaine ?
     -- Oh  ! oui, celui-lÁ, je  le connais,  non  pas personnellement, mais
pour en avoir entendu plus d'une fois parler Á la reine comme  d'un brave et
loyal gentilhomme.
     --  Vous  ne craignez  pas  que lui  vous  trahisse pour  le  cardinal,
n'est-ce pas ?
     -- Oh ! non, certainement.
     -- Eh bien, rÊvÊlez-lui votre secret, et demandez-lui, si important, si
prÊcieux, si terrible qu'il soit, si vous pouvez me le confier.
     -- Mais ce secret ne m'appartient pas, et je ne puis le rÊvÊler ainsi.
     --  Vous  l'alliez  bien confier  Á M.  Bonacieux, dit  d'Artagnan avec
dÊpit.
     -- Comme on  confie une  lettre  au  creux  d'un  arbre, Á l'aile  d'un
pigeon, au collier d'un chien.
     -- Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.
     -- Vous le dites.
     -- Je suis un galant homme !
     -- Je le crois.
     -- Je suis brave !
     -- Oh ! cela, j'en suis sÙre.
     -- Alors, mettez-moi donc Á l'Êpreuve. "
     Mme  Bonacieux  regarda  le  jeune  homme,  retenue  par  une  derniÉre
hÊsitation.  Mais il y avait  une telle  ardeur  dans  ses yeux,  une  telle
persuasion dans  sa  voix, qu'elle  se  sentit  entraÏnÊe Á se  fier Á  lui.
D'ailleurs elle se trouvait dans une de ces circonstances oÝ il faut risquer
le tout pour le  tout. La reine Êtait aussi bien perdue par une trop  grande
retenue que par une  trop  grande confiance.  Puis, avouons-le, le sentiment
involontaire qu'elle Êprouvait pour ce jeune protecteur la dÊcida Á parler.
     "  Ecoutez,  lui dit-elle, je me rends Á vos protestations et je cÉde Á
vos assurances. Mais  je vous jure devant Dieu qui nous entend, que  si vous
me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me tuerai en vous accusant
de ma mort.
     -- Et  moi, je vous jure devant Dieu, Madame, dit d'Artagnan, que si je
suis  pris  en accomplissant les ordres que vous me donnez, je mourrai avant
de rien faire ou dire qui compromette quelqu'un. "
     Alors la jeune femme lui confia le  terrible  secret dont le hasard lui
avait dÊjÁ rÊvÊlÊ une partie en face de la Samaritaine. Ce fut leur mutuelle
dÊclaration d'amour.
     D'Artagnan rayonnait  de  joie et d'orgueil. Ce secret qu'il possÊdait,
cette  femme qu'il aimait,  la  confiance  et  l'amour, faisaient  de lui un
gÊant.
     " Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.
     -- Comment  ! vous  partez !  s'Êcria Mme Bonacieux, et votre rÊgiment,
votre capitaine ?
     --  Sur mon ×me, vous m'aviez fait oublier tout cela, chÉre Constance !
oui, vous avez raison, il me faut un congÊ.
     -- Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.
     --  Oh ! celui-lÁ,  s'Êcria d'Artagnan aprÉs un moment de rÊflexion, je
le surmonterai, soyez tranquille.
     -- Comment cela ?
     --  J'irai trouver ce soir mËme M. de TrÊville,  que  je  chargerai  de
demander pour moi cette faveur Á son beau-frÉre, M. des Essarts.
     -- Maintenant, autre chose.
     -- Quoi  ?  demanda  d'Artagnan, voyant  que  Mme Bonacieux hÊsitait  Á
continuer.
     -- Vous n'avez peut-Ëtre pas d'argent ?
     -- Peut-Ëtre est de trop, dit d'Artagnan en souriant.
     -- Alors, reprit Mme Bonacieux  en ouvrant une  armoire et en tirant de
cette armoire le sac qu'une demi-heure auparavant caressait si amoureusement
son mari, prenez ce sac.
     --  Celui  du  cardinal  ! s'Êcria en  Êclatant de rire d'Artagnan qui,
comme on s'en souvient, gr×ce Á ses carreaux enlevÊs, n'avait pas perdu  une
syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.
     --  Celui  du cardinal,  rÊpondit Mme Bonacieux ; vous voyez  qu'il  se
prÊsente sous un aspect assez respectable.
     --  Pardieu  !   s'Êcria  d'Artagnan,  ce  sera  une  chose  doublement
divertissante que de sauver la reine avec l'argent de Son Eminence !
     --  Vous  Ëtes un aimable et charmant jeune  homme,  dit Mme Bonacieux.
Croyez que Sa MajestÊ ne sera point ingrate.
     --  Oh ! je suis  dÊjÁ  grandement rÊcompensÊ  ! s'Êcria d'Artagnan. Je
vous aime, vous me permettez  de vous le  dire ; c'est  dÊjÁ plus de bonheur
que je n'en osais espÊrer.
     -- Silence ! dit Mme Bonacieux en tressaillant.
     -- Quoi ?
     -- On parle dans la rue.
     -- C'est la voix...
     -- De mon mari. Oui, je l'ai reconnue ! "
     D'Artagnan courut Á la porte et poussa le verrou.
     " Il n'entrera pas que je  ne  sois  parti,  dit-il, et  quand je serai
parti, vous lui ouvrirez.
     -- Mais  je devrais  Ëtre  partie aussi, moi. Et la disparition  de cet
argent, comment la justifier si je suis lÁ ?
     -- Vous avez raison, il faut sortir.
     -- Sortir, comment ? On nous verra si nous sortons.
     -- Alors il faut monter chez moi.
     -- Ah ! s'Êcria Mme Bonacieux, vous me dites cela  d'un ton qui me fait
peur. "
     Mme  Bonacieux  prononÚa  ces  paroles avec  une larme dans  les  yeux.
D'Artagnan vit cette larme, et, troublÊ, attendri, il se jeta Á ses genoux.
     " Chez moi, dit-il, vous serez en sÙretÊ comme dans  un temple, je vous
en donne ma parole de gentilhomme.
     -- Partons, dit-elle, je me fie Á vous, mon ami. "
     D'Artagnan rouvrit avec  prÊcaution le  verrou,  et tous  deux,  lÊgers
comme  des ombres,  se  glissÉrent  par la  porte intÊrieure  dans  l'allÊe,
montÉrent sans bruit l'escalier et rentrÉrent dans la chambre de d'Artagnan.
     Une fois chez lui,  pour plus de sÙretÊ, le  jeune  homme barricada  la
porte  ; ils s'approchÉrent tous deux de  la  fenËtre, et  par  une fente du
volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau.
     A la vue de l'homme en manteau, d'Artagnan bondit,  et, tirant son ÊpÊe
Á demi, s'ÊlanÚa vers la porte.
     C'Êtait l'homme de Meung.
     " Qu'allez-vous faire ? s'Êcria Mme Bonacieux ; vous nous perdez.
     -- Mais j'ai jurÊ de tuer cet homme ! dit d'Artagnan.
     -- Votre vie est  vouÊe en ce  moment et ne vous appartient pas. Au nom
de la reine, je vous dÊfends de vous jeter dans aucun pÊril Êtranger Á celui
du voyage.
     -- Et en votre nom, n'ordonnez-vous rien ?
     -- En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive Êmotion ; en mon nom, je
vous en prie. Mais Êcoutons, il me semble qu'ils parlent de moi. "
     D'Artagnan se rapprocha de la fenËtre et prËta l'oreille.
     M.  Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant  l'appartement vide, il
Êtait revenu Á l'homme au manteau qu'un instant il avait laissÊ seul.
     " Elle est partie, dit-il, elle sera retournÊe au Louvre.
     -- Vous Ëtes sÙr, rÊpondit l'Êtranger, qu'elle ne s'est pas doutÊe dans
quelles intentions vous Ëtes sorti ?
     --  Non,  rÊpondit  Bonacieux  avec  suffisance ; c'est une femme  trop
superficielle.
     -- Le cadet aux gardes est-il chez lui ?
     -- Je  ne le crois pas ; comme  vous  le voyez, son volet est fermÊ, et
l'on ne voit aucune lumiÉre briller Á travers les fentes.
     -- C'est Êgal, il faudrait s'en assurer.
     -- Comment cela ?
     -- En allant frapper Á sa porte.
     -- Je demanderai Á son valet.
     -- Allez. "
     Bonacieux rentra chez lui, passa par la mËme porte qui venait de donner
passage aux deux fugitifs, monta jusqu'au palier de d'Artagnan et frappa.
     Personne  ne  rÊpondit. Porthos,  pour faire plus grande figure,  avait
empruntÊ ce soir-lÁ Planchet. Quant Á d'Artagnan, il n'avait garde de donner
signe d'existence.
     Au moment  oÝ  le doigt  de  Bonacieux  rÊsonna sur la porte, les  deux
jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.
     " Il n'y a personne chez lui, dit Bonacieux.
     -- N'importe,  rentrons toujours  chez vous, nous serons plus en sÙretÊ
que sur le seuil d'une porte.
     -- Ah ! mon  Dieu !  murmura  Mme Bonacieux,  nous  n'allons  plus rien
entendre.
     -- Au contraire, dit d'Artagnan, nous n'entendrons que mieux. "
     D'Artagnan enleva  les  trois  ou quatre carreaux qui  faisaient de  sa
chambre  une autre  oreille de Denys, Êtendit un tapis  Á  terre, se  mit  Á
genoux, et fit signe Á Mme Bonacieux  de se  pencher,  comme il  le faisait,
vers l'ouverture.
     " Vous Ëtes sÙr qu'il n'y a personne ? dit l'inconnu.
     -- J'en rÊponds, dit Bonacieux.
     -- Et vous pensez que votre femme ?...
     -- Est retournÊe au Louvre.
     -- Sans parler Á aucune personne qu'Á vous ?
     -- J'en suis sÙr.
     -- C'est un point important, comprenez-vous ?
     -- Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportÊe a donc une valeur... ?
     -- TrÉs grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.
     -- Alors le cardinal sera content de moi ?
     -- Je n'en doute pas.
     -- Le grand cardinal !
     --  Vous Ëtes  sÙr que, dans sa conversation avec vous, votre femme n'a
pas prononcÊ de noms propres ?
     -- Je ne crois pas.
     -- Elle n'a nommÊ ni Mme de  Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni  Mme de
Vernet ?
     -- Non, elle m'a dit seulement qu'elle voulait m'envoyer Á Londres pour
servir les intÊrËts d'une personne illustre. "
     " Le traÏtre ! murmura Mme Bonacieux.
     -- Silence !  " dit  d'Artagnan en  lui prenant une  main  qu'elle  lui
abandonna sans y penser.
     " N'importe, continua l'homme au manteau, vous Ëtes un niais de n'avoir
pas feint d'accepter la commission, vous auriez la lettre Á prÊsent ; l'Etat
qu'on menace Êtait sauvÊ, et vous...
     -- Et moi ?
     -- Eh bien, vous ! le cardinal vous donnait des lettres de noblesse...
     -- Il vous l'a dit ?
     -- Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise.
     -- Soyez tranquille, reprit  Bonacieux  ; ma femme  m'adore,  et il est
encore temps. "
     " Le niais ! murmura Mme Bonacieux.
     -- Silence ! " dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main.
     " Comment est-il encore temps ? reprit l'homme au manteau.
     -- Je  retourne au  Louvre, je demande Mme  Bonacieux,  je dis que j'ai
rÊflÊchi,  je renoue  l'affaire, j'obtiens  la lettre,  et je cours  chez le
cardinal.
     --  Eh bien, allez  vite ; je  reviendrai bientÆt savoir le rÊsultat de
votre dÊmarche. "
     L'inconnu sortit.
     " L'inf×me ! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette ÊpithÉte Á son
mari.
     -- Silence ! " rÊpÊta d'Artagnan en lui serrant la main  plus fortement
encore.
     Un hurlement terrible interrompit alors les rÊflexions de d'Artagnan et
de Mme Bonacieux. C'Êtait son mari, qui  s'Êtait aperÚu de la disparition de
son sac et qui criait au voleur.
     " Oh  !  mon Dieu  !  s'Êcria  Mme  Bonacieux, il  va  ameuter tout  le
quartier. "
     Bonacieux  cria  longtemps ;  mais comme de pareils cris,  attendu leur
frÊquence,  n'attiraient  personne  dans  la  rue  des  Fossoyeurs,  et  que
d'ailleurs la maison du mercier Êtait  depuis quelque temps assez mal famÊe,
voyant que personne  ne venait,  il sortit en continuant  de crier,  et l'on
entendit sa voix qui s'Êloignait dans la direction de la rue du Bac.
     " Et maintenant qu'il est parti, Á votre tour de vous Êloigner, dit Mme
Bonacieux ; du courage, mais surtout de la prudence, et songez que vous vous
devez Á la reine.
     -- A  elle  et Á vous  !  s'Êcria d'Artagnan.  Soyez  tranquille, belle
Constance, je reviendrai digne de sa  reconnaissance ;  mais reviendrai-  je
aussi digne de votre amour ? "
     La jeune femme  ne  rÊpondit  que par  la  vive rougeur qui  colora ses
joues. Quelques instants aprÉs, d'Artagnan sortit Á son tour, enveloppÊ, lui
aussi,  d'un grand  manteau que  retroussait cavaliÉrement le fourreau d'une
longue ÊpÊe.
     Mme Bonacieux  le suivit des yeux avec  ce long  regard d'amour dont la
femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer ; mais lorsqu'il eut  disparu
Á l'angle de la rue, elle tomba Á genoux, et joignant les mains :
     " O mon Dieu ! s'Êcria-t-elle, protÊgez la reine, protÊgez-moi ! "







     D'Artagnan se rendit droit chez M. de TrÊville.  Il avait rÊflÊchi que,
dans quelques minutes, le cardinal serait averti  par ce  damnÊ inconnu, qui
paraissait Ëtre son agent, et il pensait avec raison qu'il n'y avait  pas un
instant Á perdre.
     Le coeur du jeune homme dÊbordait de joie. Une occasion oÝ il y avait Á
la fois gloire Á acquÊrir  et argent Á gagner se prÊsentait Á lui, et, comme
premier encouragement, venait de le rapprocher d'une femme qu'il adorait. Ce
hasard  faisait donc presque du premier coup, pour lui plus qu'il  n'eÙt osÊ
demander Á la Providence.
     M.  de  TrÊville  Êtait dans  son salon  avec  sa  cour  habituelle  de
gentilshommes.  D'Artagnan, que  l'on  connaissait  comme un  familier de la
maison,  alla droit Á son cabinet  et le fit prÊvenir qu'il l'attendait pour
chose d'importance.
     D'Artagnan Êtait lÁ depuis cinq minutes Á peine, lorsque M. de TrÊville
entra. Au premier coup d'oeil et Á la joie qui se peignait sur  son  visage,
le  digne capitaine comprit qu'il se  passait effectivement quelque chose de
nouveau.
     Tout le long de la route, d'Artagnan s'Êtait demandÊ s'il se confierait
Á M.  de TrÊville, ou si seulement il lui demanderait  de lui accorder carte
blanche pour une affaire secrÉte. Mais M. de TrÊville avait toujours  ÊtÊ si
parfait pour lui, il Êtait si fort dÊvouÊ  au roi et Á la reine, il haÐssait
si cordialement le cardinal, que le jeune homme rÊsolut de tout lui dire.
     " Vous m'avez fait demander, mon jeune ami ? dit M. de TrÊville.
     -- Oui, Monsieur, dit d'Artagnan, et  vous me pardonnerez, je l'espÉre,
de  vous avoir dÊrangÊ, quand vous saurez de quelle chose importante  il est
question.
     -- Dites alors, je vous Êcoute.
     -- Il  ne s'agit de rien de moins, dit d'Artagnan, en baissant la voix,
que de l'honneur et peut-Ëtre de la vie de la reine.
     --  Que dites-vous lÁ ? demanda M. de TrÊville en regardant tout autour
de lui s'ils Êtaient bien seuls, et en ramenant son regard interrogateur sur
d'Artagnan.
     -- Je dis, Monsieur, que le hasard m'a rendu maÏtre d'un secret...
     -- Que vous garderez, j'espÉre, jeune homme, sur votre vie.
     -- Mais que je dois  vous confier,  Á  vous,  Monsieur, car  vous  seul
pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de Sa MajestÊ.
     -- Ce secret est-il Á vous ?
     -- Non, Monsieur, c'est celui de la reine.
     -- Etes-vous autorisÊ par Sa MajestÊ Á me le confier ?
     --  Non, Monsieur,  car  au  contraire le  plus  profond mystÉre  m'est
recommandÊ.
     -- Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-Á-vis de moi ?
     -- Parce  que,  je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et  que j'ai
peur que vous ne me refusiez la gr×ce que je viens vous demander, si vous ne
savez pas dans quel but je vous la demande.
     -- Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous dÊsirez.
     -- Je dÊsire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un congÊ de
quinze jours.
     -- Quand cela ?
     -- Cette nuit mËme.
     -- Vous quittez Paris ?
     -- Je vais en mission.
     -- Pouvez-vous me dire oÝ ?
     -- A Londres.
     -- Quelqu'un a-t-il intÊrËt Á ce que vous n'arriviez pas Á votre but ?
     -- Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour m'empËcher de
rÊussir.
     -- Et vous partez seul ?
     -- Je pars seul.
     --  En ce cas, vous ne passerez pas  Bondy ; c'est moi qui vous le dis,
foi de TrÊville.
     -- Comment cela ?
     -- On vous fera assassiner.
     -- Je serai mort en faisant mon devoir.
     -- Mais votre mission ne sera pas remplie.
     -- C'est vrai, dit d'Artagnan.
     -- Croyez-moi, continua TrÊville, dans  les entreprises de ce genre, il
faut Ëtre quatre pour arriver un.
     --  Ah  !  vous  avez  raison,  Monsieur, dit  d'Artagnan ;  mais  vous
connaissez Athos, Porthos et Aramis,  et vous  savez  si  je  puis  disposer
d'eux.
     -- Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir ?
     -- Nous  nous sommes  jurÊ, une fois pour toutes,  confiance aveugle et
dÊvouement Á  toute Êpreuve ; d'ailleurs vous pouvez leur dire que vous avez
toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus incrÊdules que vous.
     -- Je puis leur envoyer Á chacun un congÊ de quinze jours, voilÁ tout :
Á Athos, que sa  blessure  fait toujours souffrir,  pour  aller  aux eaux de
Forges ! Á Porthos et Á Aramis, pour suivre leur ami,  qu'ils ne veulent pas
abandonner dans une si douloureuse position. L'envoi de leur  congÊ  sera la
preuve que j'autorise leur voyage.
     -- Merci, Monsieur, et vous Ëtes cent fois bon.
     -- Allez donc les trouver Á l'instant mËme, et que tout s'exÊcute cette
nuit. Ah ! et d'abord Êcrivez-moi votre requËte Á M. des Essarts. Peut- Ëtre
aviez-vous un espion  Á vos trousses, et votre visite,  qui dans  ce cas est
dÊjÁ connue du cardinal, sera lÊgitimÊe ainsi. "
     D'Artagnan formula cette demande,  et M. de TrÊville, en la recevant de
ses  mains,  assura qu'avant deux heures du matin les quatre congÊs seraient
au domicile respectif des voyageurs.
     " Ayez  la  bontÊ  d'envoyer le  mien  chez  Athos, dit  d'Artagnan. Je
craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise rencontre.
     -- Soyez tranquille. Adieu et  bon  voyage  ! A  propos ! "  dit M.  de
TrÊville en le rappelant.
     D'Artagnan revint sur ses pas.
     " Avez-vous de l'argent ? "
     D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche.
     " Assez ? demanda M. de TrÊville.
     -- Trois cents pistoles.
     -- C'est bien, on va au bout du monde avec cela ; allez donc. "
     D'Artagnan salua M. de TrÊville, qui lui tendit la main ; d'Artagnan la
lui serra avec un respect mËlÊ de reconnaissance. Depuis qu'il  Êtait arrivÊ
Á Paris,  il n'avait eu qu'Á se louer de  cet excellent  homme, qu'il  avait
toujours trouvÊ digne, loyal et grand.
     Sa premiÉre visite fut pour Aramis ; il n'Êtait pas revenu chez son ami
depuis la fameuse  soirÊe oÝ  il avait suivi Mme Bonacieux. Il y a  plus : Á
peine  avait-il vu  le jeune  mousquetaire, et Á chaque  fois qu'il  l'avait
revu,  il  avait  cru  remarquer une  profonde  tristesse empreinte sur  son
visage.
     Ce soir encore, Aramis veillait  sombre et  rËveur ; d'Artagnan lui fit
quelques questions sur cette mÊlancolie  profonde ;  Aramis s'excusa  sur un
commentaire  du dix-huitiÉme chapitre de saint  Augustin qu'il  Êtait  forcÊ
d'Êcrire en latin pour la semaine suivante, et qui le prÊoccupait beaucoup.
     Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un serviteur de
M. de TrÊville entra porteur d'un paquet cachetÊ.
     " Qu'est-ce lÁ ? demanda Aramis.
     -- Le congÊ que Monsieur a demandÊ, rÊpondit le laquais.
     -- Moi, je n'ai pas demandÊ de congÊ.
     --  Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami,  voici une
demi-pistole pour votre peine ; vous direz Á M. de TrÊville que M. Aramis le
remercie bien sincÉrement. Allez. "
     Le laquais salua jusqu'Á terre et sortit.
     " Que signifie cela ? demanda Aramis.
     -- Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et suivez-
moi.
     -- Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir... "
     Aramis s'arrËta.
     " Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas ? continua d'Artagnan.
     -- Qui ? reprit Aramis.
     -- La femme qui Êtait ici, la femme au mouchoir brodÊ.
     -- Qui  vous a  dit qu'il  y  avait une femme ici ? rÊpliqua  Aramis en
devenant p×le comme la mort.
     -- Je l'ai vue.
     -- Et vous savez qui elle est ?
     -- Je crois m'en douter, du moins.
     --  Ecoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant  de choses, savez-vous
ce qu'est devenue cette femme ?
     -- Je prÊsume qu'elle est retournÊe Á Tours.
     -- A Tours ? oui, c'est bien cela ;  vous la connaissez.  Mais  comment
est-elle retournÊe Á Tours sans me rien dire ?
     -- Parce qu'elle a craint d'Ëtre arrËtÊe.
     -- Comment ne m'a-t-elle pas Êcrit ?
     -- Parce qu'elle craint de vous compromettre.
     -- D'Artagnan, vous me rendez  la vie ! s'Êcria  Aramis. Je  me croyais
mÊprisÊ,  trahi.  J'Êtais  si  heureux de la revoir  ! Je ne  pouvais croire
qu'elle  risqu×t  sa  libertÊ  pour  moi,  et  cependant  pour quelle  cause
serait-elle revenue Á Paris ?
     -- Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre.
     -- Et quelle est cette cause ? demanda Aramis.
     -- Vous le saurez un jour, Aramis ; mais, pour le moment, j'imiterai la
retenue de la niÉce du docteur. "
     Aramis sourit, car il se rappelait le  conte qu'il  avait fait  certain
soir Á ses amis.
     " Eh bien, donc, puisqu'elle a  quittÊ  Paris et que vous  en Ëtes sÙr,
d'Artagnan,  rien ne m'y arrËte plus,  et je suis  prËt Á vous  suivre. Vous
dites que nous allons ?...
     -- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je  vous invite
mËme Á  vous h×ter, car  nous avons dÊjÁ  perdu beaucoup de temps. A propos,
prÊvenez Bazin.
     -- Bazin vient avec nous ? demanda Aramis.
     -- Peut-Ëtre. En  tout cas, il est bon qu'il nous  suive pour le moment
chez Athos. "
     Aramis appela  Bazin,  et aprÉs lui avoir ordonnÊ de le  venir  joindre
chez Athos :
     " Partons donc " , dit-il en prenant son manteau, son ÊpÊe et ses trois
pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs pour  voir s'il
n'y trouverait pas quelque pistole ÊgarÊe. Puis, quand il se fut bien assurÊ
que cette recherche Êtait superflue,  il  suivit d'Artagnan en  se demandant
comment il se faisait que  le jeune  cadet aux gardes sÙt aussi bien que lui
quelle Êtait la femme Á laquelle  il avait donnÊ l'hospitalitÊ, et sÙt mieux
que lui ce qu'elle Êtait devenue.
     Seulement, en  sortant, Aramis posa sa main sur  le bras de d'Artagnan,
et le regardant fixement :
     " Vous n'avez parlÊ de cette femme Á personne ? dit-il.
     -- A personne au monde.
     -- Pas mËme Á Athos et Á Porthos ?
     -- Je ne leur en ai pas soufflÊ le moindre mot.
     -- A la bonne heure. "
     Et, tranquille sur ce point  important, Aramis continua son chemin avec
d'Artagnan, et tous deux arrivÉrent bien tÆt chez Athos.
     Ils le trouvÉrent tenant  son congÊ  d'une  main et la lettre de  M. de
TrÊville de l'autre.
     " Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient  ce congÊ  et cette  lettre
que je viens de recevoir ? " dit Athos ÊtonnÊ.
     " Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre santÊ l'exige absolument,
que vous vous reposiez quinze jours.
     Allez  donc  prendre les  eaux  de  Forges  ou telles  autres  qui vous
conviendront, et rÊtablissez-vous promptement.
     Votre affectionnÊ
     TrÊville "
     " Eh bien, ce  congÊ et cette  lettre signifient qu'il faut  me suivre,
Athos.
     -- Aux eaux de Forges ?
     -- LÁ ou ailleurs.
     -- Pour le service du roi ?
     --  Du roi ou de la  reine :  ne  sommes-nous  pas  serviteurs de Leurs
MajestÊs ? "
     En ce moment, Porthos entra.
     "  Pardieu, dit-il,  voici une chose  Êtrange : depuis quand, dans  les
mousquetaires, accorde-t-on aux gens des congÊs sans qu'ils les demandent ?
     --  Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des  amis qui les demandent pour
eux.
     -- Ah ! ah ! dit Porthos, il paraÏt qu'il y a du nouveau ici ?
     -- Oui, nous partons, dit Aramis.
     -- Pour quel pays ? demanda Porthos.
     --  Ma  foi,  je  n'en  sais  trop  rien,  dit  Athos  ; demande cela Á
d'Artagnan.
     -- Pour Londres, Messieurs, dit d'Artagnan.
     -- Pour Londres ! s'Êcria Porthos ; et qu'allons-nous faire Á Londres ?
     -- VoilÁ ce que je ne puis vous dire, Messieurs, et il faut vous fier Á
moi.
     -- Mais pour aller Á Londres, ajouta Porthos, il  faut  de l'argent, et
je n'en ai pas.
     -- Ni moi, dit Aramis.
     -- Ni moi, dit Athos.
     -- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son trÊsor de sa poche  et
en  le  posant  sur la  table.  Il y a  dans  ce sac trois cents pistoles  ;
prenons-en chacun  soixante-quinze ; c'est autant qu'il en faut pour aller Á
Londres  et  pour  en  revenir.  D'ailleurs,  soyez  tranquilles,  nous  n'y
arriverons pas tous, Á Londres.
     -- Et pourquoi cela ?
     --  Parce que,  selon  toute  probabilitÊ, il  y  en  aura quelques-uns
d'entre nous qui resteront en route.
     -- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons ?
     -- Et des plus dangereuses, je vous en avertis.
     -- Ah ÚÁ, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer,  dit Porthos,
je voudrais bien savoir pourquoi, au moins ?
     -- Tu en seras bien plus avancÊ ! dit Athos.
     -- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos.
     -- Le  roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes ? Non ; il vous
dit tout bonnement : " Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres
;  allez vous  battre  " ,  et vous  y  allez. Pourquoi  ?  vous ne  vous en
inquiÊtez mËme pas.
     -- D'Artagnan  a raison, dit Athos, voilÁ nos trois congÊs qui viennent
de  M.  de TrÊville, et voilÁ  trois cents  pistoles qui viennent je ne sais
d'oÝ. Allons nous faire  tuer oÝ l'on nous dit d'aller. La vie vaut-elle  la
peine de faire autant de questions ? D'Artagnan, je suis prËt Á te suivre.
     -- Et moi aussi, dit Porthos.
     --  Et moi  aussi, dit  Aramis. Aussi bien, je  ne  suis  pas  f×chÊ de
quitter Paris. J'ai besoin de distractions.
     --  Eh  bien,  vous  en  aurez,  des  distractions,   Messieurs,  soyez
tranquilles, dit d'Artagnan.
     -- Et maintenant, quand partons-nous ? dit Athos.
     --  Tout de  suite,  rÊpondit  d'Artagnan, il  n'y a pas  une minute  Á
perdre.
     --  HolÁ !  Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin  ! criÉrent les quatre
jeunes gens  appelant  leurs laquais,  graissez nos  bottes et  ramenez  les
chevaux de l'hÆtel. "
     En  effet,  chaque mousquetaire laissait Á l'hÆtel gÊnÊral comme  Á une
caserne son cheval et celui de son laquais.
     Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute h×te.
     "  Maintenant, dressons le plan  de  campagne,  dit Porthos. OÝ allons-
nous d'abord ?
     -- A  Calais,  dit d'Artagnan ; c'est la  ligne  la  plus  directe pour
arriver Á Londres.
     -- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.
     -- Parle.
     -- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects : d'Artagnan nous
donnera Á chacun ses instructions, je  partirai  en  avant  par  la route de
Boulogne pour Êclairer le chemin ; Athos partira deux heures aprÉs par celle
d'Amiens ; Aramis nous  suivra par celle de Noyon ; quant  Á  d'Artagnan, il
partira par celle  qu'il voudra,  avec les  habits de Planchet,  tandis  que
Planchet nous suivra en d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes.
     -- Messieurs, dit Athos, mon  avis  est qu'il ne convient pas de mettre
en rien des laquais dans  une pareille affaire : un  secret peut  par hasard
Ëtre trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu par des
laquais.
     -- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en ce que
j'ignore moi-mËme quelles instructions  je puis vous donner. Je suis porteur
d'une lettre, voilÁ tout. Je n'ai pas et ne puis faire trois copies de cette
lettre,  puisqu'elle  est  scellÊe ;  il faut donc, Á  mon  avis, voyager de
compagnie. Cette lettre est  lÁ, dans cette poche. Et  il montra la poche oÝ
Êtait la lettre. Si je suis tuÊ, l'un de vous la prendra et vous continuerez
la route ;  s'il est tuÊ, ce sera le tour  d'un  autre, et ainsi de suite  ;
pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut.
     -- Bravo, d'Artagnan !  ton avis est le mien, dit  Athos. Il faut  Ëtre
consÊquent, d'ailleurs : je vais prendre les eaux, vous m'accompagnerez ; au
lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer ; je suis libre. On
veut nous arrËter, je montre  la lettre de M. de  TrÊville, et  vous montrez
vos congÊs ; on nous attaque,  nous  nous dÊfendons ;  on  nous  juge,  nous
soutenons  mordicus que nous n'avions  d'autre intention que de nous tremper
un certain nombre de fois dans la mer ; on aurait trop  bon marchÊ de quatre
hommes  isolÊs,  tandis  que  quatre  hommes rÊunis font  une  troupe.  Nous
armerons les quatre laquais de pistolets et de mousquetons ; si l'on  envoie
une armÊe contre nous, nous  livrerons bataille, et  le survivant, comme l'a
dit d'Artagnan, portera la lettre.
     -- Bien  dit, s'Êcria Aramis  ;  tu ne  parles pas souvent, Athos, mais
quand  tu  parles,  c'est  comme  saint  Jean Bouche d'or. J'adopte le  plan
d'Athos. Et toi, Porthos ?
     -- Moi  aussi,  dit Porthos, s'il  convient Á  d'Artagnan.  D'Artagnan,
porteur de  la  lettre, est  naturellement le chef  de l'entreprise  ; qu'il
dÊcide, et nous exÊcuterons.
     --  Eh  bien, dit  d'Artagnan, je  dÊcide  que nous adoptions  le  plan
d'Athos et que nous partions dans une demi-heure.
     -- AdoptÊ ! " reprirent en choeur les trois mousquetaires.
     Et  chacun,  allongeant  la  main  vers  le sac,  prit  soixante-quinze
pistoles et fit ses prÊparatifs pour partir Á l'heure convenue.







     A  deux heures du matin, nos quatre  aventuriers sortirent de Paris par
la barriÉre Saint-Denis ; tant  qu'il fit nuit, ils restÉrent muets ; malgrÊ
eux, ils  subissaient l'influence de  l'obscuritÊ et voyaient  des  embÙches
partout.
     Aux premiers  rayons du  jour, leurs  langues  se  dÊliÉrent ;  avec le
soleil,  la gaietÊ revint : c'Êtait comme Á  la veille d'un combat, le coeur
battait, les  yeux riaient ; on sentait que  la vie  qu'on allait  peut-Ëtre
quitter Êtait, au bout du compte, une bonne chose.
     L'aspect  de  la caravane, au  reste, Êtait  des plus formidables : les
chevaux  noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude  de
l'escadron qui  fait  marcher rÊguliÉrement ces nobles compagnons du soldat,
eussent trahi le plus strict incognito.
     Les valets suivaient, armÊs jusqu'aux dents.
     Tout alla bien jusqu'Á Chantilly, oÝ l'on arriva  vers  les huit heures
du  matin.  Il  fallait  dÊjeuner.  On  descendit  devant  une  auberge  que
recommandait une enseigne reprÊsentant Saint Martin donnant la moitiÊ de son
manteau Á  un  pauvre  . On enjoignit  aux laquais de ne pas  desseller  les
chevaux et de se tenir prËts Á repartir immÊdiatement.
     On entra dans la salle commune, et l'on se mit Á table. Un gentilhomme,
qui  venait  d'arriver par la route de  Dammartin, Êtait assis Á  cette mËme
table et dÊjeunait. Il entama la conversation sur  la pluie et le beau temps
;  les voyageurs rÊpondirent  : il  but  Á  leur santÊ  ; les voyageurs  lui
rendirent sa politesse.
     Mais  au moment oÝ Mousqueton  venait annoncer que  les chevaux Êtaient
prËts et oÝ l'on se levait de table, l'Êtranger proposa Á  Porthos la  santÊ
du cardinal. Porthos rÊpondit qu'il ne demandait pas mieux,  si l'Êtranger Á
son tour  voulait  boire  Á la  santÊ du roi.  L'Êtranger  s'Êcria  qu'il ne
connaissait  d'autre  roi  que  Son  Eminence.  Porthos  l'appela  ivrogne ;
l'Êtranger tira son ÊpÊe.
     "  Vous  avez fait une sottise, dit Athos ; n'importe,  il n'y a plus Á
reculer maintenant : tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite que
vous pourrez. "
     Et tous trois remontÉrent Á cheval et repartirent Á toute bride, tandis
que Porthos  promettait Á son  adversaire de  le  perforer de tous les coups
connus dans l'escrime.
     " Et d'un ! dit Athos au bout de cinq cents pas.
     -- Mais pourquoi cet homme  s'est-il attaquÊ Á Porthos plutÆt qu'Á tout
autre ? demanda Aramis.
     -- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous, il l'a pris pour
le chef, dit d'Artagnan.
     -- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne Êtait un puits de sagesse
" , murmura Athos.
     Et les voyageurs continuÉrent leur route.
     A  Beauvais,  on  s'arrËta  deux heures,  tant  pour faire souffler les
chevaux  que pour attendre Porthos. Au bout de  deux  heures, comme  Porthos
n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en chemin.
     A une lieue de Beauvais, Á un endroit oÝ le chemin se trouvait resserrÊ
entre  deux talus, on rencontra huit  ou dix hommes qui, profitant de ce que
la  route Êtait  dÊpavÊe en  cet endroit,  avaient l'air d'y travailler en y
creusant des trous et en pratiquant des orniÉres boueuses.
     Aramis, craignant de salir  ses bottes dans ce mortier  artificiel, les
apostropha  durement.  Athos  voulut  le retenir,  il Êtait  trop  tard. Les
ouvriers  se  mirent Á railler  les  voyageurs, et  firent perdre  par  leur
insolence  la tËte  mËme au froid Athos  qui poussa  son cheval  contre l'un
d'eux.
     Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au fossÊ et  y prit un mousquet
cachÊ ; il en rÊsulta que nos sept voyageurs furent littÊralement passÊs par
les armes. Aramis reÚut une balle qui lui  traversa  l'Êpaule, et Mousqueton
une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui prolongent le bas
des  reins.  Cependant Mousqueton seul tomba de  cheval, non  pas  qu'il fÙt
griÉvement blessÊ, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il
crut Ëtre plus dangereusement blessÊ qu'il ne l'Êtait.
     " C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brÙlons pas une amorce, et en
route. "
     Aramis,  tout blessÊ qu'il Êtait, saisit la criniÉre de son cheval, qui
l'emporta  avec  les autres.  Celui  de Mousqueton  les avait  rejoints,  et
galopait tout seul Á son rang.
     " Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.
     -- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan  ; le mien a ÊtÊ emportÊ
par une balle. C'est bien heureux, ma foi,  que la lettre que je porte n'ait
pas ÊtÊ dedans.
     -- Ah  ÚÁ, mais  ils vont  tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit
Aramis.
     -- Si Porthos Êtait sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant,
dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne se sera dÊgrisÊ. "
     Et l'on galopa  encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent
si fatiguÊs,  qu'il  Êtait  Á  craindre  qu'ils  ne  refusassent  bientÆt le
service.
     Les  voyageurs avaient pris la traverse,  espÊrant de  cette faÚon Ëtre
moins inquiÊtÊs, mais,  Á CrÉve-coeur, Aramis dÊclara qu'il ne pouvait aller
plus loin. En effet,  il avait fallu tout le courage qu'il  cachait  sous sa
forme ÊlÊgante  et  sous ses faÚons  polies pour  arriver jusque-lÁ. A  tout
moment il p×lissait, et l'on Êtait obligÊ de le soutenir sur son cheval ; on
le descendit  Á la porte  d'un cabaret, on lui  laissa  Bazin qui, au reste,
dans une  escarmouche,  Êtait plus embarrassant  qu'utile, et  l'on repartit
dans l'espÊrance d'aller coucher Á Amiens.
     " Morbleu !  dit  Athos, quand ils se retrouvÉrent en route,  rÊduits Á
deux maÏtres et Á Grimaud et Planchet, morbleu ! je ne serai plus leur dupe,
et je vous rÊponds qu'ils ne  me feront pas ouvrir la bouche ni tirer l'ÊpÊe
d'ici Á Calais. J'en jure...
     -- Ne jurons pas, dit d'Artagnan,  galopons, si toutefois nos chevaux y
consentent. "
     Et les  voyageurs  enfoncÉrent  leurs Êperons  dans le ventre  de leurs
chevaux, qui, vigoureusement  stimulÊs, retrouvÉrent des forces. On arriva Á
Amiens Á minuit, et l'on descendit Á l'auberge du Lis d'Or .
     L'hÆtelier avait l'air du plus  honnËte homme de la terre, il reÚut les
voyageurs son  bougeoir  d'une main et son bonnet de coton  de l'autre ;  il
voulut  loger  les   deux  voyageurs  chacun  dans  une  charmante  chambre,
malheureusement  chacune de ces  chambres Êtait Á  l'extrÊmitÊ  de  l'hÆtel.
D'Artagnan  et  Athos  refusÉrent  ;  l'hÆte  rÊpondit  qu'il  n'y  en avait
cependant  pas d'autres  dignes  de  Leurs Excellences  ; mais les voyageurs
dÊclarÉrent  qu'ils coucheraient dans  la  chambre  commune,  chacun sur  un
matelas qu'on leur jetterait  Á terre. L'hÆte insista, les voyageurs tinrent
bon ; il fallut faire ce qu'ils voulurent.
     Ils venaient  de  disposer  leur lit  et  de  barricader leur  porte en
dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour ; ils demandÉrent qui Êtait lÁ,
reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.
     En effet, c'Êtaient Planchet et Grimaud.
     "  Grimaud  suffira  pour  garder  les chevaux, dit Planchet  ; si  ces
Messieurs  veulent,  je coucherai  en  travers de  leur  porte  ;  de  cette
faÚon-lÁ, ils seront sÙrs qu'on n'arrivera pas jusqu'Á eux.
     --  Et sur  quoi coucheras-tu  ? dit  d'Artagnan.-- Voici mon lit  "  ,
rÊpondit Planchet.
     Et il montra une botte de paille.
     " Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison  : la figure de l'hÆte ne me
convient pas, elle est trop gracieuse.
     -- Ni Á moi non plus " , dit Athos.
     Planchet monta  par  la  fenËtre,  s'installa  en travers de  la porte,
tandis  que  Grimaud  allait s'enfermer dans l'Êcurie,  rÊpondant qu'Á  cinq
heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prËts.
     La nuit  fut assez tranquille, on essaya  bien vers les  deux heures du
matin  d'ouvrir  la porte ;, mais comme Planchet  se  rÊveilla en sursaut et
cria : -- Qui va lÁ ? -- on rÊpondit qu'on se trompait, et on s'Êloigna.
     A quatre heures du matin, on entendit un  grand bruit dans les Êcuries.
Grimaud avait voulu rÊveiller les  garÚons d'Êcurie, et les garÚons d'Êcurie
le  battaient. Quand  on ouvrit  la  fenËtre, on vit  le pauvre garÚon  sans
connaissance, la tËte fendue d'un coup de manche Á fourche.
     Planchet  descendit dans la cour et  voulut  seller  les chevaux  ; les
chevaux Êtaient fourbus.  Celui  de Mousqueton seul,  qui avait voyagÊ  sans
maÏtre pendant cinq  ou six heures la veille, aurait pu continuer la route ;
mais, par une erreur  inconcevable, le chirurgien  vÊtÊrinaire  qu'on  avait
envoyÊ chercher, Á ce qu'il paraÏt, pour  saigner le cheval de l'hÆte, avait
saignÊ celui de Mousqueton.
     Cela commenÚait Á devenir  inquiÊtant : tous  ces accidents  successifs
Êtaient peut-Ëtre le rÊsultat du  hasard, mais ils pouvaient tout aussi bien
Ëtre  le  fruit  d'un  complot.  Athos  et d'Artagnan sortirent, tandis  que
Planchet allait s'informer s'il n'y  avait pas trois  chevaux  Á vendre dans
les  environs.  A la  porte  Êtaient deux  chevaux tout  ÊquipÊs,  frais  et
vigoureux. Cela faisait bien l'affaire. Il demanda oÝ Êtaient les  maÏtres ;
on lui dit que les maÏtres avaient passÊ la nuit dans l'auberge et rÊglaient
leur compte Á cette heure avec le maÏtre.
     Athos  descendit  pour  payer la  dÊpense,  tandis  que  d'Artagnan  et
Planchet se tenaient  sur la porte  de la rue ;  l'hÆtelier Êtait  dans  une
chambre basse et reculÊe, on pria Athos d'y passer.
     Athos entra sans  dÊfiance et  tira  deux pistoles pour  payer : l'hÆte
Êtait seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs Êtait entrouvert.
Il prit l'argent que  lui prÊsenta Athos, le tourna et le retourna dans  ses
mains, et tout Á coup, s'Êcriant que la piÉce Êtait fausse, il dÊclara qu'il
allait le faire arrËter, lui et son compagnon, comme faux-monnayeurs.
     "  DrÆle !  dit Athos,  en  marchant  sur  lui,  je vais te couper  les
oreilles ! "
     Au mËme moment, quatre hommes armÊs jusqu'aux dents entrÉrent  par  les
portes latÊrales et se jetÉrent sur Athos.
     "  Je suis pris, cria  Athos de toutes  les forces de ses poumons ;  au
large, d'Artagnan ! pique, pique ! " et il l×cha deux coups de pistolet.
     D'Artagnan et Planchet  ne se  le  firent pas rÊpÊter Á deux fois,  ils
dÊtachÉrent les deux chevaux qui attendaient Á  la  porte, sautÉrent dessus,
leur enfoncÉrent leurs Êperons dans le ventre et partirent au triple galop.
     "  Sais-tu ce  qu'est  devenu Athos ? demanda d'Artagnan  Á Planchet en
courant.
     -- Ah !  Monsieur,  dit Planchet, j'en  ai vu tomber  deux Á  ses  deux
coups, et  il m'a  semblÊ, Á travers la porte vitrÊe, qu'il ferraillait avec
les autres.
     --  Brave  Athos !  murmura d'Artagnan. Et quand  on pense  qu'il  faut
l'abandonner ! Au reste,  autant nous attend peut-Ëtre Á deux pas d'ici.  En
avant, Planchet, en avant ! tu es un brave homme.
     --  Je  vous l'ai dit, Monsieur, rÊpondit Planchet, les Picards,  Úa se
reconnaÏt Á l'user ; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, Úa m'excite. "
     Et  tous  deux, piquant  de  plus belle, arrivÉrent Á  Saint-Omer d'une
seule traite. A Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride  passÊe
Á leurs bras, de peur d'accident, et mangÉrent un morceau sur le  pouce tout
debout dans la rue ; aprÉs quoi ils repartirent.
     A cent pas des portes de Calais,  le cheval de d'Artagnan s'abattit, et
il n'y eut pas moyen de le faire se relever : le sang lui sortait par le nez
et par les yeux ;  restait celui de Planchet,  mais celui-lÁ s'Êtait arrËtÊ,
et il n'y eut plus moyen de le faire repartir.
     Heureusement, comme nous  l'avons  dit,  ils Êtaient  Á cent pas  de la
ville ; ils laissÉrent les deux montures sur le grand chemin et coururent au
port.  Planchet fit remarquer Á son maÏtre un gentilhomme  qui arrivait avec
son valet et qui ne les prÊcÊdait que d'une cinquantaine de pas.
     Ils  s'approchÉrent  vivement  de ce  gentilhomme,  qui paraissait fort
affairÊ. Il avait ses  bottes couvertes de poussiÉre, et s'informait s'il ne
pourrait point passer Á l'instant mËme en Angleterre.
     " Rien ne  serait plus facile, rÊpondit le patron d'un b×timent prËt  Á
mettre Á la voile ; mais, ce matin, est arrivÊ l'ordre de ne laisser  partir
personne sans une permission expresse de M. le cardinal.
     -- J'ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de  sa
poche ; la voici.
     --  Faites-la viser  par  le  gouverneur du port,  dit  le  patron,  et
donnez-moi la prÊfÊrence.
     -- OÝ trouverai-je le gouverneur ?
     -- A sa campagne.
     -- Et cette campagne est situÊe ?
     --  A un  quart de lieue de la ville  ; tenez, vous  la voyez d'ici, au
pied de cette petite Êminence, ce toit en ardoises.
     -- TrÉs bien ! " dit le gentilhomme.
     Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du
gouverneur.
     D'Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme  Á  cinq  cents  pas de
distance.
     Une  fois hors de  la  ville,  d'Artagnan pressa le pas et rejoignit le
gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.
     " Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraissez fort pressÊ ?
     -- On ne peut plus pressÊ, Monsieur.
     -- J'en suis dÊsespÊrÊ,  dit d'Artagnan, car, comme je suis trÉs pressÊ
aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.
     -- Lequel ?
     -- De me laisser passer le premier.
     --  Impossible,  dit  le  gentilhomme,  j'ai  fait soixante  lieues  en
quarante- quatre heures, et il faut que demain Á midi je sois Á Londres.
     -- J'ai fait le mËme chemin en quarante heures, et il faut que demain Á
dix heures du matin je sois Á Londres.
     --  DÊsespÊrÊ, Monsieur ;  mais  je  suis arrivÊ  le  premier et je  ne
passerai pas le second.
     -- DÊsespÊrÊ, Monsieur ; mais je suis arrivÊ le second,  et je passerai
le premier.
     -- Service du roi ! dit le gentilhomme.
     -- Service de moi ! dit d'Artagnan.
     --  Mais  c'est  une  mauvaise querelle que vous me  cherchez lÁ, ce me
semble.
     -- Parbleu ! que voulez-vous que ce soit ?
     -- Que dÊsirez-vous ?
     -- Vous voulez le savoir ?
     -- Certainement.
     -- Eh bien, je veux l'ordre dont vous Ëtes porteur, attendu que je n'en
ai pas, moi, et qu'il m'en faut un.
     -- Vous plaisantez, je prÊsume.
     -- Je ne plaisante jamais.
     -- Laissez-moi passer !
     -- Vous ne passerez pas.
     -- Mon  brave jeune homme, je  vais vous casser la tËte. HolÁ,  Lubin !
mes pistolets.
     --  Planchet,  dit  d'Artagnan,  charge-toi  du  valet, je me charge du
maÏtre. "
     Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme  il
Êtait fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui mit le
genou sur la poitrine.
     " Faites votre affaire, Monsieur,  dit Planchet  ; moi,  j'ai  fait  la
mienne. "
     Voyant cela, le  gentilhomme tira  son ÊpÊe et fondit sur d'Artagnan  ;
mais il avait affaire Á forte partie.
     En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'ÊpÊe en disant Á
chaque coup :
     " Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis. "
     Au troisiÉme coup, le gentilhomme tomba comme une masse.
     D'Artagnan  le crut mort, ou tout au moins  Êvanoui, et s'approcha pour
lui  prendre l'ordre ;  mais au moment  oÝ il Êtendait  le  bras  afin de le
fouiller, le blessÊ qui  n'avait pas  l×chÊ son ÊpÊe, lui porta  un coup  de
pointe dans la poitrine en disant :
     " Un pour vous.
     -- Et un pour moi ! au dernier les bons ! " s'Êcria d'Artagnan furieux,
en le clouant par terre d'un quatriÉme coup d'ÊpÊe dans le ventre.
     Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s'Êvanouit.
     D'Artagnan fouilla dans la  poche oÝ il l'avait vu  remettre l'ordre de
passage, et le prit. Il Êtait au nom du comte de Wardes.
     Puis, jetant un dernier  coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui avait
vingt-cinq ans  Á peine et qu'il laissait lÁ,  gisant, privÊ de sentiment et
peut-Ëtre mort, il poussa un soupir sur cette Êtrange destinÊe qui porte les
hommes Á se dÊtruire les uns les autres pour  les intÊrËts de gens  qui leur
sont Êtrangers et qui souvent ne savent pas mËme qu'ils existent.
     Mais il fut bientÆt tirÊ de ces rÊflexions par Lubin, qui poussait  des
hurlements et criait de toutes ses forces au secours.
     Planchet lui appliqua  la  main  sur la  gorge et serra de  toutes  ses
forces.
     " Monsieur,  dit-il, tant que  je  le tiendrai ainsi, il ne criera pas,
j'en suis bien sÙr ;  mais aussitÆt que je le l×cherai, il  va se remettre Á
crier. Je le reconnais pour un Normand, et les Normands sont entËtÊs. "
     En effet, tout comprimÊ qu'il Êtait, Lubin essayait encore de filer des
sons.
     " Attends ! " dit d'Artagnan.
     Et prenant son mouchoir, il le b×illonna.
     " Maintenant, dit Planchet, lions-le Á un arbre. "
     La chose  fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes prÉs
de son domestique ; et comme la nuit commenÚait Á tomber  et que le garrottÊ
et le blessÊ Êtaient tous deux Á quelques pas dans le bois, il Êtait Êvident
qu'ils devaient rester jusqu'au lendemain.
     " Et maintenant, dit d'Artagnan, chez le gouverneur !
     -- Mais vous Ëtes blessÊ, ce me semble ? dit Planchet.
     -- Ce n'est  rien, occupons-nous du plus pressÊ ; puis nous reviendrons
Á ma blessure, qui, au reste, ne me paraÏt pas trÉs dangereuse. "
     Et tous deux s'acheminÉrent  Á grands pas  vers  la  campagne  du digne
fonctionnaire.
     On annonÚa M. le comte de Wardes.
     D'Artagnan fut introduit.
     " Vous avez un ordre signÊ du cardinal ? dit le gouverneur.
     -- Oui, Monsieur, rÊpondit d'Artagnan, le voici.
     -- Ah ! ah ! il est en rÉgle et bien recommandÊ, dit le gouverneur.
     -- C'est tout simple, rÊpondit d'Artagnan, je suis de ses plus fidÉles.
     -- Il paraÏt que Son Eminence  veut empËcher quelqu'un  de  parvenir en
Angleterre.
     -- Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme bÊarnais qui est parti de
Paris avec trois de ses amis dans l'intention de gagner Londres.
     -- Le connaissez-vous personnellement ? demanda le gouverneur.
     -- Qui cela ?
     -- Ce d'Artagnan ?
     -- A merveille.
     -- Donnez-moi son signalement alors.
     -- Rien de plus facile. "
     Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes.
     " Est-il accompagnÊ ? demanda le gouverneur.
     -- Oui, d'un valet nommÊ Lubin.
     -- On veillera sur  eux, et si on leur met la main dessus, Son Eminence
peut Ëtre tranquille, ils seront reconduits Á Paris sous bonne escorte.
     -- Et ce  faisant, Monsieur  le gouverneur, dit  d'Artagnan, vous aurez
bien mÊritÊ du cardinal.
     -- Vous le reverrez Á votre retour, Monsieur le comte ?
     -- Sans aucun doute.
     -- Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.
     -- Je n'y manquerai pas. "
     Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa  le  laissez-passer et
le remit Á d'Artagnan.
     D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le
gouverneur, le remercia et partit.
     Une  fois dehors,  lui et  Planchet prirent leur course, et faisant  un
long dÊtour, ils ÊvitÉrent le bois et rentrÉrent par une autre porte.
     Le  b×timent Êtait toujours prËt Á  partir, le patron attendait  sur le
port.
     " Eh bien ? dit-il en apercevant d'Artagnan.
     -- Voici ma passe visÊe, dit celui-ci.
     -- Et cet autre gentilhomme ?
     --  Il   ne   partira  pas  aujourd'hui,  dit  d'Artagnan,  mais  soyez
tranquille, je paierai le passage pour nous deux.
     -- En ce cas, partons, dit le patron.
     -- Partons ! " rÊpÊta d'Artagnan.
     Et il  sauta  avec  Planchet  dans le  canot ;  cinq minutes aprÉs, ils
Êtaient Á bord.
     Il Êtait  temps : Á une  demi-lieue en  mer, d'Artagnan vit briller une
lumiÉre et entendit une dÊtonation.
     C'Êtait le coup de canon qui annonÚait la fermeture du port.
     Il  Êtait  temps de s'occuper de  sa  blessure  ;  heureusement,  comme
l'avait  pensÊ d'Artagnan, elle n'Êtait pas des plus dangereuses : la pointe
de l'ÊpÊe  avait  rencontrÊ une cÆte et avait glissÊ  le long  de  l'os ; de
plus, la chemise s'Êtait collÊe  aussitÆt Á la plaie, et Á peine  avait-elle
rÊpandu quelques gouttes de sang.
     D'Artagnan Êtait brisÊ de  fatigue :  on lui Êtendit un  matelas sur le
pont, il se jeta dessus et s'endormit.
     Le lendemain, au  point du jour, il se trouva  Á trois ou quatre lieues
seulement des cÆtes  d'Angleterre ; la brise avait ÊtÊ faible toute la nuit,
et l'on avait peu marchÊ.
     A dix heures, le b×timent jetait l'ancre dans le port de Douvres.
     A  dix  heures  et  demie,  d'Artagnan  mettait  le  pied sur  la terre
d'Angleterre, en s'Êcriant :
     " Enfin, m'y voilÁ ! "
     Mais ce n'Êtait pas tout : il fallait gagner Londres. En Angleterre, la
poste  Êtait assez  bien servie. D'Artagnan  et  Planchet  prirent chacun un
bidet, un postillon courut devant eux ; en quatre heures ils  arrivÉrent aux
portes de la capitale.
     D'Artagnan ne connaissait pas  Londres, d'Artagnan ne savait pas un mot
d'anglais ; mais  il Êcrivit le nom de Buckingham sur un  papier, et  chacun
lui indiqua l'hÆtel du duc.
     Le duc Êtait Á la chasse Á Windsor, avec le roi.
     D'Artagnan demanda  le  valet  de  chambre de  confiance  du  duc, qui,
l'ayant accompagnÊ dans tous ses voyages, parlait parfaitement franÚais ; il
lui  dit  qu'il arrivait de Paris pour affaire  de vie et de  mort, et qu'il
fallait qu'il parl×t Á son maÏtre Á l'instant mËme.
     La  confiance avec laquelle parlait  d'Artagnan convainquit  Patrice  ;
c'Êtait le nom de ce ministre du  ministre. Il fit seller deux chevaux et se
chargea de conduire le jeune garde. Quant Á Planchet, on l'avait descendu de
sa monture,  raide comme  un jonc  :  le pauvre garÚon Êtait  au bout de ses
forces ; d'Artagnan semblait de fer.
     On  arriva  au  ch×teau ; lÁ on se renseigna  :  le roi  et  Buckingham
chassaient Á l'oiseau dans des marais situÊs Á deux ou trois lieues de lÁ.
     En vingt minutes on fut au  lieu indiquÊ.  BientÆt Patrice  entendit la
voix de son maÏtre, qui appelait son faucon.
     " Qui faut-il que j'annonce Á Milord duc ? demanda Patrice.
     -- Le jeune homme qui, un soir, lui a cherchÊ une querelle sur le Pont-
Neuf, en face de la Samaritaine.
     -- SinguliÉre recommandation !
     -- Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre. "
     Patrice mit son cheval  au galop, atteignit le duc et  lui annonÚa dans
les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait.
     Buckingham reconnut  d'Artagnan  Á  l'instant  mËme, et se  doutant que
quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la nouvelle,
il ne prit que le temps de demander oÝ Êtait celui qui la lui apportait ; et
ayant reconnu de loin l'uniforme des gardes,  il mit son  cheval au galop et
vint droit Á d'Artagnan. Patrice, par discrÊtion, se tint Á l'Êcart.
     "  Il  n'est  point arrivÊ malheur  Á la  reine ?  s'Êcria  Buckingham,
rÊpandant toute sa pensÊe et tout son amour dans cette interrogation.
     --  Je ne crois  pas ; cependant  je crois  qu'elle court quelque grand
pÊril dont Votre Gr×ce seule peut la tirer.
     -- Moi ? s'Êcria Buckingham. Eh quoi ! je serais assez heureux pour lui
Ëtre bon Á quelque chose ! Parlez ! parlez !
     -- Prenez cette lettre, dit d'Artagnan.
     -- Cette lettre ! de qui vient cette lettre ?
     -- De Sa MajestÊ, Á ce que je pense.
     -- De  Sa MajestÊ ! "  dit Buckingham, p×lissant si fort que d'Artagnan
crut qu'il allait se trouver mal.
     Et il brisa le cachet.
     "  Quelle est  cette  dÊchirure ?  dit-il en montrant Á  d'Artagnan  un
endroit oÝ elle Êtait percÊe Á jour.
     -- Ah ! ah ! dit d'Artagnan,  je n'avais pas vu cela  ; c'est l'ÊpÊe du
comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine.
     -- Vous Ëtes blessÊ ? demanda Buckingham en rompant le cachet.
     -- Oh ! rien ! dit d'Artagnan, une Êgratignure.
     -- Juste Ciel  ! qu'ai-je lu ! s'Êcria le duc.  Patrice, reste ici,  ou
plutÆt  rejoins le roi partout oÝ il  sera,  et dis Á Sa MajestÊ que  je  la
supplie bien humblement de m'excuser, mais  qu'une affaire de la  plus haute
importance me rappelle Á Londres. Venez, Monsieur, venez. "
     Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.







     Tout  le  long  de  la  route,  le  duc  se  fit mettre au courant  par
d'Artagnan non pas de  tout  ce qui s'Êtait passÊ, mais de ce que d'Artagnan
savait. En rapprochant ce qu'il  avait entendu  sortir de la bouche du jeune
homme  de ses souvenirs Á lui, il  put  donc se faire  une idÊe assez exacte
d'une position de la gravitÊ  de laquelle, au reste, la lettre de la  reine,
si courte  et si peu explicite  qu'elle fÙt, lui  donnait la mesure. Mais ce
qui l'Êtonnait surtout, c'est que le cardinal,  intÊressÊ comme il l'Êtait Á
ce que le jeune homme ne mÏt pas le pied en Angleterre, ne fÙt point parvenu
Á  l'arrËter  en  route.  Ce  fut alors,  et sur  la  manifestation  de  cet
Êtonnement, que  d'Artagnan lui raconta  les prÊcautions prises, et comment,
gr×ce au dÊvouement de ses trois amis qu'il avait ÊparpillÊs  tout sanglants
sur la route, il Êtait arrivÊ Á en Ëtre quitte pour le coup d'ÊpÊe qui avait
traversÊ  le billet de la reine, et  qu'il avait rendu Á  M. de Wardes en si
terrible  monnaie.  Tout en  Êcoutant ce  rÊcit, fait  avec  la plus  grande
simplicitÊ,  le duc regardait de temps en  temps le  jeune  homme  d'un  air
ÊtonnÊ, comme s'il  n'eÙt pas pu comprendre que tant de prudence, de courage
et de dÊvouement  s'alli×t avec  un visage qui n'indiquait  pas encore vingt
ans.
     Les chevaux allaient comme  le vent, et en quelques minutes  ils furent
aux portes de Londres. D'Artagnan avait cru qu'en arrivant dans la ville  le
duc allait ralentir  l'allure  du  sien,  mais  il n'en fut  pas ainsi  : il
continua sa route  Á fond de train, s'inquiÊtant peu de  renverser ceux  qui
Êtaient  sur  son  chemin. En  effet,  en traversant la CitÊ, deux ou  trois
accidents de ce genre arrivÉrent ; mais  Buckingham ne  dÊtourna pas mËme la
tËte  pour  regarder  ce  qu'Êtaient  devenus  ceux  qu'il  avait  culbutÊs.
D'Artagnan le  suivait au  milieu  de  cris  qui  ressemblaient  fort Á  des
malÊdictions.
     En entrant  dans la  cour de l'hÆtel, Buckingham  sauta  Á bas  de  son
cheval, et, sans s'inquiÊter  de ce qu'il deviendrait, il lui jeta  la bride
sur le cou et s'ÊlanÚa vers le perron. D'Artagnan en fit autant, avec un peu
plus  d'inquiÊtude,  cependant,  pour  ces nobles animaux dont il  avait  pu
apprÊcier le mÊrite ; mais il eut la consolation de voir que trois ou quatre
valets  s'Êtaient dÊjÁ  ÊlancÊs des cuisines et des Êcuries, et s'emparaient
aussitÆt de leurs montures.
     Le duc marchait  si rapidement, que d'Artagnan avait peine Á le suivre.
Il  traversa  successivement  plusieurs salons d'une ÊlÊgance dont les  plus
grands seigneurs  de  France n'avaient pas mËme l'idÊe, et il parvint  enfin
dans une chambre Á  coucher qui  Êtait  Á  la  fois un miracle de goÙt et de
richesse.  Dans l'alcÆve  de cette chambre  Êtait  une porte, prise  dans la
tapisserie,  que  le duc ouvrit avec  une  petite  clef d'or  qu'il  portait
suspendue Á son cou par une chaÏne du mËme mÊtal. Par discrÊtion, d'Artagnan
Êtait restÊ en arriÉre ; mais au  moment oÝ Buckingham franchissait le seuil
de cette porte, il se retourna, et voyant l'hÊsitation du jeune homme :
     " Venez, lui dit-il,  et  si vous  avez  le bonheur d'Ëtre admis en  la
prÊsence de Sa MajestÊ, dites-lui ce que vous avez vu. "
     EncouragÊ par  cette invitation, d'Artagnan suivit le duc, qui  referma
la porte derriÉre lui.
     Tous deux  se trouvÉrent alors dans une  petite chapelle toute tapissÊe
de soie de Perse et brochÊe d'or,  ardemment ÊclairÊe par un grand nombre de
bougies. Au-dessus d'une espÉce d'autel, et au-dessous  d'un dais de velours
bleu surmontÊ de plumes blanches et  rouges,  Êtait  un portrait de grandeur
naturelle  reprÊsentant Anne  d'Autriche,  si parfaitement ressemblant,  que
d'Artagnan  poussa un cri  de  surprise  : on  eÙt cru que  la reine  allait
parler.
     Sur l'autel, et au-dessous du portrait, Êtait le coffret qui renfermait
les ferrets de diamants.
     Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla comme eÙt pu faire un prËtre
devant le Christ ; puis il ouvrit le coffret.
     "  Tenez, lui dit-il  en  tirant du coffre un  gros noeud de ruban bleu
tout  Êtincelant  de  diamants  ;  tenez, voici  ces  prÊcieux ferrets  avec
lesquels  j'avais fait  le serment  d'Ëtre enterrÊ.  La  reine me  les avait
donnÊs,  la  reine me  les reprend :  sa volontÊ, comme celle de Dieu,  soit
faite en toutes choses. "
     Puis il se mit  Á baiser  les  uns aprÉs les autres ces ferrets dont il
fallait se sÊparer. Tout Á coup, il poussa un cri terrible.
     "  Qu'y  a-t-il  ? demanda  d'Artagnan  avec  inquiÊtude,  et  que vous
arrive-t-il, Milord ?
     -- Il y a que tout est perdu, s'Êcria Buckingham en devenant p×le comme
un trÊpassÊ ; deux de ces ferrets manquent, il n'y en a plus que dix.
     -- Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu'on les lui ait volÊs ?
     -- On me les a volÊs, reprit le duc, et c'est le cardinal qui a fait le
coup. Tenez, voyez, les rubans qui  les  soutenaient ont ÊtÊ coupÊs avec des
ciseaux.
     -- Si Milord pouvait  se douter qui  a  commis  le  vol... Peut-Ëtre la
personne les a-t-elle encore entre les mains.
     -- Attendez, attendez ! s'Êcria le duc.  La seule fois que j'ai mis ces
ferrets, c'Êtait au bal du roi, il y a huit jours, Á Windsor. La comtesse de
Winter, avec laquelle j'Êtais brouillÊ, s'est rapprochÊe de moi Á ce bal. Ce
raccommodement, c'Êtait une  vengeance de femme  jalouse. Depuis ce jour, je
ne l'ai pas revue. Cette femme est un agent du cardinal.
     -- Mais il en a donc dans le monde entier ! s'Êcria d'Artagnan.
     -- Oh  ! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colÉre ; oui,
c'est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce bal ?
     -- Lundi prochain.
     --  Lundi prochain  ! cinq jours encore, c'est  plus de temps  qu'il ne
nous en faut. Patrice !  s'Êcria le duc en ouvrant la porte de la  chapelle,
Patrice ! "
     Son valet de chambre de confiance parut.
     " Mon joaillier et mon secrÊtaire ! "
     Le  valet  de chambre  sortit avec une  promptitude  et  un mutisme qui
prouvaient  l'habitude  qu'il  avait  contractÊe d'obÊir aveuglÊment et sans
rÊplique.
     Mais, quoique ce fÙt le joaillier qui eÙt ÊtÊ appelÊ le premier, ce fut
le secrÊtaire qui parut  d'abord. C'Êtait  tout simple, il habitait l'hÆtel.
Il trouva Buckingham assis devant une  table dans  sa chambre Á coucher,  et
Êcrivant quelques ordres de sa propre main.
     " Monsieur Jackson,  lui dit-il, vous allez  vous rendre de ce pas chez
le  lord-chancelier,  et lui dire que  je  le  charge de l'exÊcution  de ces
ordres. Je dÊsire qu'ils soient promulguÊs Á l'instant mËme.
     --  Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m'interroge sur les motifs
qui  ont  pu  porter  Votre  Gr×ce  Á  une  mesure  si  extraordinaire,  que
rÊpondrai-je ?
     -- Que tel a ÊtÊ mon bon plaisir, et  que je n'ai de  compte Á rendre Á
personne de ma volontÊ.
     -- Sera-ce  la rÊponse qu'il devra transmettre Á  Sa MajestÊ, reprit en
souriant  le secrÊtaire, si  par  hasard Sa  MajestÊ  avait la  curiositÊ de
savoir  pourquoi  aucun  vaisseau ne peut  sortir des ports  de  la  Grande-
Bretagne ?
     --  Vous  avez raison, Monsieur, rÊpondit Buckingham ; il  dirait en ce
cas au roi que j'ai dÊcidÊ la guerre, et  que cette mesure  est  mon premier
acte d'hostilitÊ contre la France. "
     Le secrÊtaire s'inclina et sortit.
     " Nous voilÁ tranquilles de ce cÆtÊ, dit  Buckingham en  se  retournant
vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont  point dÊjÁ  partis pour  la France,
ils n'y arriveront qu'aprÉs vous.
     -- Comment cela ?
     -- Je viens de mettre un embargo sur tous les b×timents qui se trouvent
Á cette  heure dans les  ports  de  Sa MajestÊ,  et, Á moins  de  permission
particuliÉre, pas un seul n'osera lever l'ancre. "
     D'Artagnan  regarda avec stupÊfaction cet homme qui  mettait le pouvoir
illimitÊ dont il Êtait revËtu par  la confiance d'un roi  au service de  ses
amours. Buckingham vit,  Á l'expression du visage du jeune homme,  ce qui se
passait dans sa pensÊe, et il sourit.
     "  Oui, dit-il,  oui, c'est qu'Anne d'Autriche est ma vÊritable reine ;
sur un mot d'elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je trahirais
mon  Dieu.  Elle  m'a demandÊ  de  ne point envoyer  aux protestants  de  La
Rochelle le secours que je leur avais promis, et je l'ai fait. Je manquais Á
ma parole,  mais qu'importe  ! j'obÊissais Á son dÊsir  ; n'ai-je point  ÊtÊ
grandement payÊ de mon obÊissance, dites  ? car c'est Á cette obÊissance que
je dois son portrait. "
     D'Artagnan  admira  Á  quels  fils fragiles  et inconnus  sont  parfois
suspendues les destinÊes d'un peuple et la vie des hommes.
     Il en Êtait au plus profond de ses rÊflexions, lorsque  l'orfÉvre entra
: c'Êtait un Irlandais  des plus habiles dans son  art,  et qui avouait lui-
mËme qu'il gagnait cent mille livres par an avec le duc de Buckingham.
     " Monsieur O'Reilly, lui dit le duc en le conduisant  dans la chapelle,
voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu'ils valent la piÉce. "
     L'orfÉvre  jeta un  seul  coup d'oeil sur la  faÚon  ÊlÊgante dont  ils
Êtaient montÊs, calcula  l'un dans l'autre  la valeur des diamants,  et sans
hÊsitation aucune :
     " Quinze cents pistoles la piÉce, Milord, rÊpondit-il.
     -- Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-lÁ ?
Vous voyez qu'il en manque deux.
     -- Huit jours, Milord.
     --  Je  les  paierai trois  mille  pistoles la piÉce, il  me  les  faut
aprÉs-demain.
     -- Milord les aura.
     -- Vous Ëtes un homme prÊcieux, Monsieur O'Reilly, mais ce n'est pas le
tout : ces ferrets ne peuvent Ëtre confiÊs Á personne, il faut qu'ils soient
faits dans ce palais.
     -- Impossible, Milord,  il n'y a que moi qui  puisse les exÊcuter  pour
qu'on ne voie pas la diffÊrence entre les nouveaux et les anciens.
     -- Aussi, mon cher Monsieur O'Reilly, vous Ëtes mon prisonnier, et vous
voudriez  sortir Á cette heure de  mon palais que vous ne le pourriez  pas ;
prenez-en donc  votre parti. Nommez-moi ceux de vos garÚons dont  vous aurez
besoin, et dÊsignez-moi les ustensiles qu'ils doivent apporter. "
     L'orfÉvre  connaissait  le duc, il savait  que toute  observation Êtait
inutile, il en prit donc Á l'instant mËme son parti.
     " Il me sera permis de prÊvenir ma femme ? demanda-t-il.
     -- Oh ! il vous sera mËme permis de la voir, mon cher Monsieur O'Reilly
: votre captivitÊ sera douce, soyez tranquille  ;  et comme tout dÊrangement
vaut  un dÊdommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un bon de
mille pistoles pour vous faire oublier l'ennui que je vous cause. "
     D'Artagnan ne revenait pas de  la surprise que lui causait ce ministre,
qui remuait Á pleines mains les hommes et les millions.
     Quant  Á l'orfÉvre,  il Êcrivit  Á sa femme en  lui envoyant le bon  de
mille pistoles, et en  la  chargeant de lui  retourner en  Êchange son  plus
habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait  le poids et
le titre, et une liste des outils qui lui Êtaient nÊcessaires.
     Buckingham conduisit l'orfÉvre dans la chambre qui lui  Êtait destinÊe,
et qui, au bout d'une demi-heure, fut  transformÊe en  atelier. Puis il  mit
une sentinelle  Á  chaque porte, avec dÊfense de  laisser entrer  qui que ce
fÙt, Á l'exception de son valet de chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter
qu'il Êtait absolument dÊfendu Á  l'orfÉvre O'Reilly et Á son aide de sortir
sous  quelque  prÊtexte  que  ce  fÙt.  Ce point  rÊglÊ,  le  duc  revint  Á
d'Artagnan.
     " Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est Á nous deux ; que
voulez-vous, que dÊsirez-vous ?
     -- Un lit, rÊpondit d'Artagnan ; c'est, pour le  moment, je l'avoue, la
chose dont j'ai le plus besoin. "
     Buckingham donna Á d'Artagnan une  chambre qui touchait Á la sienne. Il
voulait  garder le jeune homme sous sa main, non pas qu'il se dÊfi×t de lui,
mais pour avoir quelqu'un Á qui parler constamment de la reine.
     Une heure aprÉs  fut promulguÊe dans Londres l'ordonnance de ne laisser
sortir des ports aucun b×timent chargÊ  pour la France, pas mËme le paquebot
des lettres. Aux  yeux de tous, c'Êtait une dÊclaration de  guerre entre les
deux royaumes.
     Le surlendemain, Á onze heures,  les  deux ferrets en  diamants Êtaient
achevÊs,  mais  si  exactement  imitÊs, mais  si  parfaitement pareils,  que
Buckingham ne put reconnaÏtre  les nouveaux  des  anciens, et que  les  plus
exercÊs en pareille matiÉre y auraient ÊtÊ trompÊs comme lui.
     AussitÆt il fit appeler d'Artagnan.
     " Tenez, lui  dit-il, voici les ferrets de diamants que  vous Ëtes venu
chercher, et soyez mon tÊmoin que  tout ce que  la puissance humaine pouvait
faire, je l'ai fait.
     --  Soyez tranquille, Milord :  je dirai ce  que  j'ai vu ;  mais Votre
Gr×ce me remet les ferrets sans la boÏte ?
     -- La boÏte vous  embarrasserait.  D'ailleurs la  boÏte m'est  d'autant
plus prÊcieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je la garde.
     -- Je ferai votre commission mot Á mot, Milord.
     --  Et  maintenant,  reprit Buckingham en regardant  fixement  le jeune
homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous ? "
     D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que  le duc cherchait
un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idÊe  que le sang  de
ses compagnons et  le  sien lui  allait Ëtre payÊ  par de  l'or  anglais lui
rÊpugnait Êtrangement.
     " Entendons-nous, Milord, rÊpondit d'Artagnan, et pesons bien les faits
d'avance, afin qu'il n'y ait point de mÊprise. Je suis au service  du roi et
de la  reine de France,  et fais partie de la compagnie des gardes de M. des
Essarts,  lequel,  ainsi  que  son  beau-frÉre  M.  de  TrÊville,  est  tout
particuliÉrement attachÊ Á Leurs MajestÊs. J'ai donc tout fait pour la reine
et rien pour  Votre Gr×ce.  Il y a plus, c'est que peut-Ëtre n'eussÊ-je rien
fait de tout cela, s'il ne se fÙt agi d'Ëtre agrÊable Á quelqu'un qui est ma
dame Á moi, comme la reine est la vÆtre.
     -- Oui, dit le duc en souriant, et je crois mËme connaÏtre cette  autre
personne, c'est...
     --  Milord,  je  ne l'ai point  nommÊe, interrompit  vivement  le jeune
homme.
     --  C'est juste, dit  le duc ;  c'est donc Á cette personne que je dois
Ëtre reconnaissant de votre dÊvouement.
     -- Vous  l'avez  dit, Milord, car justement  Á cette  heure  qu'il  est
question  de  guerre, je  vous avoue que  je ne vois dans  Votre Gr×ce qu'un
Anglais,  et par consÊquent qu'un ennemi que  je serais encore plus enchantÊ
de rencontrer sur le champ de bataille que dans  le parc de Windsor  ou dans
les corridors du Louvre ; ce qui, au reste, ne m'empËchera pas d'exÊcuter de
point  en  point  ma  mission et de  me  faire  tuer,  si  besoin est,  pour
l'accomplir  ;  mais,  je  le  rÊpÉte  Á  Votre  Gr×ce,   sans  qu'elle  ait
personnellement  pour cela plus  Á  me remercier de ce  que je fais pour moi
dans cette seconde entrevue, que de  ce que j'ai dÊjÁ fait pour elle dans la
premiÉre.
     -- Nous disons, nous : " Fier comme un Ecossais " , murmura Buckingham.
     --  Et  nous  disons,  nous  :  " Fier  comme un Gascon  "  ,  rÊpondit
d'Artagnan. Les Gascons sont les Ecossais de la France. "
     D'Artagnan salua le duc et s'apprËta Á partir.
     " Eh bien, vous vous en allez comme cela ? Par oÝ ? Comment ?
     -- C'est vrai.
     -- Dieu me damne ! les FranÚais ne doutent de rien !
     -- J'avais oubliÊ que l'Angleterre  Êtait une Ïle, et que vous en Êtiez
le roi.
     -- Allez au port, demandez le brick le Sund , remettez cette lettre  au
capitaine  ; il vous conduira  Á un petit port  oÝ certes on ne  vous attend
pas, et oÝ n'abordent ordinairement que des b×timents pËcheurs.
     -- Ce port s'appelle ?
     -- Saint-Valery ; mais,  attendez donc : arrivÊ lÁ,  vous entrerez dans
une  mauvaise  auberge  sans nom et  sans  enseigne,  un  vÊritable bouge  Á
matelots ; il n'y a pas Á vous tromper, il n'y en a qu'une.
     -- AprÉs ?
     -- Vous demanderez l'hÆte, et vous lui direz : Forward .
     -- Ce qui veut dire ?
     -- En avant : c'est  le mot  d'ordre. Il vous  donnera  un cheval  tout
sellÊ  et  vous  indiquera le chemin que vous devez suivre ;  vous trouverez
ainsi quatre relais sur votre route.  Si vous voulez, Á chacun d'eux, donner
votre  adresse  Á  Paris, les  quatre  chevaux  vous y  suivront  ; vous  en
connaissez dÊjÁ deux, et vous m'avez paru les apprÊcier en amateur : ce sont
ceux  que nous montions ; rapportez-vous-en  Á moi, les autres ne  leur sont
point infÊrieurs. Ces quatre chevaux sont  ÊquipÊs pour la campagne. Si fier
que vous soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un  et de faire accepter
les  trois  autres  Á  vos compagnons :  c'est  pour nous faire  la  guerre,
d'ailleurs.  La  fin  excuse  les  moyens,  comme  vous  dites,  vous autres
FranÚais, n'est-ce pas ?
     -- Oui, Milord, j'accepte, dit  d'Artagnan ; et s'il plaÏt Á Dieu, nous
ferons bon usage de vos prÊsents.
     --   Maintenant,   votre   main,   jeune   homme   ;   peut-Ëtre   nous
rencontrerons-nous bientÆt sur  le  champ de  bataille ; mais, en attendant,
nous nous quitterons bons amis, je l'espÉre.
     -- Oui, Milord, mais avec l'espÊrance de devenir ennemis bientÆt.
     -- Soyez tranquille, je vous le promets.
     -- Je compte sur votre parole, Milord. "
     D'Artagnan salua le duc et s'avanÚa vivement vers le port.
     En face  la Tour de  Londres,  il  trouva le b×timent dÊsignÊ, remit sa
lettre  au  capitaine,  qui la  fit  viser  par le gouverneur  du  port,  et
appareilla aussitÆt.
     Cinquante b×timents Êtaient en partance et attendaient.
     En  passant  bord Á bord de l'un d'eux,  d'Artagnan crut reconnaÏtre la
femme de Meung, la mËme que le gentilhomme inconnu avait appelÊe " Milady  "
, et que lui, d'Artagnan, avait trouvÊe si belle ;  mais gr×ce au courant du
fleuve et au  bon vent qui soufflait,  son navire allait  si vite qu'au bout
d'un instant on fut hors de vue.
     Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda Á Saint-Valery.
     D'Artagnan se dirigea  Á l'instant mËme vers  l'auberge indiquÊe, et la
reconnut  aux  cris  qui s'en  Êchappaient  :  on parlait  de  guerre  entre
l'Angleterre et la France comme  de  chose prochaine et  indubitable, et les
matelots joyeux faisaient bombance.
     D'Artagnan fendit  la foule, s'avanÚa vers l'hÆte,  et prononÚa le  mot
Forward . A l'instant mËme, l'hÆte lui  fit signe de le suivre, sortit  avec
lui  par  une porte qui donnait dans  la  cour,  le conduisit  Á l'Êcurie oÝ
l'attendait un  cheval  tout  sellÊ,  et lui  demanda  s'il avait besoin  de
quelque autre chose.
     " J'ai besoin de connaÏtre la route que je dois suivre, dit d'Artagnan.
     -- Allez d'ici  Á  Blangy, et de Blangy  Á  Neufch×tel.  A  Neufch×tel,
entrez Á l'auberge de la Herse d'Or , donnez le mot d'ordre Á l'hÆtelier, et
vous trouverez comme ici un cheval tout sellÊ.
     -- Dois-je quelque chose ? demanda d'Artagnan.
     --  Tout  est payÊ,  dit l'hÆte, et largement. Allez donc,  et que Dieu
vous conduise !
     -- Amen ! " rÊpondit le jeune homme en partant au galop.
     Quatre heures aprÉs, il Êtait Á Neufch×tel.
     Il suivit  strictement  les instructions reÚues ; Á Neufch×tel, comme Á
Saint-Valery, il trouva  une monture  toute  sellÊe et  qui l'attendait ; il
voulut transporter  les pistolets de la selle  qu'il venait de quitter  Á la
selle  qu'il  allait  prendre :  les  fontes  Êtaient garnies  de  pistolets
pareils.
     " Votre adresse Á Paris ?
     -- HÆtel des Gardes, compagnie des Essarts.
     -- Bien, rÊpondit celui-ci.
     -- Quelle route faut-il prendre ? demanda Á son tour d'Artagnan.
     -- Celle  de Rouen ; mais vous laisserez  la  ville Á votre  droite. Au
petit village  d'Ecouis, vous vous arrËterez, il n'y a qu'une auberge, l'Ecu
de  France  . Ne la jugez pas d'aprÉs son apparence  ;  elle aura  dans  ses
Êcuries un cheval qui vaudra celui-ci.
     -- MËme mot d'ordre ?
     -- Exactement.
     -- Adieu, maÏtre !
     -- Bon voyage, gentilhomme ! avez-vous besoin de quelque chose ? "
     D'Artagnan fit signe de la tËte que non, et repartit Á fond de train. A
Ecouis, la mËme scÉne se  rÊpÊta  : il  trouva un hÆte  aussi prÊvenant,  un
cheval frais et reposÊ ; il laissa  son adresse comme  il l'avait  fait,  et
repartit  du  mËme train pour Pontoise.  A Pontoise, il changea une derniÉre
fois de monture,  et Á neuf heures il entrait au grand galop dans la cour de
l'hÆtel de M. de TrÊville.
     Il avait fait prÉs de soixante lieues en douze heures.
     M.  de  TrÊville  le reÚut  comme  s'il  l'avait  vu  le matin  mËme  ;
seulement, en lui serrant la  main un  peu plus vivement  que de coutume, il
lui annonÚa que la compagnie de M. des Essarts Êtait  de garde au Louvre  et
qu'il pouvait se rendre Á son poste.







     Le lendemain, il n'Êtait bruit dans tout  Paris que du bal  que MM. les
Êchevins de la ville donnaient au roi et  Á  la reine, et dans lequel  Leurs
MajestÊs  devaient danser le  fameux ballet de  la  Merlaison,  qui Êtait le
ballet favori du roi.
     Depuis huit jours on  prÊparait, en effet, toutes  choses Á l'HÆtel  de
Ville pour  cette solennelle soirÊe.  Le  menuisier de la ville avait dressÊ
des Êchafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitÊes  ; l'Êpicier
de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de cire  blanche,
ce  qui Êtait un luxe inouÐ pour  cette Êpoque ; enfin vingt violons avaient
ÊtÊ prÊvenus, et le prix qu'on  leur accordait avait  ÊtÊ  fixÊ au double du
prix  ordinaire,  attendu,  dit  ce rapport, qu'ils devaient sonner toute la
nuit.
     A  dix  heures du matin, le sieur de La Coste,  enseigne des  gardes du
roi, suivi de deux  exempts et de plusieurs  archers du corps, vint demander
au  greffier de la  ville, nommÊ  ClÊment, toutes les clefs  des portes, des
chambres  et bureaux  de l'HÆtel. Ces clefs  lui furent remises  Á l'instant
mËme ; chacune d'elles portait  un  billet  qui  devait  servir Á  la  faire
reconnaÏtre, et Á partir de ce moment le sieur  de La Coste fut chargÊ de la
garde de toutes les portes et de toutes les avenues.
     A onze heures vint  Á son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant
avec  lui  cinquante archers  qui se  rÊpartirent aussitÆt dans  l'HÆtel  de
Ville, aux portes qui leur avaient ÊtÊ assignÊes.
     A trois heures  arrivÉrent deux compagnies des gardes, l'une franÚaise,
l'autre suisse. La compagnie des gardes franÚaises Êtait composÊe moitiÊ des
hommes de M. Duhallier, moitiÊ des hommes de M. des Essarts.
     A  six  heures du  soir, les invitÊs  commencÉrent  Á  entrer. A mesure
qu'ils entraient, ils Êtaient placÊs dans la grande salle, sur les Êchafauds
prÊparÊs.
     A neuf heures arriva Mme la  premiÉre  prÊsidente. Comme c'Êtait, aprÉs
la reine, la personne la plus considÊrable  de la fËte, elle  fut  reÚue par
Messieurs de  la ville et  placÊe dans  la loge en face de  celle que devait
occuper la reine. .
     A dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la
petite salle  du  cÆtÊ de l'Êglise  Saint-Jean,  et cela  en face du  buffet
d'argent de la ville, qui Êtait gardÊ par quatre archers.
     A minuit  on entendit de  grands cris  et de  nombreuses acclamations :
c'Êtait le roi qui s'avanÚait Á travers les rues qui conduisent du Louvre  Á
l'HÆtel de Ville, et qui Êtaient  toutes illuminÊes  avec  des  lanternes de
couleur.
     AussitÆt MM.  les Êchevins, vËtus de leurs robes de drap et prÊcÊdÊs de
six sergents tenant chacun un flambeau Á la main, allÉrent au-devant du roi,
qu'ils rencontrÉrent  sur  les degrÊs,  oÝ le  prÊvÆt des  marchands lui fit
compliment  sur  sa  bienvenue,  compliment  auquel  Sa  MajestÊ rÊpondit en
s'excusant  d'Ëtre venue si tard,  mais  en  rejetant  la  faute sur  M.  le
cardinal,  lequel  l'avait  retenue  jusqu'Á  onze  heures pour  parler  des
affaires de l'Etat.
     Sa  MajestÊ, en  habit  de  cÊrÊmonie,  Êtait accompagnÊe  de  S. A. R.
Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc  de  Longueville, du
duc d'Elbeuf, du comte  d'Harcourt, du comte de  La Roche-Guyon,  de  M.  de
Liancourt,  de M.  de  Baradas,  du  comte  de  Cramail  et du chevalier  de
Souveray.
     Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et prÊoccupÊ.
     Un cabinet avait ÊtÊ prÊparÊ  pour le roi,  et un autre  pour Monsieur.
Dans chacun de  ces  cabinets Êtaient dÊposÊs des  habits de masques. Autant
avait ÊtÊ fait pour la reine et pour Mme la prÊsidente. Les seigneurs et les
dames de la  suite de Leurs MajestÊs devaient s'habiller deux  par deux dans
des chambres prÊparÊes Á cet effet.
     Avant  d'entrer  dans  le  cabinet, le roi  recommanda  qu'on  le  vÏnt
prÊvenir aussitÆt que paraÏtrait le cardinal.
     Une  demi-heure  aprÉs  l'entrÊe  du  roi,  de  nouvelles  acclamations
retentirent  : celles-lÁ annonÚaient  l'arrivÊe de la reine  :  les Êchevins
firent  ainsi  qu'ils avaient  fait  dÊjÁ,  et,  prÊcÊdÊs  des sergents, ils
s'avancÉrent au-devant de leur illustre convive.
     La reine entra dans la  salle : on  remarqua  que,  comme le  roi, elle
avait l'air triste et surtout fatiguÊ.
     Au moment oÝ elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui jusque-lÁ
Êtait  restÊ fermÊ s'ouvrit, et l'on vit apparaÏtre la tËte p×le du cardinal
vËtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixÉrent sur  ceux de la reine, et un
sourire de joie  terrible  passa sur ses  lÉvres : la  reine n'avait pas ses
ferrets de diamants.
     La reine resta quelque temps Á recevoir les compliments de Messieurs de
la ville et Á rÊpondre aux saluts des dames.
     Tout Á coup, le roi  apparut avec  le cardinal Á l'une des portes de la
salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi Êtait trÉs p×le.
     Le roi fendit la foule  et, sans masque, les  rubans de son pourpoint Á
peine nouÊs, il s'approcha de la reine, et d'une voix altÊrÊe :
     " Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plaÏt, n'avez-vous point
vos ferrets de diamants,  quand vous savez  qu'il  m'eÙt ÊtÊ agrÊable de les
voir ? "
     La  reine  Êtendit  son regard autour d'elle, et vit derriÉre le roi le
cardinal qui souriait d'un sourire diabolique.
     " Sire,  rÊpondit  la reine d'une voix altÊrÊe, parce  qu'au  milieu de
cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arriv×t malheur.
     -- Et vous avez eu tort, Madame ! Si je vous ai fait ce cadeau, c'Êtait
pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort. "
     Et la  voix du roi Êtait tremblante de  colÉre  ; chacun  regardait  et
Êcoutait avec Êtonnement, ne comprenant rien Á ce qui se passait.
     "  Sire, dit la reine, je  puis les envoyer chercher  au Louvre, oÝ ils
sont, et ainsi les dÊsirs de Votre MajestÊ seront accomplis.
     -- Faites, Madame, faites, et cela au plus tÆt : car dans une  heure le
ballet va commencer. "
     La reine salua en signe de soumission  et suivit les dames qui devaient
la conduire Á son cabinet.
     De son cÆtÊ, le roi regagna le sien.
     Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.
     Tout le  monde  avait  pu remarquer  qu'il s'Êtait passÊ quelque  chose
entre le roi et la reine ; mais tous deux avaient  parlÊ si bas, que, chacun
par respect s'Êtant ÊloignÊ de quelques pas, personne  n'avait rien entendu.
Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne les Êcoutait pas.
     Le roi sortit le premier de son cabinet ; il Êtait en costume de chasse
des  plus  ÊlÊgants, et Monsieur  et les autres seigneurs  Êtaient  habillÊs
comme lui. C'Êtait le  costume que le roi portait le mieux, et vËtu ainsi il
semblait vÊritablement le premier gentilhomme de son royaume.
     Le cardinal s'approcha du  roi et lui remit  une boÏte. Le roi l'ouvrit
et y trouva deux ferrets de diamants.
     " Que veut dire cela ? demanda-t-il au cardinal.
     -- Rien,  rÊpondit  celui-ci ; seulement si la reine a les  ferrets, ce
dont je doute, comptez-les,  Sire, et si vous n'en trouvez que dix, demandez
Á Sa MajestÊ qui peut lui avoir dÊrobÊ les deux ferrets que voici. "
     Le roi regarda  le cardinal comme  pour l'interroger ; mais il n'eut le
temps de lui adresser aucune question : un cri d'admiration sortit de toutes
les bouches. Si  le  roi semblait le premier gentilhomme de  son royaume, la
reine Êtait Á coup sÙr la plus belle femme de France.
     Il est vrai que sa toilette  de  chasseresse lui allait  Á  merveille ;
elle  avait un chapeau  de  feutre  avec des  plumes bleues,  un  surtout en
velours gris perle  rattachÊ avec  des agrafes  de  diamants, et une jupe de
satin bleu  toute  brodÊe d'argent. Sur son  Êpaule gauche Êtincelaient  les
ferrets soutenus par un noeud de mËme couleur que les plumes et la jupe.
     Le  roi  tressaillit de joie et  le  cardinal  de  colÉre  ; cependant,
distants  comme ils  l'Êtaient  de la  reine,  ils ne pouvaient  compter les
ferrets ; la reine les avait,  seulement en avait-elle dix ou en  avait-elle
douze ?
     En  ce  moment,  les  violons sonnÉrent  le  signal  du ballet.  Le roi
s'avanÚa vers Mme la prÊsidente, avec laquelle il devait danser, et S. A. R.
Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commenÚa.
     Le roi figurait en  face de la reine, et chaque fois qu'il passait prÉs
d'elle, il  dÊvorait du  regard ces  ferrets,  dont il ne pouvait  savoir le
compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.
     Le ballet dura une heure ; il avait seize entrÊes.
     Le  ballet  finit  au milieu  des  applaudissements de toute  la salle,
chacun reconduisit sa  dame  Á sa place ; mais  le roi  profita du privilÉge
qu'il avait de laisser la sienne oÝ il  se trouvait, pour s'avancer vivement
vers la reine.
     " Je vous remercie, Madame, lui dit-il, de la  dÊfÊrence que  vous avez
montrÊe pour mes dÊsirs, mais je crois qu'il vous manque deux ferrets, et je
vous les rapporte. "
     A ces mots, il tendit  Á la reine  les deux ferrets que lui avait remis
le cardinal.
     " Comment, Sire !  s'Êcria la jeune reine jouant la surprise, vous m'en
donnez encore deux autres ; mais alors, cela m'en fera donc quatorze ? "
     En  effet,  le  roi compta,  et  les douze  ferrets  se trouvÉrent  sur
l'Êpaule de Sa MajestÊ.
     Le roi appela le cardinal :
     "  Eh bien, que  signifie cela,  Monsieur  le cardinal ? demanda le roi
d'un ton sÊvÉre.
     --  Cela  signifie, Sire, rÊpondit le cardinal,  que je  dÊsirais faire
accepter  ces  deux  ferrets  Á  Sa MajestÊ,  et que n'osant les  lui offrir
moi-mËme, j'ai adoptÊ ce moyen.
     -- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante Á Votre Eminence, rÊpondit
Anne d'Autriche avec un  sourire  qui prouvait  qu'elle n'Êtait  pas dupe de
cette ingÊnieuse galanterie, que je suis certaine que ces  deux ferrets vous
coÙtent aussi cher Á eux seuls que les douze autres ont coÙtÊ  Á Sa MajestÊ.
"
     Puis,  ayant saluÊ le roi et le cardinal, la reine  reprit le chemin de
la chambre oÝ elle s'Êtait habillÊe et oÝ elle devait se dÊvËtir.
     L'attention   que  nous   avons  ÊtÊ  obligÊs  de   donner  pendant  le
commencement  de ce chapitre  aux  personnages illustres  que  nous y  avons
introduits nous a ÊcartÊs un instant de  celui Á qui  Anne d'Autriche devait
le  triomphe  inouÐ  qu'elle  venait de remporter sur le  cardinal,  et qui,
confondu, ignorÊ, perdu dans la foule entassÊe Á l'une des portes, regardait
de lÁ cette scÉne comprÊhensible seulement  pour quatre personnes  : le roi,
la reine, Son Eminence et lui.
     La reine  venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'apprËtait Á se
retirer, lorsqu'il sentit  qu'on  lui touchait  lÊgÉrement l'Êpaule ; il  se
retourna,  et vit une jeune femme qui lui faisait signe  de la suivre. Cette
jeune  femme avait le visage couvert  d'un loup de velours noir, mais malgrÊ
cette prÊcaution, qui, au reste, Êtait bien plutÆt prise pour les autres que
pour lui,  il reconnut  Á l'instant mËme son guide  ordinaire, la lÊgÉre  et
spirituelle Mme Bonacieux.
     La  veille  ils  s'Êtaient  vus  Á peine  chez  le  suisse Germain,  oÝ
d'Artagnan l'avait fait demander. La h×te  qu'avait la jeune femme de porter
Á la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour de son messager fit
que les deux amants ÊchangÉrent Á peine  quelques paroles. D'Artagnan suivit
donc Mme  Bonacieux, mÙ  par un double sentiment, l'amour et  la  curiositÊ.
Pendant  toute la  route,  et Á  mesure que les  corridors  devenaient  plus
dÊserts,   d'Artagnan  voulait  arrËter  la  jeune  femme,  la   saisir,  la
contempler, ne  fÙt-ce  qu'un  instant  ;  mais,  vive comme un oiseau, elle
glissait  toujours  entre  ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt
ramenÊ sur sa  bouche avec un  petit  geste impÊratif plein  de  charme  lui
rappelait qu'il  Êtait sous l'empire d'une  puissance Á  laquelle  il devait
aveuglÊment obÊir,  et qui lui  interdisait jusqu'Á la plus lÊgÉre plainte ;
enfin, aprÉs une minute ou deux de tours et de dÊtours, Mme Bonacieux ouvrit
une porte et introduisit le jeune homme dans un cabinet  tout Á fait obscur.
LÁ elle lui fit un  nouveau signe de mutisme,  et  ouvrant une seconde porte
cachÊe  par une tapisserie dont les ouvertures  rÊpandirent tout  Á coup une
vive lumiÉre, elle disparut.
     D'Artagnan  demeura  un instant immobile  et se  demandant oÝ il Êtait,
mais  bientÆt un  rayon de lumiÉre  qui  pÊnÊtrait  par cette chambre, l'air
chaud et parfumÊ qui arrivait  jusqu'Á lui, la conversation de deux ou trois
femmes, au  langage  Á la  fois  respectueux et ÊlÊgant,  le mot de  MajestÊ
plusieurs  fois  rÊpÊtÊ,  lui  indiquÉrent  clairement qu'il  Êtait  dans un
cabinet attenant Á la chambre de la reine.
     Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit.
     La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait  fort Êtonner les
personnes qui l'entouraient, et qui avaient au  contraire  l'habitude  de la
voir presque toujours soucieuse.  La reine rejetait ce  sentiment joyeux sur
la beautÊ de la fËte, sur le plaisir  que lui avait fait Êprouver le ballet,
et  comme  il n'est pas permis  de  contredire une reine, qu'elle sourie  ou
qu'elle pleure, chacun renchÊrissait sur la galanterie  de MM.  les Êchevins
de la ville de Paris.
     Quoique d'Artagnan ne connÙt  point la reine, il  distingua sa voix des
autres  voix, d'abord Á un lÊger  accent Êtranger,  puis Á  ce  sentiment de
domination  naturellement empreint  dans  toutes les paroles souveraines. Il
l'entendait s'approcher  et  s'Êloigner  de cette porte ouverte,  et deux ou
trois fois il vit mËme l'ombre d'un corps intercepter la lumiÉre.
     Enfin,  tout Á  coup  une main et  un  bras  adorables  de  forme et de
blancheur passÉrent Á travers la tapisserie ; d'Artagnan comprit que c'Êtait
sa  rÊcompense  :  il  se  jeta  Á  genoux,  saisit  cette  main  et  appuya
respectueusement ses lÉvres  ;  puis cette main se retira  laissant dans les
siennes un objet qu'il reconnut pour  Ëtre une bague ;  aussitÆt la porte se
referma, et d'Artagnan se retrouva dans la plus complÉte obscuritÊ.
     D'Artagnan mit la bague Á  son doigt et  attendit de nouveau ; il Êtait
Êvident que tout n'Êtait pas fini encore.
     AprÉs  la  rÊcompense  de  son dÊvouement  venait la  rÊcompense de son
amour.  D'ailleurs, le ballet  Êtait dansÊ,  mais la  soirÊe Êtait  Á  peine
commencÊe  :  on soupait Á  trois heures,  et  l'horloge Saint-Jean,  depuis
quelque temps dÊjÁ, avait sonnÊ deux heures trois quarts.
     En effet, peu Á peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine ;
puis on l'entendit s'Êloigner ; puis la porte du cabinet oÝ Êtait d'Artagnan
se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y ÊlanÚa.
     " Vous, enfin ! s'Êcria d'Artagnan.
     --  Silence ! dit la jeune femme en appuyant sa  main sur les lÉvres du
jeune homme : silence ! et allez-vous-en par oÝ vous Ëtes venu.
     -- Mais oÝ et quand vous reverrai-je ? s'Êcria d'Artagnan.
     --  Un  billet  que vous  trouverez en rentrant  vous le  dira. Partez,
partez ! "
     Et Á ces mots  elle  ouvrit la porte  du corridor et poussa  d'Artagnan
hors du cabinet.
     D'Artagnan  obÊit comme un enfant,  sans  rÊsistance et sans  objection
aucune, ce qui prouve qu'il Êtait bien rÊellement amoureux.







     D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il fÙt plus de trois
heures du  matin, et  qu'il  eÙt  les  plus  mÊchants  quartiers  de Paris Á
traverser, il  ne fit aucune  mauvaise rencontre. On sait qu'il y  a un dieu
pour les ivrognes et les amoureux.
     Il trouva  la  porte de son allÊe entrouverte,  monta son  escalier, et
frappa doucement et d'une faÚon convenue entre lui et son laquais. Planchet,
qu'il  avait  renvoyÊ deux heures  auparavant  de l'HÆtel de  Ville  en  lui
recommandant de l'attendre, vint lui ouvrir la porte.
     "  Quelqu'un  a-t-il apportÊ une  lettre  pour moi  ?  demanda vivement
d'Artagnan.
     -- Personne n'a apportÊ de lettre,  Monsieur, rÊpondit Planchet  ; mais
il y en a une qui est venue toute seule.
     -- Que veux-tu dire, imbÊcile ?
     -- Je  veux  dire  qu'en  rentrant,  quoique j'eusse  la clef de  votre
appartement dans ma  poche et  que  cette clef ne m'eÙt  point  quittÊ, j'ai
trouvÊ une lettre  sur  le tapis vert de  la  table,  dans votre  chambre  Á
coucher.
     -- Et oÝ est cette lettre ?
     -- Je l'ai laissÊe  oÝ elle  Êtait,  Monsieur. Il n'est pas naturel que
les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenËtre Êtait ouverte encore,
ou  seulement   entreb×illÊe,  je  ne  dis  pas  ;  mais  non,  tout   Êtait
hermÊtiquement  fermÊ. Monsieur, prenez garde, car il y a trÉs  certainement
quelque magie lÁ-dessous. "
     Pendant ce temps, le jeune homme  s'ÊlanÚait dans la chambre et ouvrait
la lettre ; elle Êtait de Mme Bonacieux, et conÚue en ces termes :
     " On  a  de vifs  remerciements  Á  vous  faire et Á  vous transmettre.
Trouvez-vous ce soir  vers dix heures Á Saint-Cloud, en face du pavillon qui
s'ÊlÉve Á l'angle de la maison de M. d'EstrÊes.
     " C. B. "
     En  lisant cette  lettre, d'Artagnan  sentait son coeur se  dilater  et
s'Êtreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des amants.
     C'Êtait  le  premier  billet   qu'il   recevait,  c'Êtait  le   premier
rendez-vous  qui lui Êtait accordÊ.  Son coeur,  gonflÊ par  l'ivresse de la
joie, se sentait prËt Á dÊfaillir sur le seuil de ce paradis terrestre qu'on
appelait l'amour.
     " Eh bien, Monsieur,  dit Planchet,  qui avait  vu son maÏtre rougir et
p×lir successivement ; Eh bien, n'est-ce pas que j'avais devinÊ juste et que
c'est quelque mÊchante affaire ?
     -- Tu  te trompes, Planchet, rÊpondit d'Artagnan, et  la  preuve, c'est
que voici un Êcu pour que tu boives Á ma santÊ.
     -- Je remercie Monsieur de l'Êcu  qu'il me donne, et je lui  promets de
suivre exactement ses instructions ; mais il n'en est pas moins vrai que les
lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermÊes...
     -- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.
     -- Alors, Monsieur est content ? demanda Planchet.
     -- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes !
     -- Et je puis profiter du bonheur de Monsieur pour aller me coucher ?
     -- Oui, va.
     -- Que toutes les bÊnÊdictions  du Ciel  tombent sur Monsieur,  mais il
n'en est pas moins vrai que cette lettre... "
     Et Planchet se  retira en secouant  la  tËte  avec  un air de doute que
n'Êtait point parvenue Á effacer entiÉrement la libÊralitÊ de d'Artagnan.
     RestÊ  seul,  d'Artagnan lut  et  relut  son billet,  puis il baisa  et
rebaisa  vingt  fois ces  lignes tracÊes par la  main de sa belle maÏtresse.
Enfin il se coucha, s'endormit et fit des rËves d'or.
     A sept heures du matin,  il se leva  et appela Planchet, qui, au second
appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyÊ des  inquiÊtudes de  la
veille.
     " Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journÊe peut-Ëtre
; tu es donc  libre jusqu'Á sept heures du  soir  ;  mais, Á  sept heures du
soir, tiens-toi prËt avec deux chevaux.
     -- Allons ! dit Planchet, il  paraÏt que nous allons encore nous  faire
traverser la peau en plusieurs endroits.
     -- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.
     --  Eh bien, que disais-je ?  s'Êcria Planchet. LÁ, j'en  Êtais  sÙr ;,
maudite lettre !
     --  Mais rassure-toi  donc,  imbÊcile, il s'agit  tout simplement d'une
partie de plaisir.
     --  Oui ! comme les voyages d'agrÊment de l'autre  jour, oÝ il pleuvait
des balles et oÝ il poussait des chausse-trapes.
     -- Au  reste, si vous avez peur, Monsieur Planchet,  reprit d'Artagnan,
j'irai sans vous ; j'aime  mieux voyager seul que d'avoir  un compagnon  qui
tremble.
     --  Monsieur me fait  injure, dit Planchet  ; il  me semblait cependant
qu'il m'avait vu Á l'oeuvre.
     --  Oui, mais j'ai cru que  tu  avais usÊ  tout ton courage d'une seule
fois.
     --  Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore ; seulement
je  prie Monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut  qu'il  m'en  reste
longtemps.
     -- Crois-tu en avoir encore une certaine somme Á dÊpenser ce soir ?
     -- Je l'espÉre :
     -- Eh bien, je compte sur toi.
     -- A  l'heure dite,  je serai prËt ; seulement je croyais que  Monsieur
n'avait qu'un cheval Á l'Êcurie des gardes.
     -- Peut-Ëtre n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce soir
il y en aura quatre.
     -- Il paraÏt que notre voyage Êtait un voyage de remonte ?
     -- Justement " , dit d'Artagnan.
     Et ayant fait Á Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit.
     M.  Bonacieux Êtait  sur sa  porte. L'intention de d'Artagnan  Êtait de
passer outre,  sans  parler au digne mercier ; mais celui-ci fit un salut si
doux et si  bÊnin, que  force fut Á son  locataire  non seulement  de le lui
rendre, mais encore de lier conversation avec lui.
     Comment d'ailleurs  ne pas avoir  un peu de condescendance pour un mari
dont  la femme vous a donnÊ un  rendez-vous le  soir mËme Á Saint-Cloud,  en
face du  pavillon  de M. d'EstrÊes  ! D'Artagnan s'approcha de l'air le plus
aimable qu'il put prendre.
     La conversation  tomba tout naturellement sur l'incarcÊration du pauvre
homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan eÙt entendu sa conversation
avec l'inconnu  de  Meung, raconta Á son jeune locataire les persÊcutions de
ce monstre de M. de Laffemas, qu'il ne  cessa de qualifier pendant tout  son
rÊcit  du  titre  de  bourreau du cardinal  et s'Êtendit longuement  sur  la
Bastille,  les  verrous,  les  guichets,  les soupiraux,  les grilles et les
instruments de torture.
     D'Artagnan l'Êcouta avec une complaisance exemplaire ; puis,  lorsqu'il
eut fini :
     "  Et Mme Bonacieux, dit-il enfin savez-vous qui l'avait  enlevÊe ? car
je  n'oublie  pas  que c'est  Á cette circonstance  f×cheuse  que je dois le
bonheur d'avoir fait votre connaissance.
     -- Ah ! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardÊs de me  le dire, et ma
femme de son cÆtÊ m'a  jurÊ ses grands dieux qu'elle ne  le savait pas. Mais
vous-mËme, continua M. Bonacieux d'un ton de bonhomie parfaite, qu'Ëtes-vous
devenu tous  ces jours passÊs ? je ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce
n'est pas  sur le pavÊ de  Paris, je pense, que vous  avez ramassÊ  toute la
poussiÉre que Planchet Êpoussetait hier sur vos bottes.
     -- Vous avez raison,  mon cher Monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous
avons fait un petit voyage.
     -- Loin d'ici ?
     --  Oh  ! mon Dieu non, Á  une quarantaine de lieues seulement  ;  nous
avons ÊtÊ conduire M. Athos aux eaux de Forges, oÝ mes amis sont restÊs.
     -- Et  vous Ëtes  revenu,  vous, n'est-ce pas ? reprit M. Bonacieux  en
donnant Á sa physionomie  son air  le plus malin. Un  beau garÚon comme vous
n'obtient pas de longs congÊs de sa maÏtresse, et  nous Êtions  impatiemment
attendu Á Paris, n'est-ce pas ?
     -- Ma  foi,  dit en  riant le  jeune homme, je  vous  l'avoue, d'autant
mieux,  mon cher Monsieur Bonacieux,  que je vois  qu'on ne peut  rien  vous
cacher. Oui, j'Êtais attendu, et bien impatiemment, je vous en rÊponds. "
     Un lÊger  nuage passa sur le front de  Bonacieux,  mais si  lÊger,  que
d'Artagnan ne s'en aperÚut pas.
     "  Et nous  allons Ëtre rÊcompensÊ  de  notre diligence ?  continua  le
mercier avec une  lÊgÉre  altÊration dans la voix, altÊration que d'Artagnan
ne  remarqua pas plus qu'il n'avait  fait du nuage momentanÊ qui, un instant
auparavant, avait assombri la figure du digne homme.
     -- Ah ! faites donc le bon apÆtre ! dit en riant d'Artagnan.
     --  Non, ce que je vous en dis, reprit  Bonacieux, c'est seulement pour
savoir si nous rentrons tard.
     -- Pourquoi cette  question, mon cher hÆte ?  demanda d'Artagnan ; est-
ce que vous comptez m'attendre ?
     --  Non, c'est que  depuis mon arrestation et  le vol qui a ÊtÊ  commis
chez moi, je  m'effraie  chaque  fois  que  j'entends  ouvrir  une porte, et
surtout la nuit. Dame, que voulez-vous !  je ne suis point homme d'ÊpÊe, moi
!
     -- Eh bien, ne vous  effrayez pas si je rentre Á une  heure, Á deux  ou
trois heures  du  matin ; si  je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez pas
encore. "
     Cette  fois, Bonacieux  devint  si p×le,  que  d'Artagnan  ne put faire
autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait.
     "  Rien,  rÊpondit Bonacieux, rien.  Depuis mes malheurs  seulement, je
suis sujet Á des faiblesses qui  me prennent tout Á coup, et je viens  de me
sentir passer un frisson. Ne faites  pas attention Á cela, vous qui n'avez Á
vous occuper que d'Ëtre heureux.
     -- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis.
     -- Pas encore, attendez donc, vous avez dit : Á ce soir.
     -- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci ! et peut-Ëtre l'attendez-vous
avec  autant  d'impatience  que  moi.  Peut-Ëtre,  ce  soir,  Mme  Bonacieux
visitera-t-elle le domicile conjugal.
     -- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, rÊpondit gravement le  mari ;
elle est retenue au Louvre par son service.
     -- Tant pis pour vous, mon cher hÆte, tant pis ; quand je suis heureux,
moi, je  voudrais que tout le monde le fÙt ; mais il paraÏt que ce n'est pas
possible. "
     Et le jeune homme s'Êloigna en riant aux Êclats de la plaisanterie  que
lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.
     " Amusez-vous bien ! " rÊpondit Bonacieux d'un air sÊpulcral.
     Mais  d'Artagnan Êtait dÊjÁ  trop loin  pour  l'entendre,  et  l'eÙt-il
entendu, dans la disposition d'esprit  oÝ  il Êtait, il ne l'eÙt  certes pas
remarquÊ.
     Il  se dirigea vers  l'hÆtel de M. de TrÊville ; sa visite de la veille
avait ÊtÊ, on se le rappelle, trÉs courte et trÉs peu explicative.
     Il trouva M. de TrÊville dans  la joie  de son ×me. Le roi  et la reine
avaient ÊtÊ charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait ÊtÊ
parfaitement maussade.
     A  une  heure  du  matin,  il s'Êtait retirÊ sous prÊtexte  qu'il Êtait
indisposÊ. Quant Á  Leurs MajestÊs, elles n'Êtaient rentrÊes  au Louvre qu'Á
six heures du matin.
     " Maintenant, dit M. de TrÊville en baissant la voix et en interrogeant
du  regard  tous les angles  de l'appartement pour  voir  s'ils Êtaient bien
seuls,  maintenant  parlons de vous, mon jeune ami,  car il est Êvident  que
votre  heureux retour est pour  quelque chose dans la  joie du roi, dans  le
triomphe de  la  reine  et dans l'humiliation de  Son Eminence. Il s'agit de
bien vous tenir.
     --  Qu'ai-je  Á craindre,  rÊpondit d'Artagnan,  tant  que  j'aurai  le
bonheur de jouir de la faveur de Leurs MajestÊs ?
     -- Tout,  croyez-moi.  Le  cardinal n'est  point homme  Á  oublier  une
mystification tant qu'il n'aura pas rÊglÊ ses comptes avec le mystificateur,
et le mystificateur m'a bien l'air d'Ëtre certain Gascon de ma connaissance.
     -- Croyez-vous  que le cardinal soit aussi avancÊ que vous et sache que
c'est moi qui ai ÊtÊ Á Londres ?
     -- Diable ! vous avez ÊtÊ Á Londres. Est-ce de  Londres que  vous  avez
rapportÊ ce beau diamant qui brille Á  votre doigt ? Prenez garde, mon  cher
d'Artagnan, ce  n'est  pas une  bonne chose que le prÊsent d'un ennemi ; n'y
a-t-il pas lÁ-dessus certain vers latin... Attendez donc...
     -- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se fourrer
la premiÉre  rÉgle du  rudiment dans la tËte, et qui,  par  ignorance, avait
fait le dÊsespoir de son  prÊcepteur ; oui, sans doute, il doit  y  en avoir
un.
     -- Il y en a un certainement, dit M. de TrÊville,  qui avait une teinte
de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour... Attendez donc...
Ah ! m'y voici :
     ... timeo Danaos et dona ferentes.
     "  Ce  qui veut  dire  :  DÊfiez-vous de  l'ennemi  qui vous  fait  des
prÊsents. "
     -- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, Monsieur, reprit d'Artagnan, il
vient de la reine.
     -- De la reine ! oh ! oh ! dit M. de  TrÊville. Effectivement, c'est un
vÊritable bijou royal, qui vaut  mille pistoles comme un  denier. Par qui la
reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau ?
     -- Elle me l'a remis elle-mËme.
     -- OÝ cela ?
     -- Dans le cabinet attenant Á la chambre oÝ elle a changÊ de toilette.
     -- Comment ?
     -- En me donnant sa main Á baiser.
     -- Vous avez baisÊ  la main de la reine  !  s'Êcria  M. de TrÊville  en
regardant d'Artagnan.
     -- Sa MajestÊ m'a fait l'honneur de m'accorder cette gr×ce !
     -- Et cela en prÊsence de tÊmoins ? Imprudente, trois fois imprudente !
     --  Non, Monsieur,  rassurez-vous,  personne  ne  l'a vue  "  ,  reprit
d'Artagnan. Et il raconta  Á  M. de  TrÊville comment  les choses  s'Êtaient
passÊes.
     "  Oh  ! les femmes, les femmes  !  s'Êcria le  vieux  soldat,  je  les
reconnais  bien  Á leur  imagination  romanesque  ;  tout  ce  qui  sent  le
mystÊrieux les  charme  ; ainsi vous avez  vu  le  bras,  voilÁ tout ;  vous
rencontreriez  la  reine, que  vous ne  la  reconnaÏtriez  pas ;  elle  vous
rencontrerait ; qu'elle ne saurait pas qui vous Ëtes.
     -- Non, mais gr×ce Á ce diamant... , reprit le jeune homme.
     --  Ecoutez,  dit  M. de  TrÊville,  voulez-vous que  je  vous donne un
conseil, un bon conseil, un conseil d'ami ?
     -- Vous me ferez honneur, Monsieur, dit d'Artagnan.
     -- Eh bien, allez chez le premier orfÉvre venu et vendez-lui ce diamant
pour le  prix qu'il vous en donnera ; si juif qu'il soit, vous en  trouverez
toujours  bien huit  cents  pistoles. Les pistoles  n'ont  pas de nom, jeune
homme, et  cette bague  en  a un  terrible, ce  qui peut trahir celui qui la
porte.
     -- Vendre cette bague ! une  bague qui vient de ma souveraine ! jamais,
dit d'Artagnan.
     -- Alors tournez-en le chaton en  dedans, pauvre fou, car on sait qu'un
cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l'Êcrin de sa mÉre.
     --  Vous croyez  donc  que  j'ai  quelque chose  Á craindre  ?  demanda
d'Artagnan.
     -- C'est-Á-dire, jeune  homme, que celui qui s'endort sur une mine dont
la mÉche  est allumÊe  doit  se  regarder comme en sÙretÊ en  comparaison de
vous.
     -- Diable ! dit d'Artagnan,  que le  ton d'assurance  de M. de TrÊville
commenÚait Á inquiÊter : diable, que faut-il faire ?
     -- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal
a la mÊmoire tenace et la main longue ;  croyez-moi, il  vous jouera quelque
tour.
     -- Mais lequel ?
     -- Eh ! le sais-je, moi ! est-ce qu'il n'a pas Á son service toutes les
ruses du dÊmon ? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on vous arrËte.
     -- Comment ! on oserait arrËter un homme au service de Sa MajestÊ ?
     -- Pardieu ! on s'est bien  gËnÊ pour Athos ! En tout cas, jeune homme,
croyez-en un homme qui  est depuis trente ans Á la cour :  ne  vous endormez
pas dans votre sÊcuritÊ, ou vous Ëtes perdu. Bien au contraire, et c'est moi
qui vous le dis, voyez des  ennemis partout. Si l'on vous cherche  querelle,
Êvitez-la, fÙt-ce  un enfant de dix ans  qui vous la cherche  ; si l'on vous
attaque de  nuit ou de jour,  battez en retraite  et sans honte  ;  si  vous
traversez un pont, t×tez les planches, de peur qu'une planche ne vous manque
sous le  pied  ; si vous passez devant  une maison qu'on b×tit, regardez  en
l'air  de peur  qu'une pierre ne vous tombe sur la tËte ;  si  vous  rentrez
tard,  faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit armÊ,
si toutefois vous  Ëtes sÙr de  votre laquais. DÊfiez-vous de tout le monde,
de  votre ami,  de  votre frÉre,  de  votre maÏtresse,  de  votre  maÏtresse
surtout. "
     D'Artagnan rougit.
     "  De  ma  maÏtresse,  rÊpÊta-t-il machinalement ; et  pourquoi  plutÆt
d'elle que d'un autre ?
     -- C'est  que la  maÏtresse  est un des  moyens favoris du cardinal, il
n'en a pas de plus expÊditif : une femme vous vend pour dix pistoles, tÊmoin
Dalila. Vous savez les Ecritures, hein ? "
     D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donnÊ Mme Bonacieux  pour
le  soir mËme  ; mais nous devons dire, Á la louange de  notre hÊros, que la
mauvaise  opinion  que M. de  TrÊville  avait  des femmes en gÊnÊral  ne lui
inspira pas le moindre petit soupÚon contre sa jolie hÆtesse.
     " Mais,  Á propos, reprit M. de  TrÊville,  que sont  devenus vos trois
compagnons ?
     --  J'allais vous  demander  si vous  n'en  aviez  pas  appris quelques
nouvelles.
     -- Aucune, Monsieur.
     -- Eh bien, je les ai laissÊs sur ma route : Porthos  Á Chantilly, avec
un  duel sur les bras ; Aramis Á CrÉvecoeur, avec une  balle dans l'Êpaule ;
et Athos Á Amiens, avec une accusation de faux monnayeur sur le corps.
     -- Voyez-vous ! dit M. de TrÊville ; et comment vous Ëtes-vous ÊchappÊ,
vous ?
     -- Par miracle, Monsieur, je dois le  dire, avec un coup d'ÊpÊe dans la
poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de  la  route de
Calais, comme un papillon Á une tapisserie.
     -- Voyez-vous encore  ! de Wardes, un homme au cardinal,  un cousin  de
Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idÊe.
     -- Dites, Monsieur.
     -- A votre place, je ferais une chose.
     -- Laquelle ?
     -- Tandis que Son Eminence me ferait  chercher Á Paris, je reprendrais,
moi, sans tambour  ni trompette, la route  de  Picardie,  et  je  m'en irais
savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable ! ils mÊritent bien
cette petite attention de votre part.
     -- Le conseil est bon, Monsieur, et demain je partirai.
     -- Demain ! et pourquoi pas ce soir ?
     --  Ce  soir,  Monsieur,  je  suis  retenu  Á  Paris  par  une  affaire
indispensable.
     --  Ah ! jeune homme ! jeune  homme ! quelque amourette ? Prenez garde,
je vous le rÊpÉte  : c'est la  femme qui nous a perdus,  tous tant  que nous
sommes. Croyez-moi, partez ce soir.
     -- Impossible ! Monsieur.
     -- Vous avez donc donnÊ votre parole ?
     -- Oui, Monsieur.
     -- Alors c'est autre chose ; mais promettez-moi que si  vous n'Ëtes pas
tuÊ cette nuit, vous partirez demain.
     -- Je vous le promets.
     -- Avez-vous besoin d'argent ?
     -- J'ai encore cinquante pistoles. C'est  autant qu'il m'en faut, je le
pense.
     -- Mais vos compagnons ?
     -- Je  pense qu'ils ne doivent pas en manquer. Nous  sommes  sortis  de
Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.
     -- Vous reverrai-je avant votre dÊpart ?
     -- Non, pas que je pense, Monsieur, Á moins qu'il n'y ait du nouveau.
     -- Allons, bon voyage !
     -- Merci, Monsieur. "
     Et d'Artagnan  prit congÊ de M. de  TrÊville, touchÊ plus que jamais de
sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.
     Il passa successivement chez  Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun
d'eux  n'Êtait  rentrÊ. Leurs laquais aussi Êtaient absents, et l'on n'avait
des nouvelles ni des uns, ni des autres.
     Il  se  serait  bien  informÊ d'eux  Á  leurs  maÏtresses,  mais  il ne
connaissait ni celle de Porthos, ni  celle d'Aramis ; quant Á Athos, il n'en
avait pas.
     En  passant  devant l'hÆtel  des  Gardes, il  jeta  un coup d'oeil dans
l'Êcurie : trois chevaux  Êtaient  dÊjÁ  rentrÊs sur  quatre. Planchet, tout
Êbahi, Êtait en train de les Êtriller, et avait dÊjÁ fini avec deux  d'entre
eux.
     " Ah  ! Monsieur, dit Planchet  en  apercevant  d'Artagnan, que je suis
aise de vous voir !
     -- Et pourquoi cela, Planchet ? demanda le jeune homme.
     -- Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hÆte ?
     -- Moi ? pas le moins du monde.
     -- Oh ! que vous faites bien, Monsieur.
     -- Mais d'oÝ vient cette question ?
     -- De ce que, tandis que vous  causiez avec