I. LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE.
II. L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE.
III. L'AUDIENCE.
IV. L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS.
V. LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL.
VI. SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME.
VII. L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES.
VIII. UNE INTRIGUE DE COUREUR.
IX. D'ARTAGNAN SE DESSINE.
X. UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE.
XI. L'INTRIGUE SE NOUE
XII. GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM.
XIII. MONSIEUR BONACIEUX.
XIV. L'HOMME DE MEUNG.
XV. GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE.
XVI. OU M. LE GARDE DES SCEAUX SEGUIER CHERCHA PLUS D'UNE FOIS LA
CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS.
XVII. LE MENAGE BONACIEUX.
XVIII. L'AMANT ET LE MARI.
XIX. PLAN DE CAMPAGNE.
XX. VOYAGE.
XXI. LA COMTESSE DE WINTER.
XXII. LE BALLET DE LA MERLAISON.
XXIII. LE RENDEZ-VOUS.
XXIV. LE PAVILLON.
XXV. PORTHOS.
XXVI. LA THESE D'ARAMIS.
XXVII. LA FEMME D ATHOS.
XXVIII. RETOUR.
XXIX. LA CHASSE A L'EQUIPEMENT.
XXX. MILADY.
PRêFACE
Il y a un an Á peu prÉs, qu'en faisant Á la BibliothÉque royale des
recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par hasard sur les
MÊmoires de M. d'Artagnan , imprimÊs, -- comme la plus grande partie des
ouvrages de cette Êpoque, oÝ les auteurs tenaient Á dire la vÊritÊ sans
aller faire un tour plus ou moins long Á la Bastille, -- Á Amsterdam, chez
Pierre Rouge. Le titre me sÊduisit : je les emportai chez moi, avec la
permission de M. le conservateur, bien entendu, je les dÊvorai.
Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux ouvrage,
et je me contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs qui apprÊcient les
tableaux d'Êpoques. Ils y trouveront des portraits crayonnÊs de main de
maÏtre ; et, quoique les esquisses soient, pour la plupart du temps, tracÊes
sur des portes de caserne et sur des murs de cabaret, ils n'y reconnaÏtront
pas moins, aussi ressemblantes que dans l'histoire de M. Anquetil, les
images de Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Richelieu, de Mazarin et de la
plupart des courtisans de l'Êpoque.
Mais, comme on le sait, ce qui frappe l'esprit capricieux du poÉte
n'est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or, tout en
admirant, comme les autres admireront sans doute, les dÊtails que nous avons
signalÊs, la chose qui nous prÊoccupa le plus est une chose Á laquelle bien
certainement personne avant nous n'avait fait la moindre attention.
D'Artagnan raconte qu'Á sa premiÉre visite Á M. de TrÊville, le
capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son antichambre trois
jeunes gens servant dans l'illustre corps oÝ il sollicitait l'honneur d'Ëtre
reÚu, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis.
Nous l'avouons, ces trois noms Êtrangers nous frappÉrent, et il nous
vint aussitÆt Á l'esprit qu'ils n'Êtaient que des pseudonymes Á l'aide
desquels d'Artagnan avait dÊguisÊ des noms peut-Ëtre illustres, si toutefois
les porteurs de ces noms d'emprunt ne les avaient pas choisis eux-mËmes le
jour oÝ, par caprice, par mÊcontentement ou par dÊfaut de fortune, ils
avaient endossÊ la simple casaque de mousquetaire.
DÉs lors nous n'eÙmes plus de repos que nous n'eussions retrouvÊ, dans
les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms extraordinaires
qui avaient fort ÊveillÊ notre curiositÊ.
Le seul catalogue des livres que nous lÙmes pour arriver Á ce but
remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-Ëtre fort
instructif, mais Á coups sÙr peu amusant pour nos lecteurs. Nous nous
contenterons donc de leur dire qu'au moment oÝ, dÊcouragÊ de tant
d'investigations infructueuses, nous allions abandonner notre recherche,
nous trouv×mes enfin, guidÊ par les conseils de notre illustre et savant ami
Paulin Paris, un manuscrit in-folio, cotÊ le no 4772 ou 4773, nous ne nous
le rappelons plus bien, ayant pour titre :
" MÊmoires de M. le comte de La FÉre, concernant quelques-uns des
ÊvÊnements qui se passÉrent en France vers la fin du rÉgne du roi Louis XIII
et le commencement du rÉgne du roi Louis XIV. "
On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce manuscrit,
notre dernier espoir, nous trouv×mes Á la vingtiÉme page le nom d'Athos, Á
la vingt septiÉme le nom de Porthos, et Á la trente et uniÉme le nom
d'Aramis.
La dÊcouverte d'un manuscrit complÉtement inconnu, dans une Êpoque oÝ
la science historique est poussÊe Á un si haut degrÊ, nous parut presque
miraculeuse. Aussi nous h×t×mes-nous de solliciter la permission de le faite
imprimer, dans le but de nous prÊsenter un jour avec le bagage des autres Á
l'AcadÊmie des inscriptions et belles-lettres, si nous n'arrivions, chose
fort probable, Á entrÊe Á l'AcadÊmie franÚaise avec notre propre bagage.
Cette permission, nous devons le dire, nous fut gracieusement accordÊe ; ce
que nous consignons ici pour donner un dÊmenti public aux malveillants qui
prÊtendent que nous vivons sous un gouvernement assez mÊdiocrement disposÊ Á
l'endroit des gens de lettres.
Or, c'est la premiÉre partie de ce prÊcieux manuscrit que nous offrons
aujourd'hui Á nos lecteurs, en lui restituant le titre qui lui convient,
prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons pas, cette premiÉre partie
obtient le succÉs qu'elle mÊrite, de publier incessamment la seconde.
En attendant, comme la parrain est un second pÉre, nous invitons le
lecteur Á s'en prendre Á nous, et non au comte de La FÉre, de son plaisir ou
de son ennui.
Cela posÊ, passons Á notre histoire.
CHAPITRE I. LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE
Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, oÝ naquit
l'auteur du Roman de la Rose , semblait Ëtre dans une rÊvolution aussi
entiÉre que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle.
Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir les femmes du cÆtÊ de la Grande-Rue,
entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se h×taient d'endosser
la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un
mousquet ou d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'hÆtellerie du Franc
Meunier , devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en minute,
un groupe compact, bruyant et plein de curiositÊ.
En ce temps-lÁ les paniques Êtaient frÊquentes, et peu de jours se
passaient sans qu'une ville ou l'autre enregistr×t sur ses archives quelque
ÊvÊnement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ;
il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal ; il y avait l'Espagnol
qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques,
secrÉtes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les
huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre Á tout le
monde. Les bourgeois s'armaient toujours contre les voleurs, contre les
loups, contre les laquais, -- souvent contre les seigneurs et les huguenots,
-- quelquefois contre le roi, -- mais jamais contre le cardinal et
l'Espagnol. Il rÊsulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier
lundi du mois d'avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant
ni le guidon jaune et rouge, ni la livrÊe du duc de Richelieu, se
prÊcipitÉrent du cÆtÊ de l'hÆtel du Franc Meunier .
ArrivÊ lÁ, chacun put voir et reconnaÏtre la cause de cette rumeur.
Un jeune homme... -- traÚons son portrait d'un seul trait de plume :
figurez-vous don Quichotte Á dix-huit ans, don Quichotte dÊcorcelÊ, sans
haubert et sans cuissards, don Quichotte revËtu d'un pourpoint de laine dont
la couleur bleue s'Êtait transformÊe en une nuance insaisissable de
lie-de-vin et d'azur cÊleste. Visage long et brun ; la pommette des joues
saillante, signe d'astuce ; les muscles maxillaires ÊnormÊment dÊveloppÊs,
indice infaillible auquel on reconnaÏt le Gascon, mËme sans bÊret, et notre
jeune homme portait un bÊret ornÊ d'une espÉce de plume, l'oeil ouvert et
intelligent ; le nez crochu, mais finement dessinÊ ; trop grand pour un
adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exercÊ eÙt pris
pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue ÊpÊe qui, pendue Á un
baudrier de peau, battait les mollets de son propriÊtaire quand il Êtait Á
pied, et le poil hÊrissÊ de sa monture quand il Êtait Á cheval.
Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture Êtait mËme si
remarquable, qu'elle fut remarquÊe : c'Êtait un bidet du BÊarn, ×gÊ de douze
ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins Á la queue, mais non pas sans
javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tËte plus bas que les
genoux, ce qui rendait inutile l'application de la martingale, faisait
encore Êgalement ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualitÊs de
ce cheval Êtaient si bien cachÊes sous son poil Êtrange et son allure
incongrue, que dans un temps oÝ tout le monde se connaissait en chevaux,
l'apparition du susdit bidet Á Meung, oÝ il Êtait entrÊ il y avait un quart
d'heure Á peu prÉs par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont
la dÊfaveur rejaillit jusqu'Á son cavalier.
Et cette sensation avait ÊtÊ d'autant plus pÊnible au jeune d'Artagnan
(ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu'il ne se
cachait pas le cÆtÊ ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu'il fÙt, une
pareille monture ; aussi avait-il fort soupirÊ en acceptant le don que lui
en avait fait M. d'Artagnan pÉre. Il n'ignorait pas qu'une pareille bËte
valait au moins vingt livres ; il est vrai que les paroles dont le prÊsent
avait ÊtÊ accompagnÊ n'avaient pas de prix.
" Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon -- dans ce pur patois de
BÊarn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir Á se dÊfaire --, mon fils, ce
cheval est nÊ dans la maison de votre pÉre, il y a tantÆt treize ans, et y
est restÊ depuis ce temps-lÁ, ce qui doit vous porter Á l'aimer. Ne le
vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de
vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, mÊnagez-le comme vous
mÊnageriez un vieux serviteur. A la cour, continua M. d'Artagnan pÉre, si
toutefois vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre
vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de
gentilhomme, qui a ÊtÊ portÊ dignement par vos ancËtres depuis plus de cinq
cents ans. Pour vous et pour les vÆtres -- par les vÆtres, j'entends vos
parents et vos amis -- , ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et
du roi. C'est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul,
qu'un gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une seconde
laisse peut-Ëtre Êchapper l'app×t que, pendant cette seconde justement, la
fortune lui tendait. Vous Ëtes jeune, vous devez Ëtre brave par deux raisons
: la premiÉre, c'est que vous Ëtes Gascon, et la seconde, c'est que vous
Ëtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je
vous ai fait apprendre Á manier l'ÊpÊe ; vous avez un jarret de fer, un
poignet d'acier ; battez-vous Á tout propos ; battez-vous d'autant plus que
les duels sont dÊfendus, et que, par consÊquent, il y a deux fois du courage
Á se battre. Je n'ai, mon fils, Á vous donner que quinze Êcus, mon cheval et
les conseils que vous venez d'entendre. Votre mÉre y ajoutera la recette
d'un certain baume qu'elle tient d'une bohÊmienne, et qui a une vertu
miraculeuse pour guÊrir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites
votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. -- Je n'ai plus
qu'un mot Á ajouter, et c'est un exemple que je vous propose, non pas le
mien, car je n'ai, moi, jamais paru Á la cour et n'ai fait que les guerres
de religion en volontaire ; je veux parler de M. de TrÊville, qui Êtait mon
voisin autrefois, et qui a eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi
Louis treiziÉme, que Dieu conserve ! Quelquefois leurs jeux dÊgÊnÊraient en
bataille, et dans ces batailles le roi n'Êtait pas toujours le plus fort.
Les coups qu'il en reÚut lui donnÉrent beaucoup d'estime et d'amitiÊ pour M.
de TrÊville. Plus tard, M. de TrÊville se battit contre d'autres dans son
premier voyage Á Paris, cinq fois ; depuis la mort du feu roi jusqu'Á la
majoritÊ du jeune sans compter les guerres et les siÉges, sept fois ; et
depuis cette majoritÊ jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-Ëtre ! -- Aussi,
malgrÊ les Êdits, les ordonnances et les arrËts, le voilÁ capitaine des
mousquetaires, c'est-Á- dire chef d'une lÊgion de CÊsar, dont le roi fait un
trÉs grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas
grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de TrÊville gagne dix mille Êcus
par an ; c'est donc un fort grand seigneur. -- Il a commencÊ comme vous,
allez le voir avec cette lettre, et rÊglez-vous sur lui, afin de faire comme
lui. "
Sur quoi, M. d'Artagnan pÉre ceignit Á son fils sa propre ÊpÊe,
l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bÊnÊdiction.
En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mÉre qui
l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons de
rapporter devaient nÊcessiter un assez frÊquent emploi. Les adieux furent de
ce cÆtÊ plus longs et plus tendres qu'ils ne l'avaient ÊtÊ de l'autre, non
pas que M. d'Artagnan n'aim×t son fils, qui Êtait sa seule progÊniture, mais
M. d'Artagnan Êtait un homme, et il eÙt regardÊ comme indigne d'un homme de
se laisser aller Á son Êmotion, tandis que Mme d'Artagnan Êtait femme et, de
plus, Êtait mÉre. -- Elle pleura abondamment, et, disons-le Á la louange de
M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tent×t pour rester ferme comme le
devait Ëtre un futur mousquetaire, la nature l'emporta, et il versa force
larmes, dont il parvint Á grand-peine Á cacher la moitiÊ.
Le mËme jour le jeune homme se mit en route, muni des trois prÊsents
paternels et qui se composaient, comme nous l'avons dit, de quinze Êcus, du
cheval et de la lettre pour M. de TrÊville ; comme on le pense bien, les
conseils avaient ÊtÊ donnÊs par-dessus le marchÊ.
Avec un pareil vade-mecum, d'Artagnan se trouva, au moral comme au
physique, une copie exacte du hÊros de Cervantes, auquel nous l'avons si
heureusement comparÊ lorsque nos devoirs d'historien nous ont fait une
nÊcessitÊ de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins Á vent
pour des gÊants et les moutons pour des armÊes, d'Artagnan prit chaque
sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en
rÊsulta qu'il eut toujours le poing fermÊ depuis Tarbes jusqu'Á Meung, et
que l'un dans l'autre il porta la main au pommeau de son ÊpÊe dix fois par
jour ; toutefois le poing ne descendit sur aucune m×choire, et l'ÊpÊe ne
sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du malencontreux bidet
jaune n'ÊpanouÏt bien des sourires sur les visages des passants ; mais,
comme au-dessus du bidet sonnait une ÊpÊe de taille respectable et
qu'au-dessus de cette ÊpÊe brillait un oeil plutÆt fÊroce que fier, les
passants rÊprimaient leur hilaritÊ, ou, si l'hilaritÊ l'emportait sur la
prudence, ils t×chaient au moins de ne rire que d'un seul cÆtÊ, comme les
masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa
susceptibilitÊ jusqu'Á cette malheureuse ville de Meung.
Mais lÁ, comme il descendait de cheval Á la porte du Franc Meunier sans
que personne, hÆte, garÚon ou palefrenier, fÙt venu prendre l'Êtrier au
montoir, d'Artagnan avisa Á une fenËtre entrouverte du rez- de-chaussÊe un
gentilhomme de belle taille et de haute mine, quoique au visage lÊgÉrement
renfrognÊ, lequel causait avec deux personnes qui paraissaient l'Êcouter
avec dÊfÊrence. D'Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude, Ëtre
l'objet de la conversation et Êcouta. Cette fois, d'Artagnan ne s'Êtait
trompÊ qu'Á moitiÊ : ce n'Êtait pas de lui qu'il Êtait question, mais de son
cheval. Le gentilhomme paraissait ÊnumÊrer Á ses auditeurs toutes ses
qualitÊs, et comme, ainsi que je l'ai dit, les auditeurs paraissaient avoir
une grande dÊfÊrence pour le narrateur, ils Êclataient de rire Á tout
moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour Êveiller l'irascibilitÊ du
jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante
hilaritÊ.
Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la physionomie
de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur
l'Êtranger et reconnut un homme de quarante Á quarante-cinq ans, aux yeux
noirs et perÚants, au teint p×le, au nez fortement accentuÊ, Á la moustache
noire et parfaitement taillÊe ; il Êtait vËtu d'un pourpoint et d'un
haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de mËme couleur, sans aucun
ornement que les crevÊs habituels par lesquels passait la chemise. Ce
haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froissÊs comme
des habits de voyage longtemps renfermÊs dans un portemanteau. D'Artagnan
fit toutes ces remarques avec la rapiditÊ de l'observateur le plus
minutieux, et sans doute par un sentiment instinctif qui lui disait que cet
inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie Á venir.
Or, comme au moment oÝ d'Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme
au pourpoint violet, le gentilhomme faisait Á l'endroit du bidet bÊarnais
une de ses plus savantes et de ses plus profondes dÊmonstrations, ses deux
auditeurs ÊclatÉrent de rire, et lui-mËme laissa visiblement, contre son
habitude, errer, si l'on peut parler ainsi, un p×le sourire sur son visage.
Cette fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan Êtait rÊellement insultÊ.
Aussi, plein de cette conviction, enfonÚa-t-il son bÊret sur ses yeux, et,
t×chant de copier quelques-uns des airs de cour qu'il avait surpris en
Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s'avanÚa, une main sur la garde de
son ÊpÊe et l'autre appuyÊe sur la hanche. Malheureusement, au fur et Á
mesure qu'il avanÚait, la colÉre l'aveuglant de plus en plus, au lieu du
discours digne et hautain qu'il avait prÊparÊ pour formuler sa provocation,
il ne trouva plus au bout de sa langue qu'une personnalitÊ grossiÉre qu'il
accompagna d'un geste furieux.
" Eh ! Monsieur, s'Êcria-t-il, Monsieur, qui vous cachez derriÉre ce
volet ! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons
ensemble. "
Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier,
comme s'il lui eÙt fallu un certain temps pour comprendre que c'Êtait Á lui
que s'adressaient de si Êtranges reproches ; puis, lorsqu'il ne put plus
conserver aucun doute, ses sourcils se froncÉrent lÊgÉrement, et aprÉs une
assez longue pause, avec un accent d'ironie et d'insolence impossible Á
dÊcrire, il rÊpondit Á d'Artagnan :
" Je ne vous parle pas, Monsieur.
-- Mais je vous parle, moi ! " s'Êcria le jeune homme exaspÊrÊ de ce
mÊlange d'insolence et de bonnes maniÉres, de convenances et de dÊdains.
L'inconnu le regarda encore un instant avec son lÊger sourire, et, se
retirant de la fenËtre, sortit lentement de l'hÆtellerie pour venir Á deux
pas de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance tranquille et
sa physionomie railleuse avaient redoublÊ l'hilaritÊ de ceux avec lesquels
il causait et qui, eux, Êtaient restÊs Á la fenËtre.
D'Artagnan, le voyant arriver, tira son ÊpÊe d'un pied hors du
fourreau.
" Ce cheval est dÊcidÊment ou plutÆt a ÊtÊ dans sa jeunesse bouton
d'or, reprit l'inconnu continuant les investigations commencÊes et
s'adressant Á ses auditeurs de la fenËtre, sans paraÏtre aucunement
remarquer l'exaspÊration de d'Artagnan, qui cependant se redressait entre
lui et eux. C'est une couleur fort connue en botanique, mais jusqu'Á prÊsent
fort rare chez les chevaux.
-- Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du maÏtre ! s'Êcria l'Êmule
de TrÊville, furieux.
-- Je ne ris pas souvent, Monsieur, reprit l'inconnu, ainsi que vous
pouvez le voir vous-mËme Á l'air de mon visage ; mais je tiens cependant Á
conserver le privilÉge de rire quand il me plaÏt.
-- Et moi, s'Êcria d'Artagnan, je ne veux pas qu'on rie quand il me
dÊplaÏt !
-- En vÊritÊ, Monsieur ? continua l'inconnu plus calme que jamais, eh
bien, c'est parfaitement juste. " Et tournant sur ses talons, il s'apprËta Á
rentrer dans l'hÆtellerie par la grande porte, sous laquelle d'Artagnan en
arrivant avait remarquÊ un cheval tout sellÊ.
Mais d'Artagnan n'Êtait pas de caractÉre Á l×cher ainsi un homme qui
avait eu l'insolence de se moquer de lui. Il tira son ÊpÊe entiÉrement du
fourreau et se mit Á sa poursuite en criant :
" Tournez, tournez donc, Monsieur le railleur, que je ne vous frappe
point par-derriÉre.
-- Me frapper, moi ! dit l'autre en pivotant sur ses talons et en
regardant le jeune homme avec autant d'Êtonnement que de mÊpris. Allons,
allons donc, mon cher, vous Ëtes fou ! "
Puis, Á demi-voix, et comme s'il se fÙt parlÊ Á lui-mËme :
" C'est f×cheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa MajestÊ, qui
cherche des braves de tous cÆtÊs pour recruter ses mousquetaires ! "
Il achevait Á peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux coup de
pointe, que, s'il n'eÙt fait vivement un bond en arriÉre, il est probable
qu'il eÙt plaisantÊ pour la derniÉre fois. L'inconnu vit alors que la chose
passait la raillerie, tira son ÊpÊe, salua son adversaire et se mit
gravement en garde. Mais au mËme moment ses deux auditeurs, accompagnÊs de
l'hÆte, tombÉrent sur d'Artagnan Á grands coups de b×tons, de pelles et de
pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complÉte Á l'attaque, que
l'adversaire de d'Artagnan, pendant que celui- ci se retournait pour faire
face Á cette grËle de coups, rengainait avec la mËme prÊcision, et, d'acteur
qu'il avait manquÊ d'Ëtre, redevenait spectateur du combat, rÆle dont il
s'acquitta avec son impassibilitÊ ordinaire, tout en marmottant nÊanmoins :
" La peste soit des Gascons ! Remettez-le sur son cheval orange, et
qu'il s'en aille !
-- Pas avant de t'avoir tuÊ, l×che ! " criait d'Artagnan tout en
faisant face du mieux qu'il pouvait et sans reculer d'un pas Á ses trois
ennemis, qui le moulaient de coups.
" Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces
Gascons sont incorrigibles ! Continuez donc la danse, puisqu'il le veut
absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez. "
Mais l'inconnu ne savait pas encore Á quel genre d'entËtÊ il avait
affaire ; d'Artagnan n'Êtait pas homme Á jamais demander merci. Le combat
continua donc quelques secondes encore ; enfin d'Artagnan, ÊpuisÊ, laissa
Êchapper son ÊpÊe qu'un coup de b×ton brisa en deux morceaux. Un autre coup,
qui lui entama le front, le renversa presque en mËme temps tout sanglant et
presque Êvanoui.
C'est Á ce moment que de tous cÆtÊs on accourut sur le lieu de la
scÉne. L'hÆte, craignant du scandale, emporta, avec l'aide de ses garÚons,
le blessÊ dans la cuisine oÝ quelques soins lui furent accordÊs.
Quant au gentilhomme, il Êtait revenu prendre sa place Á la fenËtre et
regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait en
demeurant lÁ lui causer une vive contrariÊtÊ.
" Eh bien, comment va cet enragÊ ? reprit-il en se retournant au bruit
de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant Á l'hÆte qui venait s'informer de
sa santÊ.
-- Votre Excellence est saine et sauve ? demanda l'hÆte.
-- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hÆtelier, et c'est moi
qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme.
-- Il va mieux, dit l'hÆte : il s'est Êvanoui tout Á fait.
-- Vraiment ? fit le gentilhomme.
-- Mais avant de s'Êvanouir il a rassemblÊ toutes ses forces pour vous
appeler et vous dÊfier en vous appelant.
-- Mais c'est donc le diable en personne que ce gaillard-lÁ ! s'Êcria
l'inconnu.
-- Oh ! non, Votre Excellence, ce n'est pas le diable, reprit l'hÆte
avec une grimace de mÊpris, car pendant son Êvanouissement nous l'avons
fouillÊ, et il n'a dans son paquet qu'une chemise et dans sa bourse que onze
Êcus, ce qui ne l'a pas empËchÊ de dire en s'Êvanouissant que si pareille
chose Êtait arrivÊe Á Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis
qu'ici vous ne vous en repentirez que plus tard.
-- Alors, dit froidement l'inconnu, c'est quelque prince du sang
dÊguisÊ.
-- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l'hÆte, afin que vous vous
teniez sur vos gardes.
-- Et il n'a nommÊ personne dans sa colÉre ?
-- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait : " Nous verrons ce
que M. de TrÊville pensera de cette insulte faite Á son protÊgÊ. "
-- M. de TrÊville ? dit l'inconnu en devenant attentif ; il frappait
sur sa poche en prononÚant le nom de M. de TrÊville ?... Voyons, mon cher
hÆte, pendant que votre jeune homme Êtait Êvanoui, vous n'avez pas ÊtÊ, j'en
suis bien sÙr, sans regarder aussi cette poche-lÁ. Qu'y avait-il ?
-- Une lettre adressÊe Á M. de TrÊville, capitaine des mousquetaires.
-- En vÊritÊ !
-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Excellence. "
L'hÆte, qui n'Êtait pas douÊ d'une grande perspicacitÊ, ne remarqua
point l'expression que ses paroles avaient donnÊe Á la physionomie de
l'inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisÊe sur lequel il Êtait
toujours restÊ appuyÊ du bout du coude, et fronÚa le sourcil en homme
inquiet.
" Diable ! murmura-t-il entre ses dents, TrÊville m'aurait-il envoyÊ ce
Gascon ? il est bien jeune ! Mais un coup d'ÊpÊe est un coup d'ÊpÊe, quel
que soit l'×ge de celui qui le donne, et l'on se dÊfie moins d'un enfant que
de tout autre ; il suffit parfois d'un faible obstacle pour contrarier un
grand dessein. "
Et l'inconnu tomba dans une rÊflexion qui dura quelques minutes.
" Voyons, l'hÆte, dit-il, est-ce que vous ne me dÊbarrasserez pas de ce
frÊnÊtique ? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il
avec une expression froidement menaÚante, cependant il me gËne. OÝ est-il ?
-- Dans la chambre de ma femme, oÝ on le panse, au premier Êtage.
-- Ses hardes et son sac sont avec lui ? il n'a pas quittÊ son
pourpoint ?
-- Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu'il
vous gËne, ce jeune fou...
-- Sans doute. Il cause dans votre hÆtellerie un scandale auquel
d'honnËtes gens ne sauraient rÊsister. Montez chez vous, faites mon compte
et avertissez mon laquais.
-- Quoi ! Monsieur nous quitte dÊjÁ ?
-- Vous le savez bien, puisque je vous avais donnÊ l'ordre de seller
mon cheval. Ne m'a-t-on point obÊi ?
-- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous
la grande porte, tout appareillÊ pour partir.
-- C'est bien, faites ce que je vous ai dit alors. "
" Ouais ! se dit l'hÆte, aurait-il peur du petit garÚon ? "
Mais un coup d'oeil impÊratif de l'inconnu vint l'arrËter court. Il
salua humblement et sortit.
" Il ne faut pas que Milady soit aperÚue de ce drÆle, continua
l'Êtranger : elle ne doit pas tarder Á passer ; dÊjÁ mËme elle est en
retard. DÊcidÊment, mieux vaut que je monte Á cheval et que j'aille
au-devant d'elle... Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette
lettre adressÊe Á TrÊville ! "
Et l'inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.
Pendant ce temps, l'hÆte, qui ne doutait pas que ce ne fÙt la prÊsence
du jeune garÚon qui chass×t l'inconnu de son hÆtellerie, Êtait remontÊ chez
sa femme et avait trouvÊ d'Artagnan maÏtre enfin de ses esprits. Alors, tout
en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais
parti pour avoir ÊtÊ chercher querelle Á un grand seigneur -- car, Á l'avis
de l'hÆte, l'inconnu ne pouvait Ëtre qu'un grand seigneur --, il le
dÊtermina, malgrÊ sa faiblesse, Á se lever et Á continuer son chemin.
D'Artagnan, Á moitiÊ abasourdi, sans pourpoint et la tËte tout emmaillotÊe
de linges, se leva donc et, poussÊ par l'hÆte, commenÚa de descendre ; mais,
en arrivant Á la cuisine, la premiÉre chose qu'il aperÚut fut son
provocateur qui causait tranquillement au marchepied d'un lourd carrosse
attelÊ de deux gros chevaux normands.
Son interlocutrice, dont la tËte apparaissait encadrÊe par la portiÉre,
Êtait une femme de vingt Á vingt-deux ans. Nous avons dÊjÁ dit avec quelle
rapiditÊ d'investigation d'Artagnan embrassait toute une physionomie ; il
vit donc du premier coup d'oeil que la femme Êtait jeune et belle. Or cette
beautÊ le frappa d'autant plus qu'elle Êtait parfaitement ÊtrangÉre aux pays
mÊridionaux que jusque-lÁ d'Artagnan avait habitÊs. C'Êtait une p×le et
blonde personne, aux longs cheveux bouclÊs tombant sur ses Êpaules, aux
grands yeux bleus languissants, aux lÉvres rosÊes et aux mains d'alb×tre.
Elle causait trÉs vivement avec l'inconnu.
" Ainsi, Son Eminence m'ordonne... , disait la dame.
-- De retourner Á l'instant mËme en Angleterre, et de la prÊvenir
directement si le duc quittait Londres.
-- Et quant Á mes autres instructions ? demanda la belle voyageuse.
-- Elles sont renfermÊes dans cette boÏte, que vous n'ouvrirez que de
l'autre cÆtÊ de la Manche.
-- TrÉs bien ; et vous, que faites-vous ?
-- Moi, je retourne Á Paris.
-- Sans ch×tier cet insolent petit garÚon ? " demanda la dame.
L'inconnu allait rÊpondre : mais, au moment oÝ il ouvrait la bouche,
d'Artagnan, qui avait tout entendu, s'ÊlanÚa sur le seuil de la porte.
" C'est cet insolent petit garÚon qui ch×tie les autres, s'Êcria-t-il,
et j'espÉre bien que cette fois-ci celui qu'il doit ch×tier ne lui Êchappera
pas comme la premiÉre.
-- Ne lui Êchappera pas ? reprit l'inconnu en fronÚant le sourcil.
-- Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je prÊsume.
-- Songez, s'Êcria Milady en voyant le gentilhomme porter la main Á son
ÊpÊe, songez que le moindre retard peut tout perdre.
-- Vous avez raison, s'Êcria le gentilhomme ; partez donc de votre
cÆtÊ, moi, je pars du mien. "
Et, saluant la dame d'un signe de tËte, il s'ÊlanÚa sur son cheval,
tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les
deux interlocuteurs partirent donc au galop, s'Êloignant chacun par un cÆtÊ
opposÊ de la rue.
" Eh ! votre dÊpense " , vocifÊra l'hÆte, dont l'affection pour son
voyageur se changeait en un profond dÊdain en voyant qu'il s'Êloignait sans
solder ses comptes.
" Paie, maroufle " , s'Êcria le voyageur toujours galopant Á son
laquais, lequel jeta aux pieds de l'hÆte deux ou trois piÉces d'argent et se
mit Á galoper aprÉs son maÏtre.
" Ah ! l×che, ah ! misÊrable, ah ! faux gentilhomme ! " cria d'Artagnan
s'ÊlanÚant Á son tour aprÉs le laquais.
Mais le blessÊ Êtait trop faible encore pour supporter une pareille
secousse. A peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles tintÉrent, qu'un
Êblouissement le prit, qu'un nuage de sang passa sur ses yeux et qu'il tomba
au milieu de la rue, en criant encore :
" L×che ! l×che ! l×che !
-- Il est en effet bien l×che " , murmura l'hÆte en s'approchant de
d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le pauvre
garÚon, comme le hÊron de la fable avec son limaÚon du soir.
" Oui, bien l×che, murmura d'Artagnan ; mais elle, bien belle !
-- Qui, elle ? demanda l'hÆte.
-- Milady " , balbutia d'Artagnan.
Et il s'Êvanouit une seconde fois.
" C'est Êgal, dit l'hÆte, j'en perds deux, mais il me reste celui-lÁ,
que je suis sÙr de conserver au moins quelques jours. C'est toujours onze
Êcus de gagnÊs. "
On sait que onze Êcus faisaient juste la somme qui restait dans la
bourse de d'Artagnan.
L'hÆte avait comptÊ sur onze jours de maladie Á un Êcu par jour ; mais
il avait comptÊ sans son voyageur. Le lendemain, dÉs cinq heures du matin,
d'Artagnan se leva, descendit lui-mËme Á la cuisine, demanda, outre quelques
autres ingrÊdients dont la liste n'est pas parvenue jusqu'Á nous, du vin, de
l'huile, du romarin, et, la recette de sa mÉre Á la main, se composa un
baume dont il oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses
lui-mËme et ne voulant admettre l'adjonction d'aucun mÊdecin. Gr×ce sans
doute Á l'efficacitÊ du baume de BohËme, et peut-Ëtre aussi gr×ce Á
l'absence de tout docteur, d'Artagnan se trouva sur pied dÉs le soir mËme,
et Á peu prÉs guÊri le lendemain.
Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule
dÊpense du maÏtre qui avait gardÊ une diÉte absolue, tandis qu'au contraire
le cheval jaune, au dire de l'hÆtelier du moins, avait mangÊ trois fois plus
qu'on n'eÙt raisonnablement pu le supposer pour sa taille, d'Artagnan ne
trouva dans sa poche que sa petite bourse de velours r×pÊ ainsi que les onze
Êcus qu'elle contenait ; mais quant Á la lettre adressÊe Á M. de TrÊville,
elle avait disparu.
Le jeune homme commenÚa par chercher cette lettre avec une grande
patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets,
fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse ; mais
lorsqu'il eut acquis la conviction que la lettre Êtait introuvable, il entra
dans un troisiÉme accÉs de rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle
consommation de vin et d'huile aromatisÊs : car, en voyant cette jeune
mauvaise tËte s'Êchauffer et menacer de tout casser dans l'Êtablissement si
l'on ne retrouvait pas sa lettre, l'hÆte s'Êtait dÊjÁ saisi d'un Êpieu, sa
femme d'un manche Á balai, et ses garÚons des mËmes b×tons qui avaient servi
la surveille.
" Ma lettre de recommandation ! s'Êcria d'Artagnan, ma lettre de
recommandation, sangdieu ! ou je vous embroche tous comme des ortolans ! "
Malheureusement une circonstance s'opposait Á ce que le jeune homme
accomplÏt sa menace : c'est que, comme nous l'avons dit, son ÊpÊe avait ÊtÊ,
dans sa premiÉre lutte, brisÊe en deux morceaux, ce qu'il avait parfaitement
oubliÊ. Il en rÊsulta que, lorsque d'Artagnan voulut en effet dÊgainer, il
se trouva purement et simplement armÊ d'un tronÚon d'ÊpÊe de huit ou dix
pouces Á peu prÉs, que l'hÆte avait soigneusement renfoncÊ dans le fourreau.
Quant au reste de la lame, le chef l'avait adroitement dÊtournÊ pour s'en
faire une lardoire.
Cependant cette dÊception n'eÙt probablement pas arrËtÊ notre fougueux
jeune homme, si l'hÆte n'avait rÊflÊchi que la rÊclamation que lui adressait
son voyageur Êtait parfaitement juste.
" Mais, au fait, dit-il en abaissant son Êpieu, oÝ est cette lettre ?
-- Oui, oÝ est cette lettre ? cria d'Artagnan. D'abord, je vous en
prÊviens, cette lettre est pour M. de TrÊville, et il faut qu'elle se
retrouve ; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire retrouver,
lui ! "
Cette menace acheva d'intimider l'hÆte. AprÉs le roi et M. le cardinal,
M. de TrÊville Êtait l'homme dont le nom peut-Ëtre Êtait le plus souvent
rÊpÊtÊ par les militaires et mËme par les bourgeois. Il y avait bien le pÉre
Joseph, c'est vrai ; mais son nom Á lui n'Êtait jamais prononcÊ que tout
bas, tant Êtait grande la terreur qu'inspirait l'Eminence grise, comme on
appelait le familier du cardinal.
Aussi, jetant son Êpieu loin de lui, et ordonnant Á sa femme d'en faire
autant de son manche Á balai et Á ses valets de leurs b×tons, il donna le
premier l'exemple en se mettant lui-mËme Á la recherche de la lettre perdue.
" Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de prÊcieux ?
demanda l'hÆte au bout d'un instant d'investigations inutiles.
-- Sandis ! je le crois bien ! s'Êcria le Gascon qui comptait sur cette
lettre pour faire son chemin Á la cour ; elle contenait ma fortune.
-- Des bons sur l'Epargne ? demanda l'hÆte inquiet.
-- Des bons sur la trÊsorerie particuliÉre de Sa MajestÊ " , rÊpondit
d'Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi gr×ce Á cette
recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette rÊponse quelque peu
hasardÊe.
" Diable ! fit l'hÆte tout Á fait dÊsespÊrÊ.
-- Mais il n'importe, continua d'Artagnan avec l'aplomb national, il
n'importe, et l'argent n'est rien : -- cette lettre Êtait tout. J'eusse
mieux aimÊ perdre mille pistoles que de la perdre. "
Il ne risquait pas davantage Á dire vingt mille, mais une certaine
pudeur juvÊnile le retint.
Un trait de lumiÉre frappa tout Á coup l'esprit de l'hÆte, qui se
donnait au diable en ne trouvant rien.
" Cette lettre n'est point perdue, s'Êcria-t-il.
-- Ah ! fit d'Artagnan.
-- Non ; elle vous a ÊtÊ prise.
-- Prise ! et par qui ?
-- Par le gentilhomme d'hier. Il est descendu Á la cuisine, oÝ Êtait
votre pourpoint. Il y est restÊ seul. Je gagerais que c'est lui qui l'a
volÊe.
-- Vous croyez ? " rÊpondit d'Artagnan peu convaincu ; car il savait
mieux que personne l'importance toute personnelle de cette lettre, et n'y
voyait rien qui pÙt tenter la cupiditÊ. Le fait est qu'aucun des valets,
aucun des voyageurs prÊsents n'eÙt rien gagnÊ Á possÊder ce papier.
" Vous dites donc, reprit d'Artagnan, que vous soupÚonnez cet
impertinent gentilhomme.
-- Je vous dis que j'en suis sÙr, continua l'hÆte ; lorsque je lui ai
annoncÊ que Votre Seigneurie Êtait le protÊgÊ de M. de TrÊville, et que vous
aviez mËme une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet,
m'a demandÊ oÝ Êtait cette lettre, et est descendu immÊdiatement Á la
cuisine oÝ il savait qu'Êtait votre pourpoint.
-- Alors c'est mon voleur, rÊpondit d'Artagnan ; je m'en plaindrai Á M.
de TrÊville, et M. de TrÊville s'en plaindra au roi. " Puis il tira
majestueusement deux Êcus de sa poche, les donna Á l'hÆte, qui l'accompagna,
le chapeau Á la main, jusqu'Á la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le
conduisit sans autre incident jusqu'Á la porte Saint- Antoine Á Paris, oÝ
son propriÊtaire le vendit trois Êcus, ce qui Êtait fort bien payÊ, attendu
que d'Artagnan l'avait fort surmenÊ pendant la derniÉre Êtape. Aussi le
maquignon auquel d'Artagnan le cÊda moyennant les neuf livres susdites ne
cacha-t-il point au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme exorbitante
qu'Á cause de l'originalitÊ de sa couleur.
D'Artagnan entra donc dans Paris Á pied, portant son petit paquet sous
son bras, et marcha tant qu'il trouv×t Á louer une chambre qui convÏnt Á
l'exiguÐtÊ de ses ressources. Cette chambre fut une espÉce de mansarde, sise
rue des Fossoyeurs, prÉs du Luxembourg.
AussitÆt le denier Á Dieu donnÊ, d'Artagnan prit possession de son
logement, passa le reste de la journÊe Á coudre Á son pourpoint et Á ses
chausses des passementeries que sa mÉre avait dÊtachÊes d'un pourpoint
presque neuf de M. d'Artagnan pÉre, et qu'elle lui avait donnÊes en cachette
; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre une lame Á son ÊpÊe ;
puis il revint au Louvre s'informer, au premier mousquetaire qu'il
rencontra, de la situation de l'hÆtel de M. de TrÊville, lequel Êtait situÊ
rue du Vieux-Colombier, c'est-Á-dire justement dans le voisinage de la
chambre arrËtÊe par d'Artagnan : circonstance qui lui parut d'un heureux
augure pour le succÉs de son voyage.
AprÉs quoi, content de la faÚon dont il s'Êtait conduit Á Meung, sans
remords dans le passÊ, confiant dans le prÊsent et plein d'espÊrance dans
l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil du brave.
Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu'Á neuf heures du
matin, heure Á laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M. de
TrÊville, le troisiÉme personnage du royaume d'aprÉs l'estimation
paternelle.
CHAPITRE II. L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE
M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa famille en Gascogne, ou
M. de TrÊville, comme il avait fini par s'appeler lui-mËme Á Paris, avait
rÊellement commencÊ comme d'Artagnan, c'est-Á-dire sans un sou vaillant,
mais avec ce fonds d'audace, d'esprit et d'entendement qui fait que le plus
pauvre gentill×tre gascon reÚoit souvent plus en ses espÊrances de
l'hÊritage paternel que le plus riche gentilhomme pÊrigourdin ou berrichon
ne reÚoit en rÊalitÊ. Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent
encore dans un temps oÝ les coups pleuvaient comme grËle, l'avaient hissÊ au
sommet de cette Êchelle difficile qu'on appelle la faveur de cour, et dont
il avait escaladÊ quatre Á quatre les Êchelons.
Il Êtait l'ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la
mÊmoire de son pÉre Henri IV. Le pÉre de M. de TrÊville l'avait si
fidÉlement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu'Á dÊfaut d'argent
comptant -- chose qui toute la vie manqua au BÊarnais, lequel paya
constamment ses dettes avec la seule chose qu'il n'eÙt jamais besoin
d'emprunter, c'est-Á-dire avec de l'esprit --, qu'Á dÊfaut d'argent
comptant, disons-nous, il l'avait autorisÊ, aprÉs la reddition de Paris, Á
prendre pour armes un lion d'or passant sur gueules avec cette devise :
Fidelis et fortis . C'Êtait beaucoup pour l'honneur, mais c'Êtait mÊdiocre
pour le bien-Ëtre. Aussi, quand l'illustre compagnon du grand Henri mourut,
il laissa pour seul hÊritage Á Monsieur son fils son ÊpÊe et sa devise.
Gr×ce Á ce double don et au nom sans tache qui l'accompagnait, M. de
TrÊville fut admis dans la maison du jeune prince, oÝ il servit si bien de
son ÊpÊe et fut si fidÉle Á sa devise, que Louis XIII, une des bonnes lames
du royaume, avait l'habitude de dire que, s'il avait un ami qui se battÏt,
il lui donnerait le conseil de prendre pour second, lui d'abord, et TrÊville
aprÉs, et peut-Ëtre mËme avant lui.
Aussi Louis XIII avait-il un attachement rÊel pour TrÊville,
attachement royal, attachement ÊgoÐste, c'est vrai, mais qui n'en Êtait pas
moins un attachement. C'est que, dans ces temps malheureux, on cherchait
fort Á s'entourer d'hommes de la trempe de TrÊville. Beaucoup pouvaient
prendre pour devise l'ÊpithÉte de fort , qui faisait la seconde partie de
son exergue ; mais peu de gentilshommes pouvaient rÊclamer l'ÊpithÉte de
fidÉle , qui en formait la premiÉre. TrÊville Êtait un de ces derniers ;
c'Êtait une de ces rares organisations, Á l'intelligence obÊissante comme
celle du dogue, Á la valeur aveugle, Á l'oeil rapide, Á la main prompte, Á
qui l'oeil n'avait ÊtÊ donnÊ que pour voir si le roi Êtait mÊcontent de
quelqu'un, et la main que pour frapper ce dÊplaisant quelqu'un, un Besme, un
Maurevers, un Poltrot de MÊrÊ, un Vitry. Enfin, Á TrÊville, il n'avait
manquÊ jusque-lÁ que l'occasion ; mais il la guettait, et il se promettait
bien de la saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait Á la portÊe
de sa main. Aussi Louis XIII fit-il de TrÊville le capitaine de ses
mousquetaires, lesquels Êtaient Á Louis XIII, pour le dÊvouement ou plutÆt
pour le fanatisme, ce que ses ordinaires Êtaient Á Henri III et ce que sa
garde Êcossaise Êtait Á Louis XI.
De son cÆtÊ, et sous ce rapport, le cardinal n'Êtait pas en reste avec
le roi. Quand il avait vu la formidable Êlite dont Louis XIII s'entourait,
ce second ou plutÆt ce premier roi de France avait voulu, lui aussi, avoir
sa garde. Il eut donc ses mousquetaires comme Louis XIII avait les siens, et
l'on voyait ces deux puissances rivales trier pour leur service, dans toutes
les provinces de France et mËme dans tous les Etats Êtrangers, les hommes
cÊlÉbres pour les grands coups d'ÊpÊe. Aussi Richelieu et Louis XIII se
disputaient souvent, en faisant leur partie d'Êchecs, le soir, au sujet du
mÊrite de leurs serviteurs. Chacun vantait la tenue et le courage des siens,
et tout en se prononÚant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils
les excitaient tout bas Á en venir aux mains, et concevaient un vÊritable
chagrin ou une joie immodÊrÊe de la dÊfaite ou de la victoire des leurs.
Ainsi, du moins, le disent les MÊmoires d'un homme qui fut dans
quelques-unes de ces dÊfaites et dans beaucoup de ces victoires.
TrÊville avait pris le cÆtÊ faible de son maÏtre, et c'est Á cette
adresse qu'il devait la longue et constante faveur d'un roi qui n'a pas
laissÊ la rÊputation d'avoir ÊtÊ trÉs fidÉle Á ses amitiÊs. Il faisait
parader ses mousquetaires devant le cardinal Armand Duplessis avec un air
narquois qui hÊrissait de colÉre la moustache grise de Son Eminence.
TrÊville entendait admirablement bien la guerre de cette Êpoque, oÝ, quand
on ne vivait pas aux dÊpens de l'ennemi, on vivait aux dÊpens de ses
compatriotes : ses soldats formaient une lÊgion de diables Á quatre,
indisciplinÊe pour tout autre que pour lui.
DÊbraillÊs, avinÊs, ÊcorchÊs, les mousquetaires du roi, ou plutÆt ceux
de M. de TrÊville, s'Êpandaient dans les cabarets, dans les promenades, dans
les jeux publics, criant fort et retroussant leurs moustaches, faisant
sonner leurs ÊpÊes, heurtant avec voluptÊ les gardes de M. le cardinal quand
ils les rencontraient ; puis dÊgainant en pleine rue, avec mille
plaisanteries ; tuÊs quelquefois, mais sÙrs en ce cas d'Ëtre pleurÊs et
vengÊs ; tuant souvent, et sÙrs alors de ne pas moisir en prison, M. de
TrÊville Êtant lÁ pour les rÊclamer. Aussi M. de TrÊville Êtait-il louÊ sur
tous les tons, chantÊ sur toutes les gammes par ces hommes qui l'adoraient,
et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils Êtaient, tremblaient devant lui
comme des Êcoliers devant leur maÏtre, obÊissant au moindre mot, et prËts Á
se faire tuer pour laver le moindre reproche.
M. de TrÊville avait usÊ de ce levier puissant, pour le roi d'abord et
les amis du roi, -- puis pour lui-mËme et pour ses amis. Au reste, dans
aucun des MÊmoires de ce temps, qui a laissÊ tant de mÊmoires, on ne voit
que ce digne gentilhomme ait ÊtÊ accusÊ, mËme par ses ennemis -- et il en
avait autant parmi les gens de plume que chez les gens d'ÊpÊe -- , nulle
part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme ait ÊtÊ accusÊ de se
faire payer la coopÊration de ses sÊides. Avec un rare gÊnie d'intrigue, qui
le rendait l'Êgal des plus forts intrigants, il Êtait restÊ honnËte homme.
Bien plus, en dÊpit des grandes estocades qui dÊhanchent et des exercices
pÊnibles qui fatiguent, il Êtait devenu un des plus galants coureurs de
ruelles, un des plus fins damerets, un des plus alambiquÊs diseurs de phÊbus
de son Êpoque ; on parlait des bonnes fortunes de TrÊville comme on avait
parlÊ vingt ans auparavant de celles de Bassompierre -- et ce n'Êtait pas
peu dire. Le capitaine des mousquetaires Êtait donc admirÊ, craint et aimÊ,
ce qui constitue l'apogÊe des fortunes humaines.
Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste
rayonnement ; mais son pÉre, soleil pluribus impar , laissa sa splendeur
personnelle Á chacun de ses favoris, sa valeur individuelle Á chacun de ses
courtisans. Outre le lever du roi et celui du cardinal, on comptait alors Á
Paris plus de deux cents petits levers, un peu recherchÊs. Parmi les deux
cents petits levers, celui de TrÊville Êtait un des plus courus.
La cour de son hÆtel, situÊ rue du Vieux-Colombier, ressemblait Á un
camp, et cela dÉs six heures du matin en ÊtÊ et dÉs huit heures en hiver.
Cinquante Á soixante mousquetaires, qui semblaient s'y relayer pour
prÊsenter un nombre toujours imposant, s'y promenaient sans cesse, armÊs en
guerre et prËts Á tout. Le long d'un de ses grands escaliers sur
l'emplacement desquels notre civilisation b×tirait une maison tout entiÉre,
montaient et descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient aprÉs une
faveur quelconque, les gentilshommes de province avides d'Ëtre enrÆlÊs, et
les laquais chamarrÊs de toutes couleurs, qui venaient apporter Á M. de
TrÊville les messages de leurs maÏtres. Dans l'antichambre, sur de longues
banquettes circulaires, reposaient les Êlus, c'est-Á-dire ceux qui Êtaient
convoquÊs. Un bourdonnement durait lÁ depuis le matin jusqu'au soir, tandis
que M. de TrÊville, dans son cabinet contigu Á cette antichambre, recevait
les visites, Êcoutait les plaintes, donnait ses ordres et, comme le roi Á
son balcon du Louvre, n'avait qu'Á se mettre Á sa fenËtre pour passer la
revue des hommes et des armes.
Le jour oÝ d'Artagnan se prÊsenta, l'assemblÊe Êtait imposante, surtout
pour un provincial arrivant de sa province : il est vrai que ce provincial
Êtait Gascon, et que surtout Á cette Êpoque les compatriotes de d'Artagnan
avaient la rÊputation de ne point facilement se laisser intimider. En effet,
une fois qu'on avait franchi la porte massive, chevillÊe de longs clous Á
tËte quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'ÊpÊe qui se
croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant et jouant entre eux.
Pour se frayer un passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes,
il eÙt fallu Ëtre officier, grand seigneur ou jolie femme.
Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce dÊsordre que notre jeune
homme s'avanÚa, le coeur palpitant, rangeant sa longue rapiÉre le long de
ses jambes maigres, et tenant une main au rebord de son feutre avec ce
demi-sourire du provincial embarrassÊ qui veut faire bonne contenance.
Avait-il dÊpassÊ un groupe, alors il respirait plus librement, mais il
comprenait qu'on se retournait pour le regarder, et pour la premiÉre fois de
sa vie, d'Artagnan, qui jusqu'Á ce jour avait une assez bonne opinion de
lui-mËme, se trouva ridicule.
ArrivÊ Á l'escalier, ce fut pis encore : il y avait sur les premiÉres
marches quatre mousquetaires qui se divertissaient Á l'exercice suivant,
tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le palier que
leur tour vÏnt de prendre place Á la partie.
Un d'eux, placÊ sur le degrÊ supÊrieur, l'ÊpÊe nue Á la main, empËchait
ou du moins s'efforÚait d'empËcher les trois autres de monter.
Ces trois autres s'escrimaient contre lui de leurs ÊpÊes fort agiles.
D'Artagnan prit d'abord ces fers pour des fleurets d'escrime, il les crut
boutonnÊs : mais il reconnut bientÆt Á certaines Êgratignures que chaque
arme, au contraire, Êtait affilÊe et aiguisÊe Á souhait, et Á chacune de ces
Êgratignures, non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient
comme des fous.
Celui qui occupait le degrÊ en ce moment tenait merveilleusement ses
adversaires en respect. On faisait cercle autour d'eux : la condition
portait qu'Á chaque coup le touchÊ quitterait la partie, en perdant son tour
d'audience au profit du toucheur. En cinq minutes trois furent effleurÊs,
l'un au poignet, l'autre au menton, l'autre Á l'oreille, par le dÊfenseur du
degrÊ, qui lui-mËme ne fut pas atteint : adresse qui lui valut, selon les
conventions arrËtÊes, trois tours de faveur.
Si difficile non pas qu'il fÙt, mais qu'il voulÙt Ëtre Á Êtonner, ce
passe- temps Êtonna notre jeune voyageur ; il avait vu dans sa province,
cette terre oÝ s'Êchauffent cependant si promptement les tËtes, un peu plus
de prÊliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs lui parut
la plus forte de toutes celles qu'il avait ouÐes jusqu'alors, mËme en
Gascogne. Il se crut transportÊ dans ce fameux pays des gÊants oÝ Gulliver
alla depuis et eut si grand-peur ; et cependant il n'Êtait pas au bout :
restaient le palier et l'antichambre.
Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de
femmes, et dans l'antichambre des histoires de cour. Sur le palier,
d'Artagnan rougit ; dans l'antichambre, il frissonna. Son imagination
ÊveillÊe et vagabonde, qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes
femmes de chambre et mËme quelquefois aux jeunes maÏtresses, n'avait jamais
rËvÊ, mËme dans ces moments de dÊlire, la moitiÊ de ces merveilles
amoureuses et le quart de ces prouesses galantes, rehaussÊes des noms les
plus connus et des dÊtails les moins voilÊs. Mais si son amour pour les
bonnes moeurs fut choquÊ sur le palier, son respect pour le cardinal fut
scandalisÊ dans l'antichambre. LÁ, Á son grand Êtonnement, d'Artagnan
entendait critiquer tout haut la politique qui faisait trembler l'Europe, et
la vie privÊe du cardinal, que tant de hauts et puissants seigneurs avaient
ÊtÊ punis d'avoir tentÊ d'approfondir : ce grand homme, rÊvÊrÊ par M.
d'Artagnan pÉre, servait de risÊe aux mousquetaires de M. de TrÊville, qui
raillaient ses jambes cagneuses et son dos voÙtÊ ; quelques-uns chantaient
des noÌls sur Mme d'Aiguillon, sa maÏtresse, et Mme de Combalet, sa niÉce,
tandis que les autres liaient des parties contre les pages et les gardes du
cardinal-duc, toutes choses qui paraissaient Á d'Artagnan de monstrueuses
impossibilitÊs.
Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout Á coup Á
l'improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une espÉce de
b×illon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches moqueuses ; on
regardait avec hÊsitation autour de soi, et l'on semblait craindre
l'indiscrÊtion de la cloison du cabinet de M. de TrÊville ; mais bientÆt une
allusion ramenait la conversation sur Son Eminence, et alors les Êclats
reprenaient de plus belle, et la lumiÉre n'Êtait mÊnagÊe sur aucune de ses
actions.
" Certes, voilÁ des gens qui vont Ëtre embastillÊs et pendus, pensa
d'Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du moment oÝ
je les ai ÊcoutÊs et entendus, je serai tenu pour leur complice. Que dirait
Monsieur mon pÉre, qui m'a si fort recommandÊ le respect du cardinal, s'il
me savait dans la sociÊtÊ de pareils paÐens ? "
Aussi, comme on s'en doute sans que je le dise, d'Artagnan n'osait se
livrer Á la conversation ; seulement il regardait de tous ses yeux, Êcoutant
de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour ne rien perdre,
et malgrÊ sa confiance dans les recommandations paternelles, il se sentait
portÊ par ses goÙts et entraÏnÊ par ses instincts Á louer plutÆt qu'Á bl×mer
les choses inouÐes qui se passaient lÁ.
Cependant, comme il Êtait absolument Êtranger Á la foule des courtisans
de M. de TrÊville, et que c'Êtait la premiÉre fois qu'on l'apercevait en ce
lieu, on vint lui demander ce qu'il dÊsirait. A cette demande, d'Artagnan se
nomma fort humblement, s'appuya du titre de compatriote, et pria le valet de
chambre qui Êtait venu lui faire cette question de demander pour lui Á M. de
TrÊville un moment d'audience, demande que celui-ci promit d'un ton
protecteur de transmettre en temps et lieu.
D'Artagnan, un peu revenu de sa surprise premiÉre, eut donc le loisir
d'Êtudier un peu les costumes et les physionomies.
Au centre du groupe le plus animÊ Êtait un mousquetaire de grande
taille, d'une figure hautaine et d'une bizarrerie de costume qui attirait
sur lui l'attention gÊnÊrale. Il ne portait pas, pour le moment, la casaque
d'uniforme, qui, au reste, n'Êtait pas absolument obligatoire dans cette
Êpoque de libertÊ moindre mais d'indÊpendance plus grande, mais un
justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fanÊ et r×pÊ, et sur cet habit un
baudrier magnifique, en broderies d'or, et qui reluisait comme les Êcailles
dont l'eau se couvre au grand soleil. Un manteau long de velours cramoisi
tombait avec gr×ce sur ses Êpaules, dÊcouvrant par- devant seulement le
splendide baudrier, auquel pendait une gigantesque rapiÉre.
Ce mousquetaire venait de descendre de garde Á l'instant mËme, se
plaignait d'Ëtre enrhumÊ et toussait de temps en temps avec affectation.
Aussi avait-il pris le manteau, Á ce qu'il disait autour de lui, et tandis
qu'il parlait du haut de sa tËte, en frisant dÊdaigneusement sa moustache,
on admirait avec enthousiasme le baudrier brodÊ, et d'Artagnan plus que tout
autre.
" Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient ; c'est une
folie, je le sais bien, mais c'est la mode. D'ailleurs, il faut bien
employer Á quelque chose l'argent de sa lÊgitime.
-- Ah ! Porthos ! s'Êcria un des assistants, n'essaie pas de nous faire
croire que ce baudrier te vient de la gÊnÊrositÊ paternelle : il t'aura ÊtÊ
donnÊ par la dame voilÊe avec laquelle je t'ai rencontrÊ l'autre dimanche
vers la porte Saint-HonorÊ.
-- Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l'ai achetÊ moi-
mËme, et de mes propres deniers, rÊpondit celui qu'on venait de dÊsigner
sous le nom de Porthos.
-- Oui, comme j'ai achetÊ, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse
neuve, avec ce que ma maÏtresse avait mis dans la vieille.
-- Vrai, dit Porthos, et la preuve c'est que je l'ai payÊ douze
pistoles. "
L'admiration redoubla, quoique le doute continu×t d'exister.
" N'est-ce pas, Aramis ? " dit Porthos se tournant vers un autre
mousquetaire.
Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui
l'interrogeait et qui venait de le dÊsigner sous le nom d'Aramis : c'Êtait
un jeune homme de vingt-deux Á vingt-trois ans Á peine, Á la figure naÐve et
doucereuse, Á l'oeil noir et doux et aux joues roses et veloutÊes comme une
pËche en automne ; sa moustache fine dessinait sur sa lÉvre supÊrieure une
ligne d'une rectitude parfaite ; ses mains semblaient craindre de
s'abaisser, de peur que leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps
il se pinÚait le bout des oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre
et transparent. D'habitude il parlait peu et lentement, saluait beaucoup,
riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait belles et dont, comme du
reste de sa personne, il semblait prendre le plus grand soin. Il rÊpondit
par un signe de tËte affirmatif Á l'interpellation de son ami.
Cette affirmation parut avoir fixÊ tous les doutes Á l'endroit du
baudrier ; on continua donc de l'admirer, mais on n'en parla plus ; et par
un de ces revirements rapides de la pensÊe, la conversation passa tout Á
coup Á un autre sujet.
" Que pensez-vous de ce que raconte l'Êcuyer de Chalais ? " demanda un
autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais s'adressant
au contraire Á tout le monde.
" Et que raconte-t-il ? demanda Porthos d'un ton suffisant.
-- Il raconte qu'il a trouvÊ Á Bruxelles Rochefort, l'×me damnÊe du
cardinal, dÊguisÊ en capucin ; ce Rochefort maudit, gr×ce Á ce dÊguisement,
avait jouÊ M. de Laigues comme un niais qu'il est.
-- Comme un vrai niais, dit Porthos ; mais la chose est-elle sÙre ?
-- Je la tiens d'Aramis, rÊpondit le mousquetaire.
-- Vraiment ?
-- Eh ! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis ; je vous l'ai
racontÊe, Á vous-mËme hier, n'en parlons donc plus.
-- N'en parlons plus, voilÁ votre opinion Á vous, reprit Porthos. N'en
parlons plus ! peste ! comme vous concluez vite. Comment ! le cardinal fait
espionner un gentilhomme, fait voler sa correspondance par un traÏtre, un
brigand, un pendard ; fait, avec l'aide de cet espion et gr×ce Á cette
correspondance, couper le cou Á Chalais, sous le stupide prÊtexte qu'il a
voulu tuer le roi et marier Monsieur avec la reine ! Personne ne savait un
mot de cette Ênigme, vous nous l'apprenez hier, Á la grande satisfaction de
tous, et quand nous sommes encore tout Êbahis de cette nouvelle, vous venez
nous dire aujourd'hui : N'en parlons plus !
-- Parlons-en donc, voyons, puisque vous le dÊsirez, reprit Aramis avec
patience.
-- Ce Rochefort, s'Êcria Porthos, si j'Êtais l'Êcuyer du pauvre
Chalais, passerait avec moi un vilain moment.
-- Et vous, vous passeriez un triste quart d'heure avec le duc Rouge,
reprit Aramis.
-- Ah ! le duc Rouge ! bravo, bravo, le duc Rouge ! rÊpondit Porthos en
battant des mains et en approuvant de la tËte. Le " duc Rouge " est
charmant. Je rÊpandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A-t-il de
l'esprit, cet Aramis ! Quel malheur que vous n'ayez pas pu suivre votre
vocation, mon cher ! quel dÊlicieux abbÊ vous eussiez fait !
-- Oh ! ce n'est qu'un retard momentanÊ, reprit Aramis ; un jour, je le
serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d'Êtudier la thÊologie pour
cela.
-- Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tÆt ou tard.
-- TÆt, dit Aramis.
-- Il n'attend qu'une chose pour le dÊcider tout Á fait et pour
reprendre sa soutane, qui est pendue derriÉre son uniforme, reprit un
mousquetaire.
-- Et quelle chose attend-il ? demanda un autre.
-- Il attend que la reine ait donnÊ un hÊritier Á la couronne de
France.
-- Ne plaisantons pas lÁ-dessus, Messieurs, dit Porthos ; gr×ce Á Dieu,
la reine est encore d'×ge Á le donner.
-- On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec un
rire narquois qui donnait Á cette phrase, si simple en apparence, une
signification passablement scandaleuse.
-- Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit
Porthos, et votre manie d'esprit vous entraÏne toujours au-delÁ des bornes ;
si M. de TrÊville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi.
-- Allez-vous me faire la leÚon, Porthos ? s'Êcria Aramis, dans l'oeil
doux duquel on vit passer comme un Êclair.
-- Mon cher, soyez mousquetaire ou abbÊ. Soyez l'un ou l'autre, mais
pas l'un et l'autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l'a dit encore
l'autre jour : vous mangez Á tous les r×teliers. Ah ! ne nous f×chons pas,
je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien ce qui est convenu entre
vous, Athos et moi. Vous allez chez Mme d'Aiguillon, et vous lui faites la
cour ; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et
vous passez pour Ëtre fort en avant dans les bonnes gr×ces de la dame. Oh !
mon Dieu, n'avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre secret,
on connaÏt votre discrÊtion. Mais puisque vous possÊdez cette vertu, que
diable ! Faites-en usage Á l'endroit de Sa MajestÊ. S'occupe qui voudra, et
comme on voudra du roi et du cardinal ; mais la reine est sacrÊe, et si l'on
en parle, que ce soit en bien.
-- Porthos, vous Ëtes prÊtentieux comme Narcisse, je vous en prÊviens,
rÊpondit Aramis ; vous savez que je hais la morale, exceptÊ quand elle est
faite par Athos. Quant Á vous, mon cher, vous avez un trop magnifique
baudrier pour Ëtre bien fort lÁ-dessus. Je serai abbÊ s'il me convient ; en
attendant, je suis mousquetaire : en cette qualitÊ, je dis ce qu'il me
plaÏt, et en ce moment il me plaÏt de vous dire que vous m'impatientez.
-- Aramis !
-- Porthos !
-- Eh ! Messieurs ! Messieurs ! s'Êcria-t-on autour d'eux.
-- M. de TrÊville attend M. d'Artagnan " , interrompit le laquais en
ouvrant la porte du cabinet.
A cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun se
tut, et au milieu du silence gÊnÊral le jeune Gascon traversa l'antichambre
dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine des mousquetaires,
se fÊlicitant de tout son coeur d'Êchapper aussi Á point Á la fin de cette
bizarre querelle.
CHAPITRE III. L'AUDIENCE
M. de TrÊville Êtait pour le moment de fort mÊchante humeur ; nÊanmoins
il salua poliment le jeune homme, qui s'inclina jusqu'Á terre, et il sourit
en recevant son compliment, dont l'accent bÊarnais lui rappela Á la fois sa
jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire l'homme Á tous les
×ges. Mais, se rapprochant presque aussitÆt de l'antichambre et faisant Á
d'Artagnan un signe de la main, comme pour lui demander la permission d'en
finir avec les autres avant de commencer avec lui, il appela trois fois, en
grossissant la voix Á chaque fois, de sorte qu'il parcourut tous les tons
intervallaires entre l'accent impÊratif et l'accent irritÊ :
" Athos ! Porthos ! Aramis ! "
Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons dÊjÁ fait connaissance,
et qui rÊpondaient aux deux derniers de ces trois noms, quittÉrent aussitÆt
les groupes dont ils faisaient partie et s'avancÉrent vers le cabinet, dont
la porte se referma derriÉre eux dÉs qu'ils en eurent franchi le seuil. Leur
contenance, bien qu'elle ne fÙt pas tout Á fait tranquille, excita
cependant, par son laisser-aller Á la fois plein de dignitÊ et de
soumission, l'admiration de d'Artagnan, qui voyait dans ces hommes des
demi-dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armÊ de tous ses foudres.
Quand les deux mousquetaires furent entrÊs, quand la porte fut refermÊe
derriÉre eux, quand le murmure bourdonnant de l'antichambre, auquel l'appel
qui venait d'Ëtre fait avait sans doute donnÊ un nouvel aliment, eut
recommencÊ ; quand enfin M. de TrÊville eut trois ou quatre fois arpentÊ,
silencieux et le sourcil froncÊ, toute la longueur de son cabinet, passant
chaque fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme Á la parade, il
s'arrËta tout Á coup en face d'eux, et les couvrant des pieds Á la tËte d'un
regard irritÊ :
" Savez-vous ce que m'a dit le roi, s'Êcria-t-il, et cela pas plus tard
qu'hier au soir ? le savez-vous, Messieurs ?
-- Non, rÊpondirent aprÉs un instant de silence les deux mousquetaires
; non, Monsieur, nous l'ignorons.
-- Mais j'espÉre que vous nous ferez l'honneur de nous le dire, ajouta
Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse rÊvÊrence.
-- Il m'a dit qu'il recruterait dÊsormais ses mousquetaires parmi les
gardes de M. le cardinal !
-- Parmi les gardes de M. le cardinal ! et pourquoi cela ? demanda
vivement Porthos.
-- Parce qu'il voyait bien que sa piquette avait besoin d'Ëtre
ragaillardie par un mÊlange de bon vin. "
Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux. D'Artagnan ne
savait oÝ il en Êtait et eÙt voulu Ëtre Á cent pieds sous terre.
" Oui, oui, continua M. de TrÊville en s'animant, oui, et Sa MajestÊ
avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les mousquetaires font
triste figure Á la cour. M. le cardinal racontait hier au jeu du roi, avec
un air de condolÊance qui me dÊplut fort, qu'avant-hier ces damnÊs
mousquetaires, ces diables Á quatre -- il appuyait sur ces mots avec un
accent ironique qui me dÊplut encore davantage --, ces pourfendeurs,
ajoutait-il en me regardant de son oeil de chat-tigre, s'Êtaient attardÊs
rue FÊrou, dans un cabaret, et qu'une ronde de ses gardes -- j'ai cru qu'il
allait me rire au nez -- avait ÊtÊ forcÊe d'arrËter les perturbateurs.
Morbleu ! vous devez en savoir quelque chose ! ArrËter des mousquetaires !
Vous en Êtiez, vous autres, ne vous en dÊfendez pas, on vous a reconnus, et
le cardinal vous a nommÊs. VoilÁ bien ma faute, oui, ma faute, puisque c'est
moi qui choisis mes hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable
m'avez-vous demandÊ la casaque quand vous alliez Ëtre si bien sous la
soutane ? Voyons, vous, Porthos, n'avez-vous un si beau baudrier d'or que
pour y suspendre une ÊpÊe de paille ? Et Athos ! je ne vois pas Athos. OÝ
est-il ?
-- Monsieur, rÊpondit tristement Aramis, il est malade, fort malade.
-- Malade, fort malade, dites-vous ? et de quelle maladie ?
-- On craint que ce ne soit de la petite vÊrole, Monsieur, rÊpondit
Porthos voulant mËler Á son tour un mot Á la conversation, et ce qui serait
f×cheux en ce que trÉs certainement cela g×terait son visage.
-- De la petite vÊrole ! VoilÁ encore une glorieuse histoire que vous
me contez lÁ, Porthos !... Malade de la petite vÊrole, Á son ×ge ?... Non
pas !... mais blessÊ sans doute, tuÊ peut-Ëtre... Ah ! si je le savais !...
Sangdieu ! Messieurs les mousquetaires, je n'entends pas que l'on hante
ainsi les mauvais lieux, qu'on se prenne de querelle dans la rue et qu'on
joue de l'ÊpÊe dans les carrefours. Je ne veux pas enfin qu'on prËte Á rire
aux gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits,
qui ne se mettent jamais dans le cas d'Ëtre arrËtÊs, et qui d'ailleurs ne se
laisseraient pas arrËter eux !... j'en suis sÙr... Ils aimeraient mieux
mourir sur la place que de faire un pas en arriÉre... Se sauver, dÊtaler,
fuir, c'est bon pour les mousquetaires du roi, cela ! "
Porthos et Aramis frÊmissaient de rage. Ils auraient volontiers
ÊtranglÊ M. de TrÊville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas senti que
c'Êtait le grand amour qu'il leur portait qui le faisait leur parler ainsi.
Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient les lÉvres jusqu'au sang et
serraient de toute leur force la garde de leur ÊpÊe. Au-dehors on avait
entendu appeler, comme nous l'avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l'on
avait devinÊ, Á l'accent de la voix de M. de TrÊville, qu'il Êtait
parfaitement en colÉre. Dix tËtes curieuses Êtaient appuyÊes Á la tapisserie
et p×lissaient de fureur, car leurs oreilles collÊes Á la porte ne perdaient
pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs bouches rÊpÊtaient au
fur et Á mesure les paroles insultantes du capitaine Á toute la population
de l'antichambre. En un instant depuis la porte du cabinet jusqu'Á la porte
de la rue, tout l'hÆtel fut en Êbullition.
" Ah ! les mousquetaires du roi se font arrËter par les gardes de M. le
cardinal " , continua M. de TrÊville aussi furieux Á l'intÊrieur que ses
soldats, mais saccadant ses paroles et les plongeant une Á une pour ainsi
dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses auditeurs. "
Ah ! six gardes de Son Eminence arrËtent six mousquetaires de Sa MajestÊ !
Morbleu ! j'ai pris mon parti. Je vais de ce pas au Louvre ; je donne ma
dÊmission de capitaine des mousquetaires du roi pour demander une
lieutenance dans les gardes du cardinal, et s'il me refuse, morbleu ! je me
fais abbÊ. "
A ces paroles, le murmure de l'extÊrieur devint une explosion : partout
on n'entendait que jurons et blasphÉmes. Les morbleu ! les sangdieu ! les
morts de tous les diables ! se croisaient dans l'air. D'Artagnan cherchait
une tapisserie derriÉre laquelle se cacher, et se sentait une envie
dÊmesurÊe de se fourrer sous la table.
" Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vÊritÊ est que
nous Êtions six contre six, mais nous avons ÊtÊ pris en traÏtre, et avant
que nous eussions eu le temps de tirer nos ÊpÊes, deux d'entre nous Êtaient
tombÊs morts, et Athos, blessÊ griÉvement, ne valait guÉre mieux. Car vous
le connaissez, Athos ; eh bien, capitaine, il a essayÊ de se relever deux
fois, et il est retombÊ deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus,
non ! l'on nous a entraÏnÊs de force. En chemin, nous nous sommes sauvÊs.
Quant Á Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laissÊ bien tranquillement sur
le champ de bataille, ne pensant pas qu'il valÙt la peine d'Ëtre emportÊ.
VoilÁ l'histoire. Que diable, capitaine ! on ne gagne pas toutes les
batailles. Le grand PompÊe a perdu celle de Pharsale, et le roi FranÚois
Ier, qui, Á ce que j'ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu
cependant celle de Pavie.
-- Et j'ai l'honneur de vous assurer que j'en ai tuÊ un avec sa propre
ÊpÊe, dit Aramis, car la mienne s'est brisÊe Á la premiÉre parade... TuÊ ou
poignardÊ, Monsieur, comme il vous sera agrÊable.
-- Je ne savais pas cela, reprit M. de TrÊville d'un ton un peu
radouci. M. le cardinal avait exagÊrÊ, Á ce que je vois.
-- Mais de gr×ce, Monsieur, continua Aramis, qui, voyant son capitaine
s'apaiser, osait hasarder une priÉre, de gr×ce, Monsieur, ne dites pas
qu'Athos lui-mËme est blessÊ : il serait au dÊsespoir que cela parvint aux
oreilles du roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu qu'aprÉs
avoir traversÊ l'Êpaule elle pÊnÉtre dans la poitrine, il serait Á
craindre... "
Au mËme instant la portiÉre se souleva, et une tËte noble et belle,
mais affreusement p×le, parut sous la frange.
" Athos ! s'ÊcriÉrent les deux mousquetaires.
-- Athos ! rÊpÊta M. de TrÊville lui-mËme.
-- Vous m'avez mandÊ, Monsieur, dit Athos Á M. de TrÊville d'une voix
affaiblie mais parfaitement calme, vous m'avez demandÊ, Á ce que m'ont dit
nos camarades, et je m'empresse de me rendre Á vos ordres ; voilÁ, Monsieur,
que me voulez-vous ? "
Et Á ces mots le mousquetaire, en tenue irrÊprochable, sanglÊ comme de
coutume, entra d'un pas ferme dans le cabinet. M. de TrÊville, Êmu jusqu'au
fond du coeur de cette preuve de courage, se prÊcipita vers lui.
" J'Êtais en train de dire Á ces Messieurs, ajouta-t-il, que je dÊfends
Á mes mousquetaires d'exposer leurs jours sans nÊcessitÊ, car les braves
gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses mousquetaires sont les
plus braves gens de la terre. Votre main, Athos. "
Et sans attendre que le nouveau venu rÊpondÏt de lui-mËme Á cette
preuve d'affection, M. de TrÊville saisissait sa main droite et la lui
serrait de toutes ses forces, sans s'apercevoir qu'Athos, quel que fÙt son
empire sur lui-mËme, laissait Êchapper un mouvement de douleur et p×lissait
encore, ce que l'on aurait pu croire impossible.
La porte Êtait restÊe entrouverte, tant l'arrivÊe d'Athos, dont, malgrÊ
le secret gardÊ, la blessure Êtait connue de tous, avait produit de
sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les derniers mots du
capitaine et deux ou trois tËtes, entraÏnÊes par l'enthousiasme, apparurent
par les ouvertures de la tapisserie. Sans doute, M. de TrÊville allait
rÊprimer par de vives paroles cette infraction aux lois de l'Êtiquette,
lorsqu'il sentit tout Á coup la main d'Athos se crisper dans la sienne, et
qu'en portant les yeux sur lui il s'aperÚut qu'il allait s'Êvanouir. Au mËme
instant, Athos, qui avait rassemblÊ toutes ses forces pour lutter contre la
douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet comme s'il fÙt mort.
" Un chirurgien ! cria M. de TrÊville. Le mien, celui du roi, le
meilleur ! Un chirurgien ! ou, sang dieu ! mon brave Athos va trÊpasser. "
Aux cris de M. de TrÊville, tout le monde se prÊcipita dans son cabinet
sans qu'il songe×t Á en fermer la porte Á personne, chacun s'empressant
autour du blessÊ. Mais tout cet empressement eÙt ÊtÊ inutile, si le docteur
demandÊ ne se fÙt trouvÊ dans l'hÆtel mËme ; il fendit la foule, s'approcha
d'Athos toujours Êvanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce mouvement le
gËnait fort, il demanda comme premiÉre chose et comme la plus urgente que le
mousquetaire fÙt emportÊ dans une chambre voisine. AussitÆt M. de TrÊville
ouvrit une porte et montra le chemin Á Porthos et Á Aramis, qui emportÉrent
leur camarade dans leurs bras. DerriÉre ce groupe marchait le chirurgien, et
derriÉre le chirurgien, la porte se referma.
Alors le cabinet de M. de TrÊville, ce lieu ordinairement si respectÊ,
devint momentanÊment une succursale de l'antichambre. Chacun discourait,
pÊrorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le cardinal et ses gardes Á
tous les diables.
Un instant aprÉs, Porthos et Aramis rentrÉrent ; le chirurgien et M. de
TrÊville seuls Êtaient restÊs prÉs du blessÊ.
Enfin M. de TrÊville rentra Á son tour. Le blessÊ avait repris
connaissance ; le chirurgien dÊclarait que l'Êtat du mousquetaire n'avait
rien qui pÙt inquiÊter ses amis, sa faiblesse ayant ÊtÊ purement et
simplement occasionnÊe par la perte de son sang.
Puis M. de TrÊville fit un signe de la main, et chacun se retira,
exceptÊ d'Artagnan, qui n'oubliait point qu'il avait audience et qui, avec
sa tÊnacitÊ de Gascon, Êtait demeurÊ Á la mËme place.
Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermÊe, M. de
TrÊville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme. L'ÊvÊnement qui
venait d'arriver lui avait quelque peu fait perdre le fil de ses idÊes. Il
s'informa de ce que lui voulait l'obstinÊ solliciteur. D'Artagnan alors se
nomma, et M. de TrÊville, se rappelant d'un seul coup tous ses souvenirs du
prÊsent et du passÊ, se trouva au courant de sa situation.
" Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais je
vous avais parfaitement oubliÊ. Que voulez-vous ! un capitaine n'est rien
qu'un pÉre de famille chargÊ d'une plus grande responsabilitÊ qu'un pÉre de
famille ordinaire. Les soldats sont de grands enfants ; mais comme je tiens
Á ce que les ordres du roi, et surtout ceux de M. le cardinal, soient
exÊcutÊs... "
D'Artagnan ne put dissimuler un sourire. A ce sourire, M. de TrÊville
jugea qu'il n'avait point affaire Á un sot, et venant droit au fait, tout en
changeant de conversation :
" J'ai beaucoup aimÊ Monsieur votre pÉre, dit-il. Que puis-je faire
pour son fils ? h×tez-vous, mon temps n'est pas Á moi.
-- Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me
proposais de vous demander, en souvenir de cette amitiÊ dont vous n'avez pas
perdu mÊmoire, une casaque de mousquetaire ; mais, aprÉs tout ce que je vois
depuis deux heures, je comprends qu'une telle faveur serait Ênorme, et je
tremble de ne point la mÊriter.
-- C'est une faveur en effet, jeune homme, rÊpondit M. de TrÊville ;
mais elle peut ne pas Ëtre si fort au-dessus de vous que vous le croyez ou
que vous avez l'air de le croire. Toutefois une dÊcision de Sa MajestÊ a
prÊvu ce cas, et je vous annonce avec regret qu'on ne reÚoit personne
mousquetaire avant l'Êpreuve prÊalable de quelques campagnes, de certaines
actions d'Êclat, ou d'un service de deux ans dans quelque autre rÊgiment
moins favorisÊ que le nÆtre. "
D'Artagnan s'inclina sans rien rÊpondre. Il se sentait encore plus
avide d'endosser l'uniforme de mousquetaire depuis qu'il y avait de si
grandes difficultÊs Á l'obtenir.
" Mais, continua TrÊville en fixant sur son compatriote un regard si
perÚant qu'on eÙt dit qu'il voulait lire jusqu'au fond de son coeur, mais,
en faveur de votre pÉre, mon ancien compagnon, comme je vous l'ai dit, je
veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de BÊarn ne sont
ordinairement pas riches, et je doute que les choses aient fort changÊ de
face depuis mon dÊpart de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop,
pour vivre, de l'argent que vous avez apportÊ avec vous. "
D'Artagnan se redressa d'un air fier qui voulait dire qu'il ne
demandait l'aumÆne Á personne.
" C'est bien, jeune homme, c'est bien, continua TrÊville, je connais
ces airs-lÁ, je suis venu Á Paris avec quatre Êcus dans ma poche, et je me
serais battu avec quiconque m'aurait dit que je n'Êtais pas en Êtat
d'acheter le Louvre. "
D'Artagnan se redressa de plus en plus ; gr×ce Á la vente de son
cheval, il commenÚait sa carriÉre avec quatre Êcus de plus que M. de
TrÊville n'avait commencÊ la sienne.
" Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous
avez, si forte que soit cette somme ; mais vous devez avoir besoin aussi de
vous perfectionner dans les exercices qui conviennent Á un gentilhomme.
J'Êcrirai dÉs aujourd'hui une lettre au directeur de l'AcadÊmie royale, et
dÉs demain il vous recevra sans rÊtribution aucune. Ne refusez pas cette
petite douceur. Nos gentilshommes les mieux nÊs et les plus riches la
sollicitent quelquefois, sans pouvoir l'obtenir. Vous apprendrez le manÉge
du cheval, l'escrime et la danse ; vous y ferez de bonnes connaissances, et
de temps en temps vous reviendrez me voir pour me dire oÝ vous en Ëtes et si
je puis faire quelque chose pour vous. "
D'Artagnan, tout Êtranger qu'il fÙt encore aux faÚons de cour,
s'aperÚut de la froideur de cet accueil.
" HÊlas, Monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation
que mon pÉre m'avait remise pour vous me fait dÊfaut aujourd'hui !
-- En effet, rÊpondit M. de TrÊville, je m'Êtonne que vous ayez
entrepris un aussi long voyage sans ce viatique obligÊ, notre seule
ressource Á nous autres BÊarnais.
-- Je l'avais, Monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s'Êcria
d'Artagnan ; mais on me l'a perfidement dÊrobÊ. "
Et il raconta toute la scÉne de Meung, dÊpeignit le gentilhomme inconnu
dans ses moindres dÊtails, le tout avec une chaleur, une vÊritÊ qui
charmÉrent M. de TrÊville.
" VoilÁ qui est Êtrange, dit ce dernier en mÊditant ; vous aviez donc
parlÊ de moi tout haut ?
-- Oui, Monsieur, sans doute j'avais commis cette imprudence ; que
voulez-vous, un nom comme le vÆtre devait me servir de bouclier en route :
jugez si je me suis mis souvent Á couvert ! "
La flatterie Êtait fort de mise alors, et M. de TrÊville aimait
l'encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc s'empËcher de
sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s'effaÚa bientÆt, et
revenant de lui-mËme Á l'aventure de Meung :
" Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n'avait-il pas une lÊgÉre
cicatrice Á la tempe ?
-- Oui, comme le ferait l'Êraflure d'une balle.
-- N'Êtait-ce pas un homme de belle mine ?
-- Oui.
-- De haute taille ?
-- Oui.
-- P×le de teint et brun de poil ?
-- Oui, oui, c'est cela. Comment se fait-il, Monsieur, que vous
connaissiez cet homme ? Ah ! si jamais je le retrouve, et je le retrouverai,
je vous le jure, fÙt-ce en enfer...
-- Il attendait une femme ? continua TrÊville.
-- Il est du moins parti aprÉs avoir causÊ un instant avec celle qu'il
attendait.
-- Vous ne savez pas quel Êtait le sujet de leur conversation ?
-- Il lui remettait une boÏte, lui disait que cette boÏte contenait ses
instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir qu'Á Londres.
-- Cette femme Êtait Anglaise ?
-- Il l'appelait Milady.
-- C'est lui ! murmura TrÊville, c'est lui ! je le croyais encore Á
Bruxelles !
-- Oh ! Monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'Êcria d'Artagnan,
indiquez-moi qui il est et d'oÝ il est, puis je vous tiens quitte de tout,
mËme de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires ; car avant
toute chose je veux me venger.
-- Gardez-vous-en bien, jeune homme, s'Êcria TrÊville ; si vous le
voyez venir, au contraire, d'un cÆtÊ de la rue, passez de l'autre ! Ne vous
heurtez pas Á un pareil rocher : il vous briserait comme un verre.
-- Cela n'empËche pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le retrouve...
-- En attendant, reprit TrÊville, ne le cherchez pas, si j'ai un
conseil Á vous donner. "
Tout Á coup TrÊville s'arrËta, frappÊ d'un soupÚon subit. Cette grande
haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour cet homme, qui,
chose assez peu vraisemblable, lui avait dÊrobÊ la lettre de son pÉre, cette
haine ne cachait-elle pas quelque perfidie ? ce jeune homme n'Êtait-il pas
envoyÊ par Son Eminence ? ne venait-il pas pour lui tendre quelque piÉge ?
ce prÊtendu d'Artagnan n'Êtait-il pas un Êmissaire du cardinal qu'on
cherchait Á introduire dans sa maison, et qu'on avait placÊ prÉs de lui pour
surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela s'Êtait
mille fois pratiquÊ ? Il regarda d'Artagnan plus fixement encore cette
seconde fois que la premiÉre. Il fut mÊdiocrement rassurÊ par l'aspect de
cette physionomie pÊtillante d'esprit astucieux et d'humilitÊ affectÊe.
" Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il ; mais il peut l'Ëtre aussi
bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, Êprouvons-le. "
" Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien
ami, car je tiens pour vraie l'histoire de cette lettre perdue, je veux,
dis- je, pour rÊparer la froideur que vous avez d'abord remarquÊe dans mon
accueil, vous dÊcouvrir les secrets de notre politique. Le roi et le
cardinal sont les meilleurs amis ; leurs apparents dÊmËlÊs ne sont que pour
tromper les sots. Je ne prÊtends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un
brave garÚon, fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et
donne comme un niais dans le panneau, Á la suite de tant d'autres qui s'y
sont perdus. Songez bien que je suis dÊvouÊ Á ces deux maÏtres
tout-puissants, et que jamais mes dÊmarches sÊrieuses n'auront d'autre but
que le service du roi et celui de M. le cardinal, un des plus illustres
gÊnies que la France ait produits. Maintenant, jeune homme, rÊglez-vous
lÁ-dessus, et si vous avez, soit de famille, soit par relations, soit
d'instinct mËme, quelqu'une de ces inimitiÊs contre le cardinal telles que
nous les voyons Êclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et
quittons-nous. Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous
attacher Á ma personne. J'espÉre que ma franchise, en tout cas, vous fera
mon ami ; car vous Ëtes jusqu'Á prÊsent le seul jeune homme Á qui j'aie
parlÊ comme je le fais. "
TrÊville se disait Á part lui :
" Si le cardinal m'a dÊpËchÊ ce jeune renard, il n'aura certes pas
manquÊ, lui qui sait Á quel point je l'exÉcre, de dire Á son espion que le
meilleur moyen de me faire la cour est de me dire pis que pendre de lui ;
aussi, malgrÊ mes protestations, le rusÊ compÉre va-t-il me rÊpondre bien
certainement qu'il a l'Eminence en horreur. "
Il en fut tout autrement que s'y attendait TrÊville ; d'Artagnan
rÊpondit avec la plus grande simplicitÊ :
" Monsieur, j'arrive Á Paris avec des intentions toutes semblables. Mon
pÉre m'a recommandÊ de ne souffrir rien que du roi, de M. le cardinal et de
vous, qu'il tient pour les trois premiers de France. "
D'Artagnan ajoutait M. de TrÊville aux deux autres, comme on peut s'en
apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien g×ter.
" J'ai donc la plus grande vÊnÊration pour M. le cardinal,
continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant mieux pour
moi, Monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites, avec franchise ; car
alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette ressemblance de goÙt ; mais si
vous avez eu quelque dÊfiance, bien naturelle d'ailleurs, je sens que je me
perds en disant la vÊritÊ ; mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de
m'estimer, et c'est Á quoi je tiens plus qu'Á toute chose au monde. "
M. de TrÊville fut surpris au dernier point. Tant de pÊnÊtration, tant
de franchise enfin, lui causait de l'admiration, mais ne levait pas
entiÉrement ses doutes : plus ce jeune homme Êtait supÊrieur aux autres
jeunes gens, plus il Êtait Á redouter s'il se trompait. NÊanmoins il serra
la main Á d'Artagnan, et lui dit :
" Vous Ëtes un honnËte garÚon, mais dans ce moment je ne puis faire que
ce que je vous ai offert tout Á l'heure. Mon hÆtel vous sera toujours
ouvert. Plus tard, pouvant me demander Á toute heure et par consÊquent
saisir toutes les occasions, vous obtiendrez probablement ce que vous
dÊsirez obtenir.
-- C'est-Á-dire, Monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez que je
m'en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t-il avec la
familiaritÊ du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps. "
Et il salua pour se retirer, comme si dÊsormais le reste le regardait.
" Mais attendez donc, dit M. de TrÊville en l'arrËtant, je vous ai
promis une lettre pour le directeur de l'AcadÊmie. Etes-vous trop fier pour
l'accepter, mon jeune gentilhomme ?
-- Non, Monsieur, dit d'Artagnan ; je vous rÊponds qu'il n'en sera pas
de celle-ci comme de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle arrivera, je
vous le jure, Á son adresse, et malheur Á celui qui tenterait de me
l'enlever ! "
M. de TrÊville sourit Á cette fanfaronnade, et, laissant son jeune
compatriote dans l'embrasure de la fenËtre oÝ ils se trouvaient et oÝ ils
avaient causÊ ensemble, il alla s'asseoir Á une table et se mit Á Êcrire la
lettre de recommandation promise. Pendant ce temps, d'Artagnan, : qui
n'avait rien de mieux Á faire, se mit Á battre une marche contre les
carreaux, regardant les mousquetaires qui s'en allaient les uns aprÉs les
autres, et les suivant du regard jusqu'Á ce qu'ils eussent disparu au
tournant de la rue.
M. de TrÊville, aprÉs avoir Êcrit la lettre, la cacheta et, se levant,
s'approcha du jeune homme pour la lui donner ; mais au moment mËme oÝ
d'Artagnan Êtendait la main pour la recevoir, M. de TrÊville fut bien ÊtonnÊ
de voir son protÊgÊ faire un soubresaut, rougir de colÉre et s'Êlancer hors
du cabinet en criant :
" Ah ! sangdieu ! il ne m'Êchappera pas, cette fois.
-- Et qui cela ? demanda M. de TrÊville.
-- Lui, mon voleur ! rÊpondit d'Artagnan. Ah ! traÏtre ! "
Et il disparut.
" Diable de fou ! murmura M. de TrÊville. A moins toutefois, ajouta-t-
il, que ce ne soit une maniÉre adroite de s'esquiver, en voyant qu'il a
manquÊ son coup. "
CHAPITRE IV. L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS
D'Artagnan, furieux, avait traversÊ l'antichambre en trois bonds et
s'ÊlanÚait sur l'escalier, dont il comptait descendre les degrÊs quatre Á
quatre, lorsque, emportÊ par sa course, il alla donner tËte baissÊe dans un
mousquetaire qui sortait de chez M. de TrÊville par une porte de dÊgagement,
et, le heurtant du front Á l'Êpaule, lui fit pousser un cri ou plutÆt un
hurlement.
" Excusez-moi, dit d'Artagnan, essayant de reprendre sa course,
excusez-moi, mais je suis pressÊ. "
A peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de fer le
saisit par son Êcharpe et l'arrËta.
" Vous Ëtes pressÊ ! s'Êcria le mousquetaire, p×le comme un linceul ;
sous ce prÊtexte, vous me heurtez, vous dites : " Excusez-moi " , et vous
croyez que cela suffit ? Pas tout Á fait, mon jeune homme. Croyez-vous,
parce que vous avez entendu M. de TrÊville nous parler un peu cavaliÉrement
aujourd'hui, que l'on peut nous traiter comme il nous parle ?
DÊtrompez-vous, compagnon, vous n'Ëtes pas M. de TrÊville, vous.
-- Ma foi, rÊpliqua d'Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, aprÉs le
pansement opÊrÊ par le docteur, regagnait son appartement, ma foi, je ne
l'ai pas fait exprÉs, j'ai dit : " Excusez-moi. " Il me semble donc que
c'est assez. Je vous rÊpÉte cependant, et cette fois c'est trop peut-Ëtre,
parole d'honneur ! je suis pressÊ, trÉs pressÊ. L×chez-moi donc, je vous
prie, et laissez-moi aller oÝ j'ai affaire.
-- Monsieur, dit Athos en le l×chant, vous n'Ëtes pas poli. On voit que
vous venez de loin. "
D'Artagnan avait dÊjÁ enjambÊ trois ou quatre degrÊs, mais Á la
remarque d'Athos il s'arrËta court.
" Morbleu, Monsieur ! dit-il, de si loin que je vienne, ce n'est pas
vous qui me donnerez une leÚon de belles maniÉres, je vous prÊviens.
-- Peut-Ëtre, dit Athos.
-- Ah ! si je n'Êtais pas si pressÊ, s'Êcria d'Artagnan, et si je ne
courais pas aprÉs quelqu'un...
-- Monsieur l'homme pressÊ, vous me trouverez sans courir, moi,
entendez-vous ?
-- Et oÝ cela, s'il vous plaÏt ?
-- PrÉs des Carmes-Deschaux.
-- A quelle heure ?
-- Vers midi.
-- Vers midi, c'est bien, j'y serai.
-- T×chez de ne pas me faire attendre, car Á midi un quart je vous
prÊviens que c'est moi qui courrai aprÉs vous et vous couperai les oreilles
Á la course.
-- Bon ! lui cria d'Artagnan ; on y sera Á midi moins dix minutes. "
Et il se mit Á courir comme si le diable l'emportait, espÊrant
retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas avoir
conduit bien loin.
Mais, Á la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes.
Entre les deux causeurs, il y avait juste l'espace d'un homme. D'Artagnan
crut que cet espace lui suffirait, et il s'ÊlanÚa pour passer comme une
flÉche entre eux deux. Mais d'Artagnan avait comptÊ sans le vent. Comme il
allait passer, le vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et
d'Artagnan vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des
raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son vËtement, car,
au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il tira Á lui, de sorte que
d'Artagnan s'enroula dans le velours par un mouvement de rotation
qu'explique la rÊsistance de l'obstinÊ Porthos.
D'Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de dessous
le manteau qui l'aveuglait, et chercha son chemin dans le pli. Il redoutait
surtout d'avoir portÊ atteinte Á la fraÏcheur du magnifique baudrier que
nous connaissons ; mais, en ouvrant timidement les yeux, il se trouva le nez
collÊ entre les deux Êpaules de Porthos, c'est- Á-dire prÊcisÊment sur le
baudrier.
HÊlas ! comme la plupart des choses de ce monde qui n'ont pour elles
que l'apparence, le baudrier Êtait d'or par-devant et de simple buffle
par-derriÉre. Porthos, en vrai glorieux qu'il Êtait, ne pouvant avoir un
baudrier d'or tout entier, en avait au moins la moitiÊ : on comprenait dÉs
lors la nÊcessitÊ du rhume et l'urgence du manteau.
" Vertubleu ! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se dÊbarrasser
de d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous Ëtes donc enragÊ de vous
jeter comme cela sur les gens !
-- Excusez-moi, dit d'Artagnan reparaissant sous l'Êpaule du gÊant,
mais je suis trÉs pressÊ, je cours aprÉs quelqu'un, et...
-- Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard ?
demanda Porthos.
-- Non, rÊpondit d'Artagnan piquÊ, non, et gr×ce Á mes yeux je vois
mËme ce que ne voient pas les autres. "
Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se laissant
aller Á sa colÉre :
" Monsieur, dit-il, vous vous ferez Êtriller, je vous en prÊviens, si
vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.
-- Etriller, Monsieur ! dit d'Artagnan, le mot est dur.
-- C'est celui qui convient Á un homme habituÊ Á regarder en face ses
ennemis.
-- Ah ! pardieu ! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux
vÆtres, vous. "
Et le jeune homme, enchantÊ de son espiÉglerie, s'Êloigna en riant Á
gorge dÊployÊe.
Porthos Êcuma de rage et fit un mouvement pour se prÊcipiter sur
d'Artagnan.
" Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n'aurez plus
votre manteau.
-- A une heure donc, derriÉre le Luxembourg.
-- TrÉs bien, Á une heure " , rÊpondit d'Artagnan en tournant l'angle
de la rue.
Mais ni dans la rue qu'il venait de parcourir, ni dans celle qu'il
embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement qu'eÙt
marchÊ l'inconnu, il avait gagnÊ du chemin ; peut-Ëtre aussi Êtait-il entrÊ
dans quelque maison. D'Artagnan s'informa de lui Á tous ceux qu'il
rencontra, descendit jusqu'au bac, remonta par la rue de Seine et la
Croix-Rouge ; mais rien, absolument rien. Cependant cette course lui fut
profitable en ce sens qu'Á mesure que la sueur inondait son front, son coeur
se refroidissait.
Il se mit alors Á rÊflÊchir sur les ÊvÊnements qui venaient de se
passer ; ils Êtaient nombreux et nÊfastes : il Êtait onze heures du matin Á
peine, et dÊjÁ la matinÊe lui avait apportÊ la disgr×ce de M. de TrÊville,
qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavaliÉre la faÚon dont d'Artagnan
l'avait quittÊ.
En outre, il avait ramassÊ deux bons duels avec deux hommes capables de
tuer chacun trois d'Artagnan, avec deux mousquetaires enfin, c'est-Á-dire
avec deux de ces Ëtres qu'il estimait si fort qu'il les mettait, dans sa
pensÊe et dans son coeur, au-dessus de tous les autres hommes.
La conjecture Êtait triste. SÙr d'Ëtre tuÊ par Athos, on comprend que
le jeune homme ne s'inquiÊtait pas beaucoup de Porthos. Pourtant, comme
l'espÊrance est la derniÉre chose qui s'Êteint dans le coeur de l'homme, il
en arriva Á espÊrer qu'il pourrait survivre, avec des blessures terribles,
bien entendu, Á ces deux duels, et, en cas de survivance, il se fit pour
l'avenir les rÊprimandes suivantes :
" Quel ÊcervelÊ je fais, et quel butor je suis ! Ce brave et malheureux
Athos Êtait blessÊ juste Á l'Êpaule contre laquelle je m'en vais, moi,
donner de la tËte comme un bÊlier. La seule chose qui m'Êtonne, c'est qu'il
ne m'ait pas tuÊ roide ; il en avait le droit, et la douleur que je lui ai
causÊe a dÙ Ëtre atroce. Quant Á Porthos ! Oh ! quant Á Porthos, ma foi,
c'est plus drÆle. "
Et malgrÊ lui le jeune homme se mit Á rire, tout en regardant nÊanmoins
si ce rire isolÊ, et sans cause aux yeux de ceux qui le voyaient rire,
n'allait pas blesser quelque passant.
" Quant Á Porthos, c'est plus drÆle ; mais je n'en suis pas moins un
misÊrable Êtourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare ! non !
et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui n'y est pas ! Il
m'eÙt pardonnÊ bien certainement ; il m'eÙt pardonnÊ si je n'eusse pas ÊtÊ
lui parler de ce maudit baudrier, Á mots couverts, c'est vrai ; oui,
couverts joliment ! Ah ! maudit Gascon que je suis, je ferais de l'esprit
dans la poËle Á frire. Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant
Á lui-mËme avec toute l'amÊnitÊ qu'il croyait se devoir, si tu en rÊchappes,
ce qui n'est pas probable, il s'agit d'Ëtre Á l'avenir d'une politesse
parfaite. DÊsormais il faut qu'on t'admire, qu'on te cite comme modÉle. Etre
prÊvenant et poli, ce n'est pas Ëtre l×che. Regardez plutÆt Aramis : Aramis,
c'est la douceur, c'est la gr×ce en personne. Eh bien, personne s'est-il
jamais avisÊ de dire qu'Aramis Êtait un l×che ? Non, bien certainement, et
dÊsormais je veux en tout point me modeler sur lui. Ah ! justement le voici.
"
D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, Êtait arrivÊ Á quelques
pas de l'hÆtel d'Aiguillon, et devant cet hÆtel il avait aperÚu Aramis
causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son cÆtÊ,
Aramis aperÚut d'Artagnan ; mais comme il n'oubliait point que c'Êtait
devant ce jeune homme que M. de TrÊville s'Êtait si fort emportÊ le matin,
et qu'un tÊmoin des reproches que les mousquetaires avaient reÚus ne lui
Êtait d'aucune faÚon agrÊable, il fit semblant de ne pas le voir.
D'Artagnan, tout entier au contraire Á ses plans de conciliation et de
courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur faisant un grand salut
accompagnÊ du plus gracieux sourire. Aramis inclina lÊgÉrement la tËte, mais
ne sourit point. Tous quatre, au reste, interrompirent Á l'instant mËme leur
conversation.
D'Artagnan n'Êtait pas assez niais pour ne point s'apercevoir qu'il
Êtait de trop ; mais il n'Êtait pas encore assez rompu aux faÚons du beau
monde pour se tirer galamment d'une situation fausse comme l'est, en
gÊnÊral, celle d'un homme qui est venu se mËler Á des gens qu'il connaÏt Á
peine et Á une conversation qui ne le regarde pas. Il cherchait donc en
lui-mËme un moyen de faire sa retraite le moins gauchement possible,
lorsqu'il remarqua qu'Aramis avait laissÊ tomber son mouchoir et, par
mÊgarde sans doute, avait mis le pied dessus ; le moment lui parut arrivÊ de
rÊparer son inconvenance : il se baissa, et de l'air le plus gracieux qu'il
pÙt trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied du mousquetaire,
quelques efforts que celui-ci fÏt pour le retenir, et lui dit en le lui
remettant :
" Je crois, Monsieur, que voici un mouchoir que vous seriez f×chÊ de
perdre. "
Le mouchoir Êtait en effet richement brodÊ et portait une couronne et
des armes Á l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et arracha plutÆt
qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.
" Ah ! Ah ! s'Êcria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis, que
tu es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a l'obligeance
de te prËter ses mouchoirs ? "
Aramis lanÚa Á d'Artagnan un de ces regards qui font comprendre Á un
homme qu'il vient de s'acquÊrir un ennemi mortel ; puis, reprenant son air
doucereux :
" Vous vous trompez, Messieurs, dit-il, ce mouchoir n'est pas Á moi, et
je ne sais pourquoi Monsieur a eu la fantaisie de me le remettre plutÆt qu'Á
l'un de vous, et la preuve de ce que je dis, c'est que voici le mien dans ma
poche. "
A ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort ÊlÊgant aussi,
et de fine batiste, quoique la batiste fÙt chÉre Á cette Êpoque, mais
mouchoir sans broderie, sans armes et ornÊ d'un seul chiffre, celui de son
propriÊtaire.
Cette fois, d'Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa bÊvue ;
mais les amis d'Aramis ne se laissÉrent pas convaincre par ses dÊnÊgations,
et l'un d'eux, s'adressant au jeune mousquetaire avec un sÊrieux affectÊ :
" Si cela Êtait, dit-il, ainsi que tu le prÊtends, je serais forcÊ, mon
cher Aramis, de te le redemander ; car, comme tu le sais, Bois-Tracy est de
mes intimes, et je ne veux pas qu'on fasse trophÊe des effets de sa femme.
-- Tu demandes cela mal, rÊpondit Aramis, et tout en reconnaissant la
justesse de ta rÊclamation quant au fond, je refuserais Á cause de la forme.
-- Le fait est, hasarda timidement d'Artagnan, que je n'ai pas vu
sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied dessus, voilÁ
tout, et j'ai pensÊ que, puisqu'il avait le pied dessus, le mouchoir Êtait Á
lui.
-- Et vous vous Ëtes trompÊ, mon cher Monsieur " , rÊpondit froidement
Aramis, peu sensible Á la rÊparation.
Puis, se retournant vers celui des gardes qui s'Êtait dÊclarÊ l'ami de
Bois-Tracy :
" D'ailleurs, continua-t-il, je rÊflÊchis, mon cher intime de
Bois-Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'Ëtre toi-mËme
; de sorte qu'Á la rigueur ce mouchoir peut aussi bien Ëtre sorti de ta
poche que de la mienne.
-- Non, sur mon honneur ! s'Êcria le garde de Sa MajestÊ.
-- Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole, et alors il y
aura Êvidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux, Montaran,
prenons-en chacun la moitiÊ.
-- Du mouchoir ?
-- Oui.
-- Parfaitement, s'ÊcriÉrent les deux autres gardes, le jugement du roi
Salomon. DÊcidÊment, Aramis, tu es plein de sagesse. "
Les jeunes gens ÊclatÉrent de rire, et comme on le pense bien,
l'affaire n'eut pas d'autre suite. Au bout d'un instant, la conversation
cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, aprÉs s'Ëtre cordialement
serrÊ la main, tirÉrent, les trois gardes de leur cÆtÊ et Aramis du sien.
" VoilÁ le moment de faire ma paix avec ce galant homme " , se dit Á
part lui d'Artagnan, qui s'Êtait tenu un peu Á l'Êcart pendant toute la
derniÉre partie de cette conversation. Et, sur ce bon sentiment, se
rapprochant d'Aramis, qui s'Êloignait sans faire autrement attention Á lui :
" Monsieur, lui dit-il, vous m'excuserez, je l'espÉre.
-- Ah ! Monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire
observer que vous n'avez point agi en cette circonstance comme un galant
homme le devait faire.
-- Quoi, Monsieur ! s'Êcria d'Artagnan, vous supposez...
-- Je suppose, Monsieur, que vous n'Ëtes pas un sot, et que vous savez
bien, quoique arrivant de Gascogne, qu'on ne marche pas sans cause sur les
mouchoirs de poche. Que diable ! Paris n'est point pavÊ en batiste.
-- Monsieur, vous avez tort de chercher Á m'humilier, dit d'Artagnan,
chez qui le naturel querelleur commenÚait Á parler plus haut que les
rÊsolutions pacifiques. Je suis de Gascogne, c'est vrai, et puisque vous le
savez, je n'aurai pas besoin de vous dire que les Gascons sont peu endurants
; de sorte que, lorsqu'ils se sont excusÊs une fois, fÙt-ce d'une sottise,
ils sont convaincus qu'ils ont dÊjÁ fait moitiÊ plus qu'ils ne devaient
faire.
-- Monsieur, ce que je vous en dis, rÊpondit Aramis, n'est point pour
vous chercher une querelle. Dieu merci ! je ne suis pas un spadassin, et
n'Êtant mousquetaire que par intÊrim, je ne me bats que lorsque j'y suis
forcÊ, et toujours avec une grande rÊpugnance ; mais cette fois l'affaire
est grave, car voici une dame compromise par vous.
-- Par nous, c'est-Á-dire, s'Êcria d'Artagnan.
-- Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir ?
-- Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber ?
-- J'ai dit et je rÊpÉte, Monsieur, que ce mouchoir n'est point sorti
de ma poche.
-- Eh bien, vous en avez menti deux fois, Monsieur, car je l'en ai vu
sortir, moi !
-- Ah ! vous le prenez sur ce ton, Monsieur le Gascon ! eh bien, je
vous apprendrai Á vivre.
-- Et moi je vous renverrai Á votre messe, Monsieur l'abbÊ ! DÊgainez,
s'il vous plaÏt, et Á l'instant mËme.
-- Non pas, s'il vous plaÏt, mon bel ami ; non, pas ici, du moins. Ne
voyez-vous pas que nous sommes en face de l'hÆtel d'Aiguillon, lequel est
plein de crÊatures du cardinal ? Qui me dit que ce n'est pas Son Eminence
qui vous a chargÊ de lui procurer ma tËte ? Or j'y tiens ridiculement, Á ma
tËte, attendu qu'elle me semble aller assez correctement Á mes Êpaules. Je
veux donc vous tuer, soyez tranquille, mais vous tuer tout doucement, dans
un endroit clos et couvert, lÁ oÝ vous ne puissiez vous vanter de votre mort
Á personne.
-- Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre
mouchoir, qu'il vous appartienne ou non ; peut-Ëtre aurez-vous l'occasion de
vous en servir.
-- Monsieur est Gascon ? demanda Aramis.
-- Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence ?
-- La prudence, Monsieur, est une vertu assez inutile aux
mousquetaires, je le sais, mais indispensable aux gens d'Eglise, et comme je
ne suis mousquetaire que provisoirement, je tiens Á rester prudent. A deux
heures, j'aurai l'honneur de vous attendre Á l'hÆtel de M. de TrÊville. LÁ
je vous indiquerai les bons endroits. "
Les deux jeunes gens se saluÉrent, puis Aramis s'Êloigna en remontant
la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que d'Artagnan, voyant que
l'heure s'avanÚait, prenait le chemin des Carmes-Deschaux, tout en disant Á
part soi :
" DÊcidÊment, je n'en puis pas revenir ; mais au moins, si je suis tuÊ,
je serai tuÊ par un mousquetaire. "
CHAPITRE V. LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL
D'Artagnan ne connaissait personne Á Paris. Il alla donc au rendez-
vous d'Athos sans amener de second, rÊsolu de se contenter de ceux qu'aurait
choisis son adversaire. D'ailleurs son intention Êtait formelle de faire au
brave mousquetaire toutes les excuses convenables, mais sans faiblesse,
craignant qu'il ne rÊsult×t de ce duel ce qui rÊsulte toujours de f×cheux,
dans une affaire de ce genre, quand un homme jeune et vigoureux se bat
contre un adversaire blessÊ et affaibli : vaincu, il double le triomphe de
son antagoniste ; vainqueur, il est accusÊ de forfaiture et de facile
audace.
Au reste, ou nous avons mal exposÊ le caractÉre de notre chercheur
d'aventures, ou notre lecteur a dÊjÁ dÙ remarquer que d'Artagnan n'Êtait
point un homme ordinaire. Aussi, tout en se rÊpÊtant Á lui- mËme que sa mort
Êtait inÊvitable, il ne se rÊsigna point Á mourir tout doucettement, comme
un autre moins courageux et moins modÊrÊ que lui eÙt fait Á sa place. Il
rÊflÊchit aux diffÊrents caractÉres de ceux avec lesquels il allait se
battre, et commenÚa Á voir plus clair dans sa situation. Il espÊrait, gr×ce
aux excuses loyales qu'il lui rÊservait, se faire un ami d'Athos, dont l'air
grand seigneur et la mine austÉre lui agrÊaient fort. Il se flattait de
faire peur Á Porthos avec l'aventure du baudrier, qu'il pouvait, s'il
n'Êtait pas tuÊ sur le coup, raconter Á tout le monde, rÊcit qui, poussÊ
adroitement Á l'effet, devait couvrir Porthos de ridicule ; enfin, quant au
sournois Aramis, il n'en avait pas trÉs grand-peur, et en supposant qu'il
arriv×t jusqu'Á lui, il se chargeait de l'expÊdier bel et bien, ou du moins
en le frappant au visage, comme CÊsar avait recommandÊ de faire aux soldats
de PompÊe, d'endommager Á tout jamais cette beautÊ dont il Êtait si fier.
Ensuite il y avait chez d'Artagnan ce fonds inÊbranlable de rÊsolution
qu'avaient dÊposÊ dans son coeur les conseils de son pÉre, conseils dont la
substance Êtait : " Ne rien souffrir de personne que du roi, du cardinal et
de M. de TrÊville. " Il vola donc plutÆt qu'il ne marcha vers le couvent des
Carmes DÊchaussÊs, ou plutÆt Deschaux, comme on disait Á cette Êpoque, sorte
de b×timent sans fenËtres, bordÊ de prÊs arides, succursale du
PrÊ-aux-Clercs, et qui servait d'ordinaire aux rencontres des gens qui
n'avaient pas de temps Á perdre.
Lorsque d'Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s'Êtendait
au pied de ce monastÉre, Athos attendait depuis cinq minutes seulement, et
midi sonnait. Il Êtait donc ponctuel comme la Samaritaine, et le plus
rigoureux casuiste Á l'Êgard des duels n'avait rien Á dire.
Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu'elle
eÙt ÊtÊ pansÊe Á neuf par le chirurgien de M. de TrÊville, s'Êtait assis sur
une borne et attendait son adversaire avec cette contenance paisible et cet
air digne qui ne l'abandonnaient jamais. A l'aspect de d'Artagnan, il se
leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de son cÆtÊ,
n'aborda son adversaire que le chapeau Á la main et sa plume traÏnant
jusqu'Á terre.
" Monsieur, dit Athos, j'ai fait prÊvenir deux de mes amis qui me
serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivÊs. Je
m'Êtonne qu'ils tardent : ce n'est pas leur habitude.
-- Je n'ai pas de seconds, moi, Monsieur, dit d'Artagnan, car arrivÊ
d'hier seulement Á Paris, je n'y connais encore personne que M. de TrÊville,
auquel j'ai ÊtÊ recommandÊ par mon pÉre qui a l'honneur d'Ëtre quelque peu
de ses amis. "
Athos rÊflÊchit un instant.
" Vous ne connaissez que M. de TrÊville ? demanda-t-il.
-- Oui, Monsieur, je ne connais que lui.
-- Ah ÚÁ, mais... , continua Athos parlant moitiÊ Á lui-mËme, moitiÊ Á
d'Artagnan, ah... ÚÁ, mais si je vous tue, j'aurai l'air d'un mangeur
d'enfants, moi !
-- Pas trop, Monsieur, rÊpondit d'Artagnan avec un salut qui ne
manquait pas de dignitÊ ; pas trop, puisque vous me faites l'honneur de
tirer l'ÊpÊe contre moi avec une blessure dont vous devez Ëtre fort
incommodÊ.
-- TrÉs incommodÊ, sur ma parole, et vous m'avez fait un mal du diable,
je dois le dire ; mais je prendrai la main gauche, c'est mon habitude en
pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je vous fasse une gr×ce, je
tire proprement des deux mains ; et il y aura mËme dÊsavantage pour vous :
un gaucher est trÉs gËnant pour les gens qui ne sont pas prÊvenus. Je
regrette de ne pas vous avoir fait part plus tÆt de cette circonstance.
-- Vous Ëtes vraiment, Monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant de
nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant.
-- Vous me rendez confus, rÊpondit Athos avec son air de gentilhomme ;
causons donc d'autre chose, je vous prie, Á moins que cela ne vous soit
dÊsagrÊable. Ah ! sangbleu ! que vous m'avez fait mal ! l'Êpaule me brÙle.
-- Si vous vouliez permettre... , dit d'Artagnan avec timiditÊ.
-- Quoi, Monsieur ?
-- J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient
de ma mÉre, et dont j'ai fait l'Êpreuve sur moi-mËme.
-- Eh bien ?
-- Eh bien, je suis sÙr qu'en moins de trois jours ce baume vous
guÊrirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guÊri : eh bien,
Monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'Ëtre votre homme. "
D'Artagnan dit ces mots avec une simplicitÊ qui faisait honneur Á sa
courtoisie, sans porter aucunement atteinte Á son courage.
" Pardieu, Monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plaÏt, non
pas que je l'accepte, mais elle sent son gentilhomme d'une lieue. C'est
ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlemagne, sur
lesquels tout cavalier doit chercher Á se modeler. Malheureusement, nous ne
sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de M. le
cardinal, et d'ici Á trois jours on saurait, si bien gardÊ que soit le
secret, on saurait, dis-je, que nous devons nous battre, et l'on
s'opposerait Á notre combat. Ah ÚÁ, mais ! ces fl×neurs ne viendront donc
pas ?
-- Si vous Ëtes pressÊ, Monsieur, dit d'Artagnan Á Athos avec la mËme
simplicitÊ qu'un instant auparavant il lui avait proposÊ de remettre le duel
Á trois jours, si vous Ëtes pressÊ et qu'il vous plaise de m'expÊdier tout
de suite, ne vous gËnez pas, je vous en prie.
-- VoilÁ encore un mot qui me plaÏt, dit Athos en faisant un gracieux
signe de tËte Á d'Artagnan, il n'est point d'un homme sans cervelle, et il
est Á coup sÙr d'un homme de coeur. Monsieur, j'aime les hommes de votre
trempe, et je vois que si nous ne nous tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus
tard un vrai plaisir dans votre conversation. Attendons ces Messieurs, je
vous prie, j'ai tout le temps, et cela sera plus correct. Ah ! en voici un,
je crois. "
En effet, au bout de la rue de Vaugirard commenÚait Á apparaÏtre le
gigantesque Porthos.
" Quoi ! s'Êcria d'Artagnan, votre premier tÊmoin est M. Porthos ?
-- Oui, cela vous contrarie-t-il ?
-- Non, aucunement.
-- Et voici le second. "
D'Artagnan se retourna du cÆtÊ indiquÊ par Athos, et reconnut Aramis.
" Quoi ! s'Êcria-t-il d'un accent plus ÊtonnÊ que la premiÉre fois,
votre second tÊmoin est M. Aramis ?
-- Sans doute, ne savez-vous pas qu'on ne nous voit jamais l'un sans
l'autre, et qu'on nous appelle, dans les mousquetaires et dans les gardes, Á
la cour et Á la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois insÊparables ?
AprÉs cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau...
-- De Tarbes, dit d'Artagnan.
-- Il vous est permis d'ignorer ce dÊtail, dit Athos.
-- Ma foi, dit d'Artagnan, vous Ëtes bien nommÊs, Messieurs, et mon
aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que votre union
n'est point fondÊe sur les contrastes. "
Pendant ce temps, Porthos s'Êtait rapprochÊ, avait saluÊ de la main
Athos ; puis, se retournant vers d'Artagnan, il Êtait restÊ tout ÊtonnÊ.
Disons, en passant, qu'il avait changÊ de baudrier et quittÊ son
manteau.
" Ah ! ah ! fit-il, qu'est-ce que cela ?
-- C'est avec Monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main
d'Artagnan, et en le saluant du mËme geste.
-- C'est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.
-- Mais Á une heure seulement, rÊpondit d'Artagnan.
-- Et moi aussi, c'est avec Monsieur que je me bats, dit Aramis en
arrivant Á son tour sur le terrain.
-- Mais Á deux heures seulement, fit d'Artagnan avec le mËme calme.
-- Mais Á propos de quoi te bats-tu, toi, Athos ? demanda Aramis.
-- Ma foi, je ne sais pas trop, il m'a fait mal Á l'Êpaule ; et toi,
Porthos ?
-- Ma foi, je me bats parce que je me bats " , rÊpondit Porthos en
rougissant.
Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lÉvres du
Gascon.
" Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.
-- Et toi, Aramis ? demanda Athos.
-- Moi, je me bats pour cause de thÊologie " , rÊpondit Aramis tout en
faisant signe Á d'Artagnan qu'il le priait de tenir secrÉte la cause de son
duel.
Athos vit passer un second sourire sur les lÉvres de d'Artagnan.
" Vraiment, dit Athos.
-- Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas
d'accord, dit le Gascon.
-- DÊcidÊment c'est un homme d'esprit, murmura Athos.
-- Et maintenant que vous Ëtes rassemblÊs, Messieurs, dit d'Artagnan,
permettez-moi de vous faire mes excuses. "
A ce mot d'excuses , un nuage passa sur le front d'Athos, un sourire
hautain glissa sur les lÉvres de Porthos, et un signe nÊgatif fut la rÊponse
d'Aramis.
" Vous ne me comprenez pas, Messieurs, dit d'Artagnan en relevant sa
tËte, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait les
lignes fines et hardies : je vous demande excuse dans le cas oÝ je ne
pourrais vous payer ma dette Á tous trois, car M. Athos a le droit de me
tuer le premier, ce qui Æte beaucoup de sa valeur Á votre crÊance, Monsieur
Porthos, et ce qui rend la vÆtre Á peu prÉs nulle, Monsieur Aramis. Et
maintenant, Messieurs, je vous le rÊpÉte, excusez-moi, mais de cela
seulement, et en garde ! "
A ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d'Artagnan
tira son ÊpÊe.
Le sang Êtait montÊ Á la tËte de d'Artagnan, et dans ce moment il eÙt
tirÊ son ÊpÊe contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait de
faire contre Athos, Porthos et Aramis.
Il Êtait midi et un quart. Le soleil Êtait Á son zÊnith, et
l'emplacement choisi pour Ëtre le thÊ×tre du duel se trouvait exposÊ Á toute
son ardeur.
" Il fait trÉs chaud, dit Athos en tirant son ÊpÊe Á son tour, et
cependant je ne saurais Æter mon pourpoint ; car, tout Á l'heure encore,
j'ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gËner Monsieur en
lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tirÊ lui-mËme.
-- C'est vrai, Monsieur, dit d'Artagnan, et tirÊ par un autre ou par
moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang d'un
aussi brave gentilhomme ; je me battrai donc en pourpoint comme vous.
-- Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et
songez que nous attendons notre tour.
-- Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez Á dire de pareilles
incongruitÊs, interrompit Aramis. Quant Á moi, je trouve les choses que ces
Messieurs se disent fort bien dites et tout Á fait dignes de deux
gentilshommes.
-- Quand vous voudrez, Monsieur, dit Athos en se mettant en garde.
-- J'attendais vos ordres " , dit d'Artagnan en croisant le fer.
Mais les deux rapiÉres avaient Á peine rÊsonnÊ en se touchant, qu'une
escouade des gardes de Son Eminence, commandÊe par M. de Jussac, se montra Á
l'angle du couvent.
" Les gardes du cardinal ! s'ÊcriÉrent Á la fois Porthos et Aramis.
L'ÊpÊe au fourreau, Messieurs ! l'ÊpÊe au fourreau ! "
Mais il Êtait trop tard. Les deux combattants avaient ÊtÊ vus dans une
pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.
" HolÁ ! cria Jussac en s'avanÚant vers eux et en faisant signe Á ses
hommes d'en faire autant, holÁ ! mousquetaires, on se bat donc ici ? Et les
Êdits, qu'en faisons-nous ?
-- Vous Ëtes bien gÊnÊreux, Messieurs les gardes, dit Athos plein de
rancune, car Jussac Êtait l'un des agresseurs de l'avant-veille. Si nous
vous voyions battre, je vous rÊponds, moi, que nous nous garderions bien de
vous en empËcher. Laissez-nous donc faire, et vous allez avoir du plaisir
sans prendre aucune peine.
-- Messieurs, dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous dÊclare
que la chose est impossible. Notre devoir avant tout. Rengainez donc, s'il
vous plaÏt, et nous suivez.
-- Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand
plaisir que nous obÊirions Á votre gracieuse invitation, si cela dÊpendait
de nous ; mais malheureusement la chose est impossible : M. de TrÊville nous
l'a dÊfendu. Passez donc votre chemin, c'est ce que vous avez de mieux Á
faire. "
Cette raillerie exaspÊra Jussac.
" Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous dÊsobÊissez.
-- Ils sont cinq, dit Athos Á demi-voix, et nous ne sommes que trois ;
nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je le dÊclare,
je ne reparais pas vaincu devant le capitaine. "
Alors Porthos et Aramis se rapprochÉrent Á l'instant les uns des
autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.
Ce seul moment suffit Á d'Artagnan pour prendre son parti : c'Êtait lÁ
un de ces ÊvÊnements qui dÊcident de la vie d'un homme, c'Êtait un choix Á
faire entre le roi et le cardinal ; ce choix fait, il fallait y persÊvÊrer.
Se battre, c'est-Á-dire dÊsobÊir Á la loi, c'est-Á-dire risquer sa tËte,
c'est-Á-dire se faire d'un seul coup l'ennemi d'un ministre plus puissant
que le roi lui-mËme : voilÁ ce qu'entrevit le jeune homme, et, disons-le Á
sa louange, il n'hÊsita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et
ses amis :
" Messieurs, dit-il, je reprendrai, s'il vous plaÏt, quelque chose Á
vos paroles. Vous avez dit que vous n'Êtiez que trois, mais il me semble, Á
moi, que nous sommes quatre.
-- Mais vous n'Ëtes pas des nÆtres, dit Porthos.
-- C'est vrai, rÊpondit d'Artagnan ; je n'ai pas l'habit, mais j'ai
l'×me. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, Monsieur, et cela
m'entraÏne.
-- Ecartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute Á ses gestes
et Á l'expression de son visage avait devinÊ le dessein de d'Artagnan. Vous
pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau ; allez vite. "
D'Artagnan ne bougea point.
" DÊcidÊment vous Ëtes un joli garÚon, dit Athos en serrant la main du
jeune homme.
-- Allons ! allons ! prenons un parti, reprit Jussac.
-- Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.
-- Monsieur est plein de gÊnÊrositÊ " , dit Athos.
Mais tous trois pensaient Á la jeunesse de d'Artagnan et redoutaient
son inexpÊrience.
" Nous ne serons que trois, dont un blessÊ, plus un enfant, reprit
Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous Êtions quatre hommes.
-- Oui, mais reculer ! dit Porthos.
-- C'est difficile " , reprit Athos.
D'Artagnan comprit leur irrÊsolution.
" Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur
l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes vaincus.
-- Comment vous appelle-t-on, mon brave ? dit Athos.
-- D'Artagnan, Monsieur.
-- Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, en avant ! cria
Athos.
-- Eh bien, voyons, Messieurs, vous dÊcidez-vous Á vous dÊcider ? cria
pour la troisiÉme fois Jussac.
-- C'est fait, Messieurs, dit Athos.
-- Et quel parti prenez-vous ? demanda Jussac.
-- Nous allons avoir l'honneur de vous charger, rÊpondit Aramis en
levant son chapeau d'une main et tirant son ÊpÊe de l'autre.
-- Ah ! vous rÊsistez ! s'Êcria Jussac.
-- Sangdieu ! cela vous Êtonne ? "
Et les neuf combattants se prÊcipitÉrent les uns sur les autres avec
une furie qui n'excluait pas une certaine mÊthode.
Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal ; Porthos eut
Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.
Quant Á d'Artagnan, il se trouva lancÊ contre Jussac lui-mËme.
Le coeur du jeune Gascon battait Á lui briser la poitrine, non pas de
peur, Dieu merci ! il n'en avait pas l'ombre, mais d'Êmulation ; il se
battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son
adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac Êtait,
comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort pratiquÊ ;
cependant il avait toutes les peines du monde Á se dÊfendre contre un
adversaire qui, agile et bondissant, s'Êcartait Á tout moment des rÉgles
reÚues, attaquant de tous cÆtÊs Á la fois, et tout cela en parant en homme
qui a le plus grand respect pour son Êpiderme.
Enfin cette lutte finit par faire perdre patience Á Jussac. Furieux
d'Ëtre tenu en Êchec par celui qu'il avait regardÊ comme un enfant, il
s'Êchauffa et commenÚa Á faire des fautes. D'Artagnan, qui, Á dÊfaut de la
pratique, avait une profonde thÊorie, redoubla d'agilitÊ. Jussac, voulant en
finir, porta un coup terrible Á son adversaire en se fendant Á fond ; mais
celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un
serpent sous son fer, il lui passa son ÊpÊe au travers du corps. Jussac
tomba comme une masse.
D'Artagnan jeta alors un coup d'oeil inquiet et rapide sur le champ de
bataille.
Aramis avait dÊjÁ tuÊ un de ses adversaires ; mais l'autre le pressait
vivement. Cependant Aramis Êtait en bonne situation et pouvait encore se
dÊfendre.
Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourrÊ : Porthos avait reÚu
un coup d'ÊpÊe au travers du bras, et Biscarat au travers de la cuisse. Mais
comme ni l'une ni l'autre des deux blessures n'Êtait grave, ils ne s'en
escrimaient qu'avec plus d'acharnement.
Athos, blessÊ de nouveau par Cahusac, p×lissait Á vue d'oeil, mais il
ne reculait pas d'une semelle : il avait seulement changÊ son ÊpÊe de main,
et se battait de la main gauche.
D'Artagnan, selon les lois du duel de cette Êpoque, pouvait secourir
quelqu'un ; pendant qu'il cherchait du regard celui de ses compagnons qui
avait besoin de son aide, il surprit un coup d'oeil d'Athos. Ce coup d'oeil
Êtait d'une Êloquence sublime. Athos serait mort plutÆt que d'appeler au
secours ; mais il pouvait regarder, et du regard demander un appui.
D'Artagnan le devina, fit un bond terrible et tomba sur le flanc de Cahusac
en criant :
" A moi, Monsieur le garde, je vous tue ! "
Cahusac se retourna ; il Êtait temps. Athos, que son extrËme courage
soutenait seul, tomba sur un genou.
" Sangdieu ! criait-il Á d'Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je
vous en prie ; j'ai une vieille affaire Á terminer avec lui, quand je serai
guÊri et bien portant. DÊsarmez-le seulement, liez-lui l'ÊpÊe. C'est cela.
Bien ! trÉs bien ! "
Cette exclamation Êtait arrachÊe Á Athos par l'ÊpÊe de Cahusac qui
sautait Á vingt pas de lui. D'Artagnan et Cahusac s'ÊlancÉrent ensemble,
l'un pour la ressaisir, l'autre pour s'en emparer ; mais d'Artagnan, plus
leste, arriva le premier et mit le pied dessus.
Cahusac courut Á celui des gardes qu'avait tuÊ Aramis, s'empara de sa
rapiÉre, et voulut revenir Á d'Artagnan ; mais sur son chemin il rencontra
Athos, qui, pendant cette pause d'un instant que lui avait procurÊe
d'Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que d'Artagnan ne lui
tu×t son ennemi, voulait recommencer le combat.
D'Artagnan comprit que ce serait dÊsobliger Athos que de ne pas le
laisser faire. En effet, quelques secondes aprÉs, Cahusac tomba la gorge
traversÊe d'un coup d'ÊpÊe.
Au mËme instant, Aramis appuyait son ÊpÊe contre la poitrine de son
adversaire renversÊ, et le forÚait Á demander merci.
Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille fanfaronnades,
demandant Á Biscarat quelle heure il pouvait bien Ëtre, et lui faisait ses
compliments sur la compagnie que venait d'obtenir son frÉre dans le rÊgiment
de Navarre ; mais, tout en raillant, il ne gagnait rien. Biscarat Êtait un
de ces hommes de fer qui ne tombent que morts.
Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous
les combattants, blessÊs ou non, royalistes ou cardinalistes. Athos, Aramis
et d'Artagnan entourÉrent Biscarat et le sommÉrent de se rendre. Quoique
seul contre tous, et avec un coup d'ÊpÊe qui lui traversait la cuisse,
Biscarat voulait tenir ; mais Jussac, qui s'Êtait relevÊ sur son coude, lui
cria de se rendre. Biscarat Êtait un Gascon comme d'Artagnan ; il fit la
sourde oreille et se contenta de rire, et entre deux parades, trouvant le
temps de dÊsigner, du bout de son ÊpÊe, une place Á terre :
" Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Biscarat,
seul de ceux qui sont avec lui.
-- Mais ils sont quatre contre toi ; finis-en, je te l'ordonne.
-- Ah ! si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Biscarat, comme tu es
mon brigadier, je dois obÊir. "
Et, faisant un bond en arriÉre, il cassa son ÊpÊe sur son genou pour ne
pas la rendre, en jeta les morceaux par-dessus le mur du couvent et se
croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.
La bravoure est toujours respectÊe, mËme dans un ennemi. Les
mousquetaires saluÉrent Biscarat de leurs ÊpÊes et les remirent au fourreau.
D'Artagnan en fit autant, puis, aidÊ de Biscarat, le seul qui fÙt restÊ
debout, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et celui des
adversaires d'Aramis qui n'Êtait que blessÊ. Le quatriÉme, comme nous
l'avons dit, Êtait mort. Puis ils sonnÉrent la cloche, et, emportant quatre
ÊpÊes sur cinq, ils s'acheminÉrent ivres de joie vers l'hÆtel de M. de
TrÊville. On les voyait entrelacÊs, tenant toute la largeur de la rue, et
accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient, si bien qu'Á la fin ce
fut une marche triomphale. Le coeur de d'Artagnan nageait dans l'ivresse, il
marchait entre Athos et Porthos en les Êtreignant tendrement.
" Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il Á ses nouveaux amis en
franchissant la porte de l'hÆtel de M. de TrÊville, au moins me voilÁ reÚu
apprenti, n'est-ce pas ? "
CHAPITRE VI. SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME
L'affaire fit grand bruit. M. de TrÊville gronda beaucoup tout haut
contre ses mousquetaires, et les fÊlicita tout bas ; mais comme il n'y avait
pas de temps Á perdre pour prÊvenir le roi, M. de TrÊville s'empressa de se
rendre au Louvre. Il Êtait dÊjÁ trop tard, le roi Êtait enfermÊ avec le
cardinal, et l'on dit Á M. de TrÊville que le roi travaillait et ne pouvait
recevoir en ce moment. Le soir, M. de TrÊville vint au jeu du roi. Le roi
gagnait, et comme Sa MajestÊ Êtait fort avare, elle Êtait d'excellente
humeur ; aussi, du plus loin que le roi aperÚut TrÊville :
" Venez ici, Monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous gronde ;
savez-vous que Son Eminence est venue me faire des plaintes sur vos
mousquetaires, et cela avec une telle Êmotion, que ce soir Son Eminence en
est malade ? Ah ÚÁ, mais ce sont des diables Á quatre, des gens Á pendre,
que vos mousquetaires !
-- Non, Sire, rÊpondit TrÊville, qui vit du premier coup d'oeil comment
la chose allait tourner ; non, tout au contraire, ce sont de bonnes
crÊatures, douces comme des agneaux, et qui n'ont qu'un dÊsir, je m'en
ferais garant : c'est que leur ÊpÊe ne sorte du fourreau que pour le service
de Votre MajestÊ. Mais, que voulez-vous, les gardes de M. le cardinal sont
sans cesse Á leur chercher querelle, et, pour l'honneur mËme du corps, les
pauvres jeunes gens sont obligÊs de se dÊfendre.
-- Ecoutez M. de TrÊville ! dit le roi, Êcoutez-le ! ne dirait-on pas
qu'il parle d'une communautÊ religieuse ! En vÊritÊ, mon cher capitaine,
j'ai envie de vous Æter votre brevet et de le donner Á Mlle de Chemerault, Á
laquelle j'ai promis une abbaye. Mais ne pensez pas que je vous croirai
ainsi sur parole. On m'appelle Louis le Juste, Monsieur de TrÊville, et tout
Á l'heure, tout Á l'heure nous verrons.
-- Ah ! c'est parce que je me fie Á cette justice, Sire, que
j'attendrai patiemment et tranquillement le bon plaisir de Votre MajestÊ.
-- Attendez donc, Monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous ferai
pas longtemps attendre. "
En effet, la chance tournait, et comme le roi commenÚait Á perdre ce
qu'il avait gagnÊ, il n'Êtait pas f×chÊ de trouver un prÊtexte pour faire --
qu'on nous passe cette expression de joueur, dont, nous l'avouons, nous ne
connaissons pas l'origine --, pour faire charlemagne. Le roi se leva donc au
bout d'un instant, et mettant dans sa poche l'argent qui Êtait devant lui et
dont la majeure partie venait de son gain :
" La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle Á M. de
TrÊville pour affaire d'importance. Ah !... j'avais quatre-vingts louis
devant moi ; mettez la mËme somme, afin que ceux qui ont perdu n'aient point
Á se plaindre. La justice avant tout. "
Puis, se retournant vers M. de TrÊville et marchant avec lui vers
l'embrasure d'une fenËtre :
" Eh bien, Monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les gardes
de l'Eminentissime qui ont ÊtÊ chercher querelle Á vos mousquetaires ?
-- Oui, Sire, comme toujours.
-- Et comment la chose est-elle venue, voyons ? car, vous le savez, mon
cher capitaine, il faut qu'un juge Êcoute les deux parties.
-- Ah ! mon Dieu ! de la faÚon la plus simple et la plus naturelle.
Trois de mes meilleurs soldats, que Votre MajestÊ connaÏt de nom et dont
elle a plus d'une fois apprÊciÊ le dÊvouement, et qui ont, je puis
l'affirmer au roi, son service fort Á coeur ; -- trois de mes meilleurs
soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis, avaient fait une partie de
plaisir avec un jeune cadet de Gascogne que je leur avais recommandÊ le
matin mËme. La partie allait avoir lieu Á Saint- Germain, je crois, et ils
s'Êtaient donnÊ rendez-vous aux Carmes- Deschaux, lorsqu'elle fut troublÊe
par M. de Jussac et MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres gardes qui ne
venaient certes pas lÁ en si nombreuse compagnie sans mauvaise intention
contre les Êdits.
-- Ah ! ah ! vous m'y faites penser, dit le roi : sans doute, ils
venaient pour se battre eux-mËmes.
-- Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre MajestÊ apprÊcier
ce que peuvent aller faire cinq hommes armÊs dans un lieu aussi dÊsert que
le sont les environs du couvent des Carmes.
-- Oui, vous avez raison, TrÊville, vous avez raison.
-- Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont changÊ d'idÊe et
ils ont oubliÊ leur haine particuliÉre pour la haine de corps ; car Votre
MajestÊ n'ignore pas que les mousquetaires, qui sont au roi et rien qu'au
roi, sont les ennemis naturels des gardes, qui sont Á M. le cardinal.
-- Oui, TrÊville, oui, dit le roi mÊlancoliquement, et c'est bien
triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux tËtes Á la
royautÊ ; mais tout cela finira, TrÊville, tout cela finira. Vous dites donc
que les gardes ont cherchÊ querelle aux mousquetaires ?
-- Je dis qu'il est probable que les choses se sont passÊes ainsi, mais
je n'en jure pas, Sire. Vous savez combien la vÊritÊ est difficile Á
connaÏtre, et Á moins d'Ëtre douÊ de cet instinct admirable qui a fait
nommer Louis XIII le Juste...
-- Et vous avez raison, TrÊville ; mais ils n'Êtaient pas seuls, vos
mousquetaires, il y avait avec eux un enfant ?
-- Oui, Sire, et un homme blessÊ, de sorte que trois mousquetaires du
roi, dont un blessÊ, et un enfant, non seulement ont tenu tËte Á cinq des
plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en ont portÊ quatre Á
terre.
-- Mais c'est une victoire, cela ! s'Êcria le roi tout rayonnant ; une
victoire complÉte !
-- Oui, Sire, aussi complÉte que celle du pont de CÊ.
-- Quatre hommes, dont un blessÊ, et un enfant, dites-vous ?
-- Un jeune homme Á peine ; lequel s'est mËme si parfaitement conduit
en cette occasion, que je prendrai la libertÊ de le recommander Á Votre
MajestÊ.
-- Comment s'appelle-t-il ?
-- D'Artagnan, Sire. C'est le fils d'un de mes plus anciens amis ; le
fils d'un homme qui a fait avec le roi votre pÉre, de glorieuse mÊmoire, la
guerre de partisan.
-- Et vous dites qu'il s'est bien conduit, ce jeune homme ? Racontez-
moi cela, TrÊville ; vous savez que j'aime les rÊcits de guerre et de
combat. "
Et le roi Louis XIII releva fiÉrement sa moustache en se posant sur la
hanche.
" Sire, reprit TrÊville, comme je vous l'ai dit, M. d'Artagnan est
presque un enfant, et comme il n'a pas l'honneur d'Ëtre mousquetaire, il
Êtait en habit bourgeois ; les gardes de M. le cardinal, reconnaissant sa
grande jeunesse et, de plus, qu'il Êtait Êtranger au corps, l'invitÉrent
donc Á se retirer avant qu'ils attaquassent.
-- Alors, vous voyez bien, TrÊville, interrompit le roi, que ce sont
eux qui ont attaquÊ.
-- C'est juste, Sire : ainsi, plus de doute ; ils le sommÉrent donc de
se retirer ; mais il rÊpondit qu'il Êtait mousquetaire de coeur et tout Á Sa
MajestÊ, qu'ainsi donc il resterait avec Messieurs les mousquetaires.
-- Brave jeune homme ! murmura le roi.
-- En effet, il demeura avec eux ; et Votre MajestÊ a lÁ un si ferme
champion, que ce fut lui qui donna Á Jussac ce terrible coup d'ÊpÊe qui met
si fort en colÉre M. le cardinal.
-- C'est lui qui a blessÊ Jussac ? s'Êcria le roi ; lui, un enfant !
Ceci, TrÊville, c'est impossible.
-- C'est comme j'ai l'honneur de le dire Á Votre MajestÊ.
-- Jussac, une des premiÉres lames du royaume !
-- Eh bien, Sire ! il a trouvÊ son maÏtre.
-- Je veux voir ce jeune homme, TrÊville, je veux le voir, et si l'on
peut faire quelque chose, Eh bien, nous nous en occuperons.
-- Quand Votre MajestÊ daignera-t-elle le recevoir ?
-- Demain Á midi, TrÊville.
-- L'amÉnerai-je seul ?
-- Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les remercier
tous Á la fois ; les hommes dÊvouÊs sont rares, TrÊville, et il faut
rÊcompenser le dÊvouement.
-- A midi, Sire, nous serons au Louvre.
-- Ah ! par le petit escalier, TrÊville, par le petit escalier. Il est
inutile que le cardinal sache...
-- Oui, Sire.
-- Vous comprenez, TrÊville, un Êdit est toujours un Êdit ; il est
dÊfendu de se battre, au bout du compte.
-- Mais cette rencontre, Sire, sort tout Á fait des conditions
ordinaires d'un duel : c'est une rixe, et la preuve, c'est qu'ils Êtaient
cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M. d'Artagnan.
-- C'est juste, dit le roi ; mais n'importe, TrÊville, venez toujours
par le petit escalier. "
TrÊville sourit. Mais comme c'Êtait dÊjÁ beaucoup pour lui d'avoir
obtenu de cet enfant qu'il se rÊvolt×t contre son maÏtre, il salua
respectueusement le roi, et avec son agrÊment prit congÊ de lui.
DÉs le soir mËme, les trois mousquetaires furent prÊvenus de l'honneur
qui leur Êtait accordÊ. Comme ils connaissaient depuis longtemps le roi, ils
n'en furent pas trop ÊchauffÊs : mais d'Artagnan, avec son imagination
gasconne, y vit sa fortune Á venir, et passa la nuit Á faire des rËves d'or.
Aussi, dÉs huit heures du matin, Êtait-il chez Athos.
D'Artagnan trouva le mousquetaire tout habillÊ et prËt Á sortir. Comme
on n'avait rendez-vous chez le roi qu'Á midi, il avait formÊ le projet, avec
Porthos et Aramis, d'aller faire une partie de paume dans un tripot situÊ
tout prÉs des Êcuries du Luxembourg. Athos invita d'Artagnan Á les suivre,
et malgrÊ son ignorance de ce jeu, auquel il n'avait jamais jouÊ, celui-ci
accepta, ne sachant que faire de son temps, depuis neuf heures du matin
qu'il Êtait Á peine jusqu'Á midi.
Les deux mousquetaires Êtaient dÊjÁ arrivÊs et pelotaient ensemble.
Athos, qui Êtait trÉs fort Á tous les exercices du corps, passa avec
d'Artagnan du cÆtÊ opposÊ, et leur fit dÊfi. Mais au premier mouvement qu'il
essaya, quoiqu'il jou×t de la main gauche, il comprit que sa blessure Êtait
encore trop rÊcente pour lui permettre un pareil exercice. D'Artagnan resta
donc seul, et comme il dÊclara qu'il Êtait trop maladroit pour soutenir une
partie en rÉgle, on continua seulement Á s'envoyer des balles sans compter
le jeu. Mais une de ces balles, lancÊe par le poignet herculÊen de Porthos,
passa si prÉs du visage de d'Artagnan, qu'il pensa que si, au lieu de passer
Á cÆtÊ, elle eÙt donnÊ dedans, son audience Êtait probablement perdue,
attendu qu'il lui eÙt ÊtÊ de toute impossibilitÊ de se prÊsenter chez le
roi. Or, comme de cette audience, dans son imagination gasconne, dÊpendait
tout son avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, dÊclarant qu'il ne
reprendrait la partie que lorsqu'il serait en Êtat de leur tenir tËte, et il
s'en revint prendre place prÉs de la corde et dans la galerie.
Malheureusement pour d'Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait un
garde de Son Eminence, lequel, tout ÊchauffÊ encore de la dÊfaite de ses
compagnons, arrivÊe la veille seulement, s'Êtait promis de saisir la
premiÉre occasion de la venger. Il crut donc que cette occasion Êtait venue,
et s'adressant Á son voisin :
" Il n'est pas Êtonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur d'une
balle, c'est sans doute un apprenti mousquetaire. "
D'Artagnan se retourna comme si un serpent l'eÙt mordu, et regarda
fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.
" Pardieu ! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache,
regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit Monsieur, j'ai dit ce que j'ai
dit.
-- Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos paroles
aient besoin d'explication, rÊpondit d'Artagnan Á voix basse, je vous
prierai de me suivre.
-- Et quand cela ? demanda le garde avec le mËme air railleur.
-- Tout de suite, s'il vous plaÏt.
-- Et vous savez qui je suis, sans doute ?
-- Moi, je l'ignore complÉtement, et je ne m'en inquiÉte guÉre.
-- Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-Ëtre
seriez-vous moins pressÊ.
-- Comment vous appelez-vous ?
-- Bernajoux, pour vous servir.
-- Eh bien, Monsieur Bernajoux, dit tranquillement d'Artagnan, je vais
vous attendre sur la porte.
-- Allez, Monsieur, je vous suis.
-- Ne vous pressez pas trop, Monsieur, qu'on ne s'aperÚoive pas que
nous sortons ensemble ; vous comprenez que pour ce que nous allons faire,
trop de monde nous gËnerait.
-- C'est bien " , rÊpondit le garde, ÊtonnÊ que son nom n'eÙt pas
produit plus d'effet sur le jeune homme.
En effet, le nom de Bernajoux Êtait connu de tout le monde, de
d'Artagnan seul exceptÊ, peut-Ëtre ; car c'Êtait un de ceux qui figuraient
le plus souvent dans les rixes journaliÉres que tous les Êdits du roi et du
cardinal n'avaient pu rÊprimer.
Porthos et Aramis Êtaient si occupÊs de leur partie, et Athos les
regardait avec tant d'attention, qu'ils ne virent pas mËme sortir leur jeune
compagnon, lequel, ainsi qu'il l'avait dit au garde de Son Eminence,
s'arrËta sur la porte ; un instant aprÉs, celui-ci descendit Á son tour.
Comme d'Artagnan n'avait pas de temps Á perdre, vu l'audience du roi qui
Êtait fixÊe Á midi, il jeta les yeux autour de lui, et voyant que la rue
Êtait dÊserte :
" Ma foi, dit-il Á son adversaire, il est bien heureux pour vous,
quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n'avoir affaire qu'Á un apprenti
mousquetaire ; cependant, soyez tranquille, je ferai de mon mieux. En garde
!
-- Mais, dit celui que d'Artagnan provoquait ainsi, il me semble que le
lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux derriÉre l'abbaye de
Saint-Germain ou dans le PrÊ-aux-Clercs.
-- Ce que vous dites est plein de sens, rÊpondit d'Artagnan ;
malheureusement j'ai peu de temps Á moi, ayant un rendez-vous Á midi juste.
En garde donc, Monsieur, en garde ! "
Bernajoux n'Êtait pas homme Á se faire rÊpÊter deux fois un pareil
compliment. Au mËme instant son ÊpÊe brilla Á sa main, et il fondit sur son
adversaire que, gr×ce Á sa grande jeunesse, il espÊrait intimider.
Mais d'Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout frais
Êmoulu de sa victoire, tout gonflÊ de sa future faveur, il Êtait rÊsolu Á ne
pas reculer d'un pas : aussi les deux fers se trouvÉrent-ils engagÊs jusqu'Á
la garde, et comme d'Artagnan tenait ferme Á sa place, ce fut son adversaire
qui fit un pas de retraite. Mais d'Artagnan saisit le moment oÝ, dans ce
mouvement, le fer de Bernajoux dÊviait de la ligne, il dÊgagea, se fendit et
toucha son adversaire Á l'Êpaule. AussitÆt d'Artagnan, Á son tour, fit un
pas de retraite et releva son ÊpÊe ; mais Bernajoux lui cria que ce n'Êtait
rien, et se fendant aveuglÊment sur lui, il s'enferra de lui-mËme.
Cependant, comme il ne tombait pas, comme il ne se dÊclarait pas vaincu,
mais que seulement il rompait du cÆtÊ de l'hÆtel de M. de La TrÊmouille au
service duquel il avait un parent, d'Artagnan, ignorant lui-mËme la gravitÊ
de la derniÉre blessure que son adversaire avait reÚue, le pressait
vivement, et sans doute allait l'achever d'un troisiÉme coup, lorsque la
rumeur qui s'Êlevait de la rue s'Êtant Êtendue jusqu'au jeu de paume, deux
des amis du garde, qui l'avaient entendu Êchanger quelques paroles avec
d'Artagnan et qui l'avaient vu sortir Á la suite de ces paroles, se
prÊcipitÉrent l'ÊpÊe Á la main hors du tripot et tombÉrent sur le vainqueur.
Mais aussitÆt Athos, Porthos et Aramis parurent Á leur tour, et au moment oÝ
les deux gardes attaquaient leur jeune camarade, les forcÉrent Á se
retourner. En ce moment, Bernajoux tomba ; et comme les gardes Êtaient
seulement deux contre quatre, ils se mirent Á crier : " A nous, l'hÆtel de
La TrÊmouille ! " A ces cris, tout ce qui Êtait dans l'hÆtel sortit, se
ruant sur les quatre compagnons, qui de leur cÆtÊ se mirent Á crier : " A
nous, mousquetaires ! "
Ce cri Êtait ordinairement entendu ; car on savait les mousquetaires
ennemis de Son Eminence, et on les aimait pour la haine qu'ils portaient au
cardinal. Aussi les gardes des autres compagnies que celles appartenant au
duc Rouge, comme l'avait appelÊ Aramis, prenaient-ils en gÊnÊral parti dans
ces sortes de querelles pour les mousquetaires du roi. De trois gardes de la
compagnie de M. des Essarts qui passaient, deux vinrent donc en aide aux
quatre compagnons, tandis que l'autre courait Á l'hÆtel de M. de TrÊville,
criant : " A nous, mousquetaires, Á nous ! " Comme d'habitude, l'hÆtel de M.
de TrÊville Êtait plein de soldats de cette arme, qui accoururent au secours
de leurs camarades ; la mËlÊe devint gÊnÊrale, mais la force Êtait aux
mousquetaires : les gardes du cardinal et les gens de M. de La TrÊmouille se
retirÉrent dans l'hÆtel, dont ils fermÉrent les portes assez Á temps pour
empËcher que leurs ennemis n'y fissent irruption en mËme temps qu'eux. Quant
au blessÊ, il y avait ÊtÊ tout d'abord transportÊ et, comme nous l'avons
dit, en fort mauvais Êtat.
L'agitation Êtait Á son comble parmi les mousquetaires et leurs alliÊs,
et l'on dÊlibÊrait dÊjÁ si, pour punir l'insolence qu'avaient eue les
domestiques de M. de La TrÊmouille de faire une sortie sur les mousquetaires
du roi, on ne mettrait pas le feu Á son hÆtel. La proposition en avait ÊtÊ
faite et accueillie avec enthousiasme, lorsque heureusement onze heures
sonnÉrent ; d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience, et
comme ils eussent regrettÊ que l'on fÏt un si beau coup sans eux, ils
parvinrent Á calmer les tËtes. On se contenta donc de jeter quelques pavÊs
dans les portes, mais les portes rÊsistÉrent : alors on se lassa ;
d'ailleurs ceux qui devaient Ëtre regardÊs comme les chefs de l'entreprise
avaient depuis un instant quittÊ le groupe et s'acheminaient vers l'hÆtel de
M. de TrÊville, qui les attendait, dÊjÁ au courant de cette algarade.
" Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et t×chons
de voir le roi avant qu'il soit prÊvenu par le cardinal ; nous lui
raconterons la chose comme une suite de l'affaire d'hier, et les deux
passeront ensemble. "
M. de TrÊville, accompagnÊ des quatre jeunes gens, s'achemina donc vers
le Louvre ; mais, au grand Êtonnement du capitaine des mousquetaires, on lui
annonÚa que le roi Êtait allÊ courre le cerf dans la forËt de Saint-Germain.
M. de TrÊville se fit rÊpÊter deux fois cette nouvelle, et Á chaque fois ses
compagnons virent son visage se rembrunir.
" Est-ce que Sa MajestÊ, demanda-t-il, avait dÉs hier le projet de
faire cette chasse ?
-- Non, Votre Excellence, rÊpondit le valet de chambre, c'est le grand
veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu'on avait dÊtournÊ cette nuit un
cerf Á son intention. Il a d'abord rÊpondu qu'il n'irait pas, puis il n'a
pas su rÊsister au plaisir que lui promettait cette chasse, et aprÉs le
dÏner il est parti.
-- Et le roi a-t-il vu le cardinal ? demanda M. de TrÊville.
-- Selon toute probabilitÊ, rÊpondit le valet de chambre, car j'ai vu
ce matin les chevaux au carrosse de Son Eminence, j'ai demandÊ oÝ elle
allait, et l'on m'a rÊpondu : " A Saint-Germain. "
-- Nous sommes prÊvenus, dit M. de TrÊville, Messieurs, je verrai le
roi ce soir ; mais quant Á vous, je ne vous conseille pas de vous y
hasarder. "
L'avis Êtait trop raisonnable et surtout venait d'un homme qui
connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens essayassent de
le combattre. M. de TrÊville les invita donc Á rentrer chacun chez eux et Á
attendre de ses nouvelles.
En entrant Á son hÆtel, M. de TrÊville songea qu'il fallait prendre
date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses domestiques chez M.
de La TrÊmouille avec une lettre dans laquelle il le priait de mettre hors
de chez lui le garde de M. le cardinal, et de rÊprimander ses gens de
l'audace qu'ils avaient eue de faire leur sortie contre les mousquetaires.
Mais M. de La TrÊmouille, dÊjÁ prÊvenu par son Êcuyer dont, comme on le
sait, Bernajoux Êtait le parent, lui fit rÊpondre que ce n'Êtait ni Á M. de
TrÊville, ni Á ses mousquetaires de se plaindre, mais bien au contraire Á
lui dont les mousquetaires avaient chargÊ les gens et voulu brÙler l'hÆtel.
Or, comme le dÊbat entre ces deux seigneurs eÙt pu durer longtemps, chacun
devant naturellement s'entËter dans son opinion, M. de TrÊville avisa un
expÊdient qui avait pour but de tout terminer : c'Êtait d'aller trouver
lui-mËme M. de La TrÊmouille.
Il se rendit donc aussitÆt Á son hÆtel et se fit annoncer.
Les deux seigneurs se saluÉrent poliment, car, s'il n'y avait pas
amitiÊ entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux Êtaient gens de
coeur et d'honneur ; et comme M. de La TrÊmouille, protestant, et voyant
rarement le roi, n'Êtait d'aucun parti, il n'apportait en gÊnÊral dans ses
relations sociales aucune prÊvention. Cette fois, nÊanmoins, son accueil
quoique poli fut plus froid que d'habitude.
" Monsieur, dit M. de TrÊville, nous croyons avoir Á nous plaindre
chacun l'un de l'autre, et je suis venu moi-mËme pour que nous tirions de
compagnie cette affaire au clair.
-- Volontiers, rÊpondit M. de La TrÊmouille ; mais je vous prÊviens que
je suis bien renseignÊ, et tout le tort est Á vos mousquetaires.
-- Vous Ëtes un homme trop juste et trop raisonnable, Monsieur, dit M.
de TrÊville, pour ne pas accepter la proposition que je vais faire.
-- Faites, Monsieur, j'Êcoute.
-- Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre Êcuyer ?
-- Mais, Monsieur, fort mal. Outre le coup d'ÊpÊe qu'il a reÚu dans le
bras, et qui n'est pas autrement dangereux, il en a encore ramassÊ un autre
qui lui a traversÊ le poumon, de sorte que le mÊdecin en dit de pauvres
choses.
-- Mais le blessÊ a-t-il conservÊ sa connaissance ?
-- Parfaitement.
-- Parle-t-il ?
-- Avec difficultÊ, mais il parle.
-- Eh bien, Monsieur ! rendons-nous prÉs de lui ; adjurons-le, au nom
du Dieu devant lequel il va Ëtre appelÊ peut-Ëtre, de dire la vÊritÊ. Je le
prends pour juge dans sa propre cause, Monsieur, et ce qu'il dira je le
croirai. "
M. de La TrÊmouille rÊflÊchit un instant, puis, comme il Êtait
difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.
Tous deux descendirent dans la chambre oÝ Êtait le blessÊ. Celui-ci, en
voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui faire visite,
essaya de se relever sur son lit, mais il Êtait trop faible, et, ÊpuisÊ par
l'effort qu'il avait fait, il retomba presque sans connaissance.
M. de La TrÊmouille s'approcha de lui et lui fit respirer des sels qui
le rappelÉrent Á la vie. Alors M. de TrÊville, ne voulant pas qu'on pÙt
l'accuser d'avoir influencÊ le malade, invita M. de La TrÊmouille Á
l'interroger lui-mËme.
Ce qu'avait prÊvu M. de TrÊville arriva. PlacÊ entre la vie et la mort
comme l'Êtait Bernajoux, il n'eut pas mËme l'idÊe de taire un instant la
vÊritÊ, et il raconta aux deux seigneurs les choses exactement, telles
qu'elles s'Êtaient passÊes.
C'Êtait tout ce que voulait M. de TrÊville ; il souhaita Á Bernajoux
une prompte convalescence, prit congÊ de M. de La TrÊmouille, rentra Á son
hÆtel et fit aussitÆt prÊvenir les quatre amis qu'il les attendait Á dÏner.
M. de TrÊville recevait fort bonne compagnie, toute anticardinaliste
d'ailleurs. On comprend donc que la conversation roula pendant tout le dÏner
sur les deux Êchecs que venaient d'Êprouver les gardes de Son Eminence. Or,
comme d'Artagnan avait ÊtÊ le hÊros de ces deux journÊes, ce fut sur lui que
tombÉrent toutes les fÊlicitations, qu'Athos, Porthos et Aramis lui
abandonnÉrent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui avaient eu
assez souvent leur tour pour qu'ils lui laissassent le sien.
Vers six heures, M. de TrÊville annonÚa qu'il Êtait tenu d'aller au
Louvre ; mais comme l'heure de l'audience accordÊe par Sa MajestÊ Êtait
passÊe, au lieu de rÊclamer l'entrÊe par le petit escalier, il se plaÚa avec
les quatre jeunes gens dans l'antichambre. Le roi n'Êtait pas encore revenu
de la chasse. Nos jeunes gens attendaient depuis une demi-heure Á peine,
mËlÊs Á la foule des courtisans, lorsque toutes les portes s'ouvrirent et
qu'on annonÚa Sa MajestÊ.
A cette annonce, d'Artagnan se sentit frÊmir jusqu'Á la moelle des os.
L'instant qui allait suivre devait, selon toute probabilitÊ, dÊcider du
reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixÉrent-ils avec angoisse sur la porte
par laquelle devait entrer le roi.
Louis XIII parut, marchant le premier ; il Êtait en costume de chasse,
encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un fouet Á la main.
Au premier coup d'oeil, d'Artagnan jugea que l'esprit du roi Êtait Á
l'orage.
Cette disposition, toute visible qu'elle Êtait chez Sa MajestÊ,
n'empËcha pas les courtisans de se ranger sur son passage : dans les
antichambres royales, mieux vaut encore Ëtre vu d'un oeil irritÊ que de
n'Ëtre pas vu du tout. Les trois mousquetaires n'hÊsitÉrent donc pas, et
firent un pas en avant, tandis que d'Artagnan au contraire restait cachÊ
derriÉre eux ; mais quoique le roi connÙt personnellement Athos, Porthos et
Aramis, il passa devant eux sans les regarder, sans leur parler et comme
s'il ne les avait jamais vus. Quant Á M. de TrÊville, lorsque les yeux du
roi s'arrËtÉrent un instant sur lui, il soutint ce regard avec tant de
fermetÊ, que ce fut le roi qui dÊtourna la vue ; aprÉs quoi, tout en
grommelant, Sa MajestÊ rentra dans son appartement.
" Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons pas
encore fait chevaliers de l'ordre cette fois-ci.
-- Attendez ici dix minutes, dit M. de TrÊville ; et si au bout de dix
minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez Á mon hÆtel : car il sera
inutile que vous m'attendiez plus longtemps. "
Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d'heure, vingt
minutes ; et voyant que M. de TrÊville ne reparaissait point, ils sortirent
fort inquiets de ce qui allait arriver.
M. de TrÊville Êtait entrÊ hardiment dans le cabinet du roi, et avait
trouvÊ Sa MajestÊ de trÉs mÊchante humeur, assise sur un fauteuil et battant
ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne l'avait pas empËchÊ de lui
demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa santÊ.
" Mauvaise, Monsieur, mauvaise, rÊpondit le roi, je m'ennuie. "
C'Êtait en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent prenait un
de ses courtisans, l'attirait Á une fenËtre et lui disait : " Monsieur un
tel, ennuyons-nous ensemble. "
" Comment ! Votre MajestÊ s'ennuie ! dit M. de TrÊville. N'a-t-elle
donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse ?
-- Beau plaisir, Monsieur ! Tout dÊgÊnÉre, sur mon ×me, et je ne sais
si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui n'ont plus de nez.
Nous lanÚons un cerf dix cors, nous le courons six heures, et quand il est
prËt Á tenir, quand Saint-Simon met dÊjÁ le cor Á sa bouche pour sonner
l'hallali, crac ! toute la meute prend le change et s'emporte sur un daguet.
Vous verrez que je serai obligÊ de renoncer Á la chasse Á courre comme j'ai
renoncÊ Á la chasse au vol. Ah ! je suis un roi bien malheureux, Monsieur de
TrÊville ! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est mort avant-hier.
-- En effet, Sire, je comprends votre dÊsespoir, et le malheur est
grand ; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de faucons,
d'Êperviers et de tiercelets.
-- Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s'en vont, il
n'y a plus que moi qui connaisse l'art de la vÊnerie. AprÉs moi tout sera
dit, et l'on chassera avec des traquenards, des piÉges, des trappes. Si
j'avais le temps encore de former des ÊlÉves ! mais oui, M. le cardinal est
lÁ qui ne me laisse pas un instant de repos, qui me parle de l'Espagne, qui
me parle de l'Autriche, qui me parle de l'Angleterre ! Ah ! Á propos de M.
le cardinal, Monsieur de TrÊville, je suis mÊcontent de vous. "
M. de TrÊville attendait le roi Á cette chute. Il connaissait le roi de
longue main ; il avait compris que toutes ses plaintes n'Êtaient qu'une
prÊface, une espÉce d'excitation pour s'encourager lui-mËme, et que c'Êtait
oÝ il Êtait arrivÊ enfin qu'il en voulait venir.
" Et en quoi ai-je ÊtÊ assez malheureux pour dÊplaire Á Votre MajestÊ ?
demanda M. de TrÊville en feignant le plus profond Êtonnement.
-- Est-ce ainsi que vous faites votre charge, Monsieur ? continua le
roi sans rÊpondre directement Á la question de M. de TrÊville ; est-ce pour
cela que je vous ai nommÊ capitaine de mes mousquetaires, que ceux- ci
assassinent un homme, Êmeuvent tout un quartier et veulent brÙler Paris sans
que vous en disiez un mot ? Mais, au reste, continua le roi, sans doute que
je me h×te de vous accuser, sans doute que les perturbateurs sont en prison
et que vous venez m'annoncer que justice est faite.
-- Sire, rÊpondit tranquillement M. de TrÊville, je viens vous la
demander au contraire.
-- Et contre qui ? s'Êcria le roi.
-- Contre les calomniateurs, dit M. de TrÊville.
-- Ah ! voilÁ qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire que
vos trois mousquetaires damnÊs, Athos, Porthos et Aramis et votre cadet de
BÊarn, ne se sont pas jetÊs comme des furieux sur le pauvre Bernajoux, et ne
l'ont pas maltraitÊ de telle faÚon qu'il est probable qu'il est en train de
trÊpasser Á cette heure ! N'allez-vous pas dire qu'ensuite ils n'ont pas
fait le siÉge de l'hÆtel du duc de La TrÊmouille, et qu'ils n'ont point
voulu le brÙler ! ce qui n'aurait peut-Ëtre pas ÊtÊ un trÉs grand malheur en
temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots, mais ce qui, en temps de
paix, est un f×cheux exemple. Dites, n'allez-vous pas nier tout cela ?
-- Et qui vous a fait ce beau rÊcit, Sire ? demanda tranquillement M.
de TrÊville.
-- Qui m'a fait ce beau rÊcit, Monsieur ! et qui voulez-vous que ce
soit, si ce n'est celui qui veille quand je dors, qui travaille quand je
m'amuse, qui mÉne tout au-dedans et au-dehors du royaume, en France comme en
Europe ?
-- Sa MajestÊ veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de TrÊville, car
je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de Sa MajestÊ.
-- Non Monsieur, je veux parler du soutien de l'Etat, de mon seul
serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.
-- Son Eminence n'est pas Sa SaintetÊ, Sire.
-- Qu'entendez-vous par lÁ, Monsieur ?
-- Qu'il n'y a que le pape qui soit infaillible, et que cette
infaillibilitÊ ne s'Êtend pas aux cardinaux.
-- Vous voulez dire qu'il me trompe, vous voulez dire qu'il me trahit.
Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement que vous l'accusez.
-- Non, Sire ; mais je dis qu'il se trompe lui-mËme ; je dis qu'il a
ÊtÊ mal renseignÊ ; je dis qu'il a eu h×te d'accuser les mousquetaires de
Votre MajestÊ, pour lesquels il est injuste, et qu'il n'a pas ÊtÊ puiser ses
renseignements aux bonnes sources.
-- L'accusation vient de M. de La TrÊmouille, du duc lui-mËme. Que
rÊpondrez-vous Á cela ?
-- Je pourrais rÊpondre, Sire, qu'il est trop intÊressÊ dans la
question pour Ëtre un tÊmoin bien impartial ; mais loin de lÁ, Sire, je
connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en rapporterai Á lui, mais
Á une condition, Sire.
-- Laquelle ?
-- C'est que Votre MajestÊ le fera venir, l'interrogera, mais
elle-mËme, en tËte Á tËte, sans tÊmoins, et que je reverrai Votre MajestÊ
aussitÆt qu'elle aura reÚu le duc.
-- Oui-da ! fit le roi, et vous vous en rapporterez Á ce que dira M. de
La TrÊmouille ?
-- Oui, Sire.
-- Vous accepterez son jugement ?
-- Sans doute.
-- Et vous vous soumettrez aux rÊparations qu'il exigera ?
-- Parfaitement.
-- La Chesnaye ! fit le roi. La Chesnaye ! "
Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait toujours
Á la porte, entra.
" La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille Á l'instant mËme me quÊrir M. de
La TrÊmouille ; je veux lui parler ce soir.
-- Votre MajestÊ me donne sa parole qu'elle ne verra personne entre M.
de La TrÊmouille et moi ?
-- Personne, foi de gentilhomme.
-- A demain, Sire, alors.
-- A demain, Monsieur.
-- A quelle heure, s'il plaÏt Á Votre MajestÊ ?
-- A l'heure que vous voudrez.
-- Mais, en venant par trop matin, je crains de rÊveiller Votre
MajestÊ.
-- Me rÊveiller ? Est-ce que je dors ? Je ne dors plus, Monsieur ; je
rËve quelquefois, voilÁ tout. Venez donc d'aussi bon matin que vous voudrez,
Á sept heures ; mais gare Á vous, si vos mousquetaires sont coupables !
-- Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront
remis aux mains de Votre MajestÊ, qui ordonnera d'eux selon son bon plaisir.
Votre MajestÊ exige-t-elle quelque chose de plus ? qu'elle parle, je suis
prËt Á lui obÊir.
-- Non, Monsieur, non, et ce n'est pas sans raison qu'on m'a appelÊ
Louis le Juste. A demain donc, Monsieur, Á demain.
-- Dieu garde jusque-lÁ Votre MajestÊ ! "
Si peu que dormit le roi, M. de TrÊville dormit plus mal encore ; il
avait fait prÊvenir dÉs le soir mËme ses trois mousquetaires et leur
compagnon de se trouver chez lui Á six heures et demie du matin. Il les
emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur rien promettre, et ne
leur cachant pas que leur faveur et mËme la sienne tenaient Á un coup de
dÊs.
ArrivÊ au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi Êtait
toujours irritÊ contre eux, ils s'Êloigneraient sans Ëtre vus ; si le roi
consentait Á les recevoir, on n'aurait qu'Á les faire appeler.
En arrivant dans l'antichambre particuliÉre du roi, M. de TrÊville
trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu'on n'avait pas rencontrÊ le duc de La
TrÊmouille la veille au soir Á son hÆtel, qu'il Êtait rentrÊ trop tard pour
se prÊsenter au Louvre, qu'il venait seulement d'arriver, et qu'il Êtait Á
cette heure chez le roi.
Cette circonstance plut beaucoup Á M. de TrÊville, qui, de cette faÚon,
fut certain qu'aucune suggestion ÊtrangÉre ne se glisserait entre la
dÊposition de M. de La TrÊmouille et lui.
En effet, dix minutes s'Êtaient Á peine ÊcoulÊes, que la porte du
cabinet s'ouvrit et que M. de TrÊville en vit sortir le duc de La
TrÊmouille, lequel vint Á lui et lui dit :
" Monsieur de TrÊville, Sa MajestÊ vient de m'envoyer quÊrir pour
savoir comment les choses s'Êtaient passÊes hier matin Á mon hÆtel. Je lui
ai dit la vÊritÊ, c'est-Á-dire que la faute Êtait Á mes gens, et que j'Êtais
prËt Á vous en faire mes excuses. Puisque je vous rencontre, veuillez les
recevoir, et me tenir toujours pour un de vos amis.
-- Monsieur le duc, dit M. de TrÊville, j'Êtais si plein de confiance
dans votre loyautÊ, que je n'avais pas voulu prÉs de Sa MajestÊ d'autre
dÊfenseur que vous-mËme. Je vois que je ne m'Êtais pas abusÊ, et je vous
remercie de ce qu'il y a encore en France un homme de qui on puisse dire
sans se tromper ce que j'ai dit de vous.
-- C'est bien, c'est bien ! dit le roi qui avait ÊcoutÊ tous ces
compliments entre les deux portes ; seulement, dites-lui, TrÊville,
puisqu'il se prÊtend un de vos amis, que moi aussi je voudrais Ëtre des
siens, mais qu'il me nÊglige ; qu'il y a tantÆt trois ans que je ne l'ai vu,
et que je ne le vois que quand je l'envoie chercher. Dites-lui tout cela de
ma part, car ce sont de ces choses qu'un roi ne peut dire lui-mËme.
-- Merci, Sire, merci, dit le duc ; mais que Votre MajestÊ croie bien
que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour M. de TrÊville, que ce ne
sont point ceux qu'elle voit Á toute heure du jour qui lui sont le plus
dÊvouÊs.
-- Ah ! vous avez entendu ce que j'ai dit ; tant mieux, duc, tant
mieux, dit le roi en s'avanÚant jusque sur la porte. Ah ! c'est vous,
TrÊville ! oÝ sont vos mousquetaires ? Je vous avais dit avant-hier de me
les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait ?
-- Ils sont en bas, Sire, et avec votre congÊ La Chesnaye va leur dire
de monter.
-- Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite ; il va Ëtre huit heures, et
Á neuf heures j'attends une visite. Allez, Monsieur le duc, et revenez
surtout. Entrez, TrÊville. "
Le duc salua et sortit. Au moment oÝ il ouvrait la porte, les trois
mousquetaires et d'Artagnan, conduits par La Chesnaye, apparaissaient au
haut de l'escalier.
" Venez, mes braves, dit le roi, venez ; j'ai Á vous gronder. "
Les mousquetaires s'approchÉrent en s'inclinant ; d'Artagnan les
suivait par-derriÉre.
" Comment diable ! continua le roi ; Á vous quatre, sept gardes de Son
Eminence mis hors de combat en deux jours ! C'est trop, Messieurs, c'est
trop. A ce compte-lÁ, Son Eminence serait forcÊe de renouveler sa compagnie
dans trois semaines, et moi de faire appliquer les Êdits dans toute leur
rigueur. Un par hasard, je ne dis pas ; mais sept en deux jours, je le
rÊpÉte, c'est trop, c'est beaucoup trop.
-- Aussi, Sire, Votre MajestÊ voit qu'ils viennent tout contrits et
tout repentants lui faire leurs excuses.
-- Tout contrits et tout repentants ! Hum ! fit le roi, je ne me fie
point Á leurs faces hypocrites ; il y a surtout lÁ-bas une figure de Gascon.
Venez ici, Monsieur. "
D'Artagnan, qui comprit que c'Êtait Á lui que le compliment
s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus dÊsespÊrÊ.
" Eh bien, que me disiez-vous donc que c'Êtait un jeune homme ? c'est
un enfant, Monsieur de TrÊville, un vÊritable enfant ! Et c'est celui-lÁ qui
a donnÊ ce rude coup d'ÊpÊe Á Jussac ?
-- Et ces deux beaux coups d'ÊpÊe Á Bernajoux.
-- VÊritablement !
-- Sans compter, dit Athos, que s'il ne m'avait pas tirÊ des mains de
Biscarat, je n'aurais trÉs certainement pas l'honneur de faire en ce
moment-ci ma trÉs humble rÊvÊrence Á Votre MajestÊ.
-- Mais c'est donc un vÊritable dÊmon que ce BÊarnais, ventre-saint-
gris ! Monsieur de TrÊville, comme eÙt dit le roi mon pÉre. A ce mÊtier-lÁ,
on doit trouer force pourpoints et briser force ÊpÊes. Or les Gascons sont
toujours pauvres, n'est-ce pas ?
-- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouvÊ des mines d'or dans
leurs montagnes, quoique le Seigneur leur dÙt bien ce miracle en rÊcompense
de la maniÉre dont ils ont soutenu les prÊtentions du roi votre pÉre.
-- Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m'ont fait roi moi-
mËme, n'est-ce pas, TrÊville, puisque je suis le fils de mon pÉre ? Eh bien,
Á la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye, allez voir si, en
fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez quarante pistoles ; et si
vous les trouvez, apportez-les-moi. Et maintenant, voyons, jeune homme, la
main sur la conscience, comment cela s'est-il passÊ ? "
D'Artagnan raconta l'aventure de la veille dans tous ses dÊtails :
comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il Êprouvait Á voir Sa MajestÊ,
il Êtait arrivÊ chez ses amis trois heures avant l'heure de l'audience ;
comment ils Êtaient allÊs ensemble au tripot, et comment, sur la crainte
qu'il avait manifestÊe de recevoir une balle au visage, il avait ÊtÊ raillÊ
par Bernajoux, lequel avait failli payer cette raillerie de la perte de la
vie, et M. de La TrÊmouille, qui n'y Êtait pour rien, de la perte de son
hÆtel.
" C'est bien cela, murmurait le roi ; oui, c'est ainsi que le duc m'a
racontÊ la chose. Pauvre cardinal ! sept hommes en deux jours, et de ses
plus chers ; mais c'est assez comme cela, Messieurs, entendez-vous ! c'est
assez : vous avez pris votre revanche de la rue FÊrou, et au-delÁ ; vous
devez Ëtre satisfaits.
-- Si Votre MajestÊ l'est, dit TrÊville, nous le sommes.
-- Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignÊe d'or de la
main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan. Voici, dit-il,
une preuve de ma satisfaction. "
A cette Êpoque, les idÊes de fiertÊ qui sont de mise de nos jours
n'Êtaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main Á la main
de l'argent du roi, et n'en Êtait pas le moins du monde humiliÊ. D'Artagnan
mit donc les quarante pistoles dans sa poche sans faire aucune faÚon, et en
remerciant tout au contraire grandement Sa MajestÊ.
" LÁ, dit le roi en regardant sa pendule, lÁ, et maintenant qu'il est
huit heures et demie, retirez-vous ; car, je vous l'ai dit, j'attends
quelqu'un Á neuf heures. Merci de votre dÊvouement, Messieurs. J'y puis
compter, n'est-ce pas ?
-- Oh ! Sire, s'ÊcriÉrent d'une mËme voix les quatre compagnons, nous
nous ferions couper en morceaux pour Votre MajestÊ.
-- Bien, bien ; mais restez entiers : cela vaut mieux, et vous me serez
plus utiles. TrÊville, ajouta le roi Á demi-voix pendant que les autres se
retiraient, comme vous n'avez pas de place dans les mousquetaires et que
d'ailleurs pour entrer dans ce corps nous avons dÊcidÊ qu'il fallait faire
un noviciat, placez ce jeune homme dans la compagnie des gardes de M. des
Essarts, votre beau-frÉre. Ah ! pardieu ! TrÊville, je me rÊjouis de la
grimace que va faire le cardinal : il sera furieux, mais cela m'est Êgal ;
je suis dans mon droit. "
Et le roi salua de la main TrÊville, qui sortit et s'en vint rejoindre
ses mousquetaires, qu'il trouva partageant avec d'Artagnan les quarante
pistoles.
Et le cardinal, comme l'avait dit Sa MajestÊ, fut effectivement
furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du roi, ce
qui n'empËchait pas le roi de lui faire la plus charmante mine du monde, et
toutes les fois qu'il le rencontrait de lui demander de sa voix la plus
caressante :
" Eh bien, Monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux et ce
pauvre Jussac, qui sont Á vous ? "
CHAPITRE VII. L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES
Lorsque d'Artagnan fut hors du Louvre, et qu'il consulta ses amis sur
l'emploi qu'il devait faire de sa part des quarante pistoles, Athos lui
conseilla de commander un bon repas Á la Pomme de Pin , Porthos de prendre
un laquais, et Aramis de se faire une maÏtresse convenable.
Le repas fut exÊcutÊ le jour mËme, et le laquais y servit Á table. Le
repas avait ÊtÊ commandÊ par Athos, et le laquais fourni par Porthos.
C'Êtait un Picard que le glorieux mousquetaire avait embauchÊ le jour mËme
et Á cette occasion sur le pont de la Tournelle, pendant qu'il faisait des
ronds en crachant dans l'eau.
Porthos avait prÊtendu que cette occupation Êtait la preuve d'une
organisation rÊflÊchie et contemplative, et il l'avait emmenÊ sans autre
recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le compte duquel il
se crut engagÊ, avait sÊduit Planchet -- c'Êtait le nom du Picard -- ; il y
eut chez lui un lÊger dÊsappointement lorsqu'il vit que la place Êtait dÊjÁ
prise par un confrÉre nommÊ Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifiÊ
que son Êtat de maison, quoi que grand, ne comportait pas deux domestiques,
et qu'il lui fallait entrer au service de d'Artagnan. Cependant, lorsqu'il
assista au dÏner que donnait son maÏtre et qu'il vit celui-ci tirer en
payant une poignÊe d'or de sa poche, il crut sa fortune faite et remercia le
Ciel d'Ëtre tombÊ en la possession d'un pareil CrÊsus ; il persÊvÊra dans
cette opinion jusqu'aprÉs le festin, des reliefs duquel il rÊpara de longues
abstinences. Mais en faisant, le soir, le lit de son maÏtre, les chimÉres de
Planchet s'Êvanouirent. Le lit Êtait le seul de l'appartement, qui se
composait d'une antichambre et d'une chambre Á coucher. Planchet coucha dans
l'antichambre sur une couverture tirÊe du lit de d'Artagnan, et dont
d'Artagnan se passa depuis.
Athos, de son cÆtÊ, avait un valet qu'il avait dressÊ Á son service
d'une faÚon toute particuliÉre, et que l'on appelait Grimaud. Il Êtait fort
silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons d'Athos, bien entendu. Depuis
cinq ou six ans qu'il vivait dans la plus profonde intimitÊ avec ses
compagnons Porthos et Aramis, ceux-ci se rappelaient l'avoir vu sourire
souvent, mais jamais ils ne l'avaient entendu rire. Ses paroles Êtaient
brÉves et expressives, disant toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de
plus : pas d'enjolivements, pas de broderies, pas d'arabesques. Sa
conversation Êtait un fait sans aucun Êpisode.
Quoique Athos eÙt Á peine trente ans et fÙt d'une grande beautÊ de
corps et d'esprit, personne ne lui connaissait de maÏtresse. Jamais il ne
parlait de femmes. Seulement il n'empËchait pas qu'on en parl×t devant lui,
quoiqu'il fÙt facile de voir que ce genre de conversation, auquel il ne se
mËlait que par des mots amers et des aperÚus misanthropiques, lui Êtait
parfaitement dÊsagrÊable. Sa rÊserve, sa sauvagerie et son mutisme en
faisaient presque un vieillard ; il avait donc, pour ne point dÊroger Á ses
habitudes, habituÊ Grimaud Á lui obÊir sur un simple geste ou sur un simple
mouvement des lÉvres. Il ne lui parlait que dans des circonstances suprËmes.
Quelquefois Grimaud, qui craignait son maÏtre comme le feu, tout en
ayant pour sa personne un grand attachement et pour son gÊnie une grande
vÊnÊration, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il dÊsirait, s'ÊlanÚait
pour exÊcuter l'ordre reÚu, et faisait prÊcisÊment le contraire. Alors Athos
haussait les Êpaules et, sans se mettre en colÉre, rossait Grimaud. Ces
jours-lÁ, il parlait un peu.
Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractÉre tout opposÊ Á celui
d'Athos : non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait haut ; peu lui
importait au reste, il faut lui rendre cette justice, qu'on l'Êcout×t ou non
; il parlait pour le plaisir de parler et pour le plaisir de s'entendre ; il
parlait de toutes choses exceptÊ de sciences, excipant Á cet endroit de la
haine invÊtÊrÊe que depuis son enfance il portait, disait-il, aux savants.
Il avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son infÊrioritÊ Á ce
sujet l'avait, dans le commencement de leur liaison, rendu souvent injuste
pour ce gentilhomme, qu'il s'Êtait alors efforcÊ de dÊpasser par ses
splendides toilettes. Mais, avec sa simple casaque de mousquetaire et rien
que par la faÚon dont il rejetait la tËte en arriÉre et avanÚait le pied,
Athos prenait Á l'instant mËme la place qui lui Êtait due et relÊguait le
fastueux Porthos au second rang. Porthos s'en consolait en remplissant
l'antichambre de M. de TrÊville et les corps de garde du Louvre du bruit de
ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et pour le moment, aprÉs
avoir passÊ de la noblesse de robe Á la noblesse d'ÊpÊe, de la robine Á la
baronne, il n'Êtait question de rien de moins pour Porthos que d'une
princesse ÊtrangÉre qui lui voulait un bien Ênorme.
Un vieux proverbe dit : " Tel maÏtre, tel valet. " Passons donc du
valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud Á Mousqueton.
Mousqueton Êtait un Normand dont son maÏtre avait changÊ le nom
pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus belliqueux de
Mousqueton. Il Êtait entrÊ au service de Porthos Á la condition qu'il serait
habillÊ et logÊ seulement, mais d'une faÚon magnifique ; il ne rÊclamait que
deux heures par jour pour les consacrer Á une industrie qui devait suffire Á
pourvoir Á ses autres besoins. Porthos avait acceptÊ le marchÊ ; la chose
lui allait Á merveille. Il faisait tailler Á Mousqueton des pourpoints dans
ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, gr×ce Á un tailleur
fort intelligent qui lui remettait ses hardes Á neuf en les retournant, et
dont la femme Êtait soupÚonnÊe de vouloir faire descendre Porthos de ses
habitudes aristocratiques, Mousqueton faisait Á la suite de son maÏtre fort
bonne figure.
Quant Á Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment exposÊ le
caractÉre, caractÉre du reste que, comme celui de ses compagnons, nous
pourrons suivre dans son dÊveloppement, son laquais s'appelait Bazin. Gr×ce
Á l'espÊrance qu'avait son maÏtre d'entrer un jour dans les ordres, il Êtait
toujours vËtu de noir, comme doit l'Ëtre le serviteur d'un homme d'Eglise.
C'Êtait un Berrichon de trente-cinq Á quarante ans, doux, paisible,
grassouillet, occupant Á lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait
son maÏtre, faisant Á la rigueur pour deux un dÏner de peu de plats, mais
excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidÊlitÊ Á toute Êpreuve.
Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les
maÏtres et les valets, passons aux demeures occupÊes par chacun d'eux.
Athos habitait rue FÊrou, Á deux pas du Luxembourg ; son appartement se
composait de deux petites chambres, fort proprement meublÊes, dans une
maison garnie dont l'hÆtesse encore jeune et vÊritablement encore belle lui
faisait inutilement les doux yeux. Quelques fragments d'une grande splendeur
passÊe Êclataient ÚÁ et lÁ aux murailles de ce modeste logement : c'Êtait
une ÊpÊe, par exemple, richement damasquinÊe, qui remontait pour la faÚon Á
l'Êpoque de FranÚois Ier, et dont la poignÊe seule, incrustÊe de pierres
prÊcieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que cependant, dans ses
moments de plus grande dÊtresse, Athos n'avait jamais consenti Á engager ni
Á vendre. Cette ÊpÊe avait longtemps fait l'ambition de Porthos. Porthos
aurait donnÊ dix annÊes de sa vie pour possÊder cette ÊpÊe.
Un jour qu'il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya mËme de
l'emprunter Á Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches, ramassa tous
ses bijoux : bourses, aiguillettes et chaÏnes d'or, il offrit tout Á Porthos
; mais quant Á l'ÊpÊe, lui dit-il, elle Êtait scellÊe Á sa place et ne
devait la quitter que lorsque son maÏtre quitterait lui-mËme son logement.
Outre son ÊpÊe, il y avait encore un portrait reprÊsentant un seigneur du
temps de Henri III, vËtu avec la plus grande ÊlÊgance, et qui portait
l'ordre du Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines
ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui indiquaient
que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi, Êtait son ancËtre.
Enfin, un coffre de magnifique orfÉvrerie, aux mËmes armes que l'ÊpÊe
et le portrait, faisait un milieu de cheminÊe qui jurait effroyablement avec
le reste de la garniture. Athos portait toujours la clef de ce coffre sur
lui. Mais un jour il l'avait ouvert devant Porthos, et Porthos avait pu
s'assurer que ce coffre ne contenait que des lettres et des papiers : des
lettres d'amour et des papiers de famille, sans doute.
Porthos habitait un appartement trÉs vaste et d'une trÉs somptueuse
apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu'il passait avec quelque
ami devant ses fenËtres, Á l'une desquelles Mousqueton se tenait toujours en
grande livrÊe, Porthos levait la tËte et la main, et disait : VoilÁ ma
demeure ! Mais jamais on ne le trouvait chez lui, jamais il n'invitait
personne Á y monter, et nul ne pouvait se faire une idÊe de ce que cette
somptueuse apparence renfermait de richesses rÊelles.
Quant Á Aramis, il habitait un petit logement composÊ d'un boudoir,
d'une salle Á manger et d'une chambre Á coucher, laquelle chambre, situÊe
comme le reste de l'appartement au rez-de-chaussÊe, donnait sur un petit
jardin frais, vert, ombreux et impÊnÊtrable aux yeux du voisinage.
Quant Á d'Artagnan, nous savons comment il Êtait logÊ, et nous avons
dÊjÁ fait connaissance avec son laquais, maÏtre Planchet.
D'Artagnan, qui Êtait fort curieux de sa nature, comme sont les gens,
du reste, qui ont le gÊnie de l'intrigue, fit tous ses efforts pour savoir
ce qu'Êtaient au juste Athos, Porthos et Aramis ; car, sous ces noms de
guerre, chacun des jeunes gens cachait son nom de gentilhomme, Athos
surtout, qui sentait son grand seigneur d'une lieue. Il s'adressa donc Á
Porthos pour avoir des renseignements sur Athos et Aramis, et Á Aramis pour
connaÏtre Porthos.
Malheureusement, Porthos lui-mËme ne savait de la vie de son silencieux
camarade que ce qui en avait transpirÊ. On disait qu'il avait eu de grands
malheurs dans ses affaires amoureuses, et qu'une affreuse trahison avait
empoisonnÊ Á jamais la vie de ce galant homme. Quelle Êtait cette trahison ?
Tout le monde l'ignorait.
Quant Á Porthos, exceptÊ son vÊritable nom, que M. de TrÊville savait
seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie Êtait facile Á
connaÏtre. Vaniteux et indiscret, on voyait Á travers lui comme Á travers un
cristal. La seule chose qui eÙt pu Êgarer l'investigateur eÙt ÊtÊ que l'on
eÙt cru tout le bien qu'il disait de lui.
Quant Á Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret, c'Êtait un
garÚon tout confit de mystÉres, rÊpondant peu aux questions qu'on lui
faisait sur les autres, et Êludant celles que l'on faisait sur lui-mËme. Un
jour, d'Artagnan, aprÉs l'avoir longtemps interrogÊ sur Porthos et en avoir
appris ce bruit qui courait de la bonne fortune du mousquetaire avec une
princesse, voulut savoir aussi Á quoi s'en tenir sur les aventures
amoureuses de son interlocuteur.
" Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des
baronnes, des comtesses et des princesses des autres ?
-- Pardon, interrompit Aramis, j'ai parlÊ parce que Porthos en parle
lui- mËme, parce qu'il a criÊ toutes ces belles choses devant moi. Mais
croyez bien, mon cher Monsieur d'Artagnan, que si je les tenais d'une autre
source ou qu'il me les eÙt confiÊes, il n'y aurait pas eu de confesseur plus
discret que moi.
-- Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan ; mais enfin, il me semble que
vous-mËme vous Ëtes assez familier avec les armoiries, tÊmoin certain
mouchoir brodÊ auquel je dois l'honneur de votre connaissance. "
Aramis, cette fois, ne se f×cha point, mais il prit son air le plus
modeste et rÊpondit affectueusement :
" Mon cher, n'oubliez pas que je veux Ëtre d'Eglise, et que je fuis
toutes les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne m'avait
point ÊtÊ confiÊ, mais il avait ÊtÊ oubliÊ chez moi par un de mes amis. J'ai
dÙ le recueillir pour ne pas les compromettre, lui et la dame qu'il aime.
Quant Á moi, je n'ai point et ne veux point avoir de maÏtresse, suivant en
cela l'exemple trÉs judicieux d'Athos, qui n'en a pas plus que moi.
-- Mais, que diable ! vous n'Ëtes pas abbÊ, puisque vous Ëtes
mousquetaire.
-- Mousquetaire par intÊrim, mon cher, comme dit le cardinal,
mousquetaire contre mon grÊ, mais homme d'Eglise dans le coeur, croyez-moi.
Athos et Porthos m'ont fourrÊ lÁ-dedans pour m'occuper : j'ai eu, au moment
d'Ëtre ordonnÊ, une petite difficultÊ avec... Mais cela ne vous intÊresse
guÉre, et je vous prends un temps prÊcieux.
-- Point du tout, cela m'intÊresse fort, s'Êcria d'Artagnan, et je n'ai
pour le moment absolument rien Á faire.
-- Oui, mais moi j'ai mon brÊviaire Á dire, rÊpondit Aramis, puis
quelques vers Á composer que m'a demandÊs Mme d'Aiguillon ; ensuite je dois
passer rue Saint-HonorÊ, afin d'acheter du rouge pour Mme de Chevreuse. Vous
voyez, mon cher ami, que si rien ne vous presse, je suis trÉs pressÊ, moi. "
Et Aramis tendit affectueusement la main Á son compagnon, et prit congÊ
de lui.
D'Artagnan ne put, quelque peine qu'il se donn×t, en savoir davantage
sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de croire dans le
prÊsent tout ce qu'on disait de leur passÊ, espÊrant des rÊvÊlations plus
sÙres et plus Êtendues de l'avenir. En attendant, il considÊra Athos comme
un Achille, Porthos comme un Ajax, et Aramis comme un Joseph.
Au reste, la vie des quatre jeunes gens Êtait joyeuse : Athos jouait,
et toujours malheureusement. Cependant il n'empruntait jamais un sou Á ses
amis, quoique sa bourse fÙt sans cesse Á leur service, et lorsqu'il avait
jouÊ sur parole, il faisait toujours rÊveiller son crÊancier Á six heures du
matin pour lui payer sa dette de la veille.
Porthos avait des fougues : ces jours-lÁ, s'il gagnait, on le voyait
insolent et splendide ; s'il perdait, il disparaissait complÉtement pendant
quelques jours, aprÉs lesquels il reparaissait le visage blËme et la mine
allongÊe, mais avec de l'argent dans ses poches.
Quant Á Aramis, il ne jouait jamais. C'Êtait bien le plus mauvais
mousquetaire et le plus mÊchant convive qui se pÙt voir... Il avait toujours
besoin de travailler. Quelquefois, au milieu d'un dÏner, quand chacun, dans
l'entraÏnement du vin et dans la chaleur de la conversation, croyait que
l'on en avait encore pour deux ou trois heures Á rester Á table, Aramis
regardait sa montre, se levait avec un gracieux sourire et prenait congÊ de
la sociÊtÊ, pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il
avait rendez-vous. D'autres fois, il retournait Á son logis pour Êcrire une
thÉse, et priait ses amis de ne pas le distraire.
Cependant Athos souriait de ce charmant sourire mÊlancolique, si bien
sÊant Á sa noble figure, et Porthos buvait en jurant qu'Aramis ne serait
jamais qu'un curÊ de village.
Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne fortune ;
il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il revenait au logis
gai comme pinson et affable envers son maÏtre. Quand le vent de l'adversitÊ
commenÚa Á souffler sur le mÊnage de la rue des Fossoyeurs, c'est-Á-dire
quand les quarante pistoles du roi Louis XIII furent mangÊes ou Á peu prÉs,
il commenÚa des plaintes qu'Athos trouva nausÊabondes, Porthos indÊcentes,
et Aramis ridicules. Athos conseilla donc Á d'Artagnan de congÊdier le
drÆle, Porthos voulait qu'on le b×tonn×t auparavant, et Aramis prÊtendit
qu'un maÏtre ne devait entendre que les compliments qu'on fait de lui.
" Cela vous est bien aisÊ Á dire, reprit d'Artagnan : Á vous, Athos,
qui vivez muet avec Grimaud, qui lui dÊfendez de parler, et qui, par
consÊquent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui ; Á vous, Porthos,
qui menez un train magnifique et qui Ëtes un dieu pour votre valet
Mousqueton ; Á vous enfin, Aramis, qui, toujours distrait par vos Êtudes
thÊologiques, inspirez un profond respect Á votre serviteur Bazin, homme
doux et religieux ; mais moi qui suis sans consistance et sans ressources,
moi qui ne suis pas mousquetaire ni mËme garde, moi, que ferai-je pour
inspirer de l'affection, de la terreur ou du respect Á Planchet ?
-- La chose est grave, rÊpondirent les trois amis, c'est une affaire
d'intÊrieur ; il en est des valets comme des femmes, il faut les mettre tout
de suite sur le pied oÝ l'on dÊsire qu'ils restent. RÊflÊchissez donc. "
D'Artagnan rÊflÊchit et se rÊsolut Á rouer Planchet par provision, ce
qui fut exÊcutÊ avec la conscience que d'Artagnan mettait en toutes choses ;
puis, aprÉs l'avoir bien rossÊ, il lui dÊfendit de quitter son service sans
sa permission. " Car, ajouta-t-il, l'avenir ne peut me faire faute ;
j'attends inÊvitablement des temps meilleurs. Ta fortune est donc faite si
tu restes prÉs de moi, et je suis trop bon maÏtre pour te faire manquer ta
fortune en t'accordant le congÊ que tu me demandes. "
Cette maniÉre d'agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires pour
la politique de d'Artagnan. Planchet fut Êgalement saisi d'admiration et ne
parla plus de s'en aller.
La vie des quatre jeunes gens Êtait devenue commune ; d'Artagnan, qui
n'avait aucune habitude, puisqu'il arrivait de sa province et tombait au
milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitÆt les habitudes de ses
amis.
On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en ÊtÊ, et l'on
allait prendre le mot d'ordre et l'air des affaires chez M. de TrÊville.
D'Artagnan, bien qu'il ne fÙt pas mousquetaire, en faisait le service avec
une ponctualitÊ touchante : il Êtait toujours de garde, parce qu'il tenait
toujours compagnie Á celui de ses trois amis qui montait la sienne. On le
connaissait Á l'hÆtel des mousquetaires, et chacun le tenait pour un bon
camarade ; M. de TrÊville, qui l'avait apprÊciÊ du premier coup d'oeil, et
qui lui portait une vÊritable affection, ne cessait de le recommander au
roi.
De leur cÆtÊ, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune
camarade. L'amitiÊ qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de se voir
trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour affaires, soit pour
plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un aprÉs l'autre comme des ombres
; et l'on rencontrait toujours les insÊparables se cherchant du Luxembourg Á
la place Saint-Sulpice, ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg.
En attendant, les promesses de M. de TrÊville allaient leur train. Un
beau jour, le roi commanda Á M. le chevalier des Essarts de prendre
d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes. D'Artagnan endossa en
soupirant cet habit, qu'il eÙt voulu, au prix de dix annÊes de son
existence, troquer contre la casaque de mousquetaire. Mais M. de TrÊville
promit cette faveur aprÉs un noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait Ëtre
abrÊgÊ au reste, si l'occasion se prÊsentait pour d'Artagnan de rendre
quelque service au roi ou de faire quelque action d'Êclat. D'Artagnan se
retira sur cette promesse et, dÉs le lendemain, commenÚa son service.
Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la garde
avec d'Artagnan quand il Êtait de garde. La compagnie de M. le chevalier des
Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d'un, le jour oÝ elle prit
d'Artagnan.
CHAPITRE VIII. UNE INTRIGUE DE COUREUR
Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que toutes les
choses de ce monde, aprÉs avoir eu un commencement avaient eu une fin, et
depuis cette fin nos quatre compagnons Êtaient tombÊs dans la gËne. D'abord
Athos avait soutenu pendant quelque temps l'association de ses propres
deniers. Porthos lui avait succÊdÊ, et, gr×ce Á une de ces disparitions
auxquelles on Êtait habituÊ, il avait pendant prÉs de quinze jours encore
subvenu aux besoins de tout le monde ; enfin Êtait arrivÊ le tour d'Aramis,
qui s'Êtait exÊcutÊ de bonne gr×ce, et qui Êtait parvenu, disait-il, en
vendant ses livres de thÊologie, Á se procurer quelques pistoles.
On eut alors, comme d'habitude, recours Á M. de TrÊville, qui fit
quelques avances sur la solde ; mais ces avances ne pouvaient conduire bien
loin trois mousquetaires qui avaient dÊjÁ force comptes arriÊrÊs, et un
garde qui n'en avait pas encore.
Enfin, quand on vit qu'on allait manquer tout Á fait, on rassembla par
un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua. Malheureusement, il
Êtait dans une mauvaise veine : il perdit tout, plus vingt-cinq pistoles sur
parole.
Alors la gËne devint de la dÊtresse ; on vit les affamÊs suivis de
leurs laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant chez leurs
amis du dehors tous les dÏners qu'ils purent trouver ; car, suivant l'avis
d'Aramis, on devait dans la prospÊritÊ semer des repas Á droite et Á gauche
pour en rÊcolter quelques-uns dans la disgr×ce.
Athos fut invitÊ quatre fois et mena chaque fois ses amis avec leurs
laquais. Porthos eut six occasions et en fit Êgalement jouir ses camarades ;
Aramis en eut huit. C'Êtait un homme, comme on a dÊjÁ pu s'en apercevoir,
qui faisait peu de bruit et beaucoup de besogne.
Quant Á d'Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la
capitale, il ne trouva qu'un dÊjeuner de chocolat chez un prËtre de son
pays, et un dÏner chez un cornette des gardes. Il mena son armÊe chez le
prËtre, auquel on dÊvora sa provision de deux mois, et chez le cornette, qui
fit des merveilles ; mais, comme le disait Planchet, on ne mange toujours
qu'une fois, mËme quand on mange beaucoup.
D'Artagnan se trouva donc assez humiliÊ de n'avoir eu qu'un repas et
demi, car le dÊjeuner chez le prËtre ne pouvait compter que pour un
demi-repas, Á offrir Á ses compagnons en Êchange des festins que s'Êtaient
procurÊs Athos, Porthos et Aramis. Il se croyait Á charge Á la sociÊtÊ,
oubliant dans sa bonne foi toute juvÊnile qu'il avait nourri cette sociÊtÊ
pendant un mois, et son esprit prÊoccupÊ se mit Á travailler activement. Il
rÊflÊchit que cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants
et actifs devait avoir un autre but que des promenades dÊhanchÊes, des
leÚons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels.
En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes dÊvouÊs les uns aux
autres depuis la bourse jusqu'Á la vie, quatre hommes se soutenant toujours,
ne reculant jamais, exÊcutant isolÊment ou ensemble les rÊsolutions prises
en commun ; quatre bras menaÚant les quatre points cardinaux ou se tournant
vers un seul point, devaient inÊvitablement, soit souterrainement, soit au
jour, soit par la mine, soit par la tranchÊe, soit par la ruse, soit par la
force, s'ouvrir un chemin vers le but qu'ils voulaient atteindre, si bien
dÊfendu ou si ÊloignÊ qu'il fÙt. La seule chose qui Êtonn×t d'Artagnan,
c'est que ses compagnons n'eussent point songÊ Á cela.
Il y songeait, lui, et sÊrieusement mËme, se creusant la cervelle pour
trouver une direction Á cette force unique quatre fois multipliÊe avec
laquelle il ne doutait pas que, comme avec le levier que cherchait
ArchimÉde, on ne parvÏnt Á soulever le monde, -- lorsque l'on frappa
doucement Á la porte. D'Artagnan rÊveilla Planchet et lui ordonna d'aller
ouvrir.
Que de cette phrase : d'Artagnan rÊveilla Planchet, le lecteur n'aille
pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'Êtait point encore venu. Non
! quatre heures venaient de sonner. Planchet, deux heures auparavant, Êtait
venu demander Á dÏner Á son maÏtre, lequel lui avait rÊpondu par le proverbe
: " Qui dort dÏne. " Et Planchet dÏnait en dormant.
Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l'air d'un
bourgeois.
Planchet, pour son dessert, eÙt bien voulu entendre la conversation ;
mais le bourgeois dÊclara Á d'Artagnan que ce qu'il avait Á lui dire Êtant
important et confidentiel, il dÊsirait demeurer en tËte Á tËte avec lui.
D'Artagnan congÊdia Planchet et fit asseoir son visiteur.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se
regardÉrent comme pour faire une connaissance prÊalable, aprÉs quoi
d'Artagnan s'inclina en signe qu'il Êcoutait.
" J'ai entendu parler de M. d'Artagnan comme d'un jeune homme fort
brave, dit le bourgeois, et cette rÊputation dont il jouit Á juste titre m'a
dÊcidÊ Á lui confier un secret.
-- Parlez, Monsieur, parlez " , dit d'Artagnan, qui d'instinct flaira
quelque chose d'avantageux.
Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua :
" J'ai ma femme qui est lingÉre chez la reine, Monsieur, et qui ne
manque ni de sagesse, ni de beautÊ. On me l'a fait Êpouser voilÁ bientÆt
trois ans, quoiqu'elle n'eÙt qu'un petit avoir, parce que M. de La Porte, le
portemanteau de la reine, est son parrain et la protÉge...
-- Eh bien, Monsieur ? demanda d'Artagnan.
-- Eh bien, reprit le bourgeois, Eh bien, Monsieur, ma femme a ÊtÊ
enlevÊe hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.
-- Et par qui votre femme a-t-elle ÊtÊ enlevÊe ?
-- Je n'en sais rien sÙrement, Monsieur, mais je soupÚonne quelqu'un.
-- Et quelle est cette personne que vous soupÚonnez ?
-- Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.
-- Diable !
-- Mais voulez-vous que je vous dise, Monsieur, continua le bourgeois,
je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que de politique dans tout
cela.
-- Moins d'amour que de politique, reprit d'Artagnan d'un air fort
rÊflÊchi, et que soupÚonnez-vous ?
-- Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupÚonne...
-- Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande absolument
rien, moi. C'est vous qui Ëtes venu. C'est vous qui m'avez dit que vous
aviez un secret Á me confier. Faites donc Á votre guise, il est encore temps
de vous retirer.
-- Non, Monsieur, non ; vous m'avez l'air d'un honnËte jeune homme, et
j'aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n'est pas Á cause de ses
amours que ma femme a ÊtÊ arrËtÊe, mais Á cause de celles d'une plus grande
dame qu'elle.
-- Ah ! ah ! serait-ce Á cause des amours de Mme de Bois-Tracy ? fit
d'Artagnan, qui voulut avoir l'air, vis-Á-vis de son bourgeois, d'Ëtre au
courant des affaires de la cour.
-- Plus haut, Monsieur, plus haut.
-- De Mme d'Aiguillon ?
-- Plus haut encore.
-- De Mme de Chevreuse ?
-- Plus haut, beaucoup plus haut !
-- De la... d'Artagnan s'arrËta.
-- Oui, Monsieur, rÊpondit si bas, qu'Á peine si on put l'entendre, le
bourgeois ÊpouvantÊ.
-- Et avec qui ?
-- Avec qui cela peut-il Ëtre, si ce n'est avec le duc de...
-- Le duc de...
-- Oui, Monsieur ! rÊpondit le bourgeois, en donnant Á sa voix une
intonation plus sourde encore.
-- Mais comment savez-vous tout cela, vous ?
-- Ah ! comment je le sais ?
-- Oui, comment le savez-vous ? Pas de demi-confidence, ou... vous
comprenez.
-- Je le sais par ma femme, Monsieur, par ma femme elle-mËme.
-- Qui le sait, elle, par qui ?
-- Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle Êtait la filleule
de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine ? Eh bien, M. de La
Porte l'avait mise prÉs de Sa MajestÊ pour que notre pauvre reine au moins
eÙt quelqu'un Á qui se fier, abandonnÊe comme elle l'est par le roi,
espionnÊe comme elle l'est par le cardinal, trahie comme elle l'est par
tous.
-- Ah ! ah ! voilÁ qui se dessine, dit d'Artagnan.
-- Or ma femme est venue il y a quatre jours, Monsieur ; une de ses
conditions Êtait qu'elle devait me venir voir deux fois la semaine ; car,
ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, ma femme m'aime beaucoup ; ma
femme est donc venue, et m'a confiÊ que la reine, en ce moment- ci, avait de
grandes craintes.
-- Vraiment ?
-- Oui, M. le cardinal, Á ce qu'il paraÏt, la poursuit et la persÊcute
plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l'histoire de la sarabande.
Vous savez l'histoire de la sarabande ?
-- Pardieu, si je la sais ! rÊpondit d'Artagnan, qui ne savait rien du
tout, mais qui voulait avoir l'air d'Ëtre au courant.
-- De sorte que, maintenant, ce n'est plus de la haine, c'est de la
vengeance.
-- Vraiment ?
-- Et la reine croit...
-- Eh bien, que croit la reine ?
-- Elle croit qu'on a Êcrit Á M. le duc de Buckingham en son nom.
-- Au nom de la reine ?
-- Oui, pour le faire venir Á Paris, et une fois venu Á Paris, pour
l'attirer dans quelque piÉge.
-- Diable ! mais votre femme, mon cher Monsieur, qu'a-t-elle Á faire
dans tout cela ?
-- On connaÏt son dÊvouement pour la reine, et l'on veut ou l'Êloigner
de sa maÏtresse, ou l'intimider pour avoir les secrets de Sa MajestÊ, ou la
sÊduire pour se servir d'elle comme d'un espion.
-- C'est probable, dit d'Artagnan ; mais l'homme qui l'a enlevÊe, le
connaissez-vous ?
-- Je vous ai dit que je croyais le connaÏtre.
-- Son nom ?
-- Je ne le sais pas ; ce que je sais seulement, c'est que c'est une
crÊature du cardinal, son ×me damnÊe.
-- Mais vous l'avez vu ?
-- Oui, ma femme me l'a montrÊ un jour.
-- A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaÏtre ?
-- Oh ! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir, teint
basanÊ, oeil perÚant, dents blanches et une cicatrice Á la tempe.
-- Une cicatrice Á la tempe ! s'Êcria d'Artagnan, et avec cela dents
blanches, oeil perÚant, teint basanÊ, poil noir, et haute mine ; c'est mon
homme de Meung !
-- C'est votre homme, dites-vous ?
-- Oui, oui ; mais cela ne fait rien Á la chose. Non, je me trompe,
cela la simplifie beaucoup, au contraire : si votre homme est le mien, je
ferai d'un coup deux vengeances, voilÁ tout ; mais oÝ rejoindre cet homme ?
-- Je n'en sais rien.
-- Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure ?
-- Aucun ; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en
sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir.
-- Diable ! diable ! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague ; par
qui avez-vous su l'enlÉvement de votre femme ?
-- Par M. de La Porte.
-- Vous a-t-il donnÊ quelque dÊtail ?
-- Il n'en avait aucun.
-- Et vous n'avez rien appris d'un autre cÆtÊ ?
-- Si fait, j'ai reÚu...
-- Quoi ?
-- Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence ?
-- Vous revenez encore lÁ-dessus ; cependant je vous ferai observer
que, cette fois, il est un peu tard pour reculer.
-- Aussi je ne recule pas, mordieu ! s'Êcria le bourgeois en jurant
pour se monter la tËte. D'ailleurs, foi de Bonacieux...
-- Vous vous appelez Bonacieux ? interrompit d'Artagnan.
-- Oui, c'est mon nom.
-- Vous disiez donc : foi de Bonacieux ! pardon si je vous ai
interrompu ; mais il me semblait que ce nom ne m'Êtait pas inconnu.
-- C'est possible, Monsieur. Je suis votre propriÊtaire.
-- Ah ! ah ! fit d'Artagnan en se soulevant Á demi et en saluant, vous
Ëtes mon propriÊtaire ?
-- Oui, Monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous Ëtes chez
moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations vous avez oubliÊ
de me payer mon loyer ; comme, dis-je, je ne vous ai pas tourmentÊ un seul
instant, j'ai pensÊ que vous auriez Êgard Á ma dÊlicatesse.
-- Comment donc ! mon cher Monsieur Bonacieux, reprit d'Artagnan,
croyez que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procÊdÊ, et que,
comme je vous l'ai dit, si je puis vous Ëtre bon Á quelque chose...
-- Je vous crois, Monsieur, je vous crois, et comme j'allais vous le
dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous .
-- Achevez donc ce que vous avez commencÊ Á me dire. "
Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le prÊsenta Á d'Artagnan.
" Une lettre ! fit le jeune homme.
-- Que j'ai reÚue ce matin. "
D'Artagnan l'ouvrit, et comme le jour commenÚait Á baisser, il
s'approcha de la fenËtre. Le bourgeois le suivit.
" Ne cherchez pas votre femme, lut d'Artagnan, elle vous sera rendue
quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous faites une seule dÊmarche pour
la retrouver, vous Ëtes perdu. "
" VoilÁ qui est positif, continua d'Artagnan ; mais aprÉs tout, ce
n'est qu'une menace.
-- Oui, mais cette menace m'Êpouvante ; moi, Monsieur, je ne suis pas
homme d'ÊpÊe du tout, et j'ai peur de la Bastille.
-- Hum ! fit d'Artagnan ; mais c'est que je ne me soucie pas plus de la
Bastille que vous, moi. S'il ne s'agissait que d'un coup d'ÊpÊe, passe
encore.
-- Cependant, Monsieur, j'avais bien comptÊ sur vous dans cette
occasion.
-- Oui ?
-- Vous voyant sans cesse entourÊ de mousquetaires Á l'air fort
superbe, et reconnaissant que ces mousquetaires Êtaient ceux de M. de
TrÊville, et par consÊquent des ennemis du cardinal, j'avais pensÊ que vous
et vos amis, tout en rendant justice Á notre pauvre reine, seriez enchantÊs
de jouer un mauvais tour Á Son Eminence.
-- Sans doute.
-- Et puis j'avais pensÊ que, me devant trois mois de loyer dont je ne
vous ai jamais parlÊ...
-- Oui, oui, vous m'avez dÊjÁ donnÊ cette raison, et je la trouve
excellente.
-- Comptant de plus, tant que vous me ferez l'honneur de rester chez
moi, ne jamais vous parler de votre loyer Á venir...
-- TrÉs bien.
-- Et ajoutez Á cela, si besoin est, comptant vous offrir une
cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilitÊ, vous vous trouviez
gËnÊ en ce moment.
-- A merveille ; mais vous Ëtes donc riche, mon cher Monsieur Bonacieux
?
-- Je suis Á mon aise, Monsieur, c'est le mot ; j'ai amassÊ quelque
chose comme deux ou trois mille Êcus de rente dans le commerce de la
mercerie, et surtout en plaÚant quelques fonds sur le dernier voyage du
cÊlÉbre navigateur Jean Mocquet ; de sorte que, vous comprenez, Monsieur...
Ah ! mais... s'Êcria le bourgeois.
-- Quoi ? demanda d'Artagnan.
-- Que vois-je lÁ ?
-- OÝ ?
-- Dans la rue, en face de vos fenËtres, dans l'embrasure de cette
porte : un homme enveloppÊ dans un manteau.
-- C'est lui ! s'ÊcriÉrent Á la fois d'Artagnan et le bourgeois, chacun
d'eux en mËme temps ayant reconnu son homme.
-- Ah ! cette fois-ci, s'Êcria d'Artagnan en sautant sur son ÊpÊe,
cette fois-ci, il ne m'Êchappera pas. "
Et tirant son ÊpÊe du fourreau, il se prÊcipita hors de l'appartement.
Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient voir. Ils
s'ÊcartÉrent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait.
" Ah ÚÁ, oÝ cours-tu ainsi ? lui criÉrent Á la fois les deux
mousquetaires.
-- L'homme de Meung ! " rÊpondit d'Artagnan, et il disparut.
D'Artagnan avait plus d'une fois racontÊ Á ses amis son aventure avec
l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse Á laquelle cet homme
avait paru confier une si importante missive.
L'avis d'Athos avait ÊtÊ que d'Artagnan avait perdu sa lettre dans la
bagarre. Un gentilhomme, selon lui -- et, au portrait que d'Artagnan avait
fait de l'inconnu, ce ne pouvait Ëtre qu'un gentilhomme --, un gentilhomme
devait Ëtre incapable de cette bassesse, de voler une lettre.
Porthos n'avait vu dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donnÊ par
une dame Á un cavalier ou par un cavalier Á une dame, et qu'Êtait venue
troubler la prÊsence de d'Artagnan et de son cheval jaune.
Aramis avait dit que ces sortes de choses Êtant mystÊrieuses, mieux
valait ne les point approfondir.
Ils comprirent donc, sur les quelques mots ÊchappÊs Á d'Artagnan, de
quelle affaire il Êtait question, et comme ils pensÉrent qu'aprÉs avoir
rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue, d'Artagnan finirait toujours par
remonter chez lui, ils continuÉrent leur chemin.
Lorsqu'ils entrÉrent dans la chambre de d'Artagnan, la chambre Êtait
vide : le propriÊtaire, craignant les suites de la rencontre qui allait sans
doute avoir lieu entre le jeune homme et l'inconnu, avait, par suite de
l'exposition qu'il avait faite lui-mËme de son caractÉre, jugÊ qu'il Êtait
prudent de dÊcamper.
CHAPITRE IX. D'ARTAGNAN SE DESSINE
Comme l'avaient prÊvu Athos et Porthos, au bout d'une demi-heure
d'Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manquÊ son homme, qui avait
disparu comme par enchantement. D'Artagnan avait couru, l'ÊpÊe Á la main,
toutes les rues environnantes, mais il n'avait rien trouvÊ qui ressembl×t Á
celui qu'il cherchait, puis enfin il en Êtait revenu Á la chose par laquelle
il aurait dÙ commencer peut-Ëtre, et qui Êtait de frapper Á la porte contre
laquelle l'inconnu Êtait appuyÊ ; mais c'Êtait inutilement qu'il avait dix
ou douze fois de suite fait rÊsonner le marteau, personne n'avait rÊpondu,
et des voisins qui, attirÊs par le bruit, Êtaient accourus sur le seuil de
leur porte ou avaient mis le nez Á leurs fenËtres, lui avaient assurÊ que
cette maison, dont au reste toutes les ouvertures Êtaient closes, Êtait
depuis six mois complÉtement inhabitÊe.
Pendant que d'Artagnan courait les rues et frappait aux portes, Aramis
avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu'en revenant chez lui,
d'Artagnan trouva la rÊunion au grand complet.
" Eh bien ? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer
d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversÊe par la colÉre.
-- Eh bien, s'Êcria celui-ci en jetant son ÊpÊe sur le lit, il faut que
cet homme soit le diable en personne ; il a disparu comme un fantÆme, comme
une ombre, comme un spectre.
-- Croyez-vous aux apparitions ? demanda Athos Á Porthos.
-- Moi, je ne crois que ce que j'ai vu, et comme je n'ai jamais vu
d'apparitions, je n'y crois pas.
-- La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d'y croire : l'ombre de
Samuel apparut Á SaØl, et c'est un article de foi que je serais f×chÊ de
voir mettre en doute, Porthos.
-- Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou
rÊalitÊ, cet homme est nÊ pour ma damnation, car sa fuite nous fait manquer
une affaire superbe, Messieurs, une affaire dans laquelle il y avait cent
pistoles et peut-Ëtre plus Á gagner.
-- Comment cela ? " dirent Á la fois Porthos et Aramis.
Quant Á Athos, fidÉle Á son systÉme de mutisme, il se contenta
d'interroger d'Artagnan du regard.
" Planchet, dit d'Artagnan Á son domestique, qui passait en ce moment
la tËte par la porte entreb×illÊe pour t×cher de surprendre quelques bribes
de la conversation, descendez chez mon propriÊtaire, M. Bonacieux, et
dites-lui de nous envoyer une demi-douzaine de bouteilles de vin de
Beaugency : c'est celui que je prÊfÉre.
-- Ah ÚÁ, mais vous avez donc crÊdit ouvert chez votre propriÊtaire ?
demanda Porthos.
-- Oui, rÊpondit d'Artagnan, Á compter d'aujourd'hui, et soyez
tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons quÊrir d'autre.
-- Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.
-- J'ai toujours dit que d'Artagnan Êtait la forte tËte de nous quatre,
fit Athos, qui, aprÉs avoir Êmis cette opinion Á laquelle d'Artagnan
rÊpondit par un salut, retomba aussitÆt dans son silence accoutumÊ.
-- Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il ? demanda Porthos.
-- Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, Á moins que
l'honneur de quelque dame ne se trouve intÊressÊ Á cette confidence, Á ce
quel cas vous feriez mieux de la garder pour vous.
-- Soyez tranquilles, rÊpondit d'Artagnan, l'honneur de personne n'aura
Á se plaindre de ce que j'ai Á vous dire. "
Et alors il raconta mot Á mot Á ses amis ce qui venait de se passer
entre lui et son hÆte, et comment l'homme qui avait enlevÊ la femme du digne
propriÊtaire Êtait le mËme avec lequel il avait eu maille Á partir Á
l'hÆtellerie du Franc Meunier .
" Votre affaire n'est pas mauvaise, dit Athos aprÉs avoir goÙtÊ le vin
en connaisseur et indiquÊ d'un signe de tËte qu'il le trouvait bon, et l'on
pourra tirer de ce brave homme cinquante Á soixante pistoles. Maintenant,
reste Á savoir si cinquante Á soixante pistoles valent la peine de risquer
quatre tËtes.
-- Mais faites attention, s'Êcria d'Artagnan, qu'il y a une femme dans
cette affaire, une femme enlevÊe, une femme qu'on menace sans doute, qu'on
torture peut-Ëtre, et tout cela parce qu'elle est fidÉle Á sa maÏtresse !
-- Prenez garde, d'Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous
Êchauffez un peu trop, Á mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux. La femme a
ÊtÊ crÊÊe pour notre perte, et c'est d'elle que nous viennent toutes nos
misÉres. "
Athos, Á cette sentence d'Aramis, fronÚa le sourcil et se mordit les
lÉvres.
" Ce n'est point de Mme Bonacieux que je m'inquiÉte, s'Êcria
d'Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le cardinal
persÊcute, et qui voit tomber, les unes aprÉs les autres, les tËtes de tous
ses amis.
-- Pourquoi aime-t-elle ce que nous dÊtestons le plus au monde, les
Espagnols et les Anglais ?
-- L'Espagne est sa patrie, rÊpondit d'Artagnan, et il est tout simple
qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la mËme terre qu'elle. Quant
au second reproche que vous lui faites, j'ai entendu dire qu'elle aimait non
pas les Anglais, mais un Anglais.
-- Eh ! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais Êtait bien
digne d'Ëtre aimÊ. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le sien.
-- Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos. J'Êtais au
Louvre le jour oÝ il a semÊ ses perles, et pardieu ! j'en ai ramassÊ deux
que j'ai bien vendues dix pistoles piÉce. Et toi, Aramis, le connais-tu ?
-- Aussi bien que vous, Messieurs, car j'Êtais de ceux qui l'ont arrËtÊ
dans le jardin d'Amiens, oÝ m'avait introduit M. de Putange, l'Êcuyer de la
reine. J'Êtais au sÊminaire Á cette Êpoque, et l'aventure me parut cruelle
pour le roi.
-- Ce qui ne m'empËcherait pas, dit d'Artagnan, si je savais oÝ est le
duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le conduire prÉs de la
reine, ne fÙt-ce que pour faire enrager M. le cardinal ; car notre
vÊritable, notre seul, notre Êternel ennemi, Messieurs, c'est le cardinal,
et si nous pouvions trouver moyen de lui jouer quelque tour bien cruel,
j'avoue que j'y engagerais volontiers ma tËte.
-- Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d'Artagnan, que la reine
pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis ?
-- Elle en a peur.
-- Attendez donc, dit Aramis.
-- Quoi ? demanda Porthos.
-- Allez toujours, je cherche Á me rappeler des circonstances.
-- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que l'enlÉvement de
cette femme de la reine se rattache aux ÊvÊnements dont nous parlons, et
peut-Ëtre Á la prÊsence de M. de Buckingham Á Paris.
-- Le Gascon est plein d'idÊes, dit Porthos avec admiration.
-- J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois m'amuse.
-- Messieurs, reprit Aramis, Êcoutez ceci.
-- Ecoutons Aramis, dirent les trois amis.
-- Hier je me trouvais chez un savant docteur en thÊologie que je
consulte quelquefois pour mes Êtudes... "
Athos sourit.
" Il habite un quartier dÊsert, continua Aramis : ses goÙts, sa
profession l'exigent. Or, au moment oÝ je sortais de chez lui... "
Ici Aramis s'arrËta.
" Eh bien ? demandÉrent ses auditeurs, au moment oÝ vous sortiez de
chez lui ? "
Aramis parut faire un effort sur lui-mËme, comme un homme qui, en plein
courant de mensonge, se voit arrËter par quelque obstacle imprÊvu ; mais les
yeux de ses trois compagnons Êtaient fixÊs sur lui, leurs oreilles
attendaient bÊantes, il n'y avait pas moyen de reculer.
" Ce docteur a une niÉce, continua Aramis.
-- Ah ! il a une niÉce ! interrompit Porthos.
-- Dame fort respectable " , dit Aramis.
Les trois amis se mirent Á rire.
" Ah ! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez
rien.
-- Nous sommes croyants comme des mahomÊtistes et muets comme des
catafalques, dit Athos.
-- Je continue donc, reprit Aramis. Cette niÉce vient quelquefois voir
son oncle ; or elle s'y trouvait hier en mËme temps que moi, par hasard, et
je dus m'offrir pour la conduire Á son carrosse.
-- Ah ! elle a un carrosse, la niÉce du docteur ? interrompit Porthos,
dont un des dÊfauts Êtait une grande incontinence de langue ; belle
connaissance, mon ami.
-- Porthos, reprit Aramis, je vous ai dÊjÁ fait observer plus d'une
fois que vous Ëtes fort indiscret, et que cela vous nuit prÉs des femmes.
-- Messieurs, Messieurs, s'Êcria d'Artagnan, qui entrevoyait le fond de
l'aventure, la chose est sÊrieuse ; t×chons donc de ne pas plaisanter si
nous pouvons. Allez, Aramis, allez.
-- Tout Á coup, un homme grand, brun, aux maniÉres de gentilhomme... ,
tenez, dans le genre du vÆtre, d'Artagnan.
-- Le mËme peut-Ëtre, dit celui-ci.
-- C'est possible, continua Aramis, ... s'approcha de moi, accompagnÊ
de cinq ou six hommes qui le suivaient Á dix pas en arriÉre, et du ton le
plus poli :
" Monsieur le duc, me dit-il, et vous, Madame " , continua-t-il en
s'adressant Á la dame que j'avais sous le bras...
-- A la niÉce du docteur ?
-- Silence donc, Porthos ! dit Athos, vous Ëtes insupportable.
-- " Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans " essayer la
moindre rÊsistance, sans faire le moindre bruit. "
-- Il vous avait pris pour Buckingham ! s'Êcria d'Artagnan.
-- Je le crois, rÊpondit Aramis.
-- Mais cette dame ? demanda Porthos.
-- Il l'avait prise pour la reine ! dit d'Artagnan.
-- Justement, rÊpondit Aramis.
-- Le Gascon est le diable ! s'Êcria Athos, rien ne lui Êchappe.
-- Le fait est, dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et a quelque
chose de la tournure du beau duc ; mais cependant, il me semble que l'habit
de mousquetaire...
-- J'avais un manteau Ênorme, dit Aramis.
-- Au mois de juillet, diable ! fit Porthos, est-ce que le docteur
craint que tu ne sois reconnu ?
-- Je comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laissÊ prendre
par la tournure ; mais le visage...
-- J'avais un grand chapeau, dit Aramis.
-- Oh ! mon Dieu, s'Êcria Porthos, que de prÊcautions pour Êtudier la
thÊologie !
-- Messieurs, Messieurs, dit d'Artagnan, ne perdons pas notre temps Á
badiner ; Êparpillons-nous et cherchons la femme du mercier, c'est la clef
de l'intrigue.
-- Une femme de condition si infÊrieure ! vous croyez, d'Artagnan ? fit
Porthos en allongeant les lÉvres avec mÊpris.
-- C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la reine. Ne
vous l'ai-je pas dit, Messieurs ? Et d'ailleurs, c'est peut-Ëtre un calcul
de Sa MajestÊ d'avoir ÊtÊ, cette fois, chercher ses appuis si bas. Les
hautes tËtes se voient de loin, et le cardinal a bonne vue.
-- Eh bien, dit Porthos, faites d'abord prix avec le mercier, et bon
prix.
-- C'est inutile, dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne nous paie
pas, nous serons assez payÊs d'un autre cÆtÊ. "
En ce moment, un bruit prÊcipitÊ de pas retentit dans l'escalier, la
porte s'ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s'ÊlanÚa dans la
chambre oÝ se tenait le conseil.
" Ah ! Messieurs, s'Êcria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez-moi
! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arrËter ; sauvez-moi, sauvez-moi
! "
Porthos et Aramis se levÉrent.
" Un moment, s'Êcria d'Artagnan en leur faisant signe de repousser au
fourreau leurs ÊpÊes Á demi tirÊes ; un moment, ce n'est pas du courage
qu'il faut ici, c'est de la prudence.
-- Cependant, s'Êcria Porthos, nous ne laisserons pas...
-- Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le rÊpÉte, la
forte tËte de nous tous, et moi, pour mon compte, je dÊclare que je lui
obÊis. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan. "
En ce moment, les quatre gardes apparurent Á la porte de l'antichambre,
et voyant quatre mousquetaires debout et l'ÊpÊe au cÆtÊ, hÊsitÉrent Á aller
plus loin.
" Entrez, Messieurs, entrez, cria d'Artagnan ; vous Ëtes ici chez moi,
et nous sommes tous de fidÉles serviteurs du roi et de M. le cardinal.
-- Alors, Messieurs, vous ne vous opposerez pas Á ce que nous
exÊcutions les ordres que nous avons reÚus ? demanda celui qui paraissait le
chef de l'escouade.
-- Au contraire, Messieurs, et nous vous prËterions main-forte, si
besoin Êtait.
-- Mais que dit-il donc ? marmotta Porthos.
-- Tu es un niais, dit Athos, silence !
-- Mais vous m'avez promis... , dit tout bas le pauvre mercier.
-- Nous ne pouvons vous sauver qu'en restant libres, rÊpondit
rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous dÊfendre,
on nous arrËte avec vous.
-- Il me semble, cependant...
-- Venez, Messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan ; je n'ai aucun
motif de dÊfendre Monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la premiÉre fois, et
encore Á quelle occasion, il vous le dira lui-mËme, pour me venir rÊclamer
le prix de mon loyer. Est-ce vrai, Monsieur Bonacieux ? RÊpondez !
-- C'est la vÊritÊ pure, s'Êcria le mercier, mais Monsieur ne vous dit
pas...
-- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine surtout,
ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez, allez, Messieurs,
emmenez cet homme ! "
Et d'Artagnan poussa le mercier tout Êtourdi aux mains des gardes, en
lui disant :
" Vous Ëtes un maraud, mon cher ; vous venez me demander de l'argent, Á
moi ! Á un mousquetaire ! En prison, Messieurs, encore une fois, emmenez-le
en prison, et gardez-le sous clef le plus longtemps possible, cela me
donnera du temps pour payer. "
Les sbires se confondirent en remerciements et emmenÉrent leur proie.
Au moment oÝ ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'Êpaule du chef :
" Ne boirai-je pas Á votre santÊ et vous Á la mienne ? dit-il, en
remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la libÊralitÊ de
M. Bonacieux.
-- Ce sera bien de l'honneur pour moi, dit le chef des sbires, et
j'accepte avec reconnaissance.
-- Donc, Á la vÆtre, Monsieur... comment vous nommez-vous ?
-- Boisrenard.
-- Monsieur Boisrenard !
-- A la vÆtre, mon gentilhomme : comment vous nommez-vous, Á votre
tour, s'il vous plaÏt ?
-- D'Artagnan.
-- A la vÆtre, Monsieur d'Artagnan !
-- Et par-dessus toutes celles-lÁ, s'Êcria d'Artagnan comme emportÊ par
son enthousiasme, Á celle du roi et du cardinal. "
Le chef des sbires eÙt peut-Ëtre doutÊ de la sincÊritÊ de d'Artagnan,
si le vin eÙt ÊtÊ mauvais ; mais le vin Êtait bon, il fut convaincu.
" Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite lÁ ? dit Porthos
lorsque l'alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et que les quatre
amis se retrouvÉrent seuls. Fi donc ! quatre mousquetaires laisser arrËter
au milieu d'eux un malheureux qui crie Á l'aide ! Un gentilhomme trinquer
avec un recors !
-- Porthos, dit Aramis, Athos t'a dÊjÁ prÊvenu que tu Êtais un niais,
et je me range de son avis. D'Artagnan, tu es un grand homme, et quand tu
seras Á la place de M. de TrÊville, je te demande ta protection pour me
faire avoir une abbaye.
-- Ah ÚÁ, je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que d'Artagnan
vient de faire ?
-- Je le crois parbleu bien, dit Athos ; non seulement j'approuve ce
qu'il vient de faire, mais encore je l'en fÊlicite.
-- Et maintenant, Messieurs, dit d'Artagnan sans se donner la peine
d'expliquer sa conduite Á Porthos, tous pour un, un pour tous, c'est notre
devise, n'est-ce pas ?
-- Cependant... dit Porthos.
-- Etends la main et jure ! " s'ÊcriÉrent Á la fois Athos et Aramis.
Vaincu par l'exemple, maugrÊant tout bas, Porthos Êtendit la main, et
les quatre amis rÊpÊtÉrent d'une seule voix la formule dictÊe par d'Artagnan
:
" Tous pour un, un pour tous. "
" C'est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit d'Artagnan
comme s'il n'avait fait autre chose que de commander toute sa vie, et
attention, car Á partir de ce moment, nous voilÁ aux prises avec le
cardinal. "
CHAPITRE X. UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE
L'invention de la souriciÉre ne date pas de nos jours ; dÉs que les
sociÊtÊs, en se formant, eurent inventÊ une police quelconque, cette police,
Á son tour, inventa les souriciÉres.
Comme peut-Ëtre nos lecteurs ne sont pas familiarisÊs encore avec
l'argot de la rue de JÊrusalem, et que c'est, depuis que nous Êcrivons -- et
il y a quelque quinze ans de cela --, la premiÉre fois que nous employons ce
mot appliquÊ Á cette chose, expliquons-leur ce que c'est qu'une souriciÉre.
Quand, dans une maison quelle qu'elle soit, on a arrËtÊ un individu
soupÚonnÊ d'un crime quelconque, on tient secrÉte l'arrestation ; on place
quatre ou cinq hommes en embuscade dans la premiÉre piÉce, on ouvre la porte
Á tous ceux qui frappent, on la referme sur eux et on les arrËte ; de cette
faÚon, au bout de deux ou trois jours, on tient Á peu prÉs tous les
familiers de l'Êtablissement.
VoilÁ ce que c'est qu'une souriciÉre.
On fit donc une souriciÉre de l'appartement de maÏtre Bonacieux, et
quiconque y apparut fut pris et interrogÊ par les gens de M. le cardinal. Il
va sans dire que, comme une allÊe particuliÉre conduisait au premier Êtage
qu'habitait d'Artagnan, ceux qui venaient chez lui Êtaient exemptÊs de
toutes visites.
D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls ; ils s'Êtaient mis
en quËte chacun de son cÆtÊ, et n'avaient rien trouvÊ, rien dÊcouvert. Athos
avait ÊtÊ mËme jusqu'Á questionner M. de TrÊville, chose qui, vu le mutisme
habituel du digne mousquetaire, avait fort ÊtonnÊ son capitaine. Mais M. de
TrÊville ne savait rien, sinon que, la derniÉre fois qu'il avait vu le
cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort soucieux, que le
roi Êtait inquiet, et que les yeux rouges de la reine indiquaient qu'elle
avait veillÊ ou pleurÊ. Mais cette derniÉre circonstance l'avait peu frappÊ,
la reine, depuis son mariage, veillant et pleurant beaucoup.
M. de TrÊville recommanda en tout cas Á Athos le service du roi et
surtout celui de la reine, le priant de faire la mËme recommandation Á ses
camarades.
Quant Á d'Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait converti
sa chambre en observatoire. Des fenËtres il voyait arriver ceux qui venaient
se faire prendre ; puis, comme il avait ÆtÊ les carreaux du plancher, qu'il
avait creusÊ le parquet et qu'un simple plafond le sÊparait de la chambre
au-dessous, oÝ se faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se
passait entre les inquisiteurs et les accusÊs.
Les interrogatoires, prÊcÊdÊs d'une perquisition minutieuse opÊrÊe sur
la personne arrËtÊe, Êtaient presque toujours ainsi conÚus :
" Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou pour
quelque autre personne ?
-- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou pour
quelque autre personne ?
-- L'un et l'autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive voix ?
"
" S'ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi, se
dit Á lui-mËme d'Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils Á savoir ? Si le
duc de Buckingham ne se trouve point Á Paris et s'il n'a pas eu ou s'il ne
doit point avoir quelque entrevue avec la reine. "
D'Artagnan s'arrËta Á cette idÊe, qui, d'aprÉs tout ce qu'il avait
entendu, ne manquait pas de probabilitÊ.
En attendant, la souriciÉre Êtait en permanence, et la vigilance de
d'Artagnan aussi.
Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme Athos
venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez M. de TrÊville, comme neuf
heures venaient de sonner, et comme Planchet, qui n'avait pas encore fait le
lit, commenÚait sa besogne, on entendit frapper Á la porte de la rue ;
aussitÆt cette porte s'ouvrit et se referma : quelqu'un venait de se prendre
Á la souriciÉre.
D'Artagnan s'ÊlanÚa vers l'endroit dÊcarrelÊ, se coucha ventre Á terre
et Êcouta.
Des cris retentirent bientÆt, puis des gÊmissements qu'on cherchait Á
Êtouffer. D'interrogatoire, il n'en Êtait pas question.
" Diable ! se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme : on la
fouille, elle rÊsiste, -- on la violente, -- les misÊrables ! "
Et d'Artagnan, malgrÊ sa prudence, se tenait Á quatre pour ne pas se
mËler Á la scÉne qui se passait au-dessous de lui.
" Mais je vous dis que je suis la maÏtresse de la maison, Messieurs ;
je vous dis que je suis Mme Bonacieux ;, je vous dis que j'appartiens Á la
reine ! " s'Êcriait la malheureuse femme.
" Mme Bonacieux ! murmura d'Artagnan ; serais-je assez heureux pour
avoir trouvÊ ce que tout le monde cherche ? "
" C'est justement vous que nous attendions " , reprirent les
interrogateurs.
La voix devint de plus en plus ÊtouffÊe : un mouvement tumultueux fit
retentir les boiseries. La victime rÊsistait autant qu'une femme peut
rÊsister Á quatre hommes.
" Pardon, Messieurs, par... " , murmura la voix, qui ne fit plus
entendre que des sons inarticulÊs.
" Ils la b×illonnent, ils vont l'entraÏner, s'Êcria d'Artagnan en se
redressant comme par un ressort. Mon ÊpÊe ; bon, elle est Á mon cÆtÊ.
Planchet !
-- Monsieur ?
-- Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L'un des trois sera
sÙrement chez lui, peut-Ëtre tous les trois seront-ils rentrÊs. Qu'ils
prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah ! je me souviens,
Athos est chez M. de TrÊville.
-- Mais oÝ allez-vous, Monsieur, oÝ allez-vous ?
-- Je descends par la fenËtre, s'Êcria d'Artagnan, afin d'Ëtre plus tÆt
arrivÊ ; toi, remets les carreaux, balaie le plancher, sors par la porte et
cours oÝ je te dis.
-- Oh ! Monsieur, Monsieur, vous allez vous tuer, s'Êcria Planchet.
-- Tais-toi, imbÊcile " , dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main au
rebord de sa fenËtre, il se laissa tomber du premier Êtage, qui heureusement
n'Êtait pas ÊlevÊ, sans se faire une Êcorchure.
Puis il alla aussitÆt frapper Á la porte en murmurant :
" Je vais me faire prendre Á mon tour dans la souriciÉre, et malheur
aux chats qui se frotteront Á pareille souris. "
A peine le marteau eut-il rÊsonnÊ sous la main du jeune homme, que le
tumulte cessa, que des pas s'approchÉrent, que la porte s'ouvrit, et que
d'Artagnan, l'ÊpÊe nue, s'ÊlanÚa dans l'appartement de maÏtre Bonacieux,
dont la porte, sans doute mue par un ressort, se referma d'elle-mËme sur
lui.
Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de Bonacieux et
les voisins les plus proches entendirent de grands cris, des trÊpignements,
un cliquetis d'ÊpÊes et un bruit prolongÊ de meubles. Puis, un moment aprÉs,
ceux qui, surpris par ce bruit, s'Êtaient mis aux fenËtres pour en connaÏtre
la cause, purent voir la porte se rouvrir et quatre hommes vËtus de noir non
pas en sortir, mais s'envoler comme des corbeaux effarouchÊs, laissant par
terre et aux angles des tables des plumes de leurs ailes, c'est-Á-dire des
loques de leurs habits et des bribes de leurs manteaux.
D'Artagnan Êtait vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le dire, car
un seul des alguazils Êtait armÊ, encore se dÊfendit-il pour la forme. Il
est vrai que les trois autres avaient essayÊ d'assommer le jeune homme avec
les chaises, les tabourets et les poteries ; mais deux ou trois Êgratignures
faites par la flamberge du Gascon les avaient ÊpouvantÊs. Dix minutes
avaient suffi Á leur dÊfaite et d'Artagnan Êtait restÊ maÏtre du champ de
bataille.
Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenËtres avec le sang-froid
particulier aux habitants de Paris dans ces temps d'Êmeutes et de rixes
perpÊtuelles, les refermÉrent dÉs qu'ils eurent vu s'enfuir les quatre
hommes noirs : leur instinct leur disait que, pour le moment, tout Êtait
fini.
D'ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd'hui on se
couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.
D'Artagnan, restÊ seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle : la
pauvre femme Êtait renversÊe sur un fauteuil et Á demi Êvanouie. D'Artagnan
l'examina d'un coup d'oeil rapide.
C'Êtait une charmante femme de vingt-cinq Á vingt-six ans, brune avec
des yeux bleus, ayant un nez lÊgÉrement retroussÊ, des dents admirables, un
teint marbrÊ de rose et d'opale. LÁ cependant s'arrËtaient les signes qui
pouvaient la faire confondre avec une grande dame. Les mains Êtaient
blanches, mais sans finesse : les pieds n'annonÚaient pas la femme de
qualitÊ. Heureusement, d'Artagnan n'en Êtait pas encore Á se prÊoccuper de
ces dÊtails.
Tandis que d'Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en Êtait aux pieds,
comme nous l'avons dit, il vit Á terre un fin mouchoir de batiste, qu'il
ramassa selon son habitude, et au coin duquel il reconnut le mËme chiffre
qu'il avait vu au mouchoir qui avait failli lui faire couper la gorge avec
Aramis.
Depuis ce temps, d'Artagnan se mÊfiait des mouchoirs armoriÊs ; il
remit donc sans rien dire celui qu'il avait ramassÊ dans la poche de Mme
Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens. Elle ouvrit les
yeux, regarda avec terreur autour d'elle, vit que l'appartement Êtait vide,
et qu'elle Êtait seule avec son libÊrateur. Elle lui tendit aussitÆt les
mains en souriant. Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.
" Ah ! Monsieur ! dit-elle, c'est vous qui m'avez sauvÊe ; permettez-
moi que je vous remercie.
-- Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout gentilhomme eÙt
fait Á ma place, vous ne me devez donc aucun remerciement.
-- Si fait, Monsieur, si fait, et j'espÉre vous prouver que vous n'avez
pas rendu service Á une ingrate. Mais que me voulaient donc ces hommes, que
j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi M. Bonacieux n'est- il point
ici ?
-- Madame, ces hommes Êtaient bien autrement dangereux que ne
pourraient Ëtre des voleurs, car ce sont des agents de M. le cardinal, et
quant Á votre mari, M. Bonacieux, il n'est point ici parce qu'hier on est
venu le prendre pour le conduire Á la Bastille.
-- Mon mari Á la Bastille ! s'Êcria Mme Bonacieux, oh ! mon Dieu !
qu'a-t-il donc fait ? pauvre cher homme ! lui, l'innocence mËme ! "
Et quelque chose comme un sourire perÚait sur la figure encore tout
effrayÊe de la jeune femme.
" Ce qu'il a fait, Madame ? dit d'Artagnan. Je crois que son seul crime
est d'avoir Á la fois le bonheur et le malheur d'Ëtre votre mari.
-- Mais, Monsieur, vous savez donc...
-- Je sais que vous avez ÊtÊ enlevÊe, Madame.
-- Et par qui ? Le savez-vous ? Oh ! si vous le savez, dites-le-moi.
-- Par un homme de quarante Á quarante-cinq ans, aux cheveux noirs, au
teint basanÊ, avec une cicatrice Á la tempe gauche.
-- C'est cela, c'est cela ; mais son nom ?
-- Ah ! son nom ? c'est ce que j'ignore.
-- Et mon mari savait-il que j'avais ÊtÊ enlevÊe ?
-- Il en avait ÊtÊ prÊvenu par une lettre que lui avait Êcrite le
ravisseur lui-mËme.
-- Et soupÚonne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la cause de
cet ÊvÊnement ?
-- Il l'attribuait, je crois, Á une cause politique.
-- J'en ai doutÊ d'abord, et maintenant je le pense comme lui. Ainsi
donc, ce cher M. Bonacieux ne m'a pas soupÚonnÊe un seul instant... ?
-- Ah ! loin de lÁ, Madame, il Êtait trop fier de votre sagesse et
surtout de votre amour. "
Un second sourire presque imperceptible effleura les lÉvres rosÊes de
la belle jeune femme.
" Mais, continua d'Artagnan, comment vous Ëtes-vous enfuie ?
-- J'ai profitÊ d'un moment oÝ l'on m'a laissÊe seule, et comme je
savais depuis ce matin Á quoi m'en tenir sur mon enlÉvement, Á l'aide de mes
draps je suis descendue par la fenËtre ; alors, comme je croyais mon mari
ici, je suis accourue.
-- Pour vous mettre sous sa protection ?
-- Oh ! non, pauvre cher homme, je savais bien qu'il Êtait incapable de
me dÊfendre ; mais comme il pouvait nous servir Á autre chose, je voulais le
prÊvenir.
-- De quoi ?
-- Oh ! ceci n'est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le dire.
-- D'ailleurs, dit d'Artagnan (pardon, Madame, si, tout garde que je
suis, je vous rappelle Á la prudence), d'ailleurs je crois que nous ne
sommes pas ici en lieu opportun pour faire des confidences. Les hommes que
j'ai mis en fuite vont revenir avec main-forte ; s'ils nous retrouvent ici,
nous sommes perdus. J'ai bien fait prÊvenir trois de mes amis, mais qui sait
si on les aura trouvÊs chez eux !
-- Oui, oui, vous avez raison, s'Êcria Mme Bonacieux effrayÊe ; fuyons,
sauvons-nous. "
A ces mots, elle passa son bras sous celui de d'Artagnan et l'entraÏna
vivement.
" Mais oÝ fuir ? dit d'Artagnan, oÝ nous sauver ?
-- Eloignons-nous d'abord de cette maison, puis aprÉs nous verrons. "
Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de
refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs,
s'engagÉrent dans la rue des FossÊs-Monsieur-le-Prince et ne s'arrËtÉrent
qu'Á la place Saint-Sulpice.
" Et maintenant, qu'allons-nous faire, demanda d'Artagnan, et oÝ
voulez-vous que je vous conduise ?
-- Je suis fort embarrassÊe de vous rÊpondre, je vous l'avoue, dit Mme
Bonacieux ; mon intention Êtait de faire prÊvenir M. de La Porte par mon
mari, afin que M. de La Porte pÙt nous dire prÊcisÊment ce qui s'Êtait passÊ
au Louvre depuis trois jours, et s'il n'y avait pas danger pour moi de m'y
prÊsenter.
-- Mais moi, dit d'Artagnan, je puis aller prÊvenir M. de La Porte.
-- Sans doute ; seulement il n'y a qu'un malheur : c'est qu'on connaÏt
M. Bonacieux au Louvre et qu'on le laisserait passer, lui, tandis qu'on ne
vous connaÏt pas, vous, et que l'on vous fermera la porte.
-- Ah ! bah, dit d'Artagnan, vous avez bien Á quelque guichet du Louvre
un concierge qui vous est dÊvouÊ, et qui gr×ce Á un mot d'ordre... "
Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.
" Et si je vous donnais ce mot d'ordre, dit-elle, l'oublieriez-vous
aussitÆt que vous vous en seriez servi ?
-- Parole d'honneur, foi de gentilhomme ! dit d'Artagnan avec un accent
Á la vÊritÊ duquel il n'y avait pas Á se tromper.
-- Tenez, je vous crois ; vous avez l'air d'un brave jeune homme,
d'ailleurs votre fortune est peut-Ëtre au bout de votre dÊvouement.
-- Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai pour
servir le roi et Ëtre agrÊable Á la reine, dit d'Artagnan ; disposez donc de
moi comme d'un ami.
-- Mais moi, oÝ me mettrez-vous pendant ce temps-lÁ ?
-- N'avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte puisse
revenir vous prendre ?
-- Non, je ne veux me fier Á personne.
-- Attendez, dit d'Artagnan ; nous sommes Á la porte d'Athos. Oui,
c'est cela.
-- Qu'est-ce qu'Athos ?
-- Un de mes amis.
-- Mais s'il est chez lui et qu'il me voie ?
-- Il n'y est pas, et j'emporterai la clef aprÉs vous avoir fait entrer
dans son appartement.
-- Mais s'il revient ?
-- Il ne reviendra pas ; d'ailleurs on lui dirait que j'ai amenÊ une
femme, et que cette femme est chez lui.
-- Mais cela me compromettra trÉs fort, savez-vous !
-- Que vous importe ! on ne vous connaÏt pas ; d'ailleurs nous sommes
dans une situation Á passer par-dessus quelques convenances !
-- Allons donc chez votre ami. OÝ demeure-t-il ?
-- Rue FÊrou, Á deux pas d'ici.
-- Allons. "
Et tous deux reprirent leur course. Comme l'avait prÊvu d'Artagnan,
Athos n'Êtait pas chez lui : il prit la clef, qu'on avait l'habitude de lui
donner comme Á un ami de la maison, monta l'escalier et introduisit Mme
Bonacieux dans le petit appartement dont nous avons dÊjÁ fait la
description.
" Vous Ëtes chez vous, dit-il ; attendez, fermez la porte en dedans et
n'ouvrez Á personne, Á moins que vous n'entendiez frapper trois coups ainsi
: tenez ; et il frappa trois fois : deux coups rapprochÊs l'un de l'autre et
assez forts, un coup plus distant et plus lÊger.
-- C'est bien, dit Mme Bonacieux ; maintenant, Á mon tour de vous
donner mes instructions.
-- J'Êcoute.
-- PrÊsentez-vous au guichet du Louvre, du cÆtÊ de la rue de l'Echelle,
et demandez Germain.
-- C'est bien. AprÉs ?
-- Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui rÊpondrez
par ces deux mots : Tours et Bruxelles. AussitÆt il se mettra Á vos ordres.
-- Et que lui ordonnerai-je ?
-- D'aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la reine.
-- Et quand il l'aura ÊtÊ chercher et que M. de La Porte sera venu ?
-- Vous me l'enverrez.
-- C'est bien, mais oÝ et comment vous reverrai-je ?
-- Y tenez-vous beaucoup Á me revoir ?
-- Certainement.
-- Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.
-- Je compte sur votre parole.
-- Comptez-y. "
D'Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lanÚant le coup d'oeil le plus
amoureux qu'il lui fÙt possible de concentrer sur sa charmante petite
personne, et tandis qu'il descendait l'escalier, il entendit la porte se
fermer derriÉre lui Á double tour. En deux bonds il fut au Louvre : comme il
entrait au guichet de l'Echelle, dix heures sonnaient. Tous les ÊvÊnements
que nous venons de raconter s'Êtaient succÊdÊ en une demi-heure.
Tout s'exÊcuta comme l'avait annoncÊ Mme Bonacieux. Au mot d'ordre
convenu, Germain s'inclina ; dix minutes aprÉs, La Porte Êtait dans la loge
; en deux mots, d'Artagnan le mit au fait et lui indiqua oÝ Êtait Mme
Bonacieux. La Porte s'assura par deux fois de l'exactitude de l'adresse, et
partit en courant. Cependant, Á peine eut-il fait dix pas, qu'il revint.
" Jeune homme, dit-il Á d'Artagnan, un conseil.
-- Lequel ?
-- Vous pourriez Ëtre inquiÊtÊ pour ce qui vient de se passer.
-- Vous croyez ?
-- Oui.
-- Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde ?
-- Eh bien ?
-- Allez le voir pour qu'il puisse tÊmoigner que vous Êtiez chez lui Á
neuf heures et demie. En justice, cela s'appelle un alibi. "
D'Artagnan trouva le conseil prudent ; il prit ses jambes Á son cou, il
arriva chez M. de TrÊville ; mais, au lieu de passer au salon avec tout le
monde, il demanda Á entrer dans son cabinet. Comme d'Artagnan Êtait un des
habituÊs de l'hÆtel, on ne fit aucune difficultÊ d'accÊder Á sa demande ; et
l'on alla prÊvenir M. de TrÊville que son jeune compatriote, ayant quelque
chose d'important Á lui dire, sollicitait une audience particuliÉre. Cinq
minutes aprÉs, M. de TrÊville demandait Á d'Artagnan ce qu'il pouvait faire
pour son service et ce qui lui valait sa visite Á une heure si avancÊe.
" Pardon, Monsieur ! dit d'Artagnan, qui avait profitÊ du moment oÝ il
Êtait restÊ seul pour retarder l'horloge de trois quarts d'heure ; j'ai
pensÊ que, comme il n'Êtait que neuf heures vingt-cinq minutes, il Êtait
encore temps de me prÊsenter chez vous.
-- Neuf heures vingt-cinq minutes ! s'Êcria M. de TrÊville en regardant
sa pendule ; mais c'est impossible !
-- Voyez plutÆt, Monsieur, dit d'Artagnan, voilÁ qui fait foi.
-- C'est juste, dit M. de TrÊville, j'aurais cru qu'il Êtait plus tard.
Mais voyons, que me voulez-vous ? "
Alors d'Artagnan fit Á M. de TrÊville une longue histoire sur la reine.
Il lui exposa les craintes qu'il avait conÚues Á l'Êgard de Sa MajestÊ ; il
lui raconta ce qu'il avait entendu dire des projets du cardinal Á l'endroit
de Buckingham, et tout cela avec une tranquillitÊ et un aplomb dont M. de
TrÊville fut d'autant mieux la dupe, que lui-mËme, comme nous l'avons dit,
avait remarquÊ quelque chose de nouveau entre le cardinal, le roi et la
reine.
A dix heures sonnant, d'Artagnan quitta M. de TrÊville, qui le remercia
de ses renseignements, lui recommanda d'avoir toujours Á coeur le service du
roi et de la reine, et qui rentra dans le salon. Mais, au bas de l'escalier,
d'Artagnan se souvint qu'il avait oubliÊ sa canne : en consÊquence, il
remonta prÊcipitamment, rentra dans le cabinet, d'un tour de doigt remit la
pendule Á son heure, pour qu'on ne pÙt pas s'apercevoir, le lendemain,
qu'elle avait ÊtÊ dÊrangÊe, et sÙr dÊsormais qu'il y avait un tÊmoin pour
prouver son alibi, il descendit l'escalier et se trouva bientÆt dans la rue.
CHAPITRE XI. L'INTRIGUE SE NOUE
Sa visite faite Á M. de TrÊville, d'Artagnan prit, tout pensif, le plus
long pour rentrer chez lui.
A quoi pensait d'Artagnan, qu'il s'Êcartait ainsi de sa route,
regardant les Êtoiles du ciel, et tantÆt soupirant, tantÆt souriant ?
Il pensait Á Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la jeune
femme Êtait presque une idÊalitÊ amoureuse. Jolie, mystÊrieuse, initiÊe Á
presque tous les secrets de cour, qui reflÊtaient tant de charmante gravitÊ
sur ses traits gracieux, elle Êtait soupÚonnÊe de n'Ëtre pas insensible, ce
qui est un attrait irrÊsistible pour les amants novices ; de plus,
d'Artagnan l'avait dÊlivrÊe des mains de ces dÊmons qui voulaient la
fouiller et la maltraiter, et cet important service avait Êtabli entre elle
et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si facilement un
plus tendre caractÉre.
D'Artagnan se voyait dÊjÁ, tant les rËves marchent vite sur les ailes
de l'imagination, accostÊ par un messager de la jeune femme qui lui
remettait quelque billet de rendez-vous, une chaÏne d'or ou un diamant. Nous
avons dit que les jeunes cavaliers recevaient sans honte de leur roi ;
ajoutons qu'en ce temps de facile morale, ils n'avaient pas plus de vergogne
Á l'endroit de leurs maÏtresses, et que celles-ci leur laissaient presque
toujours de prÊcieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essayÊ de
conquÊrir la fragilitÊ de leurs sentiments par la soliditÊ de leurs dons.
On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles qui
n'Êtaient que belles donnaient leur beautÊ, et de lÁ vient sans doute le
proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Celles qui Êtaient riches donnaient en outre une partie de leur argent, et
l'on pourrait citer bon nombre de hÊros de cette galante Êpoque qui
n'eussent gagnÊ ni leurs Êperons d'abord, ni leurs batailles ensuite, sans
la bourse plus ou moins garnie que leur maÏtresse attachait Á l'arÚon de
leur selle.
D'Artagnan ne possÊdait rien ; l'hÊsitation du provincial, vernis
lÊger, fleur ÊphÊmÉre, duvet de la pËche, s'Êtait ÊvaporÊe au vent des
conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient Á leur ami.
D'Artagnan, suivant l'Êtrange coutume du temps, se regardait Á Paris comme
en campagne, et cela ni plus ni moins que dans les Flandres : l'Espagnol
lÁ-bas, la femme ici. C'Êtait partout un ennemi Á combattre, des
contributions Á frapper.
Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan Êtait mÙ d'un sentiment plus
noble et plus dÊsintÊressÊ. Le mercier lui avait dit qu'il Êtait riche ; le
jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais comme l'Êtait M. Bonacieux, ce
devait Ëtre la femme qui tenait la clef de la bourse. Mais tout cela n'avait
influÊ en rien sur le sentiment produit par la vue de Mme Bonacieux, et
l'intÊrËt Êtait restÊ Á peu prÉs Êtranger Á ce commencement d'amour qui en
avait ÊtÊ la suite. Nous disons : Á peu prÉs, car l'idÊe qu'une jeune femme,
belle, gracieuse, spirituelle, est riche en mËme temps, n'Æte rien Á ce
commencement d'amour, et tout au contraire le corrobore.
Il y a dans l'aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques
qui vont bien Á la beautÊ. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une guimpe
de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban sur la tËte, ne font
point jolie une femme laide, mais font belle une femme jolie, sans compter
les mains qui gagnent Á tout cela ; les mains, chez les femmes surtout, ont
besoin de rester oisives pour rester belles.
Puis d'Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous n'avons pas
cachÊ l'Êtat de sa fortune, d'Artagnan n'Êtait pas un millionnaire ; il
espÊrait bien le devenir un jour, mais le temps qu'il se fixait lui-mËme
pour cet heureux changement Êtait assez ÊloignÊ. En attendant, quel
dÊsespoir que de voir une femme qu'on aime dÊsirer ces mille riens dont les
femmes composent leur bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens !
Au moins, quand la femme est riche et que l'amant ne l'est pas, ce qu'il ne
peut lui offrir elle se l'offre elle-mËme ; et quoique ce soit ordinairement
avec l'argent du mari qu'elle se passe cette jouissance, il est rare que ce
soit Á lui qu'en revienne la reconnaissance.
Puis d'Artagnan, disposÊ Á Ëtre l'amant le plus tendre, Êtait en
attendant un ami trÉs dÊvouÊ. Au milieu de ses projets amoureux sur la femme
du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie Mme Bonacieux Êtait femme
Á promener dans la plaine Saint-Denis ou dans la foire Saint- Germain en
compagnie d'Athos, de Porthos et d'Aramis, auxquels d'Artagnan serait fier
de montrer une telle conquËte. Puis, quand on a marchÊ longtemps, la faim
arrive ; d'Artagnan depuis quelque temps avait remarquÊ cela. On ferait de
ces petits dÏners charmants oÝ l'on touche d'un cÆtÊ la main d'un ami, et de
l'autre le pied d'une maÏtresse. Enfin, dans les moments pressants, dans les
positions extrËmes, d'Artagnan serait le sauveur de ses amis.
Et M. Bonacieux, que d'Artagnan avait poussÊ dans les mains des sbires
en le reniant bien haut et Á qui il avait promis tout bas de le sauver ?
Nous devons avouer Á nos lecteurs que d'Artagnan n'y songeait en aucune
faÚon, ou que, s'il y songeait, c'Êtait pour se dire qu'il Êtait bien oÝ il
Êtait, quelque part qu'il fÙt. L'amour est la plus ÊgoÐste de toutes les
passions.
Cependant, que nos lecteurs se rassurent : si d'Artagnan oublie son
hÆte ou fait semblant de l'oublier, sous prÊtexte qu'il ne sait pas oÝ on
l'a conduit, nous ne l'oublions pas, nous, et nous savons oÝ il est. Mais
pour le moment, faisons comme le Gascon amoureux. Quant au digne mercier,
nous reviendrons Á lui plus tard.
D'Artagnan, tout en rÊflÊchissant Á ses futures amours, tout en parlant
Á la nuit, tout en souriant aux Êtoiles, remontait la rue du Cherche-Midi ou
Chasse-Midi, ainsi qu'on l'appelait alors. Comme il se trouvait dans le
quartier d'Aramis, l'idÊe lui Êtait venue d'aller faire une visite Á son
ami, pour lui donner quelques explications sur les motifs qui lui avaient
fait envoyer Planchet avec invitation de se rendre immÊdiatement Á la
souriciÉre. Or, si Aramis s'Êtait trouvÊ chez lui lorsque Planchet y Êtait
venu, il avait sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y trouvant
personne que ses deux autres compagnons peut-Ëtre, ils n'avaient dÙ savoir,
ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce dÊrangement mÊritait
donc une explication, voilÁ ce que disait tout haut d'Artagnan.
Puis, tout bas, il pensait que c'Êtait pour lui une occasion de parler
de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon son coeur, Êtait
dÊjÁ tout plein. Ce n'est pas Á propos d'un premier amour qu'il faut
demander de la discrÊtion. Ce premier amour est accompagnÊ d'une si grande
joie, qu'il faut que cette joie dÊborde, sans cela elle vous Êtoufferait.
Paris depuis deux heures Êtait sombre et commenÚait Á se faire dÊsert.
Onze heures sonnaient Á toutes les horloges du faubourg Saint- Germain, il
faisait un temps doux. D'Artagnan suivait une ruelle situÊe sur
l'emplacement oÝ passe aujourd'hui la rue d'Assas, respirant les Êmanations
embaumÊes qui venaient avec le vent de la rue de Vaugirard et qu'envoyaient
les jardins rafraÏchis par la rosÊe du soir et par la brise de la nuit. Au
loin rÊsonnaient, assourdis cependant par de bons volets, les chants des
buveurs dans quelques cabarets perdus dans la plaine. ArrivÊ au bout de la
ruelle, d'Artagnan tourna Á gauche. La maison qu'habitait Aramis se trouvait
situÊe entre la rue Cassette et la rue Servandoni.
D'Artagnan venait de dÊpasser la rue Cassette et reconnaissait dÊjÁ la
porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de sycomores et de
clÊmatites qui formaient un vaste bourrelet au-dessus d'elle lorsqu'il
aperÚut quelque chose comme une ombre qui sortait de la rue Servandoni. Ce
quelque chose Êtait enveloppÊ d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que
c'Êtait un homme ; mais, Á la petitesse de la taille, Á l'incertitude de la
dÊmarche, Á l'embarras du pas, il reconnut bientÆt une femme. De plus, cette
femme, comme si elle n'eÙt pas ÊtÊ bien sÙre de la maison qu'elle cherchait,
levait les yeux pour se reconnaÏtre, s'arrËtait, retournait en arriÉre, puis
revenait encore. D'Artagnan fut intriguÊ.
" Si j'allais lui offrir mes services ! pensa-t-il. A son allure, on
voit qu'elle est jeune ; peut-Ëtre jolie. Oh ! oui. Mais une femme qui court
les rues Á cette heure ne sort guÉre que pour aller rejoindre son amant.
Peste ! si j'allais troubler les rendez-vous, ce serait une mauvaise porte
pour entrer en relations. "
Cependant, la jeune femme s'avanÚait toujours, comptant les maisons et
les fenËtres. Ce n'Êtait, au reste, chose ni longue, ni difficile. Il n'y
avait que trois hÆtels dans cette partie de la rue, et deux fenËtres ayant
vue sur cette rue ; l'une Êtait celle d'un pavillon parallÉle Á celui
qu'occupait Aramis, l'autre Êtait celle d'Aramis lui-mËme.
" Pardieu ! se dit d'Artagnan, auquel la niÉce du thÊologien revenait Á
l'esprit ; pardieu ! il serait drÆle que cette colombe attardÊe cherch×t la
maison de notre ami. Mais, sur mon ×me, cela y ressemble fort. Ah ! mon cher
Aramis, pour cette fois, j'en veux avoir le coeur net. "
Et d'Artagnan, se faisant le plus mince qu'il put, s'abrita dans le
cÆtÊ le plus obscur de la rue, prÉs d'un banc de pierre situÊ au fond d'une
niche.
La jeune femme continua de s'avancer, car outre la lÊgÉretÊ de son
allure, qui l'avait trahie, elle venait de faire entendre une petite toux
qui dÊnonÚait une voix des plus fraÏches. D'Artagnan pensa que cette toux
Êtait un signal.
Cependant, soit qu'on eÙt rÊpondu Á cette toux par un signe Êquivalent
qui avait fixÊ les irrÊsolutions de la nocturne chercheuse, soit que sans
secours Êtranger elle eÙt reconnu qu'elle Êtait arrivÊe au bout de sa
course, elle s'approcha rÊsolument du volet d'Aramis et frappa Á trois
intervalles Êgaux avec son doigt recourbÊ.
" C'est bien chez Aramis, murmura d'Artagnan. Ah ! Monsieur l'hypocrite
! je vous y prends Á faire de la thÊologie ! "
Les trois coups Êtaient Á peine frappÊs, que la croisÊe intÊrieure
s'ouvrit et qu'une lumiÉre parut Á travers les vitres du volet.
" Ah ! ah ! fit l'Êcouteur non pas aux portes, mais aux fenËtres, ah !
la visite Êtait attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la dame entrera
par escalade. TrÉs bien ! "
Mais, au grand Êtonnement de d'Artagnan, le volet resta fermÊ. De plus,
la lumiÉre qui avait flamboyÊ un instant, disparut, et tout rentra dans
l'obscuritÊ.
D'Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de
regarder de tous ses yeux et d'Êcouter de toutes ses oreilles.
Il avait raison : au bout de quelques secondes, deux coups secs
retentirent dans l'intÊrieur.
La jeune femme de la rue rÊpondit par un seul coup, et le volet
s'entrouvrit.
On juge si d'Artagnan regardait et Êcoutait avec aviditÊ.
Malheureusement, la lumiÉre avait ÊtÊ transportÊe dans un autre
appartement. Mais les yeux du jeune homme s'Êtaient habituÊs Á la nuit.
D'ailleurs les yeux des Gascons ont, Á ce qu'on assure, comme ceux des
chats, la propriÊtÊ de voir pendant la nuit.
D'Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet
blanc qu'elle dÊploya vivement et qui prit la forme d'un mouchoir. Cet objet
dÊployÊ, elle en fit remarquer le coin Á son interlocuteur.
Cela rappela Á d'Artagnan ce mouchoir qu'il avait trouvÊ aux pieds de
Mme Bonacieux, lequel lui avait rappelÊ celui qu'il avait trouvÊ aux pieds
d'Aramis.
" Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir ? "
PlacÊ oÝ il Êtait, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis, nous
disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun doute que ce fÙt
son ami qui dialogu×t de l'intÊrieur avec la dame de l'extÊrieur ; la
curiositÊ l'emporta donc sur la prudence, et, profitant de la prÊoccupation
dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les deux personnages que
nous avons mis en scÉne, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'Êclair,
mais Êtouffant le bruit de ses pas, il alla se coller Á un angle de la
muraille, d'oÝ son oeil pouvait parfaitement plonger dans l'intÊrieur de
l'appartement d'Aramis.
ArrivÊ lÁ, d'Artagnan pensa jeter un cri de surprise : ce n'Êtait pas
Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'Êtait une femme. Seulement,
d'Artagnan y voyait assez pour reconnaÏtre la forme de ses vËtements, mais
pas assez pour distinguer ses traits.
Au mËme instant, la femme de l'appartement tira un second mouchoir de
sa poche, et l'Êchangea avec celui qu'on venait de lui montrer. Puis,
quelques mots furent prononcÊs entre les deux femmes. Enfin le volet se
referma ; la femme qui se trouvait Á l'extÊrieur de la fenËtre se retourna,
et vint passer Á quatre pas de d'Artagnan en abaissant la coiffe de sa mante
; mais la prÊcaution avait ÊtÊ prise trop tard, d'Artagnan avait dÊjÁ
reconnu Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux ! Le soupÚon que c'Êtait elle lui avait dÊjÁ traversÊ
l'esprit quand elle avait tirÊ le mouchoir de sa poche ; mais quelle
probabilitÊ que Mme Bonacieux, qui avait envoyÊ chercher M. de La Porte pour
se faire reconduire par lui au Louvre, courÙt les rues de Paris seule Á onze
heures et demie du soir, au risque de se faire enlever une seconde fois ?
Il fallait donc que ce fÙt pour une affaire bien importante ; et quelle
est l'affaire importante d'une femme de vingt-cinq ans ? L'amour.
Mais Êtait-ce pour son compte ou pour le compte d'une autre personne
qu'elle s'exposait Á de semblables hasards ? VoilÁ ce que se demandait Á
lui-mËme le jeune homme, que le dÊmon de la jalousie mordait au coeur ni
plus ni moins qu'un amant en titre.
Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s'assurer oÝ allait Mme
Bonacieux : c'Êtait de la suivre. Ce moyen Êtait si simple, que d'Artagnan
l'employa tout naturellement et d'instinct.
Mais, Á la vue du jeune homme qui se dÊtachait de la muraille comme une
statue de sa niche, et au bruit des pas qu'elle entendit retentir derriÉre
elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et s'enfuit.
D'Artagnan courut aprÉs elle. Ce n'Êtait pas une chose difficile pour
lui que de rejoindre une femme embarrassÊe dans son manteau. Il la rejoignit
donc au tiers de la rue dans laquelle elle s'Êtait engagÊe. La malheureuse
Êtait ÊpuisÊe, non pas de fatigue, mais de terreur, et quand d'Artagnan lui
posa la main sur l'Êpaule, elle tomba sur un genou en criant d'une voix
ÊtranglÊe :
" Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien. "
D'Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille ; mais
comme il sentait Á son poids qu'elle Êtait sur le point de se trouver mal,
il s'empressa de la rassurer par des protestations de dÊvouement. Ces
protestations n'Êtaient rien pour Mme Bonacieux ; car de pareilles
protestations peuvent se faire avec les plus mauvaises intentions du monde ;
mais la voix Êtait tout. La jeune femme crut reconnaÏtre le son de cette
voix : elle rouvrit les yeux, jeta un regard sur l'homme qui lui avait fait
si grand-peur, et, reconnaissant d'Artagnan, elle poussa un cri de joie.
" Oh ! c'est vous, c'est vous ! dit-elle ; merci, mon Dieu !
-- Oui, c'est moi, dit d'Artagnan, moi que Dieu a envoyÊ pour veiller
sur vous.
-- Etait-ce dans cette intention que vous me suiviez ? " demanda avec
un sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le caractÉre un peu
railleur reprenait le dessus, et chez laquelle toute crainte avait disparu
du moment oÝ elle avait reconnu un ami dans celui qu'elle avait pris pour un
ennemi.
" Non, dit d'Artagnan, non, je l'avoue ; c'est le hasard qui m'a mis
sur votre route ; j'ai vu une femme frapper Á la fenËtre d'un de mes amis...
-- D'un de vos amis ? interrompit Mme Bonacieux.
-- Sans doute ; Aramis est de mes meilleurs amis.
-- Aramis ! qu'est-ce que cela ?
-- Allons donc ! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas Aramis ?
-- C'est la premiÉre fois que j'entends prononcer ce nom.
-- C'est donc la premiÉre fois que vous venez Á cette maison ?
-- Sans doute.
-- Et vous ne saviez pas qu'elle fÙt habitÊe par un jeune homme ?
-- Non.
-- Par un mousquetaire ?
-- Nullement.
-- Ce n'est donc pas lui que vous veniez chercher ?
-- Pas le moins du monde. D'ailleurs, vous l'avez bien vu, la personne
Á qui j'ai parlÊ est une femme.
-- C'est vrai ; mais cette femme est des amies d'Aramis.
-- Je n'en sais rien.
-- Puisqu'elle loge chez lui.
-- Cela ne me regarde pas.
-- Mais qui est-elle ?
-- Oh ! cela n'est point mon secret.
-- ChÉre Madame Bonacieux, vous Ëtes charmante ; mais en mËme temps
vous Ëtes la femme la plus mystÊrieuse...
-- Est-ce que je perds Á cela ?
-- Non ; vous Ëtes, au contraire, adorable.
-- Alors, donnez-moi le bras.
-- Bien volontiers. Et maintenant ?
-- Maintenant, conduisez-moi.
-- OÝ cela ?
-- OÝ je vais.
-- Mais oÝ allez-vous ?
-- Vous le verrez, puisque vous me laisserez Á la porte.
-- Faudra-t-il vous attendre ?
-- Ce sera inutile.
-- Vous reviendrez donc seule ?
-- Peut-Ëtre oui, peut-Ëtre non.
-- Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un homme,
sera-t-elle une femme ?
-- Je n'en sais rien encore.
-- Je le saurai bien, moi !
-- Comment cela ?
-- Je vous attendrai pour vous voir sortir.
-- En ce cas, adieu !
-- Comment cela ?
-- Je n'ai pas besoin de vous.
-- Mais vous aviez rÊclamÊ...
-- L'aide d'un gentilhomme, et non la surveillance d'un espion.
-- Le mot est un peu dur !
-- Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgrÊ eux ?
-- Des indiscrets.
-- Le mot est trop doux.
-- Allons, Madame, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous
voulez.
-- Pourquoi vous Ëtre privÊ du mÊrite de le faire tout de suite ?
-- N'y en a-t-il donc aucun Á se repentir ?
-- Et vous repentez-vous rÊellement ?
-- Je n'en sais rien moi-mËme. Mais ce que je sais, c'est que je vous
promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez vous
accompagner jusqu'oÝ vous allez.
-- Et vous me quitterez aprÉs ?
-- Oui.
-- Sans m'Êpier Á ma sortie ?
-- Non.
-- Parole d'honneur ?
-- Foi de gentilhomme !
-- Prenez mon bras et marchons alors. "
D'Artagnan offrit son bras Á Mme Bonacieux, qui s'y suspendit, moitiÊ
rieuse, moitiÊ tremblante, et tous deux gagnÉrent le haut de la rue de La
Harpe. ArrivÊe lÁ, la jeune femme parut hÊsiter, comme elle avait dÊjÁ fait
dans la rue de Vaugirard. Cependant, Á de certains signes, elle sembla
reconnaÏtre une porte ; et s'approchant de cette porte :
" Et maintenant, Monsieur, dit-elle, c'est ici que j'ai affaire ; mille
fois merci de votre honorable compagnie, qui m'a sauvÊe de tous les dangers
auxquels, seule, j'eusse ÊtÊ exposÊe. Mais le moment est venu de tenir votre
parole : je suis arrivÊe Á ma destination.
-- Et vous n'aurez plus rien Á craindre en revenant ?
-- Je n'aurai Á craindre que les voleurs.
-- N'est-ce donc rien ?
-- Que pourraient-ils me prendre ? je n'ai pas un denier sur moi.
-- Vous oubliez ce beau mouchoir brodÊ, armoriÊ.
-- Lequel ?
-- Celui que j'ai trouvÊ Á vos pieds et que j'ai remis dans votre
poche.
-- Taisez-vous, taisez-vous, malheureux ! s'Êcria la jeune femme,
voulez-vous me perdre ?
-- Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisqu'un seul
mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on entendait ce mot, vous
seriez perdue. Ah ! tenez, Madame, s'Êcria d'Artagnan en lui saisissant la
main et la couvrant d'un ardent regard, tenez ! soyez plus gÊnÊreuse,
confiez-vous Á moi ; n'avez-vous donc pas lu dans mes yeux qu'il n'y a que
dÊvouement et sympathie dans mon coeur ?
-- Si fait, rÊpondit Mme Bonacieux ; aussi demandez-moi mes secrets, et
je vous les dirai ; mais ceux des autres, c'est autre chose.
-- C'est bien, dit d'Artagnan, je les dÊcouvrirai ; puisque ces secrets
peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces secrets
deviennent les miens.
-- Gardez-vous-en bien, s'Êcria la jeune femme avec un sÊrieux qui fit
frissonner d'Artagnan malgrÊ lui. Oh ! ne vous mËlez en rien de ce qui me
regarde, ne cherchez point Á m'aider dans ce que j'accomplis ; et cela, je
vous le demande au nom de l'intÊrËt que je vous inspire, au nom du service
que vous m'avez rendu, et que je n'oublierai de ma vie. Croyez bien plutÆt Á
ce que je vous dis. Ne vous occupez plus de moi, je n'existe plus pour vous,
que ce soit comme si vous ne m'aviez jamais vue.
-- Aramis doit-il en faire autant que moi, Madame ? dit d'Artagnan
piquÊ.
-- VoilÁ dÊjÁ deux ou trois fois que vous avez prononcÊ ce nom,
Monsieur, et cependant je vous ai dit que je ne le connaissais pas.
-- Vous ne connaissez pas l'homme au volet duquel vous avez ÊtÊ
frapper. Allons donc, Madame ! vous me croyez par trop crÊdule, aussi !
-- Avouez que c'est pour me faire parler que vous inventez cette
histoire, et que vous crÊez ce personnage.
-- Je n'invente rien, Madame, je ne crÊe rien, je dis l'exacte vÊritÊ.
-- Et vous dites qu'un de vos amis demeure dans cette maison ?
-- Je le dis et je le rÊpÉte pour la troisiÉme fois, cette maison est
celle qu'habite mon ami, et cet ami est Aramis.
-- Tout cela s'Êclaircira plus tard, murmura la jeune femme :
maintenant, Monsieur, taisez-vous.
-- Si vous pouviez voir mon coeur tout Á dÊcouvert, dit d'Artagnan,
vous y liriez tant de curiositÊ, que vous auriez pitiÊ de moi, et tant
d'amour, que vous satisferiez Á l'instant mËme ma curiositÊ. On n'a rien Á
craindre de ceux qui vous aiment.
-- Vous parlez bien vite d'amour, Monsieur ! dit la jeune femme en
secouant la tËte.
-- C'est que l'amour m'est venu vite et pour la premiÉre fois, et que
je n'ai pas vingt ans. "
La jeune femme le regarda Á la dÊrobÊe.
" Ecoutez, je suis dÊjÁ sur la trace, dit d'Artagnan. Il y a trois
mois, j'ai manquÊ avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir pareil Á celui
que vous avez montrÊ Á cette femme qui Êtait chez lui, pour un mouchoir
marquÊ de la mËme maniÉre, j'en suis sÙr.
-- Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le
jure, avec ces questions.
-- Mais vous, si prudente, Madame, songez-y, si vous Êtiez arrËtÊe avec
ce mouchoir, et que ce mouchoir fÙt saisi, ne seriez-vous pas compromise ?
-- Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes : C. B. ,
Constance Bonacieux ?
-- Ou Camille de Bois-Tracy.
-- Silence, Monsieur, encore une fois silence ! Ah ! puisque les
dangers que je cours pour moi-mËme ne vous arrËtent pas, songez Á ceux que
vous pouvez courir, vous !
-- Moi ?
-- Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie Á me
connaÏtre.
-- Alors, je ne vous quitte plus.
-- Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains,
Monsieur, au nom du Ciel, au nom de l'honneur d'un militaire, au nom de la
courtoisie d'un gentilhomme, Êloignez-vous ; tenez, voilÁ minuit qui sonne,
c'est l'heure oÝ l'on m'attend.
-- Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je ne sais rien refuser Á
qui me demande ainsi ; soyez contente, je m'Êloigne.
-- Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'Êpierez pas ?
-- Je rentre chez moi Á l'instant.
-- Ah ! je le savais bien, que vous Êtiez un brave jeune homme ! "
s'Êcria Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l'autre sur le
marteau d'une petite porte presque perdue dans la muraille.
-- D'Artagnan saisit la main qu'on lui tendait et la baisa ardemment.
" Ah ! j'aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s'Êcria d'Artagnan
avec cette brutalitÊ naÐve que les femmes prÊfÉrent souvent aux affÊteries
de la politesse, parce qu'elle dÊcouvre le fond de la pensÊe et qu'elle
prouve que le sentiment l'emporte sur la raison.
-- Eh bien, reprit Mme Bonacieux d'une voix presque caressante, et en
serrant la main de d'Artagnan qui n'avait pas abandonnÊ la sienne ; Eh bien,
je n'en dirai pas autant que vous : ce qui est perdu pour aujourd'hui n'est
pas perdu pour l'avenir. Qui sait si, lorsque je serai dÊliÊe un jour, je ne
satisferai pas votre curiositÊ ?
-- Et faites-vous la mËme promesse Á mon amour ? s'Êcria d'Artagnan au
comble de la joie.
-- Oh ! de ce cÆtÊ, je ne veux point m'engager, cela dÊpendra des
sentiments que vous saurez m'inspirer.
-- Ainsi, aujourd'hui, Madame...
-- Aujourd'hui, Monsieur, je n'en suis encore qu'Á la reconnaissance.
-- Ah ! vous Ëtes trop charmante, dit d'Artagnan avec tristesse, et
vous abusez de mon amour.
-- Non, j'use de votre gÊnÊrositÊ, voilÁ tout. Mais, croyez-le bien,
avec certaines gens tout se retrouve.
-- Oh ! vous me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas cette
soirÊe, n'oubliez pas cette promesse.
-- Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout. Eh
bien, partez donc, partez, au nom du Ciel ! On m'attendait Á minuit juste,
et je suis en retard.
-- De cinq minutes.
-- Oui ; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq
siÉcles.
-- Quand on aime.
-- Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire Á un amoureux ?
-- C'est un homme qui vous attend ? s'Êcria d'Artagnan, un homme !
-- Allons, voilÁ la discussion qui va recommencer, fit Mme Bonacieux
avec un demi-sourire qui n'Êtait pas exempt d'une certaine teinte
d'impatience.
-- Non, non, je m'en vais, je pars ; je crois en vous, je veux avoir
tout le mÊrite de mon dÊvouement, ce dÊvouement dÙt-il Ëtre une stupiditÊ.
Adieu, Madame, adieu ! "
Et comme s'il ne se fÙt senti la force de se dÊtacher de la main qu'il
tenait que par une secousse, il s'Êloigna tout courant, tandis que Mme
Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups lents et rÊguliers ; puis,
arrivÊ Á l'angle de la rue, il se retourna : la porte s'Êtait ouverte et
refermÊe, la jolie merciÉre avait disparu.
D'Artagnan continua son chemin, il avait donnÊ sa parole de ne pas
Êpier Mme Bonacieux, et sa vie eÙt-elle dÊpendu de l'endroit oÝ elle allait
se rendre, ou de la personne qui devait l'accompagner, d'Artagnan serait
rentrÊ chez lui, puisqu'il avait dit qu'il y rentrait. Cinq minutes aprÉs,
il Êtait dans la rue des Fossoyeurs.
" Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire. Il se
sera endormi en m'attendant, ou il sera retournÊ chez lui, et en rentrant il
aura appris qu'une femme y Êtait venue. Une femme chez Athos ! AprÉs tout,
continua d'Artagnan, il y en avait bien une chez Aramis. Tout cela est fort
Êtrange, et je serais bien curieux de savoir comment cela finira.
-- Mal, Monsieur, mal " , rÊpondit une voix que le jeune homme reconnut
pour celle de Planchet ; car tout en monologuant tout haut, Á la maniÉre des
gens trÉs prÊoccupÊs, il s'Êtait engagÊ dans l'allÊe au fond de laquelle
Êtait l'escalier qui conduisait Á sa chambre.
" Comment, mal ? que veux-tu dire, imbÊcile ? demanda d'Artagnan,
qu'est-il donc arrivÊ ?
-- Toutes sortes de malheurs.
-- Lesquels ?
-- D'abord M. Athos est arrËtÊ.
-- ArrËtÊ ! Athos ! arrËtÊ ! pourquoi ?
-- On l'a trouvÊ chez vous ; on l'a pris pour vous.
-- Et par qui a-t-il ÊtÊ arrËtÊ ?
-- Par la garde qu'ont ÊtÊ chercher les hommes noirs que vous avez mis
en fuite.
-- Pourquoi ne s'est-il pas nommÊ ? pourquoi n'a-t-il pas dit qu'il
Êtait Êtranger Á cette affaire ?
-- Il s'en est bien gardÊ, Monsieur ; il s'est au contraire approchÊ de
moi et m'a dit : " C'est ton maÏtre qui a besoin de sa libertÊ en ce moment,
et non pas moi, puisqu'il sait tout et que je ne sais rien. On le croira
arrËtÊ, et cela lui donnera du temps ; dans trois jours je dirai qui je
suis, et il faudra bien qu'on me fasse sortir. "
-- Bravo, Athos ! noble coeur, murmura d'Artagnan, je le reconnais bien
lÁ ! Et qu'ont fait les sbires ?
-- Quatre l'ont emmenÊ je ne sais oÝ, Á la Bastille ou au Fort-l'EvËque
; deux sont restÊs avec les hommes noirs, qui ont fouillÊ partout et qui ont
pris tous les papiers. Enfin les deux derniers, pendant cette expÊdition,
montaient la garde Á la porte ; puis, quand tout a ÊtÊ fini, ils sont
partis, laissant la maison vide et tout ouvert.
-- Et Porthos et Aramis ?
-- Je ne les avais pas trouvÊs, ils ne sont pas venus.
-- Mais ils peuvent venir d'un moment Á l'autre, car tu leur as fait
dire que je les attendais ?
-- Oui, Monsieur.
-- Eh bien, ne bouge pas d'ici ; s'ils viennent, prÊviens-les de ce qui
m'est arrivÊ, qu'ils m'attendent au cabaret de la Pomme de Pin ; ici il y
aurait danger, la maison peut Ëtre espionnÊe. Je cours chez M. de TrÊville
pour lui annoncer tout cela, et je les y rejoins.
-- C'est bien, Monsieur, dit Planchet.
-- Mais tu resteras, tu n'auras pas peur ! dit d'Artagnan en revenant
sur ses pas pour recommander le courage Á son laquais.
-- Soyez tranquille, Monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez pas
encore ; je suis brave quand je m'y mets, allez ; c'est le tout de m'y
mettre ; d'ailleurs je suis Picard.
-- Alors, c'est convenu, dit d'Artagnan, tu te fais tuer plutÆt que de
quitter ton poste.
-- Oui, Monsieur, et il n'y a rien que je ne fasse pour prouver Á
Monsieur que je lui suis attachÊ. "
" Bon, dit en lui-mËme d'Artagnan, il paraÏt que la mÊthode que j'ai
employÊe Á l'Êgard de ce garÚon est dÊcidÊment la bonne : j'en userai dans
l'occasion. "
Et de toute la vitesse de ses jambes, dÊjÁ quelque peu fatiguÊes
cependant par les courses de la journÊe, d'Artagnan se dirigea vers la rue
du Colombier.
M. de TrÊville n'Êtait point Á son hÆtel ; sa compagnie Êtait de garde
au Louvre ; il Êtait au Louvre avec sa compagnie.
Il fallait arriver jusqu'Á M. de TrÊville ; il Êtait important qu'il
fÙt prÊvenu de ce qui se passait. D'Artagnan rÊsolut d'essayer d'entrer au
Louvre. Son costume de garde dans la compagnie de M. des Essarts lui devait
Ëtre un passeport.
Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai pour
prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l'idÊe de passer le bac ; mais
en arrivant au bord de l'eau, il avait machinalement introduit sa main dans
sa poche et s'Êtait aperÚu qu'il n'avait pas de quoi payer le passeur.
Comme il arrivait Á la hauteur de la rue GuÊnÊgaud, il vit dÊboucher de
la rue Dauphine un groupe composÊ de deux personnes et dont l'allure le
frappa.
Les deux personnes qui composaient le groupe Êtaient : l'un, un homme ;
l'autre, une femme.
La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l'homme ressemblait Á
s'y mÊprendre Á Aramis.
En outre, la femme avait cette mante noire que d'Artagnan voyait encore
se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la porte de la rue de
La Harpe.
De plus, l'homme portait l'uniforme des mousquetaires.
Le capuchon de la femme Êtait rabattu, l'homme tenait son mouchoir sur
son visage ; tous deux, cette double prÊcaution l'indiquait, tous deux
avaient donc intÊrËt Á n'Ëtre point reconnus.
Ils prirent le pont : c'Êtait le chemin de d'Artagnan, puisque
d'Artagnan se rendait au Louvre ; d'Artagnan les suivit.
D'Artagnan n'avait pas fait vingt pas, qu'il fut convaincu que cette
femme, c'Êtait Mme Bonacieux, et que cet homme, c'Êtait Aramis.
Il sentit Á l'instant mËme tous les soupÚons de la jalousie qui
s'agitaient dans son coeur.
Il Êtait doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait dÊjÁ
comme une maÏtresse. Mme Bonacieux lui avait jurÊ ses grands dieux qu'elle
ne connaissait pas Aramis, et un quart d'heure aprÉs qu'elle lui avait fait
ce serment, il la retrouvait au bras d'Aramis.
D'Artagnan ne rÊflÊchit pas seulement qu'il connaissait la jolie
merciÉre depuis trois heures seulement, qu'elle ne lui devait rien qu'un peu
de reconnaissance pour l'avoir dÊlivrÊe des hommes noirs qui voulaient
l'enlever, et qu'elle ne lui avait rien promis. Il se regarda comme un amant
outragÊ, trahi, bafouÊ ; le sang et la colÉre lui montÉrent au visage, il
rÊsolut de tout Êclaircir.
La jeune femme et le jeune homme s'Êtaient aperÚus qu'ils Êtaient
suivis, et ils avaient doublÊ le pas. D'Artagnan prit sa course, les
dÊpassa, puis revint sur eux au moment oÝ ils se trouvaient devant la
Samaritaine, ÊclairÊe par un rÊverbÉre qui projetait sa lueur sur toute
cette partie du pont.
D'Artagnan s'arrËta devant eux, et ils s'arrËtÉrent devant lui.
" Que voulez-vous, Monsieur ? demanda le mousquetaire en reculant d'un
pas et avec un accent Êtranger qui prouvait Á d'Artagnan qu'il s'Êtait
trompÊ dans une partie de ses conjectures.
-- Ce n'est pas Aramis ! s'Êcria-t-il.
-- Non, Monsieur, ce n'est point Aramis, et Á votre exclamation je vois
que vous m'avez pris pour un autre, et je vous pardonne.
-- Vous me pardonnez ! s'Êcria d'Artagnan.
-- Oui, rÊpondit l'inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce n'est
pas Á moi que vous avez affaire.
-- Vous avez raison, Monsieur, dit d'Artagnan, ce n'est pas Á vous que
j'ai affaire, c'est Á Madame.
-- A Madame ! vous ne la connaissez pas, dit l'Êtranger.
-- Vous vous trompez, Monsieur, je la connais.
-- Ah ! fit Mme Bonacieux d'un ton de reproche ; ah, Monsieur ! j'avais
votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme ; j'espÊrais pouvoir
compter dessus.
-- Et moi, Madame, dit d'Artagnan embarrassÊ, vous m'aviez promis...
-- Prenez mon bras, Madame, dit l'Êtranger, et continuons notre chemin.
"
Cependant d'Artagnan, Êtourdi, atterrÊ, anÊanti par tout ce qui lui
arrivait, restait debout et les bras croisÊs devant le mousquetaire et Mme
Bonacieux.
Le mousquetaire fit deux pas en avant et Êcarta d'Artagnan avec la
main.
D'Artagnan fit un bond en arriÉre et tira son ÊpÊe.
En mËme temps et avec la rapiditÊ de l'Êclair, l'inconnu tira la
sienne.
" Au nom du Ciel, Milord ! s'Êcria Mme Bonacieux en se jetant entre les
combattants et prenant les ÊpÊes Á pleines mains.
-- Milord ! s'Êcria d'Artagnan illuminÊ d'une idÊe subite, Milord !
pardon, Monsieur ; mais est-ce que vous seriez...
-- Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux Á demi-voix ; et
maintenant vous pouvez nous perdre tous.
-- Milord, Madame, pardon, cent fois pardon ; mais je l'aimais, Milord,
et j'Êtais jaloux ; vous savez ce que c'est que d'aimer, Milord ;
pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer pour Votre Gr×ce.
-- Vous Ëtes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant Á
d'Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement ; vous m'offrez vos
services, je les accepte ; suivez-nous Á vingt pas jusqu'au Louvre ; et si
quelqu'un nous Êpie, tuez-le ! "
D'Artagnan mit son ÊpÊe nue sous son bras, laissa prendre Á Mme
Bonacieux et au duc vingt pas d'avance et les suivit, prËt Á exÊcuter Á la
lettre les instructions du noble et ÊlÊgant ministre de Charles Ier.
Mais heureusement le jeune sÊide n'eut aucune occasion de donner au duc
cette preuve de son dÊvouement, et la jeune femme et le beau mousquetaire
rentrÉrent au Louvre par le guichet de l'Echelle sans avoir ÊtÊ inquiÊtÊs.
Quant Á d'Artagnan, il se rendit aussitÆt au cabaret de la Pomme de Pin
, oÝ il trouva Porthos et Aramis qui l'attendaient.
Mais, sans leur donner d'autre explication sur le dÊrangement qu'il
leur avait causÊ, il leur dit qu'il avait terminÊ seul l'affaire pour
laquelle il avait cru un instant avoir besoin de leur intervention. Et
maintenant, emportÊs que nous sommes par notre rÊcit, laissons nos trois
amis rentrer chacun chez soi, et suivons, dans les dÊtours du Louvre, le duc
de Buckingham et son guide.
CHAPITRE XII. GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
Madame Bonacieux et le duc entrÉrent au Louvre sans difficultÊ ; Mme
Bonacieux Êtait connue pour appartenir Á la reine ; le duc portait
l'uniforme des mousquetaires de M. de TrÊville, qui, comme nous l'avons dit,
Êtait de garde ce soir-lÁ. D'ailleurs Germain Êtait dans les intÊrËts de la
reine, et si quelque chose arrivait, Mme Bonacieux serait accusÊe d'avoir
introduit son amant au Louvre, voilÁ tout ; elle prenait sur elle le crime :
sa rÊputation Êtait perdue, il est vrai, mais de quelle valeur Êtait dans le
monde la rÊputation d'une petite merciÉre ?
Une fois entrÊs dans l'intÊrieur de la cour, le duc et la jeune femme
suivirent le pied de la muraille pendant l'espace d'environ vingt-cinq pas ;
cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une petite porte de service,
ouverte le jour, mais ordinairement fermÊe la nuit ; la porte cÊda ; tous
deux entrÉrent et se trouvÉrent dans l'obscuritÊ, mais Mme Bonacieux
connaissait tous les tours et dÊtours de cette partie du Louvre, destinÊe
aux gens de la suite. Elle referma les portes derriÉre elle, prit le duc par
la main, fit quelques pas en t×tonnant, saisit une rampe, toucha du pied un
degrÊ, et commenÚa de monter un escalier : le duc compta deux Êtages. Alors
elle prit Á droite, suivit un long corridor, redescendit un Êtage, fit
quelques pas encore, introduisit une clef dans une serrure, ouvrit une porte
et poussa le duc dans un appartement ÊclairÊ seulement par une lampe de
nuit, en disant : " Restez ici, Milord duc, on va venir. " Puis elle sortit
par la mËme porte, qu'elle ferma Á la clef, de sorte que le duc se trouva
littÊralement prisonnier.
Cependant, tout isolÊ qu'il se trouvait, il faut le dire, le duc de
Buckingham n'Êprouva pas un instant de crainte ; un des cÆtÊs saillants de
son caractÉre Êtait la recherche de l'aventure et l'amour du romanesque.
Brave, hardi, entreprenant, ce n'Êtait pas la premiÉre fois qu'il risquait
sa vie dans de pareilles tentatives ; il avait appris que ce prÊtendu
message d'Anne d'Autriche, sur la foi duquel il Êtait venu Á Paris, Êtait un
piÉge, et au lieu de regagner l'Angleterre, il avait, abusant de la position
qu'on lui avait faite, dÊclarÊ Á la reine qu'il ne partirait pas sans
l'avoir vue. La reine avait positivement refusÊ d'abord, puis enfin elle
avait craint que le duc, exaspÊrÊ, ne fÏt quelque folie. DÊjÁ elle Êtait
dÊcidÊe Á le recevoir et Á le supplier de partir aussitÆt, lorsque, le soir
mËme de cette dÊcision, Mme Bonacieux, qui Êtait chargÊe d'aller chercher le
duc et de le conduire au Louvre, fut enlevÊe. Pendant deux jours on ignora
complÉtement ce qu'elle Êtait devenue, et tout resta en suspens. Mais une
fois libre, une fois remise en rapport avec La Porte, les choses avaient
repris leur cours, et elle venait d'accomplir la pÊrilleuse entreprise que,
sans son arrestation, elle eÙt exÊcutÊe trois jours plus tÆt.
Buckingham, restÊ seul, s'approcha d'une glace. Cet habit de
mousquetaire lui allait Á merveille.
A trente-cinq ans qu'il avait alors, il passait Á juste titre pour le
plus beau gentilhomme et pour le plus ÊlÊgant cavalier de France et
d'Angleterre.
Favori de deux rois, riche Á millions, tout-puissant dans un royaume
qu'il bouleversait Á sa fantaisie et calmait Á son caprice, Georges
Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une de ces existences
fabuleuses qui restent dans le cours des siÉcles comme un Êtonnement pour la
postÊritÊ.
Aussi, sÙr de lui-mËme, convaincu de sa puissance, certain que les lois
qui rÊgissent les autres hommes ne pouvaient l'atteindre, allait-il droit au
but qu'il s'Êtait fixÊ, ce but fÙt-il si ÊlevÊ et si Êblouissant que c'eÙt
ÊtÊ folie pour un autre que de l'envisager seulement. C'est ainsi qu'il
Êtait arrivÊ Á s'approcher plusieurs fois de la belle et fiÉre Anne
d'Autriche et Á s'en faire aimer, Á force d'Êblouissement.
Georges Villiers se plaÚa donc devant une glace, comme nous l'avons
dit, rendit Á sa belle chevelure blonde les ondulations que le poids de son
chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa moustache, et le coeur tout
gonflÊ de joie, heureux et fier de toucher au moment qu'il avait si
longtemps dÊsirÊ, se sourit Á lui-mËme d'orgueil et d'espoir.
En ce moment, une porte cachÊe dans la tapisserie s'ouvrit et une femme
apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace ; il jeta un cri,
c'Êtait la reine !
Anne d'Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c'est-Á-dire
qu'elle se trouvait dans tout l'Êclat de sa beautÊ.
Sa dÊmarche Êtait celle d'une reine ou d'une dÊesse ; ses yeux, qui
jetaient des reflets d'Êmeraude, Êtaient parfaitement beaux, et tout Á la
fois pleins de douceur et de majestÊ.
Sa bouche Êtait petite et vermeille, et quoique sa lÉvre infÊrieure,
comme celle des princes de la maison d'Autriche, avanÚ×t lÊgÉrement sur
l'autre, elle Êtait Êminemment gracieuse dans le sourire, mais aussi
profondÊment dÊdaigneuse dans le mÊpris.
Sa peau Êtait citÊe pour sa douceur et son veloutÊ, sa main et ses bras
Êtaient d'une beautÊ surprenante, et tous les poÉtes du temps les chantaient
comme incomparables.
Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu'ils Êtaient dans sa jeunesse,
Êtaient devenus ch×tains, et qu'elle portait frisÊs trÉs clair et avec
beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage, auquel le censeur
le plus rigide n'eÙt pu souhaiter qu'un peu moins de rouge, et le statuaire
le plus exigeant qu'un peu plus de finesse dans le nez.
Buckingham resta un instant Êbloui ; jamais Anne d'Autriche ne lui
Êtait apparue aussi belle, au milieu des bals, des fËtes, des carrousels,
qu'elle lui apparut en ce moment, vËtue d'une simple robe de satin blanc et
accompagnÊe de doÓa EstÊfania, la seule de ses femmes espagnoles qui n'eÙt
pas ÊtÊ chassÊe par la jalousie du roi et par les persÊcutions de Richelieu.
Anne d'Autriche fit deux pas en avant ; Buckingham se prÊcipita Á ses
genoux, et avant que la reine eÙt pu l'en empËcher, il baisa le bas de sa
robe.
" Duc, vous savez dÊjÁ que ce n'est pas moi qui vous ai fait Êcrire.
-- Oh ! oui, Madame, oui, Votre MajestÊ, s'Êcria le duc ; je sais que
j'ai ÊtÊ un fou, un insensÊ de croire que la neige s'animerait, que le
marbre s'Êchaufferait ; mais, que voulez-vous, quand on aime, on croit
facilement Á l'amour ; d'ailleurs je n'ai pas tout perdu Á ce voyage,
puisque je vous vois.
-- Oui, rÊpondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous
vois, Milord. Je vous vois par pitiÊ pour vous-mËme ; je vous vois parce
qu'insensible Á toutes mes peines, vous vous Ëtes obstinÊ Á rester dans une
ville oÝ, en restant, vous courez risque de la vie et me faites courir
risque de mon honneur ; je vous vois pour vous dire que tout nous sÊpare,
les profondeurs de la mer, l'inimitiÊ des royaumes, la saintetÊ des
serments. Il est sacrilÉge de lutter contre tant de choses, Milord. Je vous
vois enfin pour vous dire qu'il ne faut plus nous voir.
-- Parlez, Madame ; parlez, reine, dit Buckingham ; la douceur de votre
voix couvre la duretÊ de vos paroles. Vous parlez de sacrilÉge ! mais le
sacrilÉge est dans la sÊparation des coeurs que Dieu avait formÊs l'un pour
l'autre.
-- Milord, s'Êcria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais dit
que je vous aimais.
-- Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez point ;
et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la part de Votre
MajestÊ une trop grande ingratitude. Car, dites-moi, oÝ trouvez- vous un
amour pareil au mien, un amour que ni le temps, ni l'absence, ni le
dÊsespoir ne peuvent Êteindre ; un amour qui se contente d'un ruban ÊgarÊ,
d'un regard perdu, d'une parole ÊchappÊe ?
" Il y a trois ans, Madame, que je vous ai vue pour la premiÉre fois,
et depuis trois ans je vous aime ainsi.
" Voulez-vous que je vous dise comment vous Êtiez vËtue la premiÉre
fois que je vous vis ? voulez-vous que je dÊtaille chacun des ornements de
votre toilette ? Tenez, je vous vois encore : vous Êtiez assise sur des
carreaux, Á la mode d'Espagne ; vous aviez une robe de satin vert avec des
broderies d'or et d'argent ; des manches pendantes et renouÊes sur vos beaux
bras, sur ces bras admirables, avec de gros diamants ; vous aviez une fraise
fermÊe, un petit bonnet sur votre tËte, de la couleur de votre robe, et sur
ce bonnet une plume de hÊron.
" Oh ! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous
Êtiez alors ; je les rouvre, et je vous vois telle que vous Ëtes maintenant,
c'est-Á-dire cent fois plus belle encore !
-- Quelle folie ! murmura Anne d'Autriche, qui n'avait pas le courage
d'en vouloir au duc d'avoir si bien conservÊ son portrait dans son coeur ;
quelle folie de nourrir une passion inutile avec de pareils souvenirs !
-- Et avec quoi voulez-vous donc que je vive ? je n'ai que des
souvenirs, moi. C'est mon bonheur, mon trÊsor, mon espÊrance. Chaque fois
que je vous vois, c'est un diamant de plus que je renferme dans l'Êcrin de
mon coeur. Celui-ci est le quatriÉme que vous laissez tomber et que je
ramasse ; car en trois ans, Madame, je ne vous ai vue que quatre fois :
cette premiÉre que je viens de vous dire, la seconde chez Mme de Chevreuse,
la troisiÉme dans les jardins d'Amiens.
-- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soirÊe.
-- Oh ! parlons-en, au contraire, Madame, parlons-en : c'est la soirÊe
heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la belle nuit qu'il
faisait ? Comme l'air Êtait doux et parfumÊ, comme le ciel Êtait bleu et
tout ÊmaillÊ d'Êtoiles ! Ah ! cette fois, Madame, j'avais pu Ëtre un instant
seul avec vous ; cette fois, vous Êtiez prËte Á tout me dire, l'isolement de
votre vie, les chagrins de votre coeur. Vous Êtiez appuyÊe Á mon bras,
tenez, Á celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tËte Á votre cÆtÊ, vos beaux
cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu'ils l'effleuraient je
frissonnais de la tËte aux pieds. Oh ! reine, reine ! oh ! vous ne savez pas
tout ce qu'il y a de fÊlicitÊs du ciel, de joies du paradis enfermÊes dans
un moment pareil. Tenez, mes biens, ma fortune, ma gloire, tout ce qu'il me
reste de jours Á vivre, pour un pareil instant et pour une semblable nuit !
car cette nuit-lÁ, Madame, cette nuit-lÁ vous m'aimiez, je vous le jure.
-- Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le charme
de cette belle soirÊe, que la fascination de votre regard, que ces mille
circonstances enfin qui se rÊunissent parfois pour perdre une femme se
soient groupÊes autour de moi dans cette fatale soirÊe ; mais vous l'avez
vu, Milord, la reine est venue au secours de la femme qui faiblissait : au
premier mot que vous avez osÊ dire, Á la premiÉre hardiesse Á laquelle j'ai
eu Á rÊpondre, j'ai appelÊ.
-- Oh ! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien aurait
succombÊ Á cette Êpreuve ; mais mon amour, Á moi, en est sorti plus ardent
et plus Êternel. Vous avez cru me fuir en revenant Á Paris, vous avez cru
que je n'oserais quitter le trÊsor sur lequel mon maÏtre m'avait chargÊ de
veiller. Ah ! que m'importent Á moi tous les trÊsors du monde et tous les
rois de la terre ! Huit jours aprÉs, j'Êtais de retour, Madame. Cette fois,
vous n'avez rien eu Á me dire : j'avais risquÊ ma faveur, ma vie, pour vous
voir une seconde, je n'ai pas mËme touchÊ votre main, et vous m'avez
pardonnÊ en me voyant si soumis et si repentant.
-- Oui, mais la calomnie s'est emparÊe de toutes ces folies dans
lesquelles je n'Êtais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le roi, excitÊ
par M. le cardinal, a fait un Êclat terrible : Mme de Vernet a ÊtÊ chassÊe,
Putange exilÊ, Mme de Chevreuse est tombÊe en dÊfaveur, et lorsque vous avez
voulu revenir comme ambassadeur en France, le roi lui-mËme,
souvenez-vous-en, Milord, le roi lui-mËme s'y est opposÊ.
-- Oui, et la France va payer d'une guerre le refus de son roi. Je ne
puis plus vous voir, Madame ; eh bien, je veux chaque jour que vous
entendiez parler de moi.
" Quel but pensez-vous qu'aient eu cette expÊdition de RÊ et cette
ligue avec les protestants de La Rochelle que je projette ? Le plaisir de
vous voir !
" Je n'ai pas l'espoir de pÊnÊtrer Á main armÊe jusqu'Á Paris, je le
sais bien ; mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix nÊcessitera
un nÊgociateur, ce nÊgociateur ce sera moi. On n'osera plus me refuser
alors, et je reviendrai Á Paris, et je vous reverrai, et je serai heureux un
instant. Des milliers d'hommes, il est vrai, auront payÊ mon bonheur de leur
vie ; mais que m'importera, Á moi, pourvu que je vous revoie ! Tout cela est
peut-Ëtre bien fou, peut-Ëtre bien insensÊ ; mais, dites- moi, quelle femme
a un amant plus amoureux ? quelle reine a eu un serviteur plus ardent ?
-- Milord, Milord, vous invoquez pour votre dÊfense des choses qui vous
accusent encore ; Milord, toutes ces preuves d'amour que vous voulez me
donner sont presque des crimes.
-- Parce que vous ne m'aimez pas, Madame : si vous m'aimiez, vous
verriez tout cela autrement ; si vous m'aimiez, oh ! mais, si vous m'aimiez,
ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah ! Mme de Chevreuse, dont
vous parliez tout Á l'heure, Mme de Chevreuse a ÊtÊ moins cruelle que vous ;
Holland l'a aimÊe, et elle a rÊpondu Á son amour.
-- Mme de Chevreuse n'Êtait pas reine, murmura Anne d'Autriche, vaincue
malgrÊ elle par l'expression d'un amour si profond.
-- Vous m'aimeriez donc si vous ne l'Êtiez pas, vous, Madame, dites,
vous m'aimeriez donc ? Je puis donc croire que c'est la dignitÊ seule de
votre rang qui vous fait cruelle pour moi ; je puis donc croire que si vous
eussiez ÊtÊ Mme de Chevreuse, le pauvre Buckingham aurait pu espÊrer ? Merci
de ces douces paroles, Æ ma belle MajestÊ, cent fois merci.
-- Ah ! Milord, vous avez mal entendu, mal interprÊtÊ ; je n'ai pas
voulu dire...
-- Silence ! Silence ! dit le duc, si je suis heureux d'une erreur,
n'ayez pas la cruautÊ de me l'enlever. Vous l'avez dit vous-mËme, on m'a
attirÊ dans un piÉge, j'y laisserai ma vie peut-Ëtre, car, tenez, c'est
Êtrange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments que je vais mourir. "
Et le duc sourit d'un sourire triste et charmant Á la fois.
" Oh ! mon Dieu ! s'Êcria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui
prouvait quel intÊrËt plus grand qu'elle ne le voulait dire elle prenait au
duc.
-- Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, Madame, non ; c'est
mËme ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me prÊoccupe point de
pareils rËves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette espÊrance, que vous
m'avez presque donnÊe, aura tout payÊ, fÙt-ce mËme ma vie.
-- Eh bien, dit Anne d'Autriche, moi aussi, duc, moi, j'ai des
pressentiments, moi aussi j'ai des rËves. J'ai songÊ que je vous voyais
couchÊ sanglant, frappÊ d'une blessure.
-- Au cÆtÊ gauche, n'est-ce pas, avec un couteau ? interrompit
Buckingham.
-- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au cÆtÊ gauche avec un couteau.
Qui a pu vous dire que j'avais fait ce rËve ? Je ne l'ai confiÊ qu'Á Dieu,
et encore dans mes priÉres.
-- Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, Madame, c'est bien.
-- Je vous aime, moi ?
-- Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mËmes rËves qu'Á moi, si vous
ne m'aimiez pas ? Aurions-nous les mËmes pressentiments, si nos deux
existences ne se touchaient pas par le coeur ? Vous m'aimez, Æ reine, et
vous me pleurerez ?
-- Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'Êcria Anne d'Autriche, c'est plus que
je n'en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez, retirez-vous ;
je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime pas ; mais ce que je sais,
c'est que je ne serai point parjure. Prenez donc pitiÊ de moi, et partez. Oh
! si vous Ëtes frappÊ en France, si vous mourez en France, si je pouvais
supposer que votre amour pour moi fÙt cause de votre mort, je ne me
consolerais jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous en
supplie.
-- Oh ! que vous Ëtes belle ainsi ! Oh ! que je vous aime ! dit
Buckingham.
-- Partez ! partez ! je vous en supplie, et revenez plus tard ; revenez
comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entourÊ de gardes qui
vous dÊfendront, de serviteurs qui veilleront sur vous, et alors je ne
craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du bonheur Á vous revoir.
-- Oh ! est-ce bien vrai ce que vous me dites ?
-- Oui...
-- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de vous et
qui me rappelle que je n'ai point fait un rËve ; quelque chose que vous ayez
portÊ et que je puisse porter Á mon tour, une bague, un collier, une chaÏne.
-- Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous me
demandez ?
-- Oui.
-- A l'instant mËme ?
-- Oui.
-- Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre ?
-- Oui, je vous le jure !
-- Attendez, alors, attendez. "
Et Anne d'Autriche rentra dans son appartement et en sortit presque
aussitÆt, tenant Á la main un petit coffret en bois de rose Á son chiffre,
tout incrustÊ d'or.
" Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en mÊmoire de moi. "
Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois Á genoux.
" Vous m'avez promis de partir, dit la reine.
-- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, Madame, et je pars. "
Anne d'Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en s'appuyant de
l'autre sur EstÊfania, car elle sentait que les forces allaient lui manquer.
Buckingham appuya avec passion ses lÉvres sur cette belle main, puis se
relevant :
" Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai revue,
Madame, dussÊ-je bouleverser le monde pour cela. "
Et, fidÉle Á la promesse qu'il avait faite, il s'ÊlanÚa hors de
l'appartement.
Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l'attendait, et qui,
avec les mËmes prÊcautions et le mËme bonheur, le reconduisit hors du
Louvre.
CHAPITRE XIII. MONSIEUR BONACIEUX
Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un personnage
dont, malgrÊ sa position prÊcaire, on n'avait paru s'inquiÊter que fort
mÊdiocrement ; ce personnage Êtait M. Bonacieux, respectable martyr des
intrigues politiques et amoureuses qui s'enchevËtraient si bien les unes aux
autres, dans cette Êpoque Á la fois si chevaleresque et si galante.
Heureusement -- le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle pas --
heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de vue.
Les estafiers qui l'avaient arrËtÊ le conduisirent droit Á la Bastille,
oÝ on le fit passer tout tremblant devant un peloton de soldats qui
chargeaient leurs mousquets.
De lÁ, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la part
de ceux qui l'avaient amenÊ, l'objet des plus grossiÉres injures et des plus
farouches traitements. Les sbires voyaient qu'ils n'avaient pas affaire Á un
gentilhomme, et ils le traitaient en vÊritable croquant.
Au bout d'une demi-heure Á peu prÉs, un greffier vint mettre fin Á ses
tortures, mais non pas Á ses inquiÊtudes, en donnant l'ordre de conduire M.
Bonacieux dans la chambre des interrogatoires. Ordinairement on interrogeait
les prisonniers chez eux, mais avec M. Bonacieux on n'y faisait pas tant de
faÚons.
Deux gardes s'emparÉrent du mercier, lui firent traverser une cour, le
firent entrer dans un corridor oÝ il y avait trois sentinelles, ouvrirent
une porte et le poussÉrent dans une chambre basse, oÝ il n'y avait pour tous
meubles qu'une table, une chaise et un commissaire. Le commissaire Êtait
assis sur la chaise et occupÊ Á Êcrire sur la table.
Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur un
signe du commissaire, s'ÊloignÉrent hors de la portÊe de la voix.
Le commissaire, qui jusque-lÁ avait tenu sa tËte baissÊe sur ses
papiers, la releva pour voir Á qui il avait affaire. Ce commissaire Êtait un
homme Á la mine rÊbarbative, au nez pointu, aux pommettes jaunes et
saillantes, aux yeux petits mais investigateurs et vifs, Á la physionomie
tenant Á la fois de la fouine et du renard. Sa tËte, supportÊe par un cou
long et mobile, sortait de sa large robe noire en se balanÚant avec un
mouvement Á peu prÉs pareil Á celui de la tortue tirant sa tËte hors de sa
carapace.
Il commenÚa par demander Á M. Bonacieux ses nom et prÊnoms, son ×ge,
son Êtat et son domicile.
L'accusÊ rÊpondit qu'il s'appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu'il
Êtait ×gÊ de cinquante et un ans, mercier retirÊ et qu'il demeurait rue des
Fossoyeurs, n 11.
Le commissaire alors, au lieu de continuer Á l'interroger, lui fit un
grand discours sur le danger qu'il y a pour un bourgeois obscur Á se mËler
des choses publiques.
Il compliqua cet exorde d'une exposition dans laquelle il raconta la
puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre incomparable, ce
vainqueur des ministres passÊs, cet exemple des ministres Á venir : actes et
puissance que nul ne contrecarrait impunÊment.
AprÉs cette deuxiÉme partie de son discours, fixant son regard
d'Êpervier sur le pauvre Bonacieux, il l'invita Á rÊflÊchir Á la gravitÊ de
sa situation.
Les rÊflexions du mercier Êtaient toutes faites : il donnait au diable
l'instant oÝ M. de La Porte avait eu l'idÊe de le marier avec sa filleule,
et l'instant surtout oÝ cette filleule avait ÊtÊ reÚue dame de la lingerie
chez la reine.
Le fond du caractÉre de maÏtre Bonacieux Êtait un profond ÊgoÐsme mËlÊ
Á une avarice sordide, le tout assaisonnÊ d'une poltronnerie extrËme.
L'amour que lui avait inspirÊ sa jeune femme, Êtant un sentiment tout
secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments primitifs que nous venons
d'ÊnumÊrer.
Bonacieux rÊflÊchit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire.
" Mais, Monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que je
connais et que j'apprÊcie plus que personne le mÊrite de l'incomparable
Eminence par laquelle nous avons l'honneur d'Ëtre gouvernÊs.
-- Vraiment ? demanda le commissaire d'un air de doute ; mais s'il en
Êtait vÊritablement ainsi, comment seriez-vous Á la Bastille ?
-- Comment j'y suis, ou plutÆt pourquoi j'y suis, rÊpliqua M.
Bonacieux, voilÁ ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous dire, vu que
je l'ignore moi-mËme ; mais, Á coup sÙr, ce n'est pas pour avoir dÊsobligÊ,
sciemment du moins, M. le cardinal.
-- Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous Ëtes
ici accusÊ de haute trahison.
-- De haute trahison ! s'Êcria Bonacieux ÊpouvantÊ, de haute trahison !
et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui dÊteste les huguenots et qui
abhorre les Espagnols soit accusÊ de haute trahison ? RÊflÊchissez,
Monsieur, la chose est matÊriellement impossible.
-- Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l'accusÊ comme
si ses petits yeux avaient la facultÊ de lire jusqu'au plus profond des
coeurs, Monsieur Bonacieux, vous avez une femme ?
-- Oui, Monsieur, rÊpondit le mercier tout tremblant, sentant que
c'Êtait lÁ oÝ les affaires allaient s'embrouiller ; c'est-Á-dire, j'en avais
une.
-- Comment ? vous en aviez une ! qu'en avez-vous fait, si vous ne
l'avez plus ?
-- On me l'a enlevÊe, Monsieur.
-- On vous l'a enlevÊe ? dit le commissaire. Ah ! "
Bonacieux sentit Á ce " ah ! " que l'affaire s'embrouillait de plus en
plus.
" On vous l'a enlevÊe ! reprit le commissaire, et savez-vous quel est
l'homme qui a commis ce rapt ?
-- Je crois le connaÏtre.
-- Quel est-il ?
-- Songez que je n'affirme rien, Monsieur le commissaire, et que je
soupÚonne seulement.
-- Qui soupÚonnez-vous ? Voyons, rÊpondez franchement. "
M. Bonacieux Êtait dans la plus grande perplexitÊ : devait-il tout nier
ou tout dire ? En niant tout, on pouvait croire qu'il en savait trop long
pour avouer ; en disant tout, il faisait preuve de bonne volontÊ. Il se
dÊcida donc Á tout dire.
" Je soupÚonne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout Á
fait l'air d'un grand seigneur ; il nous a suivis plusieurs fois, Á ce qu'il
m'a semblÊ, quand j'attendais ma femme devant le guichet du Louvre pour la
ramener chez moi. "
Le commissaire parut Êprouver quelque inquiÊtude.
" Et son nom ? dit-il.
-- Oh ! quant Á son nom, je n'en sais rien, mais si je le rencontre
jamais, je le reconnaÏtrai Á l'instant mËme, je vous en rÊponds, fÙt-il
entre mille personnes. "
Le front du commissaire se rembrunit.
" Vous le reconnaÏtriez entre mille, dites-vous ? continua-t-il...
-- C'est-Á-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu'il avait fait fausse
route, c'est-Á-dire...
-- Vous avez rÊpondu que vous le reconnaÏtriez, dit le commissaire ;
c'est bien, en voici assez pour aujourd'hui ; il faut, avant que nous
allions plus loin, que quelqu'un soit prÊvenu que vous connaissez le
ravisseur de votre femme.
-- Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais ! s'Êcria Bonacieux
au dÊsespoir. Je vous ai dit au contraire...
-- Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.
-- Et oÝ faut-il le conduire ? demanda le greffier.
-- Dans un cachot.
-- Dans lequel ?
-- Oh ! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu'il ferme bien " ,
rÊpondit le commissaire avec une indiffÊrence qui pÊnÊtra d'horreur le
pauvre Bonacieux.
" HÊlas ! hÊlas ! se dit-il, le malheur est sur ma tËte ; ma femme aura
commis quelque crime effroyable ; on me croit son complice, et l'on me
punira avec elle : elle en aura parlÊ, elle aura avouÊ qu'elle m'avait tout
dit ; une femme, c'est si faible ! Un cachot, le premier venu ! c'est cela !
une nuit est bientÆt passÊe ; et demain, Á la roue, Á la potence ! Oh ! mon
Dieu ! mon Dieu ! ayez pitiÊ de moi ! "
Sans Êcouter le moins du monde les lamentations de maÏtre Bonacieux,
lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient Ëtre habituÊs, les deux
gardes prirent le prisonnier par un bras, et l'emmenÉrent, tandis que le
commissaire Êcrivait en h×te une lettre que son greffier attendait.
Bonacieux ne ferma pas l'oeil, non pas que son cachot fÙt par trop
dÊsagrÊable, mais parce que ses inquiÊtudes Êtaient trop grandes. Il resta
toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre bruit ; et quand les
premiers rayons du jour se glissÉrent dans sa chambre, l'aurore lui parut
avoir pris des teintes funÉbres.
Tout Á coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un soubresaut
terrible. Il croyait qu'on venait le chercher pour le conduire Á l'Êchafaud
; aussi, lorsqu'il vit purement et simplement paraÏtre, au lieu de
l'exÊcuteur qu'il attendait, son commissaire et son greffier de la veille,
il fut tout prÉs de leur sauter au cou.
" Votre affaire s'est fort compliquÊe depuis hier au soir, mon brave
homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire toute la vÊritÊ
; car votre repentir peut seul conjurer la colÉre du cardinal.
-- Mais je suis prËt Á tout dire, s'Êcria Bonacieux, du moins tout ce
que je sais. Interrogez, je vous prie.
-- OÝ est votre femme, d'abord ?
-- Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlevÊe.
-- Oui, mais depuis hier cinq heures de l'aprÉs-midi, gr×ce Á vous,
elle s'est ÊchappÊe.
-- Ma femme s'est ÊchappÊe ! s'Êcria Bonacieux. Oh ! la malheureuse !
Monsieur, si elle s'est ÊchappÊe, ce n'est pas ma faute, je vous le jure.
-- Qu'alliez-vous donc alors faire chez M. d'Artagnan, votre voisin,
avec lequel vous avez eu une longue confÊrence dans la journÊe ?
-- Ah ! oui, Monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et j'avoue
que j'ai eu tort. J'ai ÊtÊ chez M. d'Artagnan.
-- Quel Êtait le but de cette visite ?
-- De le prier de m'aider Á retrouver ma femme. Je croyais que j'avais
droit de la rÊclamer ; je me trompais, Á ce qu'il paraÏt, et je vous en
demande bien pardon.
-- Et qu'a rÊpondu M. d'Artagnan ?
-- M. d'Artagnan m'a promis son aide ; mais je me suis bientÆt aperÚu
qu'il me trahissait.
-- Vous en imposez Á la justice ! M. d'Artagnan a fait un pacte avec
vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de police qui
avaient arrËtÊ votre femme, et l'a soustraite Á toutes les recherches.
-- M. d'Artagnan a enlevÊ ma femme ! Ah ÚÁ, mais que me dites-vous lÁ ?
-- Heureusement M. d'Artagnan est entre nos mains, et vous allez lui
Ëtre confrontÊ.
-- Ah ! ma foi, je ne demande pas mieux, s'Êcria Bonacieux ; je ne
serais pas f×chÊ de voir une figure de connaissance.
-- Faites entrer M. d'Artagnan " , dit le commissaire aux deux gardes.
Les deux gardes firent entrer Athos.
" Monsieur d'Artagnan, dit le commissaire en s'adressant Á Athos,
dÊclarez ce qui s'est passÊ entre vous et Monsieur.
-- Mais ! s'Êcria Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan que vous me
montrez lÁ !
-- Comment ! ce n'est pas M. d'Artagnan ? s'Êcria le commissaire.
-- Pas le moins du monde, rÊpondit Bonacieux.
-- Comment se nomme Monsieur ? demanda le commissaire.
-- Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.
-- Comment ! vous ne le connaissez pas ?
-- Non.
-- Vous ne l'avez jamais vu ?
-- Si fait ; mais je ne sais comment il s'appelle.
-- Votre nom ? demanda le commissaire.
-- Athos, rÊpondit le mousquetaire.
-- Mais ce n'est pas un nom d'homme, Úa, c'est un nom de montagne !
s'Êcria le pauvre interrogateur qui commenÚait Á perdre la tËte.
-- C'est mon nom, dit tranquillement Athos.
-- Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan.
-- Moi ?
-- Oui, vous.
-- C'est-Á-dire que c'est Á moi qu'on a dit : " Vous Ëtes M. d'Artagnan
? " J'ai rÊpondu : " Vous croyez ? " Mes gardes se sont ÊcriÊs qu'ils en
Êtaient sÙrs. Je n'ai pas voulu les contrarier. D'ailleurs je pouvais me
tromper.
-- Monsieur, vous insultez Á la majestÊ de la justice.
-- Aucunement, fit tranquillement Athos.
-- Vous Ëtes M. d'Artagnan.
-- Vous voyez bien que vous me le dites encore.
-- Mais, s'Êcria Á son tour M. Bonacieux, je vous dis, Monsieur le
commissaire, qu'il n'y a pas un instant de doute Á avoir. M. d'Artagnan est
mon hÆte, et par consÊquent, quoiqu'il ne me paie pas mes loyers, et
justement mËme Á cause de cela, je dois le connaÏtre. M. d'Artagnan est un
jeune homme de dix-neuf Á vingt ans Á peine, et Monsieur en a trente au
moins. M. d'Artagnan est dans les gardes de M. des Essarts, et Monsieur est
dans la compagnie des mousquetaires de M. de TrÊville : regardez l'uniforme,
Monsieur le commissaire, regardez l'uniforme.
-- C'est vrai, murmura le commissaire ; c'est pardieu vrai. "
En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et un messager, introduit par
un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au commissaire.
" Oh ! la malheureuse ! s'Êcria le commissaire.
-- Comment ? que dites-vous ? de qui parlez-vous ? Ce n'est pas de ma
femme, j'espÉre !
-- Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez.
-- Ah ÚÁ !, s'Êcria le mercier exaspÊrÊ, faites-moi le plaisir de me
dire, Monsieur, comment mon affaire Á moi peut s'empirer de ce que fait ma
femme pendant que je suis en prison !
-- Parce que ce qu'elle fait est la suite d'un plan arrËtÊ entre vous,
plan infernal !
-- Je vous jure, Monsieur le commissaire, que vous Ëtes dans la plus
profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que devait faire ma
femme, que je suis entiÉrement Êtranger Á ce qu'elle a fait, et que, si elle
a fait des sottises, je la renie, je la dÊmens, je la maudis.
-- Ah ÚÁ ! dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin de moi
ici, renvoyez-moi quelque part, il est trÉs ennuyeux, votre Monsieur
Bonacieux.
-- Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le commissaire
en dÊsignant d'un mËme geste Athos et Bonacieux, et qu'ils soient gardÊs
plus sÊvÉrement que jamais.
-- Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c'est Á M.
d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi je puis le
remplacer.
-- Faites ce que j'ai dit ! s'Êcria le commissaire, et le secret le
plus absolu ! Vous entendez ! "
Athos suivit ses gardes en levant les Êpaules, et M. Bonacieux en
poussant des lamentations Á fendre le coeur d'un tigre.
On ramena le mercier dans le mËme cachot oÝ il avait passÊ la nuit, et
l'on l'y laissa toute la journÊe. Toute la journÊe Bonacieux pleura comme un
vÊritable mercier, n'Êtant pas du tout homme d'ÊpÊe, il nous l'a dit
lui-mËme.
Le soir, vers les neuf heures, au moment oÝ il allait se dÊcider Á se
mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas se
rapprochÉrent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes parurent.
" Suivez-moi, dit un exempt qui venait Á la suite des gardes.
-- Vous suivre ! s'Êcria Bonacieux ; vous suivre Á cette heure-ci ! et
oÝ cela, mon Dieu ?
-- OÝ nous avons l'ordre de vous conduire.
-- Mais ce n'est pas une rÊponse, cela.
-- C'est cependant la seule que nous puissions vous faire.
-- Ah ! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette fois
je suis perdu ! "
Et il suivit machinalement et sans rÊsistance les gardes qui venaient
le quÊrir.
Il prit le mËme corridor qu'il avait dÊjÁ pris, traversa une premiÉre
cour, puis un second corps de logis ; enfin, Á la porte de la cour d'entrÊe,
il trouva une voiture entourÊe de quatre gardes Á cheval. On le fit monter
dans cette voiture, l'exempt se plaÚa prÉs de lui, on ferma la portiÉre Á
clef, et tous deux se trouvÉrent dans une prison roulante.
La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funÉbre. A travers
la grille cadenassÊe, le prisonnier apercevait les maisons et le pavÊ, voilÁ
tout ; mais, en vÊritable Parisien qu'il Êtait, Bonacieux reconnaissait
chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux rÊverbÉres. Au moment d'arriver Á
Saint-Paul, lieu oÝ l'on exÊcutait les condamnÊs de la Bastille, il faillit
s'Êvanouir et se signa deux fois. Il avait cru que la voiture devait
s'arrËter lÁ. La voiture passa cependant.
Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en cÆtoyant le
cimetiÉre Saint-Jean oÝ on enterrait les criminels d'Etat. Une seule chose
le rassura un peu, c'est qu'avant de les enterrer on leur coupait
gÊnÊralement la tËte, et que sa tËte Á lui Êtait encore sur ses Êpaules.
Mais lorsqu'il vit que la voiture prenait la route de la GrÉve, qu'il
aperÚut les toits aigus de l'HÆtel de Ville, que la voiture s'engagea sous
l'arcade, il crut que tout Êtait fini pour lui, voulut se confesser Á
l'exempt, et, sur son refus, poussa des cris si pitoyables que l'exempt
annonÚa que, s'il continuait Á l'assourdir ainsi, il lui mettrait un
b×illon.
Cette menace rassura quelque peu Bonacieux : si l'on eÙt dÙ l'exÊcuter
en GrÉve, ce n'Êtait pas la peine de le b×illonner, puisqu'on Êtait presque
arrivÊ au lieu de l'exÊcution. En effet, la voiture traversa la place fatale
sans s'arrËter. Il ne restait plus Á craindre que la Croix-du- Trahoir : la
voiture en prit justement le chemin.
Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'Êtait Á la Croix-du-Trahoir
qu'on exÊcutait les criminels subalternes. Bonacieux s'Êtait flattÊ en se
croyant digne de Saint-Paul ou de la place de GrÉve : c'Êtait Á la Croix-
du-Trahoir qu'allaient finir son voyage et sa destinÊe ! Il ne pouvait voir
encore cette malheureuse croix, mais il la sentait en quelque sorte venir
au-devant de lui. Lorsqu'il n'en fut plus qu'Á une vingtaine de pas, il
entendit une rumeur, et la voiture s'arrËta. C'Êtait plus que n'en pouvait
supporter le pauvre Bonacieux, dÊjÁ ÊcrasÊ par les Êmotions successives
qu'il avait ÊprouvÊes ; il poussa un faible gÊmissement, qu'on eÙt pu
prendre pour le dernier soupir d'un moribond, et il s'Êvanouit.
CHAPITRE XIV. L'HOMME DE MEUNG
Ce rassemblement Êtait produit non point par l'attente d'un homme qu'on
devait pendre, mais par la contemplation d'un pendu.
La voiture, arrËtÊe un instant, reprit donc sa marche, traversa la
foule, continua son chemin, enfila la rue Saint-HonorÊ, tourna la rue des
Bons-Enfants et s'arrËta devant une porte basse.
La porte s'ouvrit, deux gardes reÚurent dans leurs bras Bonacieux,
soutenu par l'exempt ; on le poussa dans une allÊe, on lui fit monter un
escalier, et on le dÊposa dans une antichambre.
Tous ces mouvements s'Êtaient opÊrÊs pour lui d'une faÚon machinale.
Il avait marchÊ comme on marche en rËve ; il avait entrevu les objets Á
travers un brouillard ; ses oreilles avaient perÚu des sons sans les
comprendre ; on eÙt pu l'exÊcuter dans ce moment qu'il n'eÙt pas fait un
geste pour entreprendre sa dÊfense, qu'il n'eÙt pas poussÊ un cri pour
implorer la pitiÊ.
Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuyÊ au mur et les bras
pendants, Á l'endroit mËme oÝ les gardes l'avaient dÊposÊ.
Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun objet
menaÚant, comme rien n'indiquait qu'il courÙt un danger rÊel, comme la
banquette Êtait convenablement rembourrÊe, comme la muraille Êtait
recouverte d'un beau cuir de Cordoue, comme de grands rideaux de damas rouge
flottaient devant la fenËtre, retenus par des embrasses d'or, il comprit peu
Á peu que sa frayeur Êtait exagÊrÊe, et il commenÚa de remuer la tËte Á
droite et Á gauche et de bas en haut.
A ce mouvement, auquel personne ne s'opposa, il reprit un peu de
courage et se risqua Á ramener une jambe, puis l'autre ; enfin, en s'aidant
de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se trouva sur ses
pieds.
En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portiÉre, continua
d'Êchanger encore quelques paroles avec une personne qui se trouvait dans la
piÉce voisine, et se retournant vers le prisonnier :
" C'est vous qui vous nommez Bonacieux ? dit-il.
-- Oui, Monsieur l'officier, balbutia le mercier, plus mort que vif,
pour vous servir.
-- Entrez " , dit l'officier.
Et il s'effaÚa pour que le mercier pÙt passer. Celui-ci obÊit sans
rÊplique, et entra dans la chambre oÝ il paraissait Ëtre attendu.
C'Êtait un grand cabinet, aux murailles garnies d'armes offensives et
dÊfensives, clos et ÊtouffÊ, et dans lequel il y avait dÊjÁ du feu, quoique
l'on fÙt Á peine Á la fin du mois de septembre. Une table carrÊe, couverte
de livres et de papiers sur lesquels Êtait dÊroulÊ un plan immense de la
ville de La Rochelle, tenait le milieu de l'appartement.
Debout devant la cheminÊe Êtait un homme de moyenne taille, Á la mine
haute et fiÉre, aux yeux perÚants, au front large, Á la figure amaigrie
qu'allongeait encore une royale surmontÊe d'une paire de moustaches. Quoique
cet homme eÙt trente-six Á trente-sept ans Á peine, cheveux, moustache et
royale s'en allaient grisonnant. Cet homme, moins l'ÊpÊe, avait toute la
mine d'un homme de guerre, et ses bottes de buffle encore lÊgÉrement
couvertes de poussiÉre indiquaient qu'il avait montÊ Á cheval dans la
journÊe.
Cet homme, c'Êtait Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu, non
point tel qu'on nous le reprÊsente, cassÊ comme un vieillard, souffrant
comme un martyr, le corps brisÊ, la voix Êteinte, enterrÊ dans un grand
fauteuil comme dans une tombe anticipÊe, ne vivant plus que par la force de
son gÊnie, et ne soutenant plus la lutte avec l'Europe que par l'Êternelle
application de sa pensÊe ; mais tel qu'il Êtait rÊellement Á cette Êpoque,
c'est-Á-dire adroit et galant cavalier, faible de corps dÊjÁ, mais soutenu
par cette puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus
extraordinaires qui aient existÊ ; se prÊparant enfin, aprÉs avoir soutenu
le duc de Nevers dans son duchÊ de Mantoue, aprÉs avoir pris NÏmes, Castres
et UzÉs, Á chasser les Anglais de l'Ïle de RÊ et Á faire le siÉge de La
Rochelle.
A la premiÉre vue, rien ne dÊnotait donc le cardinal, et il Êtait
impossible Á ceux-lÁ qui ne connaissaient point son visage de deviner devant
qui ils se trouvaient.
Le pauvre mercier demeura debout Á la porte, tandis que les yeux du
personnage que nous venons de dÊcrire se fixaient sur lui, et semblaient
vouloir pÊnÊtrer jusqu'au fond du passÊ.
" C'est lÁ ce Bonacieux ? demanda-t-il aprÉs un moment de silence.
-- Oui, Monseigneur, reprit l'officier.
-- C'est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous. "
L'officier prit sur la table les papiers dÊsignÊs, les remit Á celui
qui les demandait, s'inclina jusqu'Á terre, et sortit.
Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la Bastille.
De temps en temps, l'homme de la cheminÊe levait les yeux de dessus les
Êcritures, et les plongeait comme deux poignards jusqu'au fond du coeur du
pauvre mercier.
Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d'examen, le cardinal
Êtait fixÊ.
" Cette tËte-lÁ n'a jamais conspirÊ, murmura-t-il ; mais n'importe,
voyons toujours.
-- Vous Ëtes accusÊ de haute trahison, dit lentement le cardinal.
-- C'est ce qu'on m'a dÊjÁ appris, Monseigneur, s'Êcria Bonacieux,
donnant Á son interrogateur le titre qu'il avait entendu l'officier lui
donner ; mais je vous jure que je n'en savais rien. "
Le cardinal rÊprima un sourire.
" Vous avez conspirÊ avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et avec
Milord duc de Buckingham.
-- En effet, Monseigneur, rÊpondit le mercier, je l'ai entendue
prononcer tous ces noms-lÁ.
-- Et Á quelle occasion ?
-- Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attirÊ le duc de
Buckingham Á Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec lui.
-- Elle disait cela ? s'Êcria le cardinal avec violence.
-- Oui, Monseigneur ; mais moi je lui ai dit qu'elle avait tort de
tenir de pareils propos, et que Son Eminence Êtait incapable...
-- Taisez-vous, vous Ëtes un imbÊcile, reprit le cardinal.
-- C'est justement ce que ma femme m'a rÊpondu, Monseigneur.
-- Savez-vous qui a enlevÊ votre femme ?
-- Non, Monseigneur.
-- Vous avez des soupÚons, cependant ?
-- Oui, Monseigneur ; mais ces soupÚons ont paru contrarier M. le
commissaire, et je ne les ai plus.
-- Votre femme s'est ÊchappÊe, le saviez-vous ?
-- Non, Monseigneur, je l'ai appris depuis que je suis en prison, et
toujours par l'entremise de M. le commissaire, un homme bien aimable ! "
Le cardinal rÊprima un second sourire.
" Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa fuite ?
-- Absolument, Monseigneur ; mais elle a dÙ rentrer au Louvre.
-- A une heure du matin elle n'y Êtait pas rentrÊe encore.
-- Ah ! mon Dieu ! mais qu'est-elle devenue alors ?
-- On le saura, soyez tranquille ; on ne cache rien au cardinal ; le
cardinal sait tout.
-- En ce cas, Monseigneur, est-ce que vous croyez que le cardinal
consentira Á me dire ce qu'est devenue ma femme ?
-- Peut-Ëtre ; mais il faut d'abord que vous avouiez tout ce que vous
savez relativement aux relations de votre femme avec Mme de Chevreuse.
-- Mais, Monseigneur, je n'en sais rien ; je ne l'ai jamais vue.
-- Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle
directement chez vous ?
-- Presque jamais : elle avait affaire Á des marchands de toile, chez
lesquels je la conduisais.
-- Et combien y en avait-il de marchands de toile ?
-- Deux, Monseigneur.
-- OÝ demeurent-ils ?
-- Un, rue de Vaugirard ; l'autre, rue de La Harpe.
-- Entriez-vous chez eux avec elle ?
-- Jamais, Monseigneur ; je l'attendais Á la porte.
-- Et quel prÊtexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute seule ?
-- Elle ne m'en donnait pas ; elle me disait d'attendre, et
j'attendais.
-- Vous Ëtes un mari complaisant, mon cher Monsieur Bonacieux ! " dit
le cardinal.
" Il m'appelle son cher Monsieur ! dit en lui-mËme le mercier. Peste !
les affaires vont bien ! "
" ReconnaÏtriez-vous ces portes ?
-- Oui.
-- Savez-vous les numÊros ?
-- Oui.
-- Quels sont-ils ?
-- N 25, dans la rue de Vaugirard ; n 75, dans la rue de La Harpe.
-- C'est bien " , dit le cardinal.
A ces mots, il prit une sonnette d'argent, et sonna ; l'officier
rentra.
" Allez, dit-il Á demi-voix, me chercher Rochefort ; et qu'il vienne Á
l'instant mËme, s'il est rentrÊ.
-- Le comte est lÁ, dit l'officier, il demande instamment Á parler Á
Votre Eminence ! "
" A Votre Eminence ! murmura Bonacieux, qui savait que tel Êtait le
titre qu'on donnait d'ordinaire Á M. le cardinal, ... Á Votre Eminence ! "
" Qu'il vienne alors, qu'il vienne ! " dit vivement Richelieu.
L'officier s'ÊlanÚa hors de l'appartement, avec cette rapiditÊ que
mettaient d'ordinaire tous les serviteurs du cardinal Á lui obÊir.
" A Votre Eminence ! " murmurait Bonacieux en roulant des yeux ÊgarÊs.
Cinq secondes ne s'Êtaient pas ÊcoulÊes depuis la disparition de
l'officier, que la porte s'ouvrit et qu'un nouveau personnage entra.
" C'est lui, s'Êcria Bonacieux.
-- Qui lui ? demanda le cardinal.
-- Celui qui m'a enlevÊ ma femme. "
Le cardinal sonna une seconde fois. L'officier reparut.
" Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu'il attende que
je le rappelle devant moi.
-- Non, Monseigneur ! non, ce n'est pas lui ! s'Êcria Bonacieux ; non,
je m'Êtais trompÊ : c'est un autre qui ne lui ressemble pas du tout !
Monsieur est un honnËte homme.
-- Emmenez cet imbÊcile ! " dit le cardinal.
L'officier prit Bonacieux sous le bras, et le reconduisit dans
l'antichambre oÝ il trouva ses deux gardes.
Le nouveau personnage qu'on venait d'introduire suivit des yeux avec
impatience Bonacieux jusqu'Á ce qu'il fÙt sorti, et dÉs que la porte se fut
refermÊe sur lui :
" Ils se sont vus, dit-il en s'approchant vivement du cardinal.
-- Qui ? demanda Son Eminence.
-- Elle et lui.
-- La reine et le duc ? s'Êcria Richelieu.
-- Oui.
-- Et oÝ cela ?
-- Au Louvre.
-- Vous en Ëtes sÙr ?
-- Parfaitement sÙr.
-- Qui vous l'a dit ?
-- Mme de Lannoy, qui est toute Á Votre Eminence, comme vous le savez.
-- Pourquoi ne l'a-t-elle pas dit plus tÆt ?
-- Soit hasard, soit dÊfiance, la reine a fait coucher Mme de Fargis
dans sa chambre, et l'a gardÊe toute la journÊe.
-- C'est bien, nous sommes battus. T×chons de prendre notre revanche.
-- Je vous y aiderai de toute mon ×me, Monseigneur, soyez tranquille.
-- Comment cela s'est-il passÊ ?
-- A minuit et demi, la reine Êtait avec ses femmes...
-- OÝ cela ?
-- Dans sa chambre Á coucher...
-- Bien.
-- Lorsqu'on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa dame de
lingerie...
-- AprÉs ?
-- AussitÆt la reine a manifestÊ une grande Êmotion, et, malgrÊ le
rouge dont elle avait le visage couvert, elle a p×li.
-- AprÉs ! aprÉs !
-- Cependant, elle s'est levÊe, et d'une voix altÊrÊe : " Mesdames,
a-t- elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens. " Et elle a ouvert
la porte de son alcÆve, puis elle est sortie.
-- Pourquoi Mme de Lannoy n'est-elle pas venue vous prÊvenir Á
l'instant mËme ?
-- Rien n'Êtait bien certain encore ; d'ailleurs, la reine avait dit :
" Mesdames, attendez-moi " ; et elle n'osait dÊsobÊir Á la reine.
-- Et combien de temps la reine est-elle restÊe hors de la chambre ?
-- Trois quarts d'heure.
-- Aucune de ses femmes ne l'accompagnait ?
-- DoÓa EstÊfania seulement.
-- Et elle est rentrÊe ensuite ?
-- Oui, mais pour prendre un petit coffret de bois de rose Á son
chiffre, et sortir aussitÆt.
-- Et quand elle est rentrÊe, plus tard, a-t-elle rapportÊ le coffret ?
-- Non.
-- Mme de Lannoy savait-elle ce qu'il y avait dans ce coffret ?
-- Oui : les ferrets en diamants que Sa MajestÊ a donnÊs Á la reine.
-- Et elle est rentrÊe sans ce coffret ?
-- Oui.
-- L'opinion de Mme de Lannoy est qu'elle les a remis alors Á
Buckingham ?
-- Elle en est sÙre.
-- Comment cela ?
-- Pendant la journÊe, Mme de Lannoy, en sa qualitÊ de dame d'atour de
la reine, a cherchÊ ce coffret, a paru inquiÉte de ne pas le trouver et a
fini par en demander des nouvelles Á la reine.
-- Et alors, la reine... ?
-- La reine est devenue fort rouge et a rÊpondu qu'ayant brisÊ la
veille un de ses ferrets, elle l'avait envoyÊ raccommoder chez son orfÉvre.
-- Il faut y passer et s'assurer si la chose est vraie ou non.
-- J'y suis passÊ.
-- Eh bien, l'orfÉvre ?
-- L'orfÉvre n'a entendu parler de rien.
-- Bien ! bien ! Rochefort, tout n'est pas perdu, et peut-Ëtre...
peut-Ëtre tout est-il pour le mieux !
-- Le fait est que je ne doute pas que le gÊnie de Votre Eminence...
-- Ne rÊpare les bËtises de mon agent, n'est-ce pas ?
-- C'est justement ce que j'allais dire, si Votre Eminence m'avait
laissÊ achever ma phrase.
-- Maintenant, savez-vous oÝ se cachaient la duchesse de Chevreuse et
le duc de Buckingham ?
-- Non, Monseigneur, mes gens n'ont pu rien me dire de positif lÁ-
dessus.
-- Je le sais, moi.
-- Vous, Monseigneur ?
-- Oui, ou du moins je m'en doute. Ils se tenaient, l'un rue de
Vaugirard, n 25, et l'autre rue de La Harpe, n 75.
-- Votre Eminence veut-elle que je les fasse arrËter tous deux ?
-- Il sera trop tard, ils seront partis.
-- N'importe, on peut s'en assurer.
-- Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons.
-- J'y vais, Monseigneur. "
Et Rochefort s'ÊlanÚa hors de l'appartement.
Le cardinal, restÊ seul, rÊflÊchit un instant et sonna une troisiÉme
fois.
Le mËme officier reparut.
" Faites entrer le prisonnier " , dit le cardinal.
MaÏtre Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du
cardinal, l'officier se retira.
" Vous m'avez trompÊ, dit sÊvÉrement le cardinal.
-- Moi, s'Êcria Bonacieux, moi, tromper Votre Eminence !
-- Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe, n'allait
pas chez des marchands de toile.
-- Et oÝ allait-elle, juste Dieu ?
-- Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de
Buckingham.
-- Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs ; oui, c'est cela,
Votre Eminence a raison. J'ai dit plusieurs fois Á ma femme qu'il Êtait
Êtonnant que des marchands de toile demeurassent dans des maisons pareilles,
dans des maisons qui n'avaient pas d'enseignes, et chaque fois ma femme
s'est mise Á rire. Ah ! Monseigneur, continua Bonacieux en se jetant aux
pieds de l'Eminence, ah ! que vous Ëtes bien le cardinal, le grand cardinal,
l'homme de gÊnie que tout le monde rÊvÉre. "
Le cardinal, tout mÊdiocre qu'Êtait le triomphe remportÊ sur un Ëtre
aussi vulgaire que l'Êtait Bonacieux, n'en jouit pas moins un instant ;
puis, presque aussitÆt, comme si une nouvelle pensÊe se prÊsentait Á son
esprit, un sourire plissa ses lÉvres, et tendant la main au mercier :
" Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous Ëtes un brave homme.
-- Le cardinal m'a touchÊ la main ! j'ai touchÊ la main du grand homme
! s'Êcria Bonacieux ; le grand homme m'a appelÊ son ami !
-- Oui, mon ami ; oui ! dit le cardinal avec ce ton paterne qu'il
savait prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui ne le
connaissaient pas ; et comme on vous a soupÚonnÊ injustement, Eh bien, il
vous faut une indemnitÊ : tenez ! prenez ce sac de cent pistoles, et
pardonnez-moi.
-- Que je vous pardonne, Monseigneur ! dit Bonacieux hÊsitant Á prendre
le sac, craignant sans doute que ce prÊtendu don ne fÙt qu'une plaisanterie.
Mais vous Êtiez bien libre de me faire arrËter, vous Ëtes bien libre de me
faire torturer, vous Ëtes bien libre de me faire pendre : vous Ëtes le
maÏtre, et je n'aurais pas eu le plus petit mot Á dire. Vous pardonner,
Monseigneur ! Allons donc, vous n'y pensez pas !
-- Ah ! mon cher Monsieur Bonacieux ! vous y mettez de la gÊnÊrositÊ,
je le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous prenez ce sac, et vous
vous en allez sans Ëtre trop mÊcontent ?
-- Je m'en vais enchantÊ, Monseigneur.
-- Adieu donc, ou plutÆt Á revoir, car j'espÉre que nous nous
reverrons.
-- Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son
Eminence.
-- Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouvÊ un charme extrËme
Á votre conversation.
-- Oh ! Monseigneur !
-- Au revoir, Monsieur Bonacieux, au revoir. "
Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux rÊpondit
en s'inclinant jusqu'Á terre ; puis il sortit Á reculons, et quand il fut
dans l'antichambre, le cardinal l'entendit qui, dans son enthousiasme,
criait Á tue-tËte : " Vive Monseigneur ! vive Son Eminence ! vive le grand
cardinal ! " Le cardinal Êcouta en souriant cette brillante manifestation
des sentiments enthousiastes de maÏtre Bonacieux ; puis, quand les cris de
Bonacieux se furent perdus dans l'Êloignement :
" Bien, dit-il, voici dÊsormais un homme qui se fera tuer pour moi. "
Et le cardinal se mit Á examiner avec la plus grande attention la carte
de La Rochelle qui, ainsi que nous l'avons dit, Êtait Êtendue sur son
bureau, traÚant avec un crayon la ligne oÝ devait passer la fameuse digue
qui, dix-huit mois plus tard, fermait le port de la citÊ assiÊgÊe.
Comme il en Êtait au plus profond de ses mÊditations stratÊgiques, la
porte se rouvrit, et Rochefort rentra.
" Eh bien ? dit vivement le cardinal en se levant avec une promptitude
qui prouvait le degrÊ d'importance qu'il attachait Á la commission dont il
avait chargÊ le comte.
-- Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six Á vingt-huit ans
et un homme de trente-cinq Á quarante ans ont logÊ effectivement, l'un
quatre jours et l'autre cinq, dans les maisons indiquÊes par Votre Eminence
: mais la femme est partie cette nuit, et l'homme ce matin.
-- C'Êtaient eux ! s'Êcria le cardinal, qui regardait Á la pendule ; et
maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir aprÉs : la
duchesse est Á Tours, et le duc Á Boulogne. C'est Á Londres qu'il faut les
rejoindre.
-- Quels sont les ordres de Votre Eminence ?
-- Pas un mot de ce qui s'est passÊ ; que la reine reste dans une
sÊcuritÊ parfaite ; qu'elle ignore que nous savons son secret ; qu'elle
croie que nous sommes Á la recherche d'une conspiration quelconque. Envoyez-
moi le garde des sceaux SÊguier.
-- Et cet homme, qu'en a fait Votre Eminence ?
-- Quel homme ? demanda le cardinal.
-- Ce Bonacieux ?
-- J'en ai fait tout ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fait l'espion
de sa femme. "
Le comte de Rochefort s'inclina en homme qui reconnaÏt la grande
supÊrioritÊ du maÏtre, et se retira.
RestÊ seul, le cardinal s'assit de nouveau, Êcrivit une lettre qu'il
cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L'officier entra pour la
quatriÉme fois.
" Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s'apprËter pour un
voyage. "
Un instant aprÉs, l'homme qu'il avait demandÊ Êtait debout devant lui,
tout bottÊ et tout ÊperonnÊ.
" Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous ne
vous arrËterez pas un instant en route. Vous remettrez cette lettre Á
Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez mon trÊsorier et
faites-vous payer. Il y en a autant Á toucher si vous Ëtes ici de retour
dans six jours et si vous avez bien fait ma commission. "
Le messager, sans rÊpondre un seul mot, s'inclina, prit la lettre, le
bon de deux cents pistoles, et sortit.
Voici ce que contenait la lettre :
" Milady,
Trouvez-vous au premier bal oÝ se trouvera le duc de Buckingham. Il
aura Á son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous de lui et
coupez-en deux.
AussitÆt que ces ferrets seront en votre possession, prÊvenez-moi. "
CHAPITRE XV. GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE
Le lendemain du jour oÝ ces ÊvÊnements Êtaient arrivÊs, Athos n'ayant
point reparu, M. de TrÊville avait ÊtÊ prÊvenu par d'Artagnan et par Porthos
de sa disparition.
Quant Á Aramis, il avait demandÊ un congÊ de cinq jours, et il Êtait Á
Rouen, disait-on, pour affaires de famille.
M. de TrÊville Êtait le pÉre de ses soldats. Le moindre et le plus
inconnu d'entre eux, dÉs qu'il portait l'uniforme de la compagnie, Êtait
aussi certain de son aide et de son appui qu'aurait pu l'Ëtre son frÉre
lui-mËme.
Il se rendit donc Á l'instant chez le lieutenant criminel. On fit venir
l'officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les renseignements
successifs apprirent qu'Athos Êtait momentanÊment logÊ au Fort-l'EvËque.
Athos avait passÊ par toutes les Êpreuves que nous avons vu Bonacieux
subir.
Nous avons assistÊ Á la scÉne de confrontation entre les deux captifs.
Athos, qui n'avait rien dit jusque-lÁ de peur que d'Artagnan, inquiÊtÊ Á son
tour, n'eÙt point le temps qu'il lui fallait, Athos dÊclara, Á partir de ce
moment, qu'il se nommait Athos et non d'Artagnan.
Il ajouta qu'il ne connaissait ni Monsieur, ni Madame Bonacieux, qu'il
n'avait jamais parlÊ ni Á l'un, ni Á l'autre ; qu'il Êtait venu vers les dix
heures du soir pour faire visite Á M. d'Artagnan, son ami, mais que jusqu'Á
cette heure il Êtait restÊ chez M. de TrÊville, oÝ il avait dÏnÊ ; vingt
tÊmoins, ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il nomma plusieurs
gentilshommes distinguÊs, entre autres M. le duc de La TrÊmouille.
Le second commissaire fut aussi Êtourdi que le premier de la
dÊclaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il aurait bien
voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment tant Á gagner sur les
gens d'ÊpÊe ; mais le nom de M. de TrÊville et celui de M. le duc de La
TrÊmouille mÊritaient rÊflexion.
Athos fut aussi envoyÊ au cardinal, mais malheureusement le cardinal
Êtait au Louvre chez le roi.
C'Êtait prÊcisÊment le moment oÝ M. de TrÊville, sortant de chez le
lieutenant criminel et de chez le gouverneur du Fort-l'EvËque, sans avoir pu
trouver Athos, arriva chez Sa MajestÊ.
Comme capitaine des mousquetaires, M. de TrÊville avait Á toute heure
ses entrÊes chez le roi.
On sait quelles Êtaient les prÊventions du roi contre la reine,
prÊventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait
d'intrigues, se dÊfiait infiniment plus des femmes que des hommes. Une des
grandes causes surtout de cette prÊvention Êtait l'amitiÊ d'Anne d'Autriche
pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes l'inquiÊtaient plus que les guerres
avec l'Espagne, les dÊmËlÊs avec l'Angleterre et l'embarras des finances. A
ses yeux et dans sa conviction, Mme de Chevreuse servait la reine non
seulement dans ses intrigues politiques, mais, ce qui le tourmentait bien
plus encore, dans ses intrigues amoureuses.
Au premier mot de ce qu'avait dit M. le cardinal, que Mme de Chevreuse,
exilÊe Á Tours et qu'on croyait dans cette ville, Êtait venue Á Paris et,
pendant cinq jours qu'elle y Êtait restÊe, avait dÊpistÊ la police, le roi
Êtait entrÊ dans une furieuse colÉre. Capricieux et infidÉle, le roi voulait
Ëtre Louis le Juste et Louis le Chaste . La postÊritÊ comprendra
difficilement ce caractÉre, que l'histoire n'explique que par des faits et
jamais par des raisonnements.
Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse
Êtait venue Á Paris, mais encore que la reine avait renouÊ avec elle Á
l'aide d'une de ces correspondances mystÊrieuses qu'Á cette Êpoque on
nommait une cabale ; lorsqu'il affirma que lui, le cardinal, allait dÊmËler
les fils les plus obscurs de cette intrigue, quand, au moment d'arrËter sur
le fait, en flagrant dÊlit, nanti de toutes les preuves, l'Êmissaire de la
reine prÉs de l'exilÊe, un mousquetaire avait osÊ interrompre violemment le
cours de la justice en tombant, l'ÊpÊe Á la main, sur d'honnËtes gens de loi
chargÊs d'examiner avec impartialitÊ toute l'affaire pour la mettre sous les
yeux du roi, Louis XIII ne se contint plus, il fit un pas vers l'appartement
de la reine avec cette p×le et muette indignation qui, lorsqu'elle Êclatait,
conduisait ce prince jusqu'Á la plus froide cruautÊ.
Et cependant, dans tout cela, le cardinal n'avait pas encore dit un mot
du duc de Buckingham.
Ce fut alors que M. de TrÊville entra, froid, poli et dans une tenue
irrÊprochable.
Averti de ce qui venait de se passer par la prÊsence du cardinal et par
l'altÊration de la figure du roi, M. de TrÊville se sentit fort comme Samson
devant les Philistins.
Louis XIII mettait dÊjÁ la main sur le bouton de la porte ; au bruit
que fit M. de TrÊville en entrant, il se retourna.
" Vous arrivez bien, Monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses passions
Êtaient montÊes Á un certain point, ne savait pas dissimuler, et j'en
apprends de belles sur le compte de vos mousquetaires.
-- Et moi, dit froidement M. de TrÊville, j'en ai de belles Á apprendre
Á Votre MajestÊ sur ses gens de robe.
-- PlaÏt-il ? dit le roi avec hauteur.
-- J'ai l'honneur d'apprendre Á Votre MajestÊ, continua M. de TrÊville
du mËme ton, qu'un parti de procureurs, de commissaires et de gens de
police, gens fort estimables mais fort acharnÊs, Á ce qu'il paraÏt, contre
l'uniforme, s'est permis d'arrËter dans une maison, d'emmener en pleine rue
et de jeter au Fort-l'EvËque, tout cela sur un ordre que l'on a refusÊ de me
reprÊsenter, un de mes mousquetaires, ou plutÆt des vÆtres, Sire, d'une
conduite irrÊprochable, d'une rÊputation presque illustre, et que Votre
MajestÊ connaÏt favorablement, M. Athos.
-- Athos, dit le roi machinalement ; oui, au fait, je connais ce nom.
-- Que Votre MajestÊ se le rappelle, dit M. de TrÊville ; M. Athos est
ce mousquetaire qui, dans le f×cheux duel que vous savez, a eu le malheur de
blesser griÉvement M. de Cahusac. -- A propos, Monseigneur, continua
TrÊville en s'adressant au cardinal, M. de Cahusac est tout Á fait rÊtabli,
n'est-ce pas ?
-- Merci ! dit le cardinal en se pinÚant les lÉvres de colÉre.
-- M. Athos Êtait donc allÊ rendre visite Á l'un de ses amis alors
absent, continua M. de TrÊville, Á un jeune BÊarnais, cadet aux gardes de Sa
MajestÊ, compagnie des Essarts ; mais Á peine venait-il de s'installer chez
son ami et de prendre un livre en l'attendant, qu'une nuÊe de recors et de
soldats mËlÊs ensemble vint faire le siÉge de la maison, enfonÚa plusieurs
portes... "
Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait : " C'est pour l'affaire
dont je vous ai parlÊ. "
" Nous savons tout cela, rÊpliqua le roi, car tout cela s'est fait pour
notre service.
-- Alors, dit TrÊville, c'est aussi pour le service de Votre MajestÊ
qu'on a saisi un de mes mousquetaires innocent, qu'on l'a placÊ entre deux
gardes comme un malfaiteur, et qu'on a promenÊ au milieu d'une populace
insolente ce galant homme, qui a versÊ dix fois son sang pour le service de
Votre MajestÊ et qui est prËt Á le rÊpandre encore.
-- Bah ! dit le roi ÊbranlÊ, les choses se sont passÊes ainsi ?
-- M. de TrÊville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus grand
flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme venait, une heure
auparavant, de frapper Á coups d'ÊpÊe quatre commissaires instructeurs
dÊlÊguÊs par moi afin d'instruire une affaire de la plus haute importance.
-- Je dÊfie Votre Eminence de le prouver, s'Êcria M. de TrÊville avec
sa franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire, car, une heure
auparavant, M. Athos, qui, je le confierai Á Votre MajestÊ, est un homme de
la plus haute qualitÊ, me faisait l'honneur, aprÉs avoir dÏnÊ chez moi, de
causer dans le salon de mon hÆtel avec M. le duc de La TrÊmouille et M. le
comte de Ch×lus, qui s'y trouvaient. "
Le roi regarda le cardinal.
" Un procÉs-verbal fait foi, dit le cardinal rÊpondant tout haut Á
l'interrogation muette de Sa MajestÊ, et les gens maltraitÊs ont dressÊ le
suivant, que j'ai l'honneur de prÊsenter Á Votre MajestÊ.
-- ProcÉs-verbal de gens de robe vaut-il la parole d'honneur, rÊpondit
fiÉrement TrÊville, d'homme d'ÊpÊe ?
-- Allons, allons, TrÊville, taisez-vous, dit le roi.
-- Si Son Eminence a quelque soupÚon contre un de mes mousquetaires,
dit TrÊville, la justice de M. le cardinal est assez connue pour que je
demande moi-mËme une enquËte.
-- Dans la maison oÝ cette descente de justice a ÊtÊ faite, continua le
cardinal impassible, loge, je crois, un BÊarnais ami du mousquetaire.
-- Votre Eminence veut parler de M. d'Artagnan ?
-- Je veux parler d'un jeune homme que vous protÊgez, Monsieur de
TrÊville.
-- Oui, Votre Eminence, c'est cela mËme.
-- Ne soupÚonnez-vous pas ce jeune homme d'avoir donnÊ de mauvais
conseils...
-- A M. Athos, Á un homme qui a le double de son ×ge ? interrompit M.
de TrÊville ; non, Monseigneur. D'ailleurs, M. d'Artagnan a passÊ la soirÊe
chez moi.
-- Ah ÚÁ, dit le cardinal, tout le monde a donc passÊ la soirÊe chez
vous ?
-- Son Eminence douterait-elle de ma parole ? dit TrÊville, le rouge de
la colÉre au front.
-- Non, Dieu m'en garde ! dit le cardinal ; mais, seulement, Á quelle
heure Êtait-il chez vous ?
-- Oh ! cela je puis le dire sciemment Á Votre Eminence, car, comme il
entrait, je remarquai qu'il Êtait neuf heures et demie Á la pendule, quoique
j'eusse cru qu'il Êtait plus tard.
-- Et Á quelle heure est-il sorti de votre hÆtel ?
-- A dix heures et demie : une heure aprÉs l'ÊvÊnement.
-- Mais, enfin, rÊpondit le cardinal, qui ne soupÚonnait pas un instant
la loyautÊ de TrÊville, et qui sentait que la victoire lui Êchappait, mais,
enfin, Athos a ÊtÊ pris dans cette maison de la rue des Fossoyeurs.
-- Est-il dÊfendu Á un ami de visiter un ami ? Á un mousquetaire de ma
compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de M. des Essarts ?
-- Oui, quand la maison oÝ il fraternise avec cet ami est suspecte.
-- C'est que cette maison est suspecte, TrÊville, dit le roi ;
peut-Ëtre ne le saviez-vous pas ?
-- En effet, Sire, je l'ignorais. En tout cas, elle peut Ëtre suspecte
partout ; mais je nie qu'elle le soit dans la partie qu'habite M. d'Artagnan
; car je puis vous affirmer, Sire, que, si j'en crois ce qu'il a dit, il
n'existe pas un plus dÊvouÊ serviteur de Sa MajestÊ, un admirateur plus
profond de M. le cardinal.
-- N'est-ce pas ce d'Artagnan qui a blessÊ un jour Jussac dans cette
malheureuse rencontre qui a eu lieu prÉs du couvent des Carmes- DÊchaussÊs ?
demanda le roi en regardant le cardinal, qui rougit de dÊpit.
-- Et le lendemain, Bernajoux. Oui, Sire, oui, c'est bien cela, et
Votre MajestÊ a bonne mÊmoire.
-- Allons, que rÊsolvons-nous ? dit le roi.
-- Cela regarde Votre MajestÊ plus que moi, dit le cardinal.
J'affirmerais la culpabilitÊ.
-- Et moi je la nie, dit TrÊville. Mais Sa MajestÊ a des juges, et ses
juges dÊcideront.
-- C'est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges : c'est
leur affaire de juger, et ils jugeront.
-- Seulement, reprit TrÊville, il est bien triste qu'en ce temps
malheureux oÝ nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus
incontestable n'exemptent pas un homme de l'infamie et de la persÊcution.
Aussi l'armÊe sera-t-elle peu contente, je puis en rÊpondre, d'Ëtre en butte
Á des traitements rigoureux Á propos d'affaires de police. "
Le mot Êtait imprudent ; mais M. de TrÊville l'avait lancÊ avec
connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu'en cela la mine
fait du feu, et que le feu Êclaire.
" Affaires de police ! s'Êcria le roi, relevant les paroles de M. de
TrÊville : affaires de police ! et qu'en savez-vous, Monsieur ? MËlez- vous
de vos mousquetaires, et ne me rompez pas la tËte. Il semble, Á vous
entendre, que, si par malheur on arrËte un mousquetaire, la France est en
danger. Eh ! que de bruit pour un mousquetaire ! j'en ferai arrËter dix,
ventrebleu ! cent, mËme ; toute la compagnie ! et je ne veux pas que l'on
souffle mot.
-- Du moment oÝ ils sont suspects Á Votre MajestÊ, dit TrÊville, les
mousquetaires sont coupables ; aussi, me voyez-vous, Sire, prËt Á vous
rendre mon ÊpÊe ; car aprÉs avoir accusÊ mes soldats, M. le cardinal, je
n'en doute pas, finira par m'accuser moi-mËme ; ainsi mieux vaut que je me
constitue prisonnier avec M. Athos, qui est arrËtÊ dÊjÁ, et M. d'Artagnan,
qu'on va arrËter sans doute.
-- TËte gasconne, en finirez-vous ? dit le roi.
-- Sire, rÊpondit TrÊville sans baisser le moindrement la voix,
ordonnez qu'on me rende mon mousquetaire, ou qu'il soit jugÊ.
-- On le jugera, dit le cardinal.
-- Eh bien, tant mieux ; car, dans ce cas, je demanderai Á Sa MajestÊ
la permission de plaider pour lui. "
Le roi craignit un Êclat.
" Si Son Eminence, dit-il, n'avait pas personnellement des motifs... "
Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui :
" Pardon, dit-il, mais du moment oÝ Votre MajestÊ voit en moi un juge
prÊvenu, je me retire.
-- Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon pÉre, que M. Athos Êtait
chez vous pendant l'ÊvÊnement, et qu'il n'y a point pris part ?
-- Par votre glorieux pÉre et par vous-mËme, qui Ëtes ce que j'aime et
ce que je vÊnÉre le plus au monde, je le jure !
-- Veuillez rÊflÊchir, Sire, dit le cardinal. Si nous rel×chons ainsi
le prisonnier, on ne pourra plus connaÏtre la vÊritÊ.
-- M. Athos sera toujours lÁ, reprit M. de TrÊville, prËt Á rÊpondre
quand il plaira aux gens de robe de l'interroger. Il ne dÊsertera pas,
Monsieur le cardinal ; soyez tranquille, je rÊponds de lui, moi.
-- Au fait, il ne dÊsertera pas, dit le roi ; on le retrouvera
toujours, comme dit M. de TrÊville. D'ailleurs, ajouta-t-il en baissant la
voix et en regardant d'un air suppliant Son Eminence, donnons-leur de la
sÊcuritÊ : cela est politique. "
Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.
" Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de gr×ce.
-- Le droit de gr×ce ne s'applique qu'aux coupables, dit TrÊville, qui
voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est innocent. Ce n'est
donc pas gr×ce que vous allez faire, Sire, c'est justice.
-- Et il est au Fort-l'EvËque ? dit le roi.
-- Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des
criminels.
-- Diable ! diable ! murmura le roi, que faut-il faire ?
-- Signer l'ordre de mise en libertÊ, et tout sera dit, reprit le
cardinal ; je crois, comme Votre MajestÊ, que la garantie de M. de TrÊville
est plus que suffisante. "
TrÊville s'inclina respectueusement avec une joie qui n'Êtait pas sans
mÊlange de crainte ; il eÙt prÊfÊrÊ une rÊsistance opini×tre du cardinal Á
cette soudaine facilitÊ.
Le roi signa l'ordre d'Êlargissement, et TrÊville l'emporta sans
retard.
Au moment oÝ il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire amical,
et dit au roi :
" Une bonne harmonie rÉgne entre les chefs et les soldats, dans vos
mousquetaires, Sire ; voilÁ qui est bien profitable au service et bien
honorable pour tous. "
" Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait TrÊville ;
on n'a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais h×tons-nous, car le
roi peut changer d'avis tout Á l'heure ; et au bout du compte, il est plus
difficile de remettre Á la Bastille ou au Fort-l'EvËque un homme qui en est
sorti, que d'y garder un prisonnier qu'on y tient. "
M. de TrÊville fit triomphalement son entrÊe au Fort-l'EvËque, oÝ il
dÊlivra le mousquetaire, que sa paisible indiffÊrence n'avait pas abandonnÊ.
Puis, la premiÉre fois qu'il revit d'Artagnan :
" Vous l'Êchappez belle, lui dit-il ; voilÁ votre coup d'ÊpÊe Á Jussac
payÊ. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne faudrait pas trop
vous y fier. "
Au reste, M. de TrÊville avait raison de se dÊfier du cardinal et de
penser que tout n'Êtait pas fini, car Á peine le capitaine des mousquetaires
eut-il fermÊ la porte derriÉre lui, que Son Eminence dit au roi :
" Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons causer
sÊrieusement, s'il plaÏt Á Votre MajestÊ. Sire, M. de Buckingham Êtait Á
Paris depuis cinq jours et n'en est parti que ce matin. "
CHAPITRE XVI. OU M. LE GARDE DES SCEAUX SEGUIER CHERCHA PLUS D'UNE FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
Il est impossible de se faire une idÊe de l'impression que ces quelques
mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et p×lit successivement ; et le
cardinal vit tout d'abord qu'il venait de conquÊrir d'un seul coup tout le
terrain qu'il avait perdu.
" M. de Buckingham Á Paris ! s'Êcria-t-il, et qu'y vient-il faire ?
-- Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les
Espagnols.
-- Non, pardieu, non ! conspirer contre mon honneur avec Mme de
Chevreuse, Mme de Longueville et les CondÊ !
-- Oh ! Sire, quelle idÊe ! La reine est trop sage, et surtout aime
trop Votre MajestÊ.
-- La femme est faible, Monsieur le cardinal, dit le roi ; et quant Á
m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour.
-- Je n'en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de
Buckingham est venu Á Paris pour un projet tout politique.
-- Et moi je suis sÙr qu'il est venu pour autre chose, Monsieur le
cardinal ; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble !
-- Au fait, dit le cardinal, quelque rÊpugnance que j'aie Á arrËter mon
esprit sur une pareille trahison, Votre MajestÊ m'y fait penser : Mme de
Lannoy, que, d'aprÉs l'ordre de Votre MajestÊ, j'ai interrogÊe plusieurs
fois, m'a dit ce matin que la nuit avant celle-ci Sa MajestÊ avait veillÊ
fort tard, que ce matin elle avait beaucoup pleurÊ et que toute la journÊe
elle avait Êcrit.
-- C'est cela, dit le roi ; Á lui sans doute , Cardinal, il me faut les
papiers de la reine.
-- Mais comment les prendre, Sire ? Il me semble que ce n'est ni moi,
ni Votre MajestÊ qui pouvons nous charger d'une pareille mission.
-- Comment s'y est-on pris pour la marÊchale d'Ancre ? s'Êcria le roi
au plus haut degrÊ de la colÉre ; on a fouillÊ ses armoires, et enfin on l'a
fouillÊe elle-mËme.
-- La marÊchale d'Ancre n'Êtait que la marÊchale d'Ancre, une
aventuriÉre florentine, Sire, voilÁ tout ; tandis que l'auguste Êpouse de
Votre MajestÊ est Anne d'Autriche, reine de France, c'est-Á-dire une des
plus grandes princesses du monde.
-- Elle n'en est que plus coupable, Monsieur le duc ! Plus elle a
oubliÊ la haute position oÝ elle Êtait placÊe, plus elle est bas descendue.
Il y a longtemps d'ailleurs que je suis dÊcidÊ Á en finir avec toutes ces
petites intrigues de politique et d'amour. Elle a aussi prÉs d'elle un
certain La Porte...
-- Que je crois la cheville ouvriÉre de tout cela, je l'avoue, dit le
cardinal.
-- Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe ? dit le roi.
-- Je crois, et je le rÊpÉte Á Votre MajestÊ, que la reine conspire
contre la puissance de son roi, mais je n'ai point dit contre son honneur.
-- Et moi je vous dis contre tous deux ; moi je vous dis que la reine
ne m'aime pas ; je vous dis qu'elle en aime un autre ; je vous dis qu'elle
aime cet inf×me duc de Buckingham ! Pourquoi ne l'avez-vous pas fait arrËter
pendant qu'il Êtait Á Paris ?
-- ArrËter le duc ! arrËter le premier ministre du roi Charles Ier ! Y
pensez-vous, Sire ? Quel Êclat ! et si alors les soupÚons de Votre MajestÊ,
ce dont je continue Á douter, avaient quelque consistance, quel Êclat
terrible ! quel scandale dÊsespÊrant !
-- Mais puisqu'il s'exposait comme un vagabond et un larronneur, il
fallait... "
Louis XIII s'arrËta lui-mËme, effrayÊ de ce qu'il allait dire, tandis
que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la parole qui Êtait
restÊe sur les lÉvres du roi.
" Il fallait ?
-- Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu'il a ÊtÊ Á
Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue ?
-- Non, Sire.
-- OÝ logeait-il ?
-- Rue de La Harpe, n 75.
-- OÝ est-ce, cela ?
-- Du cÆtÊ du Luxembourg.
-- Et vous Ëtes sÙr que la reine et lui ne se sont pas vus ?
-- Je crois la reine trop attachÊe Á ses devoirs, Sire.
-- Mais ils ont correspondu, c'est Á lui que la reine a Êcrit toute la
journÊe ; Monsieur le duc, il me faut ces lettres !
-- Sire, cependant...
-- Monsieur le duc, Á quelque prix que ce soit, je les veux.
-- Je ferai pourtant observer Á Votre MajestÊ...
-- Me trahissez-vous donc aussi, Monsieur le cardinal, pour vous
opposer toujours ainsi Á mes volontÊs ? Etes-vous aussi d'accord avec
l'Espagnol et avec l'Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec la reine ?
-- Sire, rÊpondit en soupirant le cardinal, je croyais Ëtre Á l'abri
d'un pareil soupÚon.
-- Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu ; je veux ces lettres !
-- Il n'y aurait qu'un moyen.
-- Lequel ?
-- Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux
SÊguier. La chose rentre complÉtement dans les devoirs de sa charge.
-- Qu'on l'envoie chercher Á l'instant mËme !
-- Il doit Ëtre chez moi, Sire ; je l'avais fait prier de passer, et
lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laissÊ l'ordre, s'il se prÊsentait, de
le faire attendre.
-- Qu'on aille le chercher Á l'instant mËme !
-- Les ordres de Votre MajestÊ seront exÊcutÊs ; mais...
-- Mais quoi ?
-- Mais la reine se refusera peut-Ëtre Á obÊir.
-- A mes ordres ?
-- Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.
-- Eh bien, pour qu'elle n'en doute pas, je vais la prÊvenir moi-mËme.
-- Votre MajestÊ n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
prÊvenir une rupture.
-- Oui, duc, je sais que vous Ëtes fort indulgent pour la reine, trop
indulgent peut-Ëtre ; et nous aurons, je vous en prÊviens, Á parler plus
tard de cela.
-- Quand il plaira Á Votre MajestÊ ; mais je serai toujours heureux et
fier, Sire, de me sacrifier Á la bonne harmonie que je dÊsire voir rÊgner
entre vous et la reine de France.
-- Bien, cardinal, bien ; mais en attendant envoyez chercher M. le
garde des sceaux ; moi, j'entre chez la reine. "
Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s'engagea dans le
corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d'Autriche.
La reine Êtait au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut, Mme de SablÊ,
Mme de Montbazon et Mme de GuÊmÊnÊe. Dans un coin Êtait cette camÊriste
espagnole doÓa EstÊfania, qui l'avait suivie de Madrid. Mme de GuÊmÊnÊe
faisait la lecture, et tout le monde Êcoutait avec attention la lectrice, Á
l'exception de la reine, qui, au contraire, avait provoquÊ cette lecture
afin de pouvoir, tout en feignant d'Êcouter, suivre le fil de ses propres
pensÊes.
Ces pensÊes, toutes dorÊes qu'elles Êtaient par un dernier reflet
d'amour, n'en Êtaient pas moins tristes. Anne d'Autriche, privÊe de la
confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal, qui ne pouvait
lui pardonner d'avoir repoussÊ un sentiment plus doux, ayant sous les yeux
l'exemple de la reine mÉre, que cette haine avait tourmentÊe toute sa vie --
quoique Marie de MÊdicis, s'il faut en croire les mÊmoires du temps, eÙt
commencÊ par accorder au cardinal le sentiment qu'Anne d'Autriche finit
toujours par lui refuser --, Anne d'Autriche avait vu tomber autour d'elle
ses serviteurs les plus dÊvouÊs, ses confidents les plus intimes, ses
favoris les plus chers. Comme ces malheureux douÊs d'un don funeste, elle
portait malheur Á tout ce qu'elle touchait, son amitiÊ Êtait un signe fatal
qui appelait la persÊcution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernet Êtaient
exilÊes ; enfin La Porte ne cachait pas Á sa maÏtresse qu'il s'attendait Á
Ëtre arrËtÊ d'un instant Á l'autre.
C'est au moment oÝ elle Êtait plongÊe au plus profond et au plus sombre
de ces rÊflexions, que la porte de la chambre s'ouvrit et que le roi entra.
La lectrice se tut Á l'instant mËme, toutes les dames se levÉrent, et
il se fit un profond silence.
Quant au roi, il ne fit aucune dÊmonstration de politesse ; seulement,
s'arrËtant devant la reine :
" Madame, dit-il d'une voix altÊrÊe, vous allez recevoir la visite de
M. le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont je l'ai
chargÊ. "
La malheureuse reine, qu'on menaÚait sans cesse de divorce, d'exil et
de jugement mËme, p×lit sous son rouge et ne put s'empËcher de dire :
" Mais pourquoi cette visite, Sire ? Que me dira M. le chancelier que
Votre MajestÊ ne puisse me dire elle-mËme ? "
Le roi tourna sur ses talons sans rÊpondre, et presque au mËme instant
le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonÚa la visite de M. le
chancelier.
Lorsque le chancelier parut, le roi Êtait dÊjÁ sorti par une autre
porte.
Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le
retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n'y a pas de
mal Á ce que nos lecteurs fassent dÉs Á prÊsent connaissance avec lui.
Ce chancelier Êtait un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle,
chanoine Á Notre-Dame, et qui avait ÊtÊ autrefois valet de chambre du
cardinal, qui le proposa Á Son Eminence comme un homme tout dÊvouÊ. Le
cardinal s'y fia et s'en trouva bien.
On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci :
AprÉs une jeunesse orageuse, il s'Êtait retirÊ dans un couvent pour y
expier au moins pendant quelque temps les folies de l'adolescence.
Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre pÊnitent n'avait pu
refermer si vite la porte, que les passions qu'il fuyait n'y entrassent avec
lui. Il en Êtait obsÊdÊ sans rel×che, et le supÊrieur, auquel il avait
confiÊ cette disgr×ce, voulant autant qu'il Êtait en lui l'en garantir, lui
avait recommandÊ pour conjurer le dÊmon tentateur de recourir Á la corde de
la cloche et de sonner Á toute volÊe. Au bruit dÊnonciateur, les moines
seraient prÊvenus que la tentation assiÊgeait un frÉre, et toute la
communautÊ se mettrait en priÉres.
Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l'esprit malin Á
grand renfort de priÉres faites par les moines ; mais le diable ne se laisse
pas dÊpossÊder facilement d'une place oÝ il a mis garnison ; Á mesure qu'on
redoublait les exorcismes, il redoublait les tentations, de sorte que jour
et nuit la cloche sonnait Á toute volÊe, annonÚant l'extrËme dÊsir de
mortification qu'Êprouvait le pÊnitent.
Les moines n'avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne
faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient Á la
chapelle ; la nuit, outre complies et matines, ils Êtaient encore obligÊs de
sauter vingt fois Á bas de leurs lits et de se prosterner sur le carreau de
leurs cellules.
On ignore si ce fut le diable qui l×cha prise ou les moines qui se
lassÉrent ; mais, au bout de trois mois, le pÊnitent reparut dans le monde
avec la rÊputation du plus terrible possÊdÊ qui eÙt jamais existÊ.
En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint prÊsident
Á mortier Á la place de son oncle, embrassa le parti du cardinal, ce qui ne
prouvait pas peu de sagacitÊ ; devint chancelier, servit Son Eminence avec
zÉle dans sa haine contre la reine mÉre et sa vengeance contre Anne
d'Autriche ; stimula les juges dans l'affaire de Chalais, encouragea les
essais de M. de Laffemas, grand gibecier de France ; puis enfin, investi de
toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait si bien gagnÊe, il en
vint Á recevoir la singuliÉre commission pour l'exÊcution de laquelle il se
prÊsentait chez la reine.
La reine Êtait encore debout quand il entra, mais Á peine l'eut-elle
aperÚu, qu'elle se rassit sur son fauteuil et fit signe Á ses femmes de se
rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et, d'un ton de suprËme
hauteur :
" Que dÊsirez-vous, Monsieur, demanda Anne d'Autriche, et dans quel but
vous prÊsentez-vous ici ?
-- Pour y faire au nom du roi, Madame, et sauf tout le respect que j'ai
l'honneur de devoir Á Votre MajestÊ, une perquisition exacte dans vos
papiers.
-- Comment, Monsieur ! une perquisition dans mes papiers... A moi !
mais voilÁ une chose indigne !
-- Veuillez me le pardonner, Madame, mais, dans cette circonstance, je
ne suis que l'instrument dont le roi se sert. Sa MajestÊ ne sort-elle pas
d'ici, et ne vous a-t-elle pas invitÊe elle-mËme Á vous prÊparer Á cette
visite ?
-- Fouillez donc, Monsieur ; je suis une criminelle, Á ce qu'il paraÏt
: EstÊfania, donnez les clefs de mes tables et de mes secrÊtaires. "
Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais il
savait bien que ce n'Êtait pas dans un meuble que la reine avait dÙ serrer
la lettre importante qu'elle avait Êcrite dans la journÊe.
Quand le chancelier eut rouvert et refermÊ vingt fois les tiroirs du
secrÊtaire, il fallut bien, quelque hÊsitation qu'il Êprouv×t, il fallut
bien, dis-je, en venir Á la conclusion de l'affaire, c'est-Á-dire Á fouiller
la reine elle-mËme. Le chancelier s'avanÚa donc vers Anne d'Autriche, et
d'un ton trÉs perplexe et d'un air fort embarrassÊ :
" Et maintenant, dit-il, il me reste Á faire la perquisition
principale.
-- Laquelle ? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutÆt qui ne
voulait pas comprendre.
-- Sa MajestÊ est certaine qu'une lettre a ÊtÊ Êcrite par vous dans la
journÊe ; elle sait qu'elle n'a pas encore ÊtÊ envoyÊe Á son adresse. Cette
lettre ne se trouve ni dans votre table, ni dans votre secrÊtaire, et
cependant cette lettre est quelque part.
-- Oserez-vous porter la main sur votre reine ? dit Anne d'Autriche en
se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier ses yeux,
dont l'expression Êtait devenue presque menaÚante.
-- Je suis un fidÉle sujet du roi, Madame ; et tout ce que Sa MajestÊ
ordonnera, je le ferai.
-- Eh bien, c'est vrai, dit Anne d'Autriche, et les espions de M. le
cardinal l'ont bien servi. J'ai Êcrit aujourd'hui une lettre, cette lettre
n'est point partie. La lettre est lÁ. "
Et la reine ramena sa belle main Á son corsage.
" Alors donnez-moi cette lettre, Madame, dit le chancelier.
-- Je ne la donnerai qu'au roi, Monsieur, dit Anne.
-- Si le roi eÙt voulu que cette lettre lui fÙt remise, Madame, il vous
l'eÙt demandÊe lui-mËme. Mais, je vous le rÊpÉte, c'est moi qu'il a chargÊ
de vous la rÊclamer, et si vous ne la rendiez pas...
-- Eh bien ?
-- C'est encore moi qu'il a chargÊ de vous la prendre.
-- Comment, que voulez-vous dire ?
-- Que mes ordres vont loin, Madame, et que je suis autorisÊ Á chercher
le papier suspect sur la personne mËme de Votre MajestÊ.
-- Quelle horreur ! s'Êcria la reine.
-- Veuillez donc, Madame, agir plus facilement.
-- Cette conduite est d'une violence inf×me ; savez-vous cela, Monsieur
?
-- Le roi commande, Madame, excusez-moi.
-- Je ne le souffrirai pas ; non, non, plutÆt mourir ! " s'Êcria la
reine, chez laquelle se rÊvoltait le sang impÊrieux de l'Espagnole et de
l'Autrichienne.
Le chancelier fit une profonde rÊvÊrence, puis avec l'intention bien
patente de ne pas reculer d'une semelle dans l'accomplissement de la
commission dont il s'Êtait chargÊ, et comme eÙt pu le faire un valet de
bourreau dans la chambre de la question, il s'approcha d'Anne d'Autriche,
des yeux de laquelle on vit Á l'instant mËme jaillir des pleurs de rage.
La reine Êtait, comme nous l'avons dit, d'une grande beautÊ.
La commission pouvait donc passer pour dÊlicate, et le roi en Êtait
arrivÊ, Á force de jalousie contre Buckingham, Á n'Ëtre plus jaloux de
personne.
Sans doute le chancelier SÊguier chercha des yeux Á ce moment le cordon
de la fameuse cloche ; mais, ne le trouvant pas, il en prit son parti et
tendit la main vers l'endroit oÝ la reine avait avouÊ que se trouvait le
papier.
Anne d'Autriche fit un pas en arriÉre, si p×le qu'on eÙt dit qu'elle
allait mourir ; et, s'appuyant de la main gauche, pour ne pas tomber, Á une
table qui se trouvait derriÉre elle, elle tira de la droite un papier de sa
poitrine et le tendit au garde des sceaux.
" Tenez, Monsieur, la voilÁ, cette lettre, s'Êcria la reine d'une voix
entrecoupÊe et frÊmissante, prenez-la, et me dÊlivrez de votre odieuse
prÊsence. "
Le chancelier, qui de son cÆtÊ tremblait d'une Êmotion facile Á
concevoir, prit la lettre, salua jusqu'Á terre et se retira.
A peine la porte se fut-elle refermÊe sur lui, que la reine tomba Á
demi Êvanouie dans les bras de ses femmes.
Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un seul
mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse, qui manquait,
devint trÉs p×le, l'ouvrit lentement, puis, voyant par les premiers mots
qu'elle Êtait adressÊe au roi d'Espagne, il lut trÉs rapidement.
C'Êtait tout un plan d'attaque contre le cardinal. La reine invitait
son frÉre et l'empereur d'Autriche Á faire semblant, blessÊs qu'ils Êtaient
par la politique de Richelieu, dont l'Êternelle prÊoccupation fut
l'abaissement de la maison d'Autriche, de dÊclarer la guerre Á la France et
d'imposer comme condition de la paix le renvoi du cardinal : mais d'amour,
il n'y en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.
Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal Êtait encore au Louvre.
On lui dit que Son Eminence attendait, dans le cabinet de travail, les
ordres de Sa MajestÊ.
Le roi se rendit aussitÆt prÉs de lui.
" Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c'est moi qui avais
tort ; toute l'intrigue est politique, et il n'Êtait aucunement question
d'amour dans cette lettre, que voici. En Êchange, il y est fort question de
vous. "
Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande attention ;
puis, lorsqu'il fut arrivÊ au bout, il la relut une seconde fois.
" Eh bien, Votre MajestÊ, dit-il, vous voyez jusqu'oÝ vont mes ennemis
: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez pas. A votre place,
en vÊritÊ, Sire, je cÊderais Á de si puissantes instances, et ce serait de
mon cÆtÊ avec un vÊritable bonheur que je me retirerais des affaires.
-- Que dites-vous lÁ, duc ?
-- Je dis, Sire, que ma santÊ se perd dans ces luttes excessives et
dans ces travaux Êternels. Je dis que, selon toute probabilitÊ, je ne
pourrai pas soutenir les fatigues du siÉge de La Rochelle, et que mieux vaut
que vous nommiez lÁ ou M. de CondÊ, ou M. de Bassompierre, ou enfin quelque
vaillant homme dont c'est l'Êtat de mener la guerre, et non pas moi qui suis
homme d'Eglise et qu'on dÊtourne sans cesse de ma vocation pour m'appliquer
Á des choses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus heureux
Á l'intÊrieur, Sire, et je ne doute pas que vous n'en soyez plus grand Á
l'Êtranger.
-- Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille ; tous
ceux qui sont nommÊs dans cette lettre seront punis comme ils le mÊritent,
et la reine elle-mËme.
-- Que dites-vous lÁ, Sire ? Dieu me garde que, pour moi, la reine
Êprouve la moindre contrariÊtÊ ! elle m'a toujours cru son ennemi, Sire,
quoique Votre MajestÊ puisse attester que j'ai toujours pris chaudement son
parti, mËme contre vous. Oh ! si elle trahissait Votre MajestÊ Á l'endroit
de son honneur, ce serait autre chose, et je serais le premier Á dire : "
Pas de gr×ce, Sire, pas de gr×ce pour la coupable ! " Heureusement il n'en
est rien, et Votre MajestÊ vient d'en acquÊrir une nouvelle preuve.
-- C'est vrai, Monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez raison,
comme toujours ; mais la reine n'en mÊrite pas moins toute ma colÉre.
-- C'est vous, Sire, qui avez encouru la sienne ; et vÊritablement,
quand elle bouderait sÊrieusement Votre MajestÊ, je le comprendrais ; Votre
MajestÊ l'a traitÊe avec une sÊvÊritÊ !...
-- C'est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les vÆtres,
duc, si haut placÊs qu'ils soient et quelque pÊril que je coure Á agir
sÊvÉrement avec eux.
-- La reine est mon ennemie, mais n'est pas la vÆtre, Sire ; au
contraire, elle est Êpouse dÊvouÊe, soumise et irrÊprochable ; laissez-moi
donc, Sire, intercÊder pour elle prÉs de Votre MajestÊ.
-- Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne Á moi la premiÉre !
-- Au contraire, Sire, donnez l'exemple ; vous avez eu le premier tort,
puisque c'est vous qui avez soupÚonnÊ la reine.
-- Moi, revenir le premier ? dit le roi ; jamais !
-- Sire, je vous en supplie.
-- D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier ?
-- En faisant une chose que vous sauriez lui Ëtre agrÊable.
-- Laquelle ?
-- Donnez un bal ; vous savez combien la reine aime la danse ; je vous
rÊponds que sa rancune ne tiendra point Á une pareille attention.
-- Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les plaisirs
mondains.
-- La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu'elle sait
votre antipathie pour ce plaisir ; d'ailleurs ce sera une occasion pour elle
de mettre ces beaux ferrets de diamants que vous lui avez donnÊs l'autre
jour Á sa fËte, et dont elle n'a pas encore eu le temps de se parer.
-- Nous verrons, Monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui,
dans sa joie de trouver la reine coupable d'un crime dont il se souciait
peu, et innocente d'une faute qu'il redoutait fort, Êtait tout prËt Á se
raccommoder avec elle ; nous verrons, mais, sur mon honneur, vous Ëtes trop
indulgent.
-- Sire, dit le cardinal, laissez la sÊvÊritÊ aux ministres,
l'indulgence est la vertu royale ; usez-en, et vous verrez que vous vous en
trouverez bien. "
Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures,
s'inclina profondÊment, demandant congÊ au roi pour se retirer, et le
suppliant de se raccommoder avec la reine.
Anne d'Autriche, qui, Á la suite de la saisie de sa lettre, s'attendait
Á quelque reproche, fut fort ÊtonnÊe de voir le lendemain le roi faire prÉs
d'elle des tentatives de rapprochement. Son premier mouvement fut rÊpulsif,
son orgueil de femme et sa dignitÊ de reine avaient ÊtÊ tous deux si
cruellement offensÊs, qu'elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup ;
mais, vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut enfin l'air de
commencer Á oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour pour lui
dire qu'incessamment il comptait donner une fËte.
C'Êtait une chose si rare qu'une fËte pour la pauvre Anne d'Autriche,
qu'Á cette annonce, ainsi que l'avait pensÊ le cardinal, la derniÉre trace
de ses ressentiments disparut sinon dans son coeur, du moins sur son visage.
Elle demanda quel jour cette fËte devait avoir lieu, mais le roi rÊpondit
qu'il fallait qu'il s'entendÏt sur ce point avec le cardinal.
En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal Á quelle Êpoque
cette fËte aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un prÊtexte
quelconque, diffÊrait de la fixer.
Dix jours s'ÊcoulÉrent ainsi.
Le huitiÉme jour aprÉs la scÉne que nous avons racontÊe, le cardinal
reÚut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait seulement ces quelques
lignes :
" Je les ai ; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque
d'argent ; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours aprÉs
les avoir reÚues, je serai Á Paris. "
Le jour mËme oÝ le cardinal avait reÚu cette lettre, le roi lui adressa
sa question habituelle.
Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas :
" Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours aprÉs avoir reÚu
l'argent ; il faut quatre ou cinq jours Á l'argent pour aller, quatre ou
cinq jours Á elle pour revenir, cela fait dix jours ; maintenant faisons la
part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de femme, et
mettons cela Á douze jours.
-- Eh bien, Monsieur le duc, dit le roi, vous avez calculÊ ?
-- Oui, Sire : nous sommes aujourd'hui le 20 septembre ; les Êchevins
de la ville donnent une fËte le 3 octobre. Cela s'arrangera Á merveille, car
vous n'aurez pas l'air de faire un retour vers la reine. "
Puis le cardinal ajouta :
" A propos, Sire, n'oubliez pas de dire Á Sa MajestÊ, la veille de
cette fËte, que vous dÊsirez voir comment lui vont ses ferrets de diamants.
"
CHAPITRE XVII. LE MENAGE BONACIEUX
C'Êtait la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des
ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappÊ de cette
insistance, et pensa que cette recommandation cachait un mystÉre.
Plus d'une fois le roi avait ÊtÊ humiliÊ que le cardinal, dont la
police, sans avoir atteint encore la perfection de la police moderne, Êtait
excellente, fÙt mieux instruit que lui-mËme de ce qui se passait dans son
propre mÊnage. Il espÊra donc, dans une conversation avec Anne d'Autriche,
tirer quelque lumiÉre de cette conversation et revenir ensuite prÉs de Son
Eminence avec quelque secret que le cardinal sÙt ou ne sÙt pas, ce qui, dans
l'un ou l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.
Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda avec de
nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne d'Autriche baissa la
tËte, laissa s'Êcouler le torrent sans rÊpondre et espÊrant qu'il finirait
par s'arrËter ; mais ce n'Êtait pas cela que voulait Louis XIII ; Louis XIII
voulait une discussion de laquelle jaillÏt une lumiÉre quelconque, convaincu
qu'il Êtait que le cardinal avait quelque arriÉre- pensÊe et lui machinait
une surprise terrible comme en savait faire Son Eminence. Il arriva Á ce but
par sa persistance Á accuser.
" Mais, s'Êcria Anne d'Autriche, lassÊe de ces vagues attaques ; mais,
Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le coeur. Qu'ai-je
donc fait ? Voyons, quel crime ai-je donc commis ? Il est impossible que
Votre MajestÊ fasse tout ce bruit pour une lettre Êcrite Á mon frÉre. "
Le roi, attaquÊ Á son tour d'une maniÉre si directe, ne sut que
rÊpondre ; il pensa que c'Êtait lÁ le moment de placer la recommandation
qu'il ne devait faire que la veille de la fËte.
" Madame, dit-il avec majestÊ, il y aura incessamment bal Á l'hÆtel de
ville ; j'entends que, pour faire honneur Á nos braves Êchevins, vous y
paraissiez en habit de cÊrÊmonie, et surtout parÊe des ferrets de diamants
que je vous ai donnÊs pour votre fËte. Voici ma rÊponse. "
La rÊponse Êtait terrible. Anne d'Autriche crut que Louis XIII savait
tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue dissimulation de
sept ou huit jours, qui Êtait au reste dans son caractÉre. Elle devint
excessivement p×le, appuya sur une console sa main d'une admirable beautÊ,
et qui semblait alors une main de cire, et, regardant le roi avec des yeux
ÊpouvantÊs, elle ne rÊpondit pas une seule syllabe.
" Vous entendez, Madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras dans
toute son Êtendue, mais sans en deviner la cause, vous entendez ?
-- Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine.
-- Vous paraÏtrez Á ce bal ?
-- Oui.
-- Avec vos ferrets ?
-- Oui. "
La p×leur de la reine augmenta encore, s'il Êtait possible ; le roi
s'en aperÚut, et en jouit avec cette froide cruautÊ qui Êtait un des mauvais
cÆtÊs de son caractÉre.
" Alors, c'est convenu, dit le roi, et voilÁ tout ce que j'avais Á vous
dire.
-- Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu ? " demanda Anne d'Autriche.
Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas rÊpondre Á cette
question, la reine l'ayant faite d'une voix presque mourante.
" Mais trÉs incessamment, Madame, dit-il ; mais je ne me rappelle plus
prÊcisÊment la date du jour, je la demanderai au cardinal.
-- C'est donc le cardinal qui vous a annoncÊ cette fËte ? s'Êcria la
reine.
-- Oui, Madame, rÊpondit le roi ÊtonnÊ ; mais pourquoi cela ?
-- C'est lui, qui vous a dit de m'inviter Á y paraÏtre avec ces ferrets
?
-- C'est-Á-dire, Madame...
-- C'est lui, Sire, c'est lui !
-- Eh bien ! qu'importe que ce soit lui ou moi ? y a-t-il un crime Á
cette invitation ?
-- Non, Sire.
-- Alors vous paraÏtrez ?
-- Oui, Sire.
-- C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte. "
La reine fit une rÊvÊrence, moins par Êtiquette que parce que ses
genoux se dÊrobaient sous elle.
Le roi partit enchantÊ.
" Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait tout,
et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore, mais qui saura tout
bientÆt. Je suis perdue ! Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! "
Elle s'agenouilla sur un coussin et pria, la tËte enfoncÊe entre ses
bras palpitants.
En effet, la position Êtait terrible. Buckingham Êtait retournÊ Á
Londres, Mme de Chevreuse Êtait Á Tours. Plus surveillÊe que jamais, la
reine sentait sourdement qu'une de ses femmes la trahissait, sans savoir
dire laquelle. La Porte ne pouvait pas quitter le Louvre. Elle n'avait pas
une ×me au monde Á qui se fier.
Aussi, en prÊsence du malheur qui la menaÚait et de l'abandon qui Êtait
le sien, Êclata-t-elle en sanglots.
" Ne puis-je donc Ëtre bonne Á rien Á Votre MajestÊ ? " dit tout Á coup
une voix pleine de douceur et de pitiÊ.
La reine se retourna vivement, car il n'y avait pas Á se tromper Á
l'expression de cette voix : c'Êtait une amie qui parlait ainsi.
En effet, Á l'une des portes qui donnaient dans l'appartement de la
reine apparut la jolie Mme Bonacieux ; elle Êtait occupÊe Á ranger les robes
et le linge dans un cabinet, lorsque le roi Êtait entrÊ ; elle n'avait pas
pu sortir, et avait tout entendu.
La reine poussa un cri perÚant en se voyant surprise, car dans son
trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait ÊtÊ donnÊe
par La Porte.
" Oh ! ne craignez rien, Madame, dit la jeune femme en joignant les
mains et en pleurant elle-mËme des angoisses de la reine ; je suis Á Votre
MajestÊ corps et ×me, et si loin que je sois d'elle, si infÊrieure que soit
ma position, je crois que j'ai trouvÊ un moyen de tirer Votre MajestÊ de
peine.
-- Vous ! Æ Ciel ! vous ! s'Êcria la reine ; mais voyons regardez-moi
en face. Je suis trahie de tous cÆtÊs, puis-je me fier Á vous ?
-- Oh ! Madame ! s'Êcria la jeune femme en tombant Á genoux : sur mon
×me, je suis prËte Á mourir pour Votre MajestÊ ! "
Ce cri Êtait sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier, il
n'y avait pas Á se tromper.
" Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traÏtres ici ; mais, par
le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n'est plus dÊvouÊ que
moi Á Votre MajestÊ. Ces ferrets que le roi redemande, vous les avez donnÊs
au duc de Buckingham, n'est-ce pas ? Ces ferrets Êtaient enfermÊs dans une
petite boÏte en bois de rose qu'il tenait sous son bras ? Est-ce que je me
trompe ? Est-ce que ce n'est pas cela ?
-- Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la reine dont les dents
claquaient d'effroi.
-- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les ravoir.
-- Oui, sans doute, il le faut, s'Êcria la reine ; mais comment faire,
comment y arriver ?
-- Il faut envoyer quelqu'un au duc.
-- Mais qui ?... qui ?... A qui me fier ?
-- Ayez confiance en moi, Madame ; faites-moi cet honneur, ma reine, et
je trouverai le messager, moi !
-- Mais il faudra Êcrire !
-- Oh ! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de Votre MajestÊ
et votre cachet particulier.
-- Mais ces deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce, l'exil
!
-- Oui, s'ils tombent entre des mains inf×mes ! Mais je rÊponds que ces
deux mots seront remis Á leur adresse.
-- Oh ! mon Dieu ! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma
rÊputation entre vos mains !
-- Oui ! oui, Madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi !
-- Mais comment ? dites-le-moi, au moins.
-- Mon mari a ÊtÊ remis en libertÊ il y a deux ou trois jours ; je n'ai
pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et honnËte homme qui n'a
ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce que je voudrai : il partira sur
un ordre de moi, sans savoir ce qu'il porte, et il remettra la lettre de
Votre MajestÊ, sans mËme savoir qu'elle est de Votre MajestÊ, Á l'adresse
qu'elle indiquera. "
La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un Êlan passionnÊ,
la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne voyant que sincÊritÊ
dans ses beaux yeux, elle l'embrassa tendrement.
" Fais cela, s'Êcria-t-elle, et tu m'auras sauvÊ la vie, tu m'auras
sauvÊ l'honneur !
-- Oh ! n'exagÊrez pas le service que j'ai le bonheur de vous rendre ;
je n'ai rien Á sauver Á Votre MajestÊ, qui est seulement victime de perfides
complots.
-- C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as raison.
-- Donnez-moi donc cette lettre, Madame, le temps presse. "
La reine courut Á une petite table sur laquelle se trouvaient encre,
papier et plumes : elle Êcrivit deux lignes, cacheta la lettre de son cachet
et la remit Á Mme Bonacieux.
" Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose nÊcessaire.
-- Laquelle ?
-- L'argent. "
Mme Bonacieux rougit.
" Oui, c'est vrai, dit-elle, et j'avouerai Á Votre MajestÊ que mon
mari...
-- Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire.
-- Si fait, il en a, mais il est fort avare, c'est lÁ son dÊfaut.
Cependant, que Votre MajestÊ ne s'inquiÉte pas, nous trouverons moyen...
-- C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui liront les
MÊmoires de Mme de Motteville ne s'Êtonneront pas de cette rÊponse) ; mais,
attends. "
Anne d'Autriche courut Á son Êcrin.
" Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix, Á ce qu'on assure ;
elle vient de mon frÉre le roi d'Espagne, elle est Á moi et j'en puis
disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent, et que ton mari parte.
-- Dans une heure, vous serez obÊie.
-- Tu vois l'adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu'Á peine
pouvait-on entendre ce qu'elle disait : A Milord duc de Buckingham, Á
Londres.
-- La lettre sera remise Á lui-mËme.
-- GÊnÊreuse enfant ! " s'Êcria Anne d'Autriche.
Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans son
corsage et disparut avec la lÊgÉretÊ d'un oiseau.
Dix minutes aprÉs, elle Êtait chez elle ; comme elle l'avait dit Á la
reine, elle n'avait pas revu son mari depuis sa mise en libertÊ ; elle
ignorait donc le changement qui s'Êtait fait en lui Á l'endroit du cardinal,
changement qu'avaient opÊrÊ la flatterie et l'argent de Son Eminence et
qu'avaient corroborÊ, depuis, deux ou trois visites du comte de Rochefort,
devenu le meilleur ami de Bonacieux, auquel il avait fait croire sans
beaucoup de peine qu'aucun sentiment coupable n'avait amenÊ l'enlÉvement de
sa femme, mais que c'Êtait seulement une prÊcaution politique.
Elle trouva M. Bonacieux seul : le pauvre homme remettait Á grand-
peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouvÊ les meubles Á peu prÉs
brisÊs et les armoires Á peu prÉs vides, la justice n'Êtant pas une des
trois choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de traces de
leur passage. Quant Á la servante, elle s'Êtait enfuie lors de l'arrestation
de son maÏtre. La terreur avait gagnÊ la pauvre fille au point qu'elle
n'avait cessÊ de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal.
Le digne mercier avait, aussitÆt sa rentrÊe dans sa maison, fait part Á
sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait rÊpondu pour le
fÊliciter et pour lui dire que le premier moment qu'elle pourrait dÊrober Á
ses devoirs serait consacrÊ tout entier Á lui rendre visite.
Ce premier moment s'Êtait fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute
autre circonstance, eÙt paru un peu bien long Á maÏtre Bonacieux ; mais il
avait, dans la visite qu'il avait faite au cardinal et dans les visites que
lui faisait Rochefort, ample sujet Á rÊflexion, et, comme on sait, rien ne
fait passer le temps comme de rÊflÊchir.
D'autant plus que les rÊflexions de Bonacieux Êtaient toutes couleur de
rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux, et ne cessait de lui
dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le mercier se voyait
dÊjÁ sur le chemin des honneurs et de la fortune.
De son cÆtÊ, Mme Bonacieux avait rÊflÊchi, mais, il faut le dire, Á
tout autre chose que l'ambition ; malgrÊ elle, ses pensÊes avaient eu pour
mobile constant ce beau jeune homme si brave et qui paraissait si amoureux.
MariÊe Á dix-huit ans Á M. Bonacieux, ayant toujours vÊcu au milieu des amis
de son mari, peu susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque Á une jeune
femme dont le coeur Êtait plus ÊlevÊ que sa position, Mme Bonacieux Êtait
restÊe insensible aux sÊductions vulgaires ; mais, Á cette Êpoque surtout,
le titre de gentilhomme avait une grande influence sur la bourgeoisie, et
d'Artagnan Êtait gentilhomme ; de plus, il portait l'uniforme des gardes,
qui, aprÉs l'uniforme des mousquetaires, Êtait le plus apprÊciÊ des dames.
Il Êtait, nous le rÊpÊtons, beau, jeune, aventureux ; il parlait d'amour en
homme qui aime et qui a soif d'Ëtre aimÊ ; il y en avait lÁ plus qu'il n'en
fallait pour tourner une tËte de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux en Êtait
arrivÊe juste Á cet ×ge heureux de la vie.
Les deux Êpoux, quoiqu'ils ne se fussent pas vus depuis plus de huit
jours, et que pendant cette semaine de graves ÊvÊnements eussent passÊ entre
eux, s'abordÉrent donc avec une certaine prÊoccupation ; nÊanmoins, M.
Bonacieux manifesta une joie rÊelle et s'avanÚa vers sa femme Á bras
ouverts.
Mme Bonacieux lui prÊsenta le front.
" Causons un peu, dit-elle.
-- Comment ? dit Bonacieux ÊtonnÊ.
-- Oui, sans doute, j'ai une chose de la plus haute importance Á vous
dire.
-- Au fait, et moi aussi, j'ai quelques questions assez sÊrieuses Á
vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlÉvement, je vous prie.
-- Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
-- Et de quoi s'agit-il donc ? de ma captivitÊ ?
-- Je l'ai apprise le jour mËme ; mais comme vous n'Êtiez coupable
d'aucun crime, comme vous n'Êtiez complice d'aucune intrigue, comme vous ne
saviez rien enfin qui pÙt vous compromettre, ni vous, ni personne, je n'ai
attachÊ Á cet ÊvÊnement que l'importance qu'il mÊritait.
-- Vous en parlez bien Á votre aise, Madame ! reprit Bonacieux blessÊ
du peu d'intÊrËt que lui tÊmoignait sa femme ; savez-vous que j'ai ÊtÊ
plongÊ un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille ?
-- Un jour et une nuit sont bientÆt passÊs ; laissons donc votre
captivitÊ, et revenons Á ce qui m'amÉne prÉs de vous.
-- Comment ? ce qui vous amÉne prÉs de moi ! N'est-ce donc pas le dÊsir
de revoir un mari dont vous Ëtes sÊparÊe depuis huit jours ? demanda le
mercier piquÊ au vif.
-- C'est cela d'abord, et autre chose ensuite.
-- Parlez !
-- Une chose du plus haut intÊrËt et de laquelle dÊpend notre fortune Á
venir peut-Ëtre.
-- Notre fortune a fort changÊ de face depuis que je vous ai vue,
Madame Bonacieux, et je ne serais pas ÊtonnÊ que d'ici Á quelques mois elle
ne fÏt envie Á beaucoup de gens.
-- Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous
donner.
-- A moi ?
-- Oui, Á vous. Il y a une bonne et sainte action Á faire, Monsieur, et
beaucoup d'argent Á gagner en mËme temps. "
Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent Á son mari, elle le prenait
par son faible.
Mais un homme, fÙt-ce un mercier, lorsqu'il a causÊ dix minutes avec le
cardinal de Richelieu, n'est plus le mËme homme.
" Beaucoup d'argent Á gagner ! dit Bonacieux en allongeant les lÉvres.
-- Oui, beaucoup.
-- Combien, Á peu prÉs ?
-- Mille pistoles peut-Ëtre.
-- Ce que vous avez Á me demander est donc bien grave ?
-- Oui.
-- Que faut-il faire ?
-- Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne
vous dessaisirez sous aucun prÊtexte, et que vous remettrez en main propre.
-- Et pour oÝ partirai-je ?
-- Pour Londres.
-- Moi, pour Londres ! Allons donc, vous raillez, je n'ai pas affaire Á
Londres.
-- Mais d'autres ont besoin que vous y alliez.
-- Quels sont ces autres ? Je vous avertis, je ne fais plus rien en
aveugle, et je veux savoir non seulement Á quoi je m'expose, mais encore
pour qui je m'expose.
-- Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend
: la rÊcompense dÊpassera vos dÊsirs, voilÁ tout ce que je puis vous
promettre.
-- Des intrigues encore, toujours des intrigues ! merci, je m'en dÊfie
maintenant, et M. le cardinal m'a ÊclairÊ lÁ-dessus.
-- Le cardinal ! s'Êcria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal ?
-- Il m'a fait appeler, rÊpondit fiÉrement le mercier.
-- Et vous vous Ëtes rendu Á son invitation, imprudent que vous Ëtes.
-- Je dois dire que je n'avais pas le choix de m'y rendre ou de ne pas
m'y rendre, car j'Êtais entre deux gardes. Il est vrai encore de dire que,
comme alors je ne connaissais pas Son Eminence, si j'avais pu me dispenser
de cette visite, j'en eusse ÊtÊ fort enchantÊ.
-- Il vous a donc maltraitÊ ? il vous a donc fait des menaces ?
-- Il m'a tendu la main et m'a appelÊ son ami, -- son ami ! entendez-
vous, Madame ? Je suis l'ami du grand cardinal !
-- Du grand cardinal !
-- Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, Madame ?
-- Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d'un
ministre est ÊphÊmÉre, et qu'il faut Ëtre fou pour s'attacher Á un ministre
; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent pas sur le caprice
d'un homme ou l'issue d'un ÊvÊnement ; c'est Á ces pouvoirs qu'il faut se
rallier.
-- J'en suis f×chÊ, Madame, mais je ne connais pas d'autre pouvoir que
celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir.
-- Vous servez le cardinal ?
-- Oui, Madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que vous
vous livriez Á des complots contre la sÙretÊ de l'Etat, et que vous serviez,
vous, les intrigues d'une femme qui n'est pas FranÚaise et qui a le coeur
espagnol. Heureusement, le grand cardinal est lÁ, son regard vigilant
surveille et pÊnÉtre jusqu'au fond du coeur. "
Bonacieux rÊpÊtait mot pour mot une phrase qu'il avait entendu dire au
comte de Rochefort ; mais la pauvre femme, qui avait comptÊ sur son mari et
qui, dans cet espoir, avait rÊpondu de lui Á la reine, n'en frÊmit pas
moins, et du danger dans lequel elle avait failli se jeter, et de
l'impuissance dans laquelle elle se trouvait. Cependant, connaissant la
faiblesse et surtout la cupiditÊ de son mari, elle ne dÊsespÊrait pas de
l'amener Á ses fins.
" Ah ! vous Ëtes cardinaliste, Monsieur, s'Êcria-t-elle ; ah ! vous
servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui insultent votre
reine !
-- Les intÊrËts particuliers ne sont rien devant les intÊrËts de tous.
Je suis pour ceux qui sauvent l'Etat " , dit avec emphase Bonacieux.
C'Êtait une autre phrase du comte de Rochefort, qu'il avait retenue et
qu'il trouvait l'occasion de placer.
" Et savez-vous ce que c'est que l'Etat dont vous parlez ? dit Mme
Bonacieux en haussant les Êpaules. Contentez-vous d'Ëtre un bourgeois sans
finesse aucune, et tournez-vous du cÆtÊ qui vous offre le plus d'avantages.
-- Eh ! eh ! dit Bonacieux en frappant sur un sac Á la panse arrondie
et qui rendit un son argentin ; que dites-vous de ceci, Madame la prËcheuse
?
-- D'oÝ vient cet argent ?
-- Vous ne devinez pas ?
-- Du cardinal ?
-- De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
-- Le comte de Rochefort ! mais c'est lui qui m'a enlevÊe !
-- Cela se peut, Madame.
-- Et vous recevez de l'argent de cet homme ?
-- Ne m'avez-vous pas dit que cet enlÉvement Êtait tout politique ?
-- Oui ; mais cet enlÉvement avait pour but de me faire trahir ma
maÏtresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent compromettre
l'honneur et peut-Ëtre la vie de mon auguste maÏtresse.
-- Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maÏtresse est une perfide
Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.
-- Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais l×che, avare et
imbÊcile, mais je ne vous savais pas inf×me !
-- Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en colÉre, et
qui reculait devant le courroux conjugal ; Madame, que dites-vous donc ?
-- Je dis que vous Ëtes un misÊrable ! continua Mme Bonacieux, qui vit
qu'elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah ! vous faites de la
politique, vous ! et de la politique cardinaliste encore ! Ah ! vous vous
vendez, corps et ×me, au dÊmon pour de l'argent.
-- Non, mais au cardinal.
-- C'est la mËme chose ! s'Êcria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit
Satan.
-- Taisez-vous, Madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre !
-- Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre
l×chetÊ.
-- Mais qu'exigez-vous donc de moi ? voyons !
-- Je vous l'ai dit : que vous partiez Á l'instant mËme, Monsieur, que
vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne vous charger, et
Á cette condition j'oublie tout, je pardonne, et il y a plus -- elle lui
tendit la main
-- je vous rends mon amitiÊ. "
Bonacieux Êtait poltron et avare ; mais il aimait sa femme : il fut
attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune Á une
femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu'il hÊsitait :
" Allons, Ëtes-vous dÊcidÊ ? dit-elle.
-- Mais, ma chÉre amie, rÊflÊchissez donc un peu Á ce que vous exigez
de moi ; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-Ëtre la commission
dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers.
-- Qu'importe, si vous les Êvitez !
-- Tenez, Madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, dÊcidÊment, je
refuse : les intrigues me font peur. J'ai vu la Bastille, moi. Brrrrou !
c'est affreux, la Bastille ! Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule.
On m'a menacÊ de la torture. Savez-vous ce que c'est que la torture ? Des
coins de bois qu'on vous enfonce entre les jambes jusqu'Á ce que les os
Êclatent ! Non, dÊcidÊment, je n'irai pas. Et morbleu ! que n'y allez- vous
vous-mËme ? car, en vÊritÊ, je crois que je me suis trompÊ sur votre compte
jusqu'Á prÊsent : je crois que vous Ëtes un homme, et des plus enragÊs
encore !
-- Et vous, vous Ëtes une femme, une misÊrable femme, stupide et
abrutie. Ah ! vous avez peur ! Eh bien, si vous ne partez pas Á l'instant
mËme, je vous fais arrËter par l'ordre de la reine, et je vous fais mettre Á
cette Bastille que vous craignez tant. "
Bonacieux tomba dans une rÊflexion profonde ; il pesa mÙrement les deux
colÉres dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la reine : celle du
cardinal l'emporta ÊnormÊment.
" Faites-moi arrËter de la part de la reine, dit-il, et moi je me
rÊclamerai de Son Eminence. "
Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu'elle avait ÊtÊ trop loin, et elle
fut ÊpouvantÊe de s'Ëtre si fort avancÊe. Elle contempla un instant avec
effroi cette figure stupide, d'une rÊsolution invincible, comme celle des
sots qui ont peur.
" Eh bien, soit ! dit-elle. Peut-Ëtre, au bout du compte, avez-vous
raison : un homme en sait plus long que les femmes en politique, et vous
surtout, Monsieur Bonacieux, qui avez causÊ avec le cardinal. Et cependant,
il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un homme sur l'affection
duquel je croyais pouvoir compter, me traite aussi disgracieusement et ne
satisfasse point Á ma fantaisie.
-- C'est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit Bonacieux
triomphant, et je m'en dÊfie.
-- J'y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant ; c'est bien,
n'en parlons plus.
-- Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire Á Londres,
reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que Rochefort lui avait
recommandÊ d'essayer de surprendre les secrets de sa femme.
-- Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu'une
dÊfiance instinctive repoussait maintenant en arriÉre : il s'agissait d'une
bagatelle comme en dÊsirent les femmes, d'une emplette sur laquelle il y
avait beaucoup Á gagner. "
Mais plus la jeune femme se dÊfendait, plus au contraire Bonacieux
pensa que le secret qu'elle refusait de lui confier Êtait important. Il
rÊsolut donc de courir Á l'instant mËme chez le comte de Rochefort, et de
lui dire que la reine cherchait un messager pour l'envoyer Á Londres.
" Pardon, si je vous quitte, ma chÉre Madame Bonacieux, dit-il ; mais,
ne sachant pas que vous me viendriez voir, j'avais pris rendez-vous avec un
de mes amis ; je reviens Á l'instant mËme, et si vous voulez m'attendre
seulement une demi-minute, aussitÆt que j'en aurai fini avec cet ami, je
reviens vous prendre, et, comme il commence Á se faire tard, je vous
reconduis au Louvre.
-- Merci, Monsieur, rÊpondit Mme Bonacieux : vous n'Ëtes point assez
brave pour m'Ëtre d'une utilitÊ quelconque, et je m'en retournerai bien au
Louvre toute seule.
-- Comme il vous plaira, Madame Bonacieux, reprit l'ex-mercier. Vous
reverrai-je bientÆt ?
-- Sans doute ; la semaine prochaine, je l'espÉre, mon service me
laissera quelque libertÊ, et j'en profiterai pour revenir mettre de l'ordre
dans nos affaires, qui doivent Ëtre quelque peu dÊrangÊes.
-- C'est bien ; je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas ?
-- Moi ! pas le moins du monde.
-- A bientÆt, alors ?
-- A bientÆt. "
Bonacieux baisa la main de sa femme, et s'Êloigna rapidement.
" Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut refermÊ la porte de
la rue, et qu'elle se trouva seule, il ne manquait plus Á cet imbÊcile que
d'Ëtre cardinaliste ! Et moi qui avais rÊpondu Á la reine, moi qui avais
promis Á ma pauvre maÏtresse... Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! elle va me prendre
pour quelqu'une de ces misÊrables dont fourmille le palais, et qu'on a
placÊes prÉs d'elle pour l'espionner ! Ah ! Monsieur Bonacieux ! je ne vous
ai jamais beaucoup aimÊ ; maintenant, c'est bien pis : je vous hais ! et,
sur ma parole, vous me le paierez ! "
Au moment oÝ elle disait ces mots, un coup frappÊ au plafond lui fit
lever la tËte, et une voix, qui parvint Á elle Á travers le plancher, lui
cria :
" ChÉre Madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l'allÊe, et je
vais descendre prÉs de vous. "
CHAPITRE XVIII. L'AMANT ET LE MARI
" Ah ! Madame, dit d'Artagnan en entrant par la porte que lui ouvrait
la jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez lÁ un triste mari.
-- Vous avez donc entendu notre conversation ? demanda vivement Mme
Bonacieux en regardant d'Artagnan avec inquiÊtude.
-- Tout entiÉre.
-- Mais comment cela ? mon Dieu !
-- Par un procÊdÊ Á moi connu, et par lequel j'ai entendu aussi la
conversation plus animÊe que vous avez eue avec les sbires du cardinal.
-- Et qu'avez-vous compris dans ce que nous disions ?
-- Mille choses : d'abord, que votre mari est un niais et un sot,
heureusement ; puis, que vous Êtiez embarrassÊe, ce dont j'ai ÊtÊ fort aise,
et que cela me donne une occasion de me mettre Á votre service, et Dieu sait
si je suis prËt Á me jeter dans le feu pour vous ; enfin que la reine a
besoin qu'un homme brave, intelligent et dÊvouÊ fasse pour elle un voyage Á
Londres. J'ai au moins deux des trois qualitÊs qu'il vous faut, et me voilÁ.
"
Mme Bonacieux ne rÊpondit pas, mais son coeur battait de joie, et une
secrÉte espÊrance brilla Á ses yeux.
" Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je consens Á
vous confier cette mission ?
-- Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez : que faut-il faire ?
-- Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la jeune femme, dois-je vous confier
un pareil secret, Monsieur ? Vous Ëtes presque un enfant !
-- Allons, je vois qu'il vous faut quelqu'un qui vous rÊponde de moi.
-- J'avoue que cela me rassurerait fort.
-- Connaissez-vous Athos ?
-- Non.
-- Porthos ?
-- Non.
-- Aramis ?
-- Non. Quels sont ces Messieurs ?
-- Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de TrÊville, leur
capitaine ?
-- Oh ! oui, celui-lÁ, je le connais, non pas personnellement, mais
pour en avoir entendu plus d'une fois parler Á la reine comme d'un brave et
loyal gentilhomme.
-- Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal,
n'est-ce pas ?
-- Oh ! non, certainement.
-- Eh bien, rÊvÊlez-lui votre secret, et demandez-lui, si important, si
prÊcieux, si terrible qu'il soit, si vous pouvez me le confier.
-- Mais ce secret ne m'appartient pas, et je ne puis le rÊvÊler ainsi.
-- Vous l'alliez bien confier Á M. Bonacieux, dit d'Artagnan avec
dÊpit.
-- Comme on confie une lettre au creux d'un arbre, Á l'aile d'un
pigeon, au collier d'un chien.
-- Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.
-- Vous le dites.
-- Je suis un galant homme !
-- Je le crois.
-- Je suis brave !
-- Oh ! cela, j'en suis sÙre.
-- Alors, mettez-moi donc Á l'Êpreuve. "
Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une derniÉre
hÊsitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une telle
persuasion dans sa voix, qu'elle se sentit entraÏnÊe Á se fier Á lui.
D'ailleurs elle se trouvait dans une de ces circonstances oÝ il faut risquer
le tout pour le tout. La reine Êtait aussi bien perdue par une trop grande
retenue que par une trop grande confiance. Puis, avouons-le, le sentiment
involontaire qu'elle Êprouvait pour ce jeune protecteur la dÊcida Á parler.
" Ecoutez, lui dit-elle, je me rends Á vos protestations et je cÉde Á
vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend, que si vous
me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me tuerai en vous accusant
de ma mort.
-- Et moi, je vous jure devant Dieu, Madame, dit d'Artagnan, que si je
suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je mourrai avant
de rien faire ou dire qui compromette quelqu'un. "
Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard lui
avait dÊjÁ rÊvÊlÊ une partie en face de la Samaritaine. Ce fut leur mutuelle
dÊclaration d'amour.
D'Artagnan rayonnait de joie et d'orgueil. Ce secret qu'il possÊdait,
cette femme qu'il aimait, la confiance et l'amour, faisaient de lui un
gÊant.
" Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.
-- Comment ! vous partez ! s'Êcria Mme Bonacieux, et votre rÊgiment,
votre capitaine ?
-- Sur mon ×me, vous m'aviez fait oublier tout cela, chÉre Constance !
oui, vous avez raison, il me faut un congÊ.
-- Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.
-- Oh ! celui-lÁ, s'Êcria d'Artagnan aprÉs un moment de rÊflexion, je
le surmonterai, soyez tranquille.
-- Comment cela ?
-- J'irai trouver ce soir mËme M. de TrÊville, que je chargerai de
demander pour moi cette faveur Á son beau-frÉre, M. des Essarts.
-- Maintenant, autre chose.
-- Quoi ? demanda d'Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hÊsitait Á
continuer.
-- Vous n'avez peut-Ëtre pas d'argent ?
-- Peut-Ëtre est de trop, dit d'Artagnan en souriant.
-- Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant de
cette armoire le sac qu'une demi-heure auparavant caressait si amoureusement
son mari, prenez ce sac.
-- Celui du cardinal ! s'Êcria en Êclatant de rire d'Artagnan qui,
comme on s'en souvient, gr×ce Á ses carreaux enlevÊs, n'avait pas perdu une
syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.
-- Celui du cardinal, rÊpondit Mme Bonacieux ; vous voyez qu'il se
prÊsente sous un aspect assez respectable.
-- Pardieu ! s'Êcria d'Artagnan, ce sera une chose doublement
divertissante que de sauver la reine avec l'argent de Son Eminence !
-- Vous Ëtes un aimable et charmant jeune homme, dit Mme Bonacieux.
Croyez que Sa MajestÊ ne sera point ingrate.
-- Oh ! je suis dÊjÁ grandement rÊcompensÊ ! s'Êcria d'Artagnan. Je
vous aime, vous me permettez de vous le dire ; c'est dÊjÁ plus de bonheur
que je n'en osais espÊrer.
-- Silence ! dit Mme Bonacieux en tressaillant.
-- Quoi ?
-- On parle dans la rue.
-- C'est la voix...
-- De mon mari. Oui, je l'ai reconnue ! "
D'Artagnan courut Á la porte et poussa le verrou.
" Il n'entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai
parti, vous lui ouvrirez.
-- Mais je devrais Ëtre partie aussi, moi. Et la disparition de cet
argent, comment la justifier si je suis lÁ ?
-- Vous avez raison, il faut sortir.
-- Sortir, comment ? On nous verra si nous sortons.
-- Alors il faut monter chez moi.
-- Ah ! s'Êcria Mme Bonacieux, vous me dites cela d'un ton qui me fait
peur. "
Mme Bonacieux prononÚa ces paroles avec une larme dans les yeux.
D'Artagnan vit cette larme, et, troublÊ, attendri, il se jeta Á ses genoux.
" Chez moi, dit-il, vous serez en sÙretÊ comme dans un temple, je vous
en donne ma parole de gentilhomme.
-- Partons, dit-elle, je me fie Á vous, mon ami. "
D'Artagnan rouvrit avec prÊcaution le verrou, et tous deux, lÊgers
comme des ombres, se glissÉrent par la porte intÊrieure dans l'allÊe,
montÉrent sans bruit l'escalier et rentrÉrent dans la chambre de d'Artagnan.
Une fois chez lui, pour plus de sÙretÊ, le jeune homme barricada la
porte ; ils s'approchÉrent tous deux de la fenËtre, et par une fente du
volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau.
A la vue de l'homme en manteau, d'Artagnan bondit, et, tirant son ÊpÊe
Á demi, s'ÊlanÚa vers la porte.
C'Êtait l'homme de Meung.
" Qu'allez-vous faire ? s'Êcria Mme Bonacieux ; vous nous perdez.
-- Mais j'ai jurÊ de tuer cet homme ! dit d'Artagnan.
-- Votre vie est vouÊe en ce moment et ne vous appartient pas. Au nom
de la reine, je vous dÊfends de vous jeter dans aucun pÊril Êtranger Á celui
du voyage.
-- Et en votre nom, n'ordonnez-vous rien ?
-- En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive Êmotion ; en mon nom, je
vous en prie. Mais Êcoutons, il me semble qu'ils parlent de moi. "
D'Artagnan se rapprocha de la fenËtre et prËta l'oreille.
M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l'appartement vide, il
Êtait revenu Á l'homme au manteau qu'un instant il avait laissÊ seul.
" Elle est partie, dit-il, elle sera retournÊe au Louvre.
-- Vous Ëtes sÙr, rÊpondit l'Êtranger, qu'elle ne s'est pas doutÊe dans
quelles intentions vous Ëtes sorti ?
-- Non, rÊpondit Bonacieux avec suffisance ; c'est une femme trop
superficielle.
-- Le cadet aux gardes est-il chez lui ?
-- Je ne le crois pas ; comme vous le voyez, son volet est fermÊ, et
l'on ne voit aucune lumiÉre briller Á travers les fentes.
-- C'est Êgal, il faudrait s'en assurer.
-- Comment cela ?
-- En allant frapper Á sa porte.
-- Je demanderai Á son valet.
-- Allez. "
Bonacieux rentra chez lui, passa par la mËme porte qui venait de donner
passage aux deux fugitifs, monta jusqu'au palier de d'Artagnan et frappa.
Personne ne rÊpondit. Porthos, pour faire plus grande figure, avait
empruntÊ ce soir-lÁ Planchet. Quant Á d'Artagnan, il n'avait garde de donner
signe d'existence.
Au moment oÝ le doigt de Bonacieux rÊsonna sur la porte, les deux
jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.
" Il n'y a personne chez lui, dit Bonacieux.
-- N'importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en sÙretÊ
que sur le seuil d'une porte.
-- Ah ! mon Dieu ! murmura Mme Bonacieux, nous n'allons plus rien
entendre.
-- Au contraire, dit d'Artagnan, nous n'entendrons que mieux. "
D'Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa
chambre une autre oreille de Denys, Êtendit un tapis Á terre, se mit Á
genoux, et fit signe Á Mme Bonacieux de se pencher, comme il le faisait,
vers l'ouverture.
" Vous Ëtes sÙr qu'il n'y a personne ? dit l'inconnu.
-- J'en rÊponds, dit Bonacieux.
-- Et vous pensez que votre femme ?...
-- Est retournÊe au Louvre.
-- Sans parler Á aucune personne qu'Á vous ?
-- J'en suis sÙr.
-- C'est un point important, comprenez-vous ?
-- Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportÊe a donc une valeur... ?
-- TrÉs grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.
-- Alors le cardinal sera content de moi ?
-- Je n'en doute pas.
-- Le grand cardinal !
-- Vous Ëtes sÙr que, dans sa conversation avec vous, votre femme n'a
pas prononcÊ de noms propres ?
-- Je ne crois pas.
-- Elle n'a nommÊ ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni Mme de
Vernet ?
-- Non, elle m'a dit seulement qu'elle voulait m'envoyer Á Londres pour
servir les intÊrËts d'une personne illustre. "
" Le traÏtre ! murmura Mme Bonacieux.
-- Silence ! " dit d'Artagnan en lui prenant une main qu'elle lui
abandonna sans y penser.
" N'importe, continua l'homme au manteau, vous Ëtes un niais de n'avoir
pas feint d'accepter la commission, vous auriez la lettre Á prÊsent ; l'Etat
qu'on menace Êtait sauvÊ, et vous...
-- Et moi ?
-- Eh bien, vous ! le cardinal vous donnait des lettres de noblesse...
-- Il vous l'a dit ?
-- Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise.
-- Soyez tranquille, reprit Bonacieux ; ma femme m'adore, et il est
encore temps. "
" Le niais ! murmura Mme Bonacieux.
-- Silence ! " dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main.
" Comment est-il encore temps ? reprit l'homme au manteau.
-- Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que j'ai
rÊflÊchi, je renoue l'affaire, j'obtiens la lettre, et je cours chez le
cardinal.
-- Eh bien, allez vite ; je reviendrai bientÆt savoir le rÊsultat de
votre dÊmarche. "
L'inconnu sortit.
" L'inf×me ! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette ÊpithÉte Á son
mari.
-- Silence ! " rÊpÊta d'Artagnan en lui serrant la main plus fortement
encore.
Un hurlement terrible interrompit alors les rÊflexions de d'Artagnan et
de Mme Bonacieux. C'Êtait son mari, qui s'Êtait aperÚu de la disparition de
son sac et qui criait au voleur.
" Oh ! mon Dieu ! s'Êcria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le
quartier. "
Bonacieux cria longtemps ; mais comme de pareils cris, attendu leur
frÊquence, n'attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et que
d'ailleurs la maison du mercier Êtait depuis quelque temps assez mal famÊe,
voyant que personne ne venait, il sortit en continuant de crier, et l'on
entendit sa voix qui s'Êloignait dans la direction de la rue du Bac.
" Et maintenant qu'il est parti, Á votre tour de vous Êloigner, dit Mme
Bonacieux ; du courage, mais surtout de la prudence, et songez que vous vous
devez Á la reine.
-- A elle et Á vous ! s'Êcria d'Artagnan. Soyez tranquille, belle
Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance ; mais reviendrai- je
aussi digne de votre amour ? "
La jeune femme ne rÊpondit que par la vive rougeur qui colora ses
joues. Quelques instants aprÉs, d'Artagnan sortit Á son tour, enveloppÊ, lui
aussi, d'un grand manteau que retroussait cavaliÉrement le fourreau d'une
longue ÊpÊe.
Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d'amour dont la
femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer ; mais lorsqu'il eut disparu
Á l'angle de la rue, elle tomba Á genoux, et joignant les mains :
" O mon Dieu ! s'Êcria-t-elle, protÊgez la reine, protÊgez-moi ! "
CHAPITRE XIX. PLAN DE CAMPAGNE
D'Artagnan se rendit droit chez M. de TrÊville. Il avait rÊflÊchi que,
dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damnÊ inconnu, qui
paraissait Ëtre son agent, et il pensait avec raison qu'il n'y avait pas un
instant Á perdre.
Le coeur du jeune homme dÊbordait de joie. Une occasion oÝ il y avait Á
la fois gloire Á acquÊrir et argent Á gagner se prÊsentait Á lui, et, comme
premier encouragement, venait de le rapprocher d'une femme qu'il adorait. Ce
hasard faisait donc presque du premier coup, pour lui plus qu'il n'eÙt osÊ
demander Á la Providence.
M. de TrÊville Êtait dans son salon avec sa cour habituelle de
gentilshommes. D'Artagnan, que l'on connaissait comme un familier de la
maison, alla droit Á son cabinet et le fit prÊvenir qu'il l'attendait pour
chose d'importance.
D'Artagnan Êtait lÁ depuis cinq minutes Á peine, lorsque M. de TrÊville
entra. Au premier coup d'oeil et Á la joie qui se peignait sur son visage,
le digne capitaine comprit qu'il se passait effectivement quelque chose de
nouveau.
Tout le long de la route, d'Artagnan s'Êtait demandÊ s'il se confierait
Á M. de TrÊville, ou si seulement il lui demanderait de lui accorder carte
blanche pour une affaire secrÉte. Mais M. de TrÊville avait toujours ÊtÊ si
parfait pour lui, il Êtait si fort dÊvouÊ au roi et Á la reine, il haÐssait
si cordialement le cardinal, que le jeune homme rÊsolut de tout lui dire.
" Vous m'avez fait demander, mon jeune ami ? dit M. de TrÊville.
-- Oui, Monsieur, dit d'Artagnan, et vous me pardonnerez, je l'espÉre,
de vous avoir dÊrangÊ, quand vous saurez de quelle chose importante il est
question.
-- Dites alors, je vous Êcoute.
-- Il ne s'agit de rien de moins, dit d'Artagnan, en baissant la voix,
que de l'honneur et peut-Ëtre de la vie de la reine.
-- Que dites-vous lÁ ? demanda M. de TrÊville en regardant tout autour
de lui s'ils Êtaient bien seuls, et en ramenant son regard interrogateur sur
d'Artagnan.
-- Je dis, Monsieur, que le hasard m'a rendu maÏtre d'un secret...
-- Que vous garderez, j'espÉre, jeune homme, sur votre vie.
-- Mais que je dois vous confier, Á vous, Monsieur, car vous seul
pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de Sa MajestÊ.
-- Ce secret est-il Á vous ?
-- Non, Monsieur, c'est celui de la reine.
-- Etes-vous autorisÊ par Sa MajestÊ Á me le confier ?
-- Non, Monsieur, car au contraire le plus profond mystÉre m'est
recommandÊ.
-- Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-Á-vis de moi ?
-- Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que j'ai
peur que vous ne me refusiez la gr×ce que je viens vous demander, si vous ne
savez pas dans quel but je vous la demande.
-- Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous dÊsirez.
-- Je dÊsire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un congÊ de
quinze jours.
-- Quand cela ?
-- Cette nuit mËme.
-- Vous quittez Paris ?
-- Je vais en mission.
-- Pouvez-vous me dire oÝ ?
-- A Londres.
-- Quelqu'un a-t-il intÊrËt Á ce que vous n'arriviez pas Á votre but ?
-- Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour m'empËcher de
rÊussir.
-- Et vous partez seul ?
-- Je pars seul.
-- En ce cas, vous ne passerez pas Bondy ; c'est moi qui vous le dis,
foi de TrÊville.
-- Comment cela ?
-- On vous fera assassiner.
-- Je serai mort en faisant mon devoir.
-- Mais votre mission ne sera pas remplie.
-- C'est vrai, dit d'Artagnan.
-- Croyez-moi, continua TrÊville, dans les entreprises de ce genre, il
faut Ëtre quatre pour arriver un.
-- Ah ! vous avez raison, Monsieur, dit d'Artagnan ; mais vous
connaissez Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis disposer
d'eux.
-- Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir ?
-- Nous nous sommes jurÊ, une fois pour toutes, confiance aveugle et
dÊvouement Á toute Êpreuve ; d'ailleurs vous pouvez leur dire que vous avez
toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus incrÊdules que vous.
-- Je puis leur envoyer Á chacun un congÊ de quinze jours, voilÁ tout :
Á Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller aux eaux de
Forges ! Á Porthos et Á Aramis, pour suivre leur ami, qu'ils ne veulent pas
abandonner dans une si douloureuse position. L'envoi de leur congÊ sera la
preuve que j'autorise leur voyage.
-- Merci, Monsieur, et vous Ëtes cent fois bon.
-- Allez donc les trouver Á l'instant mËme, et que tout s'exÊcute cette
nuit. Ah ! et d'abord Êcrivez-moi votre requËte Á M. des Essarts. Peut- Ëtre
aviez-vous un espion Á vos trousses, et votre visite, qui dans ce cas est
dÊjÁ connue du cardinal, sera lÊgitimÊe ainsi. "
D'Artagnan formula cette demande, et M. de TrÊville, en la recevant de
ses mains, assura qu'avant deux heures du matin les quatre congÊs seraient
au domicile respectif des voyageurs.
" Ayez la bontÊ d'envoyer le mien chez Athos, dit d'Artagnan. Je
craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise rencontre.
-- Soyez tranquille. Adieu et bon voyage ! A propos ! " dit M. de
TrÊville en le rappelant.
D'Artagnan revint sur ses pas.
" Avez-vous de l'argent ? "
D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche.
" Assez ? demanda M. de TrÊville.
-- Trois cents pistoles.
-- C'est bien, on va au bout du monde avec cela ; allez donc. "
D'Artagnan salua M. de TrÊville, qui lui tendit la main ; d'Artagnan la
lui serra avec un respect mËlÊ de reconnaissance. Depuis qu'il Êtait arrivÊ
Á Paris, il n'avait eu qu'Á se louer de cet excellent homme, qu'il avait
toujours trouvÊ digne, loyal et grand.
Sa premiÉre visite fut pour Aramis ; il n'Êtait pas revenu chez son ami
depuis la fameuse soirÊe oÝ il avait suivi Mme Bonacieux. Il y a plus : Á
peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et Á chaque fois qu'il l'avait
revu, il avait cru remarquer une profonde tristesse empreinte sur son
visage.
Ce soir encore, Aramis veillait sombre et rËveur ; d'Artagnan lui fit
quelques questions sur cette mÊlancolie profonde ; Aramis s'excusa sur un
commentaire du dix-huitiÉme chapitre de saint Augustin qu'il Êtait forcÊ
d'Êcrire en latin pour la semaine suivante, et qui le prÊoccupait beaucoup.
Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un serviteur de
M. de TrÊville entra porteur d'un paquet cachetÊ.
" Qu'est-ce lÁ ? demanda Aramis.
-- Le congÊ que Monsieur a demandÊ, rÊpondit le laquais.
-- Moi, je n'ai pas demandÊ de congÊ.
-- Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami, voici une
demi-pistole pour votre peine ; vous direz Á M. de TrÊville que M. Aramis le
remercie bien sincÉrement. Allez. "
Le laquais salua jusqu'Á terre et sortit.
" Que signifie cela ? demanda Aramis.
-- Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et suivez-
moi.
-- Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir... "
Aramis s'arrËta.
" Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas ? continua d'Artagnan.
-- Qui ? reprit Aramis.
-- La femme qui Êtait ici, la femme au mouchoir brodÊ.
-- Qui vous a dit qu'il y avait une femme ici ? rÊpliqua Aramis en
devenant p×le comme la mort.
-- Je l'ai vue.
-- Et vous savez qui elle est ?
-- Je crois m'en douter, du moins.
-- Ecoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez-vous
ce qu'est devenue cette femme ?
-- Je prÊsume qu'elle est retournÊe Á Tours.
-- A Tours ? oui, c'est bien cela ; vous la connaissez. Mais comment
est-elle retournÊe Á Tours sans me rien dire ?
-- Parce qu'elle a craint d'Ëtre arrËtÊe.
-- Comment ne m'a-t-elle pas Êcrit ?
-- Parce qu'elle craint de vous compromettre.
-- D'Artagnan, vous me rendez la vie ! s'Êcria Aramis. Je me croyais
mÊprisÊ, trahi. J'Êtais si heureux de la revoir ! Je ne pouvais croire
qu'elle risqu×t sa libertÊ pour moi, et cependant pour quelle cause
serait-elle revenue Á Paris ?
-- Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre.
-- Et quelle est cette cause ? demanda Aramis.
-- Vous le saurez un jour, Aramis ; mais, pour le moment, j'imiterai la
retenue de la niÉce du docteur. "
Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu'il avait fait certain
soir Á ses amis.
" Eh bien, donc, puisqu'elle a quittÊ Paris et que vous en Ëtes sÙr,
d'Artagnan, rien ne m'y arrËte plus, et je suis prËt Á vous suivre. Vous
dites que nous allons ?...
-- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous invite
mËme Á vous h×ter, car nous avons dÊjÁ perdu beaucoup de temps. A propos,
prÊvenez Bazin.
-- Bazin vient avec nous ? demanda Aramis.
-- Peut-Ëtre. En tout cas, il est bon qu'il nous suive pour le moment
chez Athos. "
Aramis appela Bazin, et aprÉs lui avoir ordonnÊ de le venir joindre
chez Athos :
" Partons donc " , dit-il en prenant son manteau, son ÊpÊe et ses trois
pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs pour voir s'il
n'y trouverait pas quelque pistole ÊgarÊe. Puis, quand il se fut bien assurÊ
que cette recherche Êtait superflue, il suivit d'Artagnan en se demandant
comment il se faisait que le jeune cadet aux gardes sÙt aussi bien que lui
quelle Êtait la femme Á laquelle il avait donnÊ l'hospitalitÊ, et sÙt mieux
que lui ce qu'elle Êtait devenue.
Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de d'Artagnan,
et le regardant fixement :
" Vous n'avez parlÊ de cette femme Á personne ? dit-il.
-- A personne au monde.
-- Pas mËme Á Athos et Á Porthos ?
-- Je ne leur en ai pas soufflÊ le moindre mot.
-- A la bonne heure. "
Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin avec
d'Artagnan, et tous deux arrivÉrent bien tÆt chez Athos.
Ils le trouvÉrent tenant son congÊ d'une main et la lettre de M. de
TrÊville de l'autre.
" Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient ce congÊ et cette lettre
que je viens de recevoir ? " dit Athos ÊtonnÊ.
" Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre santÊ l'exige absolument,
que vous vous reposiez quinze jours.
Allez donc prendre les eaux de Forges ou telles autres qui vous
conviendront, et rÊtablissez-vous promptement.
Votre affectionnÊ
TrÊville "
" Eh bien, ce congÊ et cette lettre signifient qu'il faut me suivre,
Athos.
-- Aux eaux de Forges ?
-- LÁ ou ailleurs.
-- Pour le service du roi ?
-- Du roi ou de la reine : ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs
MajestÊs ? "
En ce moment, Porthos entra.
" Pardieu, dit-il, voici une chose Êtrange : depuis quand, dans les
mousquetaires, accorde-t-on aux gens des congÊs sans qu'ils les demandent ?
-- Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des amis qui les demandent pour
eux.
-- Ah ! ah ! dit Porthos, il paraÏt qu'il y a du nouveau ici ?
-- Oui, nous partons, dit Aramis.
-- Pour quel pays ? demanda Porthos.
-- Ma foi, je n'en sais trop rien, dit Athos ; demande cela Á
d'Artagnan.
-- Pour Londres, Messieurs, dit d'Artagnan.
-- Pour Londres ! s'Êcria Porthos ; et qu'allons-nous faire Á Londres ?
-- VoilÁ ce que je ne puis vous dire, Messieurs, et il faut vous fier Á
moi.
-- Mais pour aller Á Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent, et
je n'en ai pas.
-- Ni moi, dit Aramis.
-- Ni moi, dit Athos.
-- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son trÊsor de sa poche et
en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents pistoles ;
prenons-en chacun soixante-quinze ; c'est autant qu'il en faut pour aller Á
Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez tranquilles, nous n'y
arriverons pas tous, Á Londres.
-- Et pourquoi cela ?
-- Parce que, selon toute probabilitÊ, il y en aura quelques-uns
d'entre nous qui resteront en route.
-- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons ?
-- Et des plus dangereuses, je vous en avertis.
-- Ah ÚÁ, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit Porthos,
je voudrais bien savoir pourquoi, au moins ?
-- Tu en seras bien plus avancÊ ! dit Athos.
-- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos.
-- Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes ? Non ; il vous
dit tout bonnement : " Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres
; allez vous battre " , et vous y allez. Pourquoi ? vous ne vous en
inquiÊtez mËme pas.
-- D'Artagnan a raison, dit Athos, voilÁ nos trois congÊs qui viennent
de M. de TrÊville, et voilÁ trois cents pistoles qui viennent je ne sais
d'oÝ. Allons nous faire tuer oÝ l'on nous dit d'aller. La vie vaut-elle la
peine de faire autant de questions ? D'Artagnan, je suis prËt Á te suivre.
-- Et moi aussi, dit Porthos.
-- Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas f×chÊ de
quitter Paris. J'ai besoin de distractions.
-- Eh bien, vous en aurez, des distractions, Messieurs, soyez
tranquilles, dit d'Artagnan.
-- Et maintenant, quand partons-nous ? dit Athos.
-- Tout de suite, rÊpondit d'Artagnan, il n'y a pas une minute Á
perdre.
-- HolÁ ! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin ! criÉrent les quatre
jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez les
chevaux de l'hÆtel. "
En effet, chaque mousquetaire laissait Á l'hÆtel gÊnÊral comme Á une
caserne son cheval et celui de son laquais.
Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute h×te.
" Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. OÝ allons-
nous d'abord ?
-- A Calais, dit d'Artagnan ; c'est la ligne la plus directe pour
arriver Á Londres.
-- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.
-- Parle.
-- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects : d'Artagnan nous
donnera Á chacun ses instructions, je partirai en avant par la route de
Boulogne pour Êclairer le chemin ; Athos partira deux heures aprÉs par celle
d'Amiens ; Aramis nous suivra par celle de Noyon ; quant Á d'Artagnan, il
partira par celle qu'il voudra, avec les habits de Planchet, tandis que
Planchet nous suivra en d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes.
-- Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de mettre
en rien des laquais dans une pareille affaire : un secret peut par hasard
Ëtre trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu par des
laquais.
-- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en ce que
j'ignore moi-mËme quelles instructions je puis vous donner. Je suis porteur
d'une lettre, voilÁ tout. Je n'ai pas et ne puis faire trois copies de cette
lettre, puisqu'elle est scellÊe ; il faut donc, Á mon avis, voyager de
compagnie. Cette lettre est lÁ, dans cette poche. Et il montra la poche oÝ
Êtait la lettre. Si je suis tuÊ, l'un de vous la prendra et vous continuerez
la route ; s'il est tuÊ, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de suite ;
pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut.
-- Bravo, d'Artagnan ! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut Ëtre
consÊquent, d'ailleurs : je vais prendre les eaux, vous m'accompagnerez ; au
lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer ; je suis libre. On
veut nous arrËter, je montre la lettre de M. de TrÊville, et vous montrez
vos congÊs ; on nous attaque, nous nous dÊfendons ; on nous juge, nous
soutenons mordicus que nous n'avions d'autre intention que de nous tremper
un certain nombre de fois dans la mer ; on aurait trop bon marchÊ de quatre
hommes isolÊs, tandis que quatre hommes rÊunis font une troupe. Nous
armerons les quatre laquais de pistolets et de mousquetons ; si l'on envoie
une armÊe contre nous, nous livrerons bataille, et le survivant, comme l'a
dit d'Artagnan, portera la lettre.
-- Bien dit, s'Êcria Aramis ; tu ne parles pas souvent, Athos, mais
quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le plan
d'Athos. Et toi, Porthos ?
-- Moi aussi, dit Porthos, s'il convient Á d'Artagnan. D'Artagnan,
porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise ; qu'il
dÊcide, et nous exÊcuterons.
-- Eh bien, dit d'Artagnan, je dÊcide que nous adoptions le plan
d'Athos et que nous partions dans une demi-heure.
-- AdoptÊ ! " reprirent en choeur les trois mousquetaires.
Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze
pistoles et fit ses prÊparatifs pour partir Á l'heure convenue.
CHAPITRE XX. VOYAGE
A deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris par
la barriÉre Saint-Denis ; tant qu'il fit nuit, ils restÉrent muets ; malgrÊ
eux, ils subissaient l'influence de l'obscuritÊ et voyaient des embÙches
partout.
Aux premiers rayons du jour, leurs langues se dÊliÉrent ; avec le
soleil, la gaietÊ revint : c'Êtait comme Á la veille d'un combat, le coeur
battait, les yeux riaient ; on sentait que la vie qu'on allait peut-Ëtre
quitter Êtait, au bout du compte, une bonne chose.
L'aspect de la caravane, au reste, Êtait des plus formidables : les
chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude de
l'escadron qui fait marcher rÊguliÉrement ces nobles compagnons du soldat,
eussent trahi le plus strict incognito.
Les valets suivaient, armÊs jusqu'aux dents.
Tout alla bien jusqu'Á Chantilly, oÝ l'on arriva vers les huit heures
du matin. Il fallait dÊjeuner. On descendit devant une auberge que
recommandait une enseigne reprÊsentant Saint Martin donnant la moitiÊ de son
manteau Á un pauvre . On enjoignit aux laquais de ne pas desseller les
chevaux et de se tenir prËts Á repartir immÊdiatement.
On entra dans la salle commune, et l'on se mit Á table. Un gentilhomme,
qui venait d'arriver par la route de Dammartin, Êtait assis Á cette mËme
table et dÊjeunait. Il entama la conversation sur la pluie et le beau temps
; les voyageurs rÊpondirent : il but Á leur santÊ ; les voyageurs lui
rendirent sa politesse.
Mais au moment oÝ Mousqueton venait annoncer que les chevaux Êtaient
prËts et oÝ l'on se levait de table, l'Êtranger proposa Á Porthos la santÊ
du cardinal. Porthos rÊpondit qu'il ne demandait pas mieux, si l'Êtranger Á
son tour voulait boire Á la santÊ du roi. L'Êtranger s'Êcria qu'il ne
connaissait d'autre roi que Son Eminence. Porthos l'appela ivrogne ;
l'Êtranger tira son ÊpÊe.
" Vous avez fait une sottise, dit Athos ; n'importe, il n'y a plus Á
reculer maintenant : tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite que
vous pourrez. "
Et tous trois remontÉrent Á cheval et repartirent Á toute bride, tandis
que Porthos promettait Á son adversaire de le perforer de tous les coups
connus dans l'escrime.
" Et d'un ! dit Athos au bout de cinq cents pas.
-- Mais pourquoi cet homme s'est-il attaquÊ Á Porthos plutÆt qu'Á tout
autre ? demanda Aramis.
-- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous, il l'a pris pour
le chef, dit d'Artagnan.
-- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne Êtait un puits de sagesse
" , murmura Athos.
Et les voyageurs continuÉrent leur route.
A Beauvais, on s'arrËta deux heures, tant pour faire souffler les
chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme Porthos
n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en chemin.
A une lieue de Beauvais, Á un endroit oÝ le chemin se trouvait resserrÊ
entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui, profitant de ce que
la route Êtait dÊpavÊe en cet endroit, avaient l'air d'y travailler en y
creusant des trous et en pratiquant des orniÉres boueuses.
Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel, les
apostropha durement. Athos voulut le retenir, il Êtait trop tard. Les
ouvriers se mirent Á railler les voyageurs, et firent perdre par leur
insolence la tËte mËme au froid Athos qui poussa son cheval contre l'un
d'eux.
Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au fossÊ et y prit un mousquet
cachÊ ; il en rÊsulta que nos sept voyageurs furent littÊralement passÊs par
les armes. Aramis reÚut une balle qui lui traversa l'Êpaule, et Mousqueton
une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui prolongent le bas
des reins. Cependant Mousqueton seul tomba de cheval, non pas qu'il fÙt
griÉvement blessÊ, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il
crut Ëtre plus dangereusement blessÊ qu'il ne l'Êtait.
" C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brÙlons pas une amorce, et en
route. "
Aramis, tout blessÊ qu'il Êtait, saisit la criniÉre de son cheval, qui
l'emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait rejoints, et
galopait tout seul Á son rang.
" Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.
-- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan ; le mien a ÊtÊ emportÊ
par une balle. C'est bien heureux, ma foi, que la lettre que je porte n'ait
pas ÊtÊ dedans.
-- Ah ÚÁ, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit
Aramis.
-- Si Porthos Êtait sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant,
dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne se sera dÊgrisÊ. "
Et l'on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent
si fatiguÊs, qu'il Êtait Á craindre qu'ils ne refusassent bientÆt le
service.
Les voyageurs avaient pris la traverse, espÊrant de cette faÚon Ëtre
moins inquiÊtÊs, mais, Á CrÉve-coeur, Aramis dÊclara qu'il ne pouvait aller
plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage qu'il cachait sous sa
forme ÊlÊgante et sous ses faÚons polies pour arriver jusque-lÁ. A tout
moment il p×lissait, et l'on Êtait obligÊ de le soutenir sur son cheval ; on
le descendit Á la porte d'un cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste,
dans une escarmouche, Êtait plus embarrassant qu'utile, et l'on repartit
dans l'espÊrance d'aller coucher Á Amiens.
" Morbleu ! dit Athos, quand ils se retrouvÉrent en route, rÊduits Á
deux maÏtres et Á Grimaud et Planchet, morbleu ! je ne serai plus leur dupe,
et je vous rÊponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer l'ÊpÊe
d'ici Á Calais. J'en jure...
-- Ne jurons pas, dit d'Artagnan, galopons, si toutefois nos chevaux y
consentent. "
Et les voyageurs enfoncÉrent leurs Êperons dans le ventre de leurs
chevaux, qui, vigoureusement stimulÊs, retrouvÉrent des forces. On arriva Á
Amiens Á minuit, et l'on descendit Á l'auberge du Lis d'Or .
L'hÆtelier avait l'air du plus honnËte homme de la terre, il reÚut les
voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de l'autre ; il
voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre,
malheureusement chacune de ces chambres Êtait Á l'extrÊmitÊ de l'hÆtel.
D'Artagnan et Athos refusÉrent ; l'hÆte rÊpondit qu'il n'y en avait
cependant pas d'autres dignes de Leurs Excellences ; mais les voyageurs
dÊclarÉrent qu'ils coucheraient dans la chambre commune, chacun sur un
matelas qu'on leur jetterait Á terre. L'hÆte insista, les voyageurs tinrent
bon ; il fallut faire ce qu'ils voulurent.
Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en
dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour ; ils demandÉrent qui Êtait lÁ,
reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.
En effet, c'Êtaient Planchet et Grimaud.
" Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet ; si ces
Messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte ; de cette
faÚon-lÁ, ils seront sÙrs qu'on n'arrivera pas jusqu'Á eux.
-- Et sur quoi coucheras-tu ? dit d'Artagnan.-- Voici mon lit " ,
rÊpondit Planchet.
Et il montra une botte de paille.
" Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison : la figure de l'hÆte ne me
convient pas, elle est trop gracieuse.
-- Ni Á moi non plus " , dit Athos.
Planchet monta par la fenËtre, s'installa en travers de la porte,
tandis que Grimaud allait s'enfermer dans l'Êcurie, rÊpondant qu'Á cinq
heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prËts.
La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures du
matin d'ouvrir la porte ;, mais comme Planchet se rÊveilla en sursaut et
cria : -- Qui va lÁ ? -- on rÊpondit qu'on se trompait, et on s'Êloigna.
A quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les Êcuries.
Grimaud avait voulu rÊveiller les garÚons d'Êcurie, et les garÚons d'Êcurie
le battaient. Quand on ouvrit la fenËtre, on vit le pauvre garÚon sans
connaissance, la tËte fendue d'un coup de manche Á fourche.
Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux ; les
chevaux Êtaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait voyagÊ sans
maÏtre pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu continuer la route ;
mais, par une erreur inconcevable, le chirurgien vÊtÊrinaire qu'on avait
envoyÊ chercher, Á ce qu'il paraÏt, pour saigner le cheval de l'hÆte, avait
saignÊ celui de Mousqueton.
Cela commenÚait Á devenir inquiÊtant : tous ces accidents successifs
Êtaient peut-Ëtre le rÊsultat du hasard, mais ils pouvaient tout aussi bien
Ëtre le fruit d'un complot. Athos et d'Artagnan sortirent, tandis que
Planchet allait s'informer s'il n'y avait pas trois chevaux Á vendre dans
les environs. A la porte Êtaient deux chevaux tout ÊquipÊs, frais et
vigoureux. Cela faisait bien l'affaire. Il demanda oÝ Êtaient les maÏtres ;
on lui dit que les maÏtres avaient passÊ la nuit dans l'auberge et rÊglaient
leur compte Á cette heure avec le maÏtre.
Athos descendit pour payer la dÊpense, tandis que d'Artagnan et
Planchet se tenaient sur la porte de la rue ; l'hÆtelier Êtait dans une
chambre basse et reculÊe, on pria Athos d'y passer.
Athos entra sans dÊfiance et tira deux pistoles pour payer : l'hÆte
Êtait seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs Êtait entrouvert.
Il prit l'argent que lui prÊsenta Athos, le tourna et le retourna dans ses
mains, et tout Á coup, s'Êcriant que la piÉce Êtait fausse, il dÊclara qu'il
allait le faire arrËter, lui et son compagnon, comme faux-monnayeurs.
" DrÆle ! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les
oreilles ! "
Au mËme moment, quatre hommes armÊs jusqu'aux dents entrÉrent par les
portes latÊrales et se jetÉrent sur Athos.
" Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons ; au
large, d'Artagnan ! pique, pique ! " et il l×cha deux coups de pistolet.
D'Artagnan et Planchet ne se le firent pas rÊpÊter Á deux fois, ils
dÊtachÉrent les deux chevaux qui attendaient Á la porte, sautÉrent dessus,
leur enfoncÉrent leurs Êperons dans le ventre et partirent au triple galop.
" Sais-tu ce qu'est devenu Athos ? demanda d'Artagnan Á Planchet en
courant.
-- Ah ! Monsieur, dit Planchet, j'en ai vu tomber deux Á ses deux
coups, et il m'a semblÊ, Á travers la porte vitrÊe, qu'il ferraillait avec
les autres.
-- Brave Athos ! murmura d'Artagnan. Et quand on pense qu'il faut
l'abandonner ! Au reste, autant nous attend peut-Ëtre Á deux pas d'ici. En
avant, Planchet, en avant ! tu es un brave homme.
-- Je vous l'ai dit, Monsieur, rÊpondit Planchet, les Picards, Úa se
reconnaÏt Á l'user ; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, Úa m'excite. "
Et tous deux, piquant de plus belle, arrivÉrent Á Saint-Omer d'une
seule traite. A Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride passÊe
Á leurs bras, de peur d'accident, et mangÉrent un morceau sur le pouce tout
debout dans la rue ; aprÉs quoi ils repartirent.
A cent pas des portes de Calais, le cheval de d'Artagnan s'abattit, et
il n'y eut pas moyen de le faire se relever : le sang lui sortait par le nez
et par les yeux ; restait celui de Planchet, mais celui-lÁ s'Êtait arrËtÊ,
et il n'y eut plus moyen de le faire repartir.
Heureusement, comme nous l'avons dit, ils Êtaient Á cent pas de la
ville ; ils laissÉrent les deux montures sur le grand chemin et coururent au
port. Planchet fit remarquer Á son maÏtre un gentilhomme qui arrivait avec
son valet et qui ne les prÊcÊdait que d'une cinquantaine de pas.
Ils s'approchÉrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort
affairÊ. Il avait ses bottes couvertes de poussiÉre, et s'informait s'il ne
pourrait point passer Á l'instant mËme en Angleterre.
" Rien ne serait plus facile, rÊpondit le patron d'un b×timent prËt Á
mettre Á la voile ; mais, ce matin, est arrivÊ l'ordre de ne laisser partir
personne sans une permission expresse de M. le cardinal.
-- J'ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de sa
poche ; la voici.
-- Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et
donnez-moi la prÊfÊrence.
-- OÝ trouverai-je le gouverneur ?
-- A sa campagne.
-- Et cette campagne est situÊe ?
-- A un quart de lieue de la ville ; tenez, vous la voyez d'ici, au
pied de cette petite Êminence, ce toit en ardoises.
-- TrÉs bien ! " dit le gentilhomme.
Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du
gouverneur.
D'Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme Á cinq cents pas de
distance.
Une fois hors de la ville, d'Artagnan pressa le pas et rejoignit le
gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.
" Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraissez fort pressÊ ?
-- On ne peut plus pressÊ, Monsieur.
-- J'en suis dÊsespÊrÊ, dit d'Artagnan, car, comme je suis trÉs pressÊ
aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.
-- Lequel ?
-- De me laisser passer le premier.
-- Impossible, dit le gentilhomme, j'ai fait soixante lieues en
quarante- quatre heures, et il faut que demain Á midi je sois Á Londres.
-- J'ai fait le mËme chemin en quarante heures, et il faut que demain Á
dix heures du matin je sois Á Londres.
-- DÊsespÊrÊ, Monsieur ; mais je suis arrivÊ le premier et je ne
passerai pas le second.
-- DÊsespÊrÊ, Monsieur ; mais je suis arrivÊ le second, et je passerai
le premier.
-- Service du roi ! dit le gentilhomme.
-- Service de moi ! dit d'Artagnan.
-- Mais c'est une mauvaise querelle que vous me cherchez lÁ, ce me
semble.
-- Parbleu ! que voulez-vous que ce soit ?
-- Que dÊsirez-vous ?
-- Vous voulez le savoir ?
-- Certainement.
-- Eh bien, je veux l'ordre dont vous Ëtes porteur, attendu que je n'en
ai pas, moi, et qu'il m'en faut un.
-- Vous plaisantez, je prÊsume.
-- Je ne plaisante jamais.
-- Laissez-moi passer !
-- Vous ne passerez pas.
-- Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tËte. HolÁ, Lubin !
mes pistolets.
-- Planchet, dit d'Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du
maÏtre. "
Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme il
Êtait fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui mit le
genou sur la poitrine.
" Faites votre affaire, Monsieur, dit Planchet ; moi, j'ai fait la
mienne. "
Voyant cela, le gentilhomme tira son ÊpÊe et fondit sur d'Artagnan ;
mais il avait affaire Á forte partie.
En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'ÊpÊe en disant Á
chaque coup :
" Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis. "
Au troisiÉme coup, le gentilhomme tomba comme une masse.
D'Artagnan le crut mort, ou tout au moins Êvanoui, et s'approcha pour
lui prendre l'ordre ; mais au moment oÝ il Êtendait le bras afin de le
fouiller, le blessÊ qui n'avait pas l×chÊ son ÊpÊe, lui porta un coup de
pointe dans la poitrine en disant :
" Un pour vous.
-- Et un pour moi ! au dernier les bons ! " s'Êcria d'Artagnan furieux,
en le clouant par terre d'un quatriÉme coup d'ÊpÊe dans le ventre.
Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s'Êvanouit.
D'Artagnan fouilla dans la poche oÝ il l'avait vu remettre l'ordre de
passage, et le prit. Il Êtait au nom du comte de Wardes.
Puis, jetant un dernier coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui avait
vingt-cinq ans Á peine et qu'il laissait lÁ, gisant, privÊ de sentiment et
peut-Ëtre mort, il poussa un soupir sur cette Êtrange destinÊe qui porte les
hommes Á se dÊtruire les uns les autres pour les intÊrËts de gens qui leur
sont Êtrangers et qui souvent ne savent pas mËme qu'ils existent.
Mais il fut bientÆt tirÊ de ces rÊflexions par Lubin, qui poussait des
hurlements et criait de toutes ses forces au secours.
Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses
forces.
" Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas,
j'en suis bien sÙr ; mais aussitÆt que je le l×cherai, il va se remettre Á
crier. Je le reconnais pour un Normand, et les Normands sont entËtÊs. "
En effet, tout comprimÊ qu'il Êtait, Lubin essayait encore de filer des
sons.
" Attends ! " dit d'Artagnan.
Et prenant son mouchoir, il le b×illonna.
" Maintenant, dit Planchet, lions-le Á un arbre. "
La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes prÉs
de son domestique ; et comme la nuit commenÚait Á tomber et que le garrottÊ
et le blessÊ Êtaient tous deux Á quelques pas dans le bois, il Êtait Êvident
qu'ils devaient rester jusqu'au lendemain.
" Et maintenant, dit d'Artagnan, chez le gouverneur !
-- Mais vous Ëtes blessÊ, ce me semble ? dit Planchet.
-- Ce n'est rien, occupons-nous du plus pressÊ ; puis nous reviendrons
Á ma blessure, qui, au reste, ne me paraÏt pas trÉs dangereuse. "
Et tous deux s'acheminÉrent Á grands pas vers la campagne du digne
fonctionnaire.
On annonÚa M. le comte de Wardes.
D'Artagnan fut introduit.
" Vous avez un ordre signÊ du cardinal ? dit le gouverneur.
-- Oui, Monsieur, rÊpondit d'Artagnan, le voici.
-- Ah ! ah ! il est en rÉgle et bien recommandÊ, dit le gouverneur.
-- C'est tout simple, rÊpondit d'Artagnan, je suis de ses plus fidÉles.
-- Il paraÏt que Son Eminence veut empËcher quelqu'un de parvenir en
Angleterre.
-- Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme bÊarnais qui est parti de
Paris avec trois de ses amis dans l'intention de gagner Londres.
-- Le connaissez-vous personnellement ? demanda le gouverneur.
-- Qui cela ?
-- Ce d'Artagnan ?
-- A merveille.
-- Donnez-moi son signalement alors.
-- Rien de plus facile. "
Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes.
" Est-il accompagnÊ ? demanda le gouverneur.
-- Oui, d'un valet nommÊ Lubin.
-- On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son Eminence
peut Ëtre tranquille, ils seront reconduits Á Paris sous bonne escorte.
-- Et ce faisant, Monsieur le gouverneur, dit d'Artagnan, vous aurez
bien mÊritÊ du cardinal.
-- Vous le reverrez Á votre retour, Monsieur le comte ?
-- Sans aucun doute.
-- Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.
-- Je n'y manquerai pas. "
Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer et
le remit Á d'Artagnan.
D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le
gouverneur, le remercia et partit.
Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant un
long dÊtour, ils ÊvitÉrent le bois et rentrÉrent par une autre porte.
Le b×timent Êtait toujours prËt Á partir, le patron attendait sur le
port.
" Eh bien ? dit-il en apercevant d'Artagnan.
-- Voici ma passe visÊe, dit celui-ci.
-- Et cet autre gentilhomme ?
-- Il ne partira pas aujourd'hui, dit d'Artagnan, mais soyez
tranquille, je paierai le passage pour nous deux.
-- En ce cas, partons, dit le patron.
-- Partons ! " rÊpÊta d'Artagnan.
Et il sauta avec Planchet dans le canot ; cinq minutes aprÉs, ils
Êtaient Á bord.
Il Êtait temps : Á une demi-lieue en mer, d'Artagnan vit briller une
lumiÉre et entendit une dÊtonation.
C'Êtait le coup de canon qui annonÚait la fermeture du port.
Il Êtait temps de s'occuper de sa blessure ; heureusement, comme
l'avait pensÊ d'Artagnan, elle n'Êtait pas des plus dangereuses : la pointe
de l'ÊpÊe avait rencontrÊ une cÆte et avait glissÊ le long de l'os ; de
plus, la chemise s'Êtait collÊe aussitÆt Á la plaie, et Á peine avait-elle
rÊpandu quelques gouttes de sang.
D'Artagnan Êtait brisÊ de fatigue : on lui Êtendit un matelas sur le
pont, il se jeta dessus et s'endormit.
Le lendemain, au point du jour, il se trouva Á trois ou quatre lieues
seulement des cÆtes d'Angleterre ; la brise avait ÊtÊ faible toute la nuit,
et l'on avait peu marchÊ.
A dix heures, le b×timent jetait l'ancre dans le port de Douvres.
A dix heures et demie, d'Artagnan mettait le pied sur la terre
d'Angleterre, en s'Êcriant :
" Enfin, m'y voilÁ ! "
Mais ce n'Êtait pas tout : il fallait gagner Londres. En Angleterre, la
poste Êtait assez bien servie. D'Artagnan et Planchet prirent chacun un
bidet, un postillon courut devant eux ; en quatre heures ils arrivÉrent aux
portes de la capitale.
D'Artagnan ne connaissait pas Londres, d'Artagnan ne savait pas un mot
d'anglais ; mais il Êcrivit le nom de Buckingham sur un papier, et chacun
lui indiqua l'hÆtel du duc.
Le duc Êtait Á la chasse Á Windsor, avec le roi.
D'Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui,
l'ayant accompagnÊ dans tous ses voyages, parlait parfaitement franÚais ; il
lui dit qu'il arrivait de Paris pour affaire de vie et de mort, et qu'il
fallait qu'il parl×t Á son maÏtre Á l'instant mËme.
La confiance avec laquelle parlait d'Artagnan convainquit Patrice ;
c'Êtait le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux chevaux et se
chargea de conduire le jeune garde. Quant Á Planchet, on l'avait descendu de
sa monture, raide comme un jonc : le pauvre garÚon Êtait au bout de ses
forces ; d'Artagnan semblait de fer.
On arriva au ch×teau ; lÁ on se renseigna : le roi et Buckingham
chassaient Á l'oiseau dans des marais situÊs Á deux ou trois lieues de lÁ.
En vingt minutes on fut au lieu indiquÊ. BientÆt Patrice entendit la
voix de son maÏtre, qui appelait son faucon.
" Qui faut-il que j'annonce Á Milord duc ? demanda Patrice.
-- Le jeune homme qui, un soir, lui a cherchÊ une querelle sur le Pont-
Neuf, en face de la Samaritaine.
-- SinguliÉre recommandation !
-- Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre. "
Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonÚa dans
les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait.
Buckingham reconnut d'Artagnan Á l'instant mËme, et se doutant que
quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la nouvelle,
il ne prit que le temps de demander oÝ Êtait celui qui la lui apportait ; et
ayant reconnu de loin l'uniforme des gardes, il mit son cheval au galop et
vint droit Á d'Artagnan. Patrice, par discrÊtion, se tint Á l'Êcart.
" Il n'est point arrivÊ malheur Á la reine ? s'Êcria Buckingham,
rÊpandant toute sa pensÊe et tout son amour dans cette interrogation.
-- Je ne crois pas ; cependant je crois qu'elle court quelque grand
pÊril dont Votre Gr×ce seule peut la tirer.
-- Moi ? s'Êcria Buckingham. Eh quoi ! je serais assez heureux pour lui
Ëtre bon Á quelque chose ! Parlez ! parlez !
-- Prenez cette lettre, dit d'Artagnan.
-- Cette lettre ! de qui vient cette lettre ?
-- De Sa MajestÊ, Á ce que je pense.
-- De Sa MajestÊ ! " dit Buckingham, p×lissant si fort que d'Artagnan
crut qu'il allait se trouver mal.
Et il brisa le cachet.
" Quelle est cette dÊchirure ? dit-il en montrant Á d'Artagnan un
endroit oÝ elle Êtait percÊe Á jour.
-- Ah ! ah ! dit d'Artagnan, je n'avais pas vu cela ; c'est l'ÊpÊe du
comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine.
-- Vous Ëtes blessÊ ? demanda Buckingham en rompant le cachet.
-- Oh ! rien ! dit d'Artagnan, une Êgratignure.
-- Juste Ciel ! qu'ai-je lu ! s'Êcria le duc. Patrice, reste ici, ou
plutÆt rejoins le roi partout oÝ il sera, et dis Á Sa MajestÊ que je la
supplie bien humblement de m'excuser, mais qu'une affaire de la plus haute
importance me rappelle Á Londres. Venez, Monsieur, venez. "
Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.
CHAPITRE XXI. LA COMTESSE DE WINTER
Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par
d'Artagnan non pas de tout ce qui s'Êtait passÊ, mais de ce que d'Artagnan
savait. En rapprochant ce qu'il avait entendu sortir de la bouche du jeune
homme de ses souvenirs Á lui, il put donc se faire une idÊe assez exacte
d'une position de la gravitÊ de laquelle, au reste, la lettre de la reine,
si courte et si peu explicite qu'elle fÙt, lui donnait la mesure. Mais ce
qui l'Êtonnait surtout, c'est que le cardinal, intÊressÊ comme il l'Êtait Á
ce que le jeune homme ne mÏt pas le pied en Angleterre, ne fÙt point parvenu
Á l'arrËter en route. Ce fut alors, et sur la manifestation de cet
Êtonnement, que d'Artagnan lui raconta les prÊcautions prises, et comment,
gr×ce au dÊvouement de ses trois amis qu'il avait ÊparpillÊs tout sanglants
sur la route, il Êtait arrivÊ Á en Ëtre quitte pour le coup d'ÊpÊe qui avait
traversÊ le billet de la reine, et qu'il avait rendu Á M. de Wardes en si
terrible monnaie. Tout en Êcoutant ce rÊcit, fait avec la plus grande
simplicitÊ, le duc regardait de temps en temps le jeune homme d'un air
ÊtonnÊ, comme s'il n'eÙt pas pu comprendre que tant de prudence, de courage
et de dÊvouement s'alli×t avec un visage qui n'indiquait pas encore vingt
ans.
Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent
aux portes de Londres. D'Artagnan avait cru qu'en arrivant dans la ville le
duc allait ralentir l'allure du sien, mais il n'en fut pas ainsi : il
continua sa route Á fond de train, s'inquiÊtant peu de renverser ceux qui
Êtaient sur son chemin. En effet, en traversant la CitÊ, deux ou trois
accidents de ce genre arrivÉrent ; mais Buckingham ne dÊtourna pas mËme la
tËte pour regarder ce qu'Êtaient devenus ceux qu'il avait culbutÊs.
D'Artagnan le suivait au milieu de cris qui ressemblaient fort Á des
malÊdictions.
En entrant dans la cour de l'hÆtel, Buckingham sauta Á bas de son
cheval, et, sans s'inquiÊter de ce qu'il deviendrait, il lui jeta la bride
sur le cou et s'ÊlanÚa vers le perron. D'Artagnan en fit autant, avec un peu
plus d'inquiÊtude, cependant, pour ces nobles animaux dont il avait pu
apprÊcier le mÊrite ; mais il eut la consolation de voir que trois ou quatre
valets s'Êtaient dÊjÁ ÊlancÊs des cuisines et des Êcuries, et s'emparaient
aussitÆt de leurs montures.
Le duc marchait si rapidement, que d'Artagnan avait peine Á le suivre.
Il traversa successivement plusieurs salons d'une ÊlÊgance dont les plus
grands seigneurs de France n'avaient pas mËme l'idÊe, et il parvint enfin
dans une chambre Á coucher qui Êtait Á la fois un miracle de goÙt et de
richesse. Dans l'alcÆve de cette chambre Êtait une porte, prise dans la
tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef d'or qu'il portait
suspendue Á son cou par une chaÏne du mËme mÊtal. Par discrÊtion, d'Artagnan
Êtait restÊ en arriÉre ; mais au moment oÝ Buckingham franchissait le seuil
de cette porte, il se retourna, et voyant l'hÊsitation du jeune homme :
" Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d'Ëtre admis en la
prÊsence de Sa MajestÊ, dites-lui ce que vous avez vu. "
EncouragÊ par cette invitation, d'Artagnan suivit le duc, qui referma
la porte derriÉre lui.
Tous deux se trouvÉrent alors dans une petite chapelle toute tapissÊe
de soie de Perse et brochÊe d'or, ardemment ÊclairÊe par un grand nombre de
bougies. Au-dessus d'une espÉce d'autel, et au-dessous d'un dais de velours
bleu surmontÊ de plumes blanches et rouges, Êtait un portrait de grandeur
naturelle reprÊsentant Anne d'Autriche, si parfaitement ressemblant, que
d'Artagnan poussa un cri de surprise : on eÙt cru que la reine allait
parler.
Sur l'autel, et au-dessous du portrait, Êtait le coffret qui renfermait
les ferrets de diamants.
Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla comme eÙt pu faire un prËtre
devant le Christ ; puis il ouvrit le coffret.
" Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu
tout Êtincelant de diamants ; tenez, voici ces prÊcieux ferrets avec
lesquels j'avais fait le serment d'Ëtre enterrÊ. La reine me les avait
donnÊs, la reine me les reprend : sa volontÊ, comme celle de Dieu, soit
faite en toutes choses. "
Puis il se mit Á baiser les uns aprÉs les autres ces ferrets dont il
fallait se sÊparer. Tout Á coup, il poussa un cri terrible.
" Qu'y a-t-il ? demanda d'Artagnan avec inquiÊtude, et que vous
arrive-t-il, Milord ?
-- Il y a que tout est perdu, s'Êcria Buckingham en devenant p×le comme
un trÊpassÊ ; deux de ces ferrets manquent, il n'y en a plus que dix.
-- Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu'on les lui ait volÊs ?
-- On me les a volÊs, reprit le duc, et c'est le cardinal qui a fait le
coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont ÊtÊ coupÊs avec des
ciseaux.
-- Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol... Peut-Ëtre la
personne les a-t-elle encore entre les mains.
-- Attendez, attendez ! s'Êcria le duc. La seule fois que j'ai mis ces
ferrets, c'Êtait au bal du roi, il y a huit jours, Á Windsor. La comtesse de
Winter, avec laquelle j'Êtais brouillÊ, s'est rapprochÊe de moi Á ce bal. Ce
raccommodement, c'Êtait une vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je
ne l'ai pas revue. Cette femme est un agent du cardinal.
-- Mais il en a donc dans le monde entier ! s'Êcria d'Artagnan.
-- Oh ! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colÉre ; oui,
c'est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce bal ?
-- Lundi prochain.
-- Lundi prochain ! cinq jours encore, c'est plus de temps qu'il ne
nous en faut. Patrice ! s'Êcria le duc en ouvrant la porte de la chapelle,
Patrice ! "
Son valet de chambre de confiance parut.
" Mon joaillier et mon secrÊtaire ! "
Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui
prouvaient l'habitude qu'il avait contractÊe d'obÊir aveuglÊment et sans
rÊplique.
Mais, quoique ce fÙt le joaillier qui eÙt ÊtÊ appelÊ le premier, ce fut
le secrÊtaire qui parut d'abord. C'Êtait tout simple, il habitait l'hÆtel.
Il trouva Buckingham assis devant une table dans sa chambre Á coucher, et
Êcrivant quelques ordres de sa propre main.
" Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas chez
le lord-chancelier, et lui dire que je le charge de l'exÊcution de ces
ordres. Je dÊsire qu'ils soient promulguÊs Á l'instant mËme.
-- Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m'interroge sur les motifs
qui ont pu porter Votre Gr×ce Á une mesure si extraordinaire, que
rÊpondrai-je ?
-- Que tel a ÊtÊ mon bon plaisir, et que je n'ai de compte Á rendre Á
personne de ma volontÊ.
-- Sera-ce la rÊponse qu'il devra transmettre Á Sa MajestÊ, reprit en
souriant le secrÊtaire, si par hasard Sa MajestÊ avait la curiositÊ de
savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des ports de la Grande-
Bretagne ?
-- Vous avez raison, Monsieur, rÊpondit Buckingham ; il dirait en ce
cas au roi que j'ai dÊcidÊ la guerre, et que cette mesure est mon premier
acte d'hostilitÊ contre la France. "
Le secrÊtaire s'inclina et sortit.
" Nous voilÁ tranquilles de ce cÆtÊ, dit Buckingham en se retournant
vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont point dÊjÁ partis pour la France,
ils n'y arriveront qu'aprÉs vous.
-- Comment cela ?
-- Je viens de mettre un embargo sur tous les b×timents qui se trouvent
Á cette heure dans les ports de Sa MajestÊ, et, Á moins de permission
particuliÉre, pas un seul n'osera lever l'ancre. "
D'Artagnan regarda avec stupÊfaction cet homme qui mettait le pouvoir
illimitÊ dont il Êtait revËtu par la confiance d'un roi au service de ses
amours. Buckingham vit, Á l'expression du visage du jeune homme, ce qui se
passait dans sa pensÊe, et il sourit.
" Oui, dit-il, oui, c'est qu'Anne d'Autriche est ma vÊritable reine ;
sur un mot d'elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je trahirais
mon Dieu. Elle m'a demandÊ de ne point envoyer aux protestants de La
Rochelle le secours que je leur avais promis, et je l'ai fait. Je manquais Á
ma parole, mais qu'importe ! j'obÊissais Á son dÊsir ; n'ai-je point ÊtÊ
grandement payÊ de mon obÊissance, dites ? car c'est Á cette obÊissance que
je dois son portrait. "
D'Artagnan admira Á quels fils fragiles et inconnus sont parfois
suspendues les destinÊes d'un peuple et la vie des hommes.
Il en Êtait au plus profond de ses rÊflexions, lorsque l'orfÉvre entra
: c'Êtait un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait lui-
mËme qu'il gagnait cent mille livres par an avec le duc de Buckingham.
" Monsieur O'Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la chapelle,
voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu'ils valent la piÉce. "
L'orfÉvre jeta un seul coup d'oeil sur la faÚon ÊlÊgante dont ils
Êtaient montÊs, calcula l'un dans l'autre la valeur des diamants, et sans
hÊsitation aucune :
" Quinze cents pistoles la piÉce, Milord, rÊpondit-il.
-- Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-lÁ ?
Vous voyez qu'il en manque deux.
-- Huit jours, Milord.
-- Je les paierai trois mille pistoles la piÉce, il me les faut
aprÉs-demain.
-- Milord les aura.
-- Vous Ëtes un homme prÊcieux, Monsieur O'Reilly, mais ce n'est pas le
tout : ces ferrets ne peuvent Ëtre confiÊs Á personne, il faut qu'ils soient
faits dans ce palais.
-- Impossible, Milord, il n'y a que moi qui puisse les exÊcuter pour
qu'on ne voie pas la diffÊrence entre les nouveaux et les anciens.
-- Aussi, mon cher Monsieur O'Reilly, vous Ëtes mon prisonnier, et vous
voudriez sortir Á cette heure de mon palais que vous ne le pourriez pas ;
prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos garÚons dont vous aurez
besoin, et dÊsignez-moi les ustensiles qu'ils doivent apporter. "
L'orfÉvre connaissait le duc, il savait que toute observation Êtait
inutile, il en prit donc Á l'instant mËme son parti.
" Il me sera permis de prÊvenir ma femme ? demanda-t-il.
-- Oh ! il vous sera mËme permis de la voir, mon cher Monsieur O'Reilly
: votre captivitÊ sera douce, soyez tranquille ; et comme tout dÊrangement
vaut un dÊdommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un bon de
mille pistoles pour vous faire oublier l'ennui que je vous cause. "
D'Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce ministre,
qui remuait Á pleines mains les hommes et les millions.
Quant Á l'orfÉvre, il Êcrivit Á sa femme en lui envoyant le bon de
mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en Êchange son plus
habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait le poids et
le titre, et une liste des outils qui lui Êtaient nÊcessaires.
Buckingham conduisit l'orfÉvre dans la chambre qui lui Êtait destinÊe,
et qui, au bout d'une demi-heure, fut transformÊe en atelier. Puis il mit
une sentinelle Á chaque porte, avec dÊfense de laisser entrer qui que ce
fÙt, Á l'exception de son valet de chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter
qu'il Êtait absolument dÊfendu Á l'orfÉvre O'Reilly et Á son aide de sortir
sous quelque prÊtexte que ce fÙt. Ce point rÊglÊ, le duc revint Á
d'Artagnan.
" Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est Á nous deux ; que
voulez-vous, que dÊsirez-vous ?
-- Un lit, rÊpondit d'Artagnan ; c'est, pour le moment, je l'avoue, la
chose dont j'ai le plus besoin. "
Buckingham donna Á d'Artagnan une chambre qui touchait Á la sienne. Il
voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas qu'il se dÊfi×t de lui,
mais pour avoir quelqu'un Á qui parler constamment de la reine.
Une heure aprÉs fut promulguÊe dans Londres l'ordonnance de ne laisser
sortir des ports aucun b×timent chargÊ pour la France, pas mËme le paquebot
des lettres. Aux yeux de tous, c'Êtait une dÊclaration de guerre entre les
deux royaumes.
Le surlendemain, Á onze heures, les deux ferrets en diamants Êtaient
achevÊs, mais si exactement imitÊs, mais si parfaitement pareils, que
Buckingham ne put reconnaÏtre les nouveaux des anciens, et que les plus
exercÊs en pareille matiÉre y auraient ÊtÊ trompÊs comme lui.
AussitÆt il fit appeler d'Artagnan.
" Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous Ëtes venu
chercher, et soyez mon tÊmoin que tout ce que la puissance humaine pouvait
faire, je l'ai fait.
-- Soyez tranquille, Milord : je dirai ce que j'ai vu ; mais Votre
Gr×ce me remet les ferrets sans la boÏte ?
-- La boÏte vous embarrasserait. D'ailleurs la boÏte m'est d'autant
plus prÊcieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je la garde.
-- Je ferai votre commission mot Á mot, Milord.
-- Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune
homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous ? "
D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que le duc cherchait
un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idÊe que le sang de
ses compagnons et le sien lui allait Ëtre payÊ par de l'or anglais lui
rÊpugnait Êtrangement.
" Entendons-nous, Milord, rÊpondit d'Artagnan, et pesons bien les faits
d'avance, afin qu'il n'y ait point de mÊprise. Je suis au service du roi et
de la reine de France, et fais partie de la compagnie des gardes de M. des
Essarts, lequel, ainsi que son beau-frÉre M. de TrÊville, est tout
particuliÉrement attachÊ Á Leurs MajestÊs. J'ai donc tout fait pour la reine
et rien pour Votre Gr×ce. Il y a plus, c'est que peut-Ëtre n'eussÊ-je rien
fait de tout cela, s'il ne se fÙt agi d'Ëtre agrÊable Á quelqu'un qui est ma
dame Á moi, comme la reine est la vÆtre.
-- Oui, dit le duc en souriant, et je crois mËme connaÏtre cette autre
personne, c'est...
-- Milord, je ne l'ai point nommÊe, interrompit vivement le jeune
homme.
-- C'est juste, dit le duc ; c'est donc Á cette personne que je dois
Ëtre reconnaissant de votre dÊvouement.
-- Vous l'avez dit, Milord, car justement Á cette heure qu'il est
question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans Votre Gr×ce qu'un
Anglais, et par consÊquent qu'un ennemi que je serais encore plus enchantÊ
de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de Windsor ou dans
les corridors du Louvre ; ce qui, au reste, ne m'empËchera pas d'exÊcuter de
point en point ma mission et de me faire tuer, si besoin est, pour
l'accomplir ; mais, je le rÊpÉte Á Votre Gr×ce, sans qu'elle ait
personnellement pour cela plus Á me remercier de ce que je fais pour moi
dans cette seconde entrevue, que de ce que j'ai dÊjÁ fait pour elle dans la
premiÉre.
-- Nous disons, nous : " Fier comme un Ecossais " , murmura Buckingham.
-- Et nous disons, nous : " Fier comme un Gascon " , rÊpondit
d'Artagnan. Les Gascons sont les Ecossais de la France. "
D'Artagnan salua le duc et s'apprËta Á partir.
" Eh bien, vous vous en allez comme cela ? Par oÝ ? Comment ?
-- C'est vrai.
-- Dieu me damne ! les FranÚais ne doutent de rien !
-- J'avais oubliÊ que l'Angleterre Êtait une Ïle, et que vous en Êtiez
le roi.
-- Allez au port, demandez le brick le Sund , remettez cette lettre au
capitaine ; il vous conduira Á un petit port oÝ certes on ne vous attend
pas, et oÝ n'abordent ordinairement que des b×timents pËcheurs.
-- Ce port s'appelle ?
-- Saint-Valery ; mais, attendez donc : arrivÊ lÁ, vous entrerez dans
une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un vÊritable bouge Á
matelots ; il n'y a pas Á vous tromper, il n'y en a qu'une.
-- AprÉs ?
-- Vous demanderez l'hÆte, et vous lui direz : Forward .
-- Ce qui veut dire ?
-- En avant : c'est le mot d'ordre. Il vous donnera un cheval tout
sellÊ et vous indiquera le chemin que vous devez suivre ; vous trouverez
ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, Á chacun d'eux, donner
votre adresse Á Paris, les quatre chevaux vous y suivront ; vous en
connaissez dÊjÁ deux, et vous m'avez paru les apprÊcier en amateur : ce sont
ceux que nous montions ; rapportez-vous-en Á moi, les autres ne leur sont
point infÊrieurs. Ces quatre chevaux sont ÊquipÊs pour la campagne. Si fier
que vous soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un et de faire accepter
les trois autres Á vos compagnons : c'est pour nous faire la guerre,
d'ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites, vous autres
FranÚais, n'est-ce pas ?
-- Oui, Milord, j'accepte, dit d'Artagnan ; et s'il plaÏt Á Dieu, nous
ferons bon usage de vos prÊsents.
-- Maintenant, votre main, jeune homme ; peut-Ëtre nous
rencontrerons-nous bientÆt sur le champ de bataille ; mais, en attendant,
nous nous quitterons bons amis, je l'espÉre.
-- Oui, Milord, mais avec l'espÊrance de devenir ennemis bientÆt.
-- Soyez tranquille, je vous le promets.
-- Je compte sur votre parole, Milord. "
D'Artagnan salua le duc et s'avanÚa vivement vers le port.
En face la Tour de Londres, il trouva le b×timent dÊsignÊ, remit sa
lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et
appareilla aussitÆt.
Cinquante b×timents Êtaient en partance et attendaient.
En passant bord Á bord de l'un d'eux, d'Artagnan crut reconnaÏtre la
femme de Meung, la mËme que le gentilhomme inconnu avait appelÊe " Milady "
, et que lui, d'Artagnan, avait trouvÊe si belle ; mais gr×ce au courant du
fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si vite qu'au bout
d'un instant on fut hors de vue.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda Á Saint-Valery.
D'Artagnan se dirigea Á l'instant mËme vers l'auberge indiquÊe, et la
reconnut aux cris qui s'en Êchappaient : on parlait de guerre entre
l'Angleterre et la France comme de chose prochaine et indubitable, et les
matelots joyeux faisaient bombance.
D'Artagnan fendit la foule, s'avanÚa vers l'hÆte, et prononÚa le mot
Forward . A l'instant mËme, l'hÆte lui fit signe de le suivre, sortit avec
lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit Á l'Êcurie oÝ
l'attendait un cheval tout sellÊ, et lui demanda s'il avait besoin de
quelque autre chose.
" J'ai besoin de connaÏtre la route que je dois suivre, dit d'Artagnan.
-- Allez d'ici Á Blangy, et de Blangy Á Neufch×tel. A Neufch×tel,
entrez Á l'auberge de la Herse d'Or , donnez le mot d'ordre Á l'hÆtelier, et
vous trouverez comme ici un cheval tout sellÊ.
-- Dois-je quelque chose ? demanda d'Artagnan.
-- Tout est payÊ, dit l'hÆte, et largement. Allez donc, et que Dieu
vous conduise !
-- Amen ! " rÊpondit le jeune homme en partant au galop.
Quatre heures aprÉs, il Êtait Á Neufch×tel.
Il suivit strictement les instructions reÚues ; Á Neufch×tel, comme Á
Saint-Valery, il trouva une monture toute sellÊe et qui l'attendait ; il
voulut transporter les pistolets de la selle qu'il venait de quitter Á la
selle qu'il allait prendre : les fontes Êtaient garnies de pistolets
pareils.
" Votre adresse Á Paris ?
-- HÆtel des Gardes, compagnie des Essarts.
-- Bien, rÊpondit celui-ci.
-- Quelle route faut-il prendre ? demanda Á son tour d'Artagnan.
-- Celle de Rouen ; mais vous laisserez la ville Á votre droite. Au
petit village d'Ecouis, vous vous arrËterez, il n'y a qu'une auberge, l'Ecu
de France . Ne la jugez pas d'aprÉs son apparence ; elle aura dans ses
Êcuries un cheval qui vaudra celui-ci.
-- MËme mot d'ordre ?
-- Exactement.
-- Adieu, maÏtre !
-- Bon voyage, gentilhomme ! avez-vous besoin de quelque chose ? "
D'Artagnan fit signe de la tËte que non, et repartit Á fond de train. A
Ecouis, la mËme scÉne se rÊpÊta : il trouva un hÆte aussi prÊvenant, un
cheval frais et reposÊ ; il laissa son adresse comme il l'avait fait, et
repartit du mËme train pour Pontoise. A Pontoise, il changea une derniÉre
fois de monture, et Á neuf heures il entrait au grand galop dans la cour de
l'hÆtel de M. de TrÊville.
Il avait fait prÉs de soixante lieues en douze heures.
M. de TrÊville le reÚut comme s'il l'avait vu le matin mËme ;
seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il
lui annonÚa que la compagnie de M. des Essarts Êtait de garde au Louvre et
qu'il pouvait se rendre Á son poste.
CHAPITRE XXII. LE BALLET DE LA MERLAISON
Le lendemain, il n'Êtait bruit dans tout Paris que du bal que MM. les
Êchevins de la ville donnaient au roi et Á la reine, et dans lequel Leurs
MajestÊs devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, qui Êtait le
ballet favori du roi.
Depuis huit jours on prÊparait, en effet, toutes choses Á l'HÆtel de
Ville pour cette solennelle soirÊe. Le menuisier de la ville avait dressÊ
des Êchafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitÊes ; l'Êpicier
de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de cire blanche,
ce qui Êtait un luxe inouÐ pour cette Êpoque ; enfin vingt violons avaient
ÊtÊ prÊvenus, et le prix qu'on leur accordait avait ÊtÊ fixÊ au double du
prix ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu'ils devaient sonner toute la
nuit.
A dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du
roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint demander
au greffier de la ville, nommÊ ClÊment, toutes les clefs des portes, des
chambres et bureaux de l'HÆtel. Ces clefs lui furent remises Á l'instant
mËme ; chacune d'elles portait un billet qui devait servir Á la faire
reconnaÏtre, et Á partir de ce moment le sieur de La Coste fut chargÊ de la
garde de toutes les portes et de toutes les avenues.
A onze heures vint Á son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant
avec lui cinquante archers qui se rÊpartirent aussitÆt dans l'HÆtel de
Ville, aux portes qui leur avaient ÊtÊ assignÊes.
A trois heures arrivÉrent deux compagnies des gardes, l'une franÚaise,
l'autre suisse. La compagnie des gardes franÚaises Êtait composÊe moitiÊ des
hommes de M. Duhallier, moitiÊ des hommes de M. des Essarts.
A six heures du soir, les invitÊs commencÉrent Á entrer. A mesure
qu'ils entraient, ils Êtaient placÊs dans la grande salle, sur les Êchafauds
prÊparÊs.
A neuf heures arriva Mme la premiÉre prÊsidente. Comme c'Êtait, aprÉs
la reine, la personne la plus considÊrable de la fËte, elle fut reÚue par
Messieurs de la ville et placÊe dans la loge en face de celle que devait
occuper la reine. .
A dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la
petite salle du cÆtÊ de l'Êglise Saint-Jean, et cela en face du buffet
d'argent de la ville, qui Êtait gardÊ par quatre archers.
A minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations :
c'Êtait le roi qui s'avanÚait Á travers les rues qui conduisent du Louvre Á
l'HÆtel de Ville, et qui Êtaient toutes illuminÊes avec des lanternes de
couleur.
AussitÆt MM. les Êchevins, vËtus de leurs robes de drap et prÊcÊdÊs de
six sergents tenant chacun un flambeau Á la main, allÉrent au-devant du roi,
qu'ils rencontrÉrent sur les degrÊs, oÝ le prÊvÆt des marchands lui fit
compliment sur sa bienvenue, compliment auquel Sa MajestÊ rÊpondit en
s'excusant d'Ëtre venue si tard, mais en rejetant la faute sur M. le
cardinal, lequel l'avait retenue jusqu'Á onze heures pour parler des
affaires de l'Etat.
Sa MajestÊ, en habit de cÊrÊmonie, Êtait accompagnÊe de S. A. R.
Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville, du
duc d'Elbeuf, du comte d'Harcourt, du comte de La Roche-Guyon, de M. de
Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de
Souveray.
Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et prÊoccupÊ.
Un cabinet avait ÊtÊ prÊparÊ pour le roi, et un autre pour Monsieur.
Dans chacun de ces cabinets Êtaient dÊposÊs des habits de masques. Autant
avait ÊtÊ fait pour la reine et pour Mme la prÊsidente. Les seigneurs et les
dames de la suite de Leurs MajestÊs devaient s'habiller deux par deux dans
des chambres prÊparÊes Á cet effet.
Avant d'entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu'on le vÏnt
prÊvenir aussitÆt que paraÏtrait le cardinal.
Une demi-heure aprÉs l'entrÊe du roi, de nouvelles acclamations
retentirent : celles-lÁ annonÚaient l'arrivÊe de la reine : les Êchevins
firent ainsi qu'ils avaient fait dÊjÁ, et, prÊcÊdÊs des sergents, ils
s'avancÉrent au-devant de leur illustre convive.
La reine entra dans la salle : on remarqua que, comme le roi, elle
avait l'air triste et surtout fatiguÊ.
Au moment oÝ elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui jusque-lÁ
Êtait restÊ fermÊ s'ouvrit, et l'on vit apparaÏtre la tËte p×le du cardinal
vËtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixÉrent sur ceux de la reine, et un
sourire de joie terrible passa sur ses lÉvres : la reine n'avait pas ses
ferrets de diamants.
La reine resta quelque temps Á recevoir les compliments de Messieurs de
la ville et Á rÊpondre aux saluts des dames.
Tout Á coup, le roi apparut avec le cardinal Á l'une des portes de la
salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi Êtait trÉs p×le.
Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint Á
peine nouÊs, il s'approcha de la reine, et d'une voix altÊrÊe :
" Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plaÏt, n'avez-vous point
vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'eÙt ÊtÊ agrÊable de les
voir ? "
La reine Êtendit son regard autour d'elle, et vit derriÉre le roi le
cardinal qui souriait d'un sourire diabolique.
" Sire, rÊpondit la reine d'une voix altÊrÊe, parce qu'au milieu de
cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arriv×t malheur.
-- Et vous avez eu tort, Madame ! Si je vous ai fait ce cadeau, c'Êtait
pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort. "
Et la voix du roi Êtait tremblante de colÉre ; chacun regardait et
Êcoutait avec Êtonnement, ne comprenant rien Á ce qui se passait.
" Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, oÝ ils
sont, et ainsi les dÊsirs de Votre MajestÊ seront accomplis.
-- Faites, Madame, faites, et cela au plus tÆt : car dans une heure le
ballet va commencer. "
La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient
la conduire Á son cabinet.
De son cÆtÊ, le roi regagna le sien.
Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.
Tout le monde avait pu remarquer qu'il s'Êtait passÊ quelque chose
entre le roi et la reine ; mais tous deux avaient parlÊ si bas, que, chacun
par respect s'Êtant ÊloignÊ de quelques pas, personne n'avait rien entendu.
Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne les Êcoutait pas.
Le roi sortit le premier de son cabinet ; il Êtait en costume de chasse
des plus ÊlÊgants, et Monsieur et les autres seigneurs Êtaient habillÊs
comme lui. C'Êtait le costume que le roi portait le mieux, et vËtu ainsi il
semblait vÊritablement le premier gentilhomme de son royaume.
Le cardinal s'approcha du roi et lui remit une boÏte. Le roi l'ouvrit
et y trouva deux ferrets de diamants.
" Que veut dire cela ? demanda-t-il au cardinal.
-- Rien, rÊpondit celui-ci ; seulement si la reine a les ferrets, ce
dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n'en trouvez que dix, demandez
Á Sa MajestÊ qui peut lui avoir dÊrobÊ les deux ferrets que voici. "
Le roi regarda le cardinal comme pour l'interroger ; mais il n'eut le
temps de lui adresser aucune question : un cri d'admiration sortit de toutes
les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son royaume, la
reine Êtait Á coup sÙr la plus belle femme de France.
Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait Á merveille ;
elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout en
velours gris perle rattachÊ avec des agrafes de diamants, et une jupe de
satin bleu toute brodÊe d'argent. Sur son Êpaule gauche Êtincelaient les
ferrets soutenus par un noeud de mËme couleur que les plumes et la jupe.
Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colÉre ; cependant,
distants comme ils l'Êtaient de la reine, ils ne pouvaient compter les
ferrets ; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en avait-elle
douze ?
En ce moment, les violons sonnÉrent le signal du ballet. Le roi
s'avanÚa vers Mme la prÊsidente, avec laquelle il devait danser, et S. A. R.
Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commenÚa.
Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu'il passait prÉs
d'elle, il dÊvorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le
compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.
Le ballet dura une heure ; il avait seize entrÊes.
Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle,
chacun reconduisit sa dame Á sa place ; mais le roi profita du privilÉge
qu'il avait de laisser la sienne oÝ il se trouvait, pour s'avancer vivement
vers la reine.
" Je vous remercie, Madame, lui dit-il, de la dÊfÊrence que vous avez
montrÊe pour mes dÊsirs, mais je crois qu'il vous manque deux ferrets, et je
vous les rapporte. "
A ces mots, il tendit Á la reine les deux ferrets que lui avait remis
le cardinal.
" Comment, Sire ! s'Êcria la jeune reine jouant la surprise, vous m'en
donnez encore deux autres ; mais alors, cela m'en fera donc quatorze ? "
En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvÉrent sur
l'Êpaule de Sa MajestÊ.
Le roi appela le cardinal :
" Eh bien, que signifie cela, Monsieur le cardinal ? demanda le roi
d'un ton sÊvÉre.
-- Cela signifie, Sire, rÊpondit le cardinal, que je dÊsirais faire
accepter ces deux ferrets Á Sa MajestÊ, et que n'osant les lui offrir
moi-mËme, j'ai adoptÊ ce moyen.
-- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante Á Votre Eminence, rÊpondit
Anne d'Autriche avec un sourire qui prouvait qu'elle n'Êtait pas dupe de
cette ingÊnieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous
coÙtent aussi cher Á eux seuls que les douze autres ont coÙtÊ Á Sa MajestÊ.
"
Puis, ayant saluÊ le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de
la chambre oÝ elle s'Êtait habillÊe et oÝ elle devait se dÊvËtir.
L'attention que nous avons ÊtÊ obligÊs de donner pendant le
commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons
introduits nous a ÊcartÊs un instant de celui Á qui Anne d'Autriche devait
le triomphe inouÐ qu'elle venait de remporter sur le cardinal, et qui,
confondu, ignorÊ, perdu dans la foule entassÊe Á l'une des portes, regardait
de lÁ cette scÉne comprÊhensible seulement pour quatre personnes : le roi,
la reine, Son Eminence et lui.
La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'apprËtait Á se
retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait lÊgÉrement l'Êpaule ; il se
retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre. Cette
jeune femme avait le visage couvert d'un loup de velours noir, mais malgrÊ
cette prÊcaution, qui, au reste, Êtait bien plutÆt prise pour les autres que
pour lui, il reconnut Á l'instant mËme son guide ordinaire, la lÊgÉre et
spirituelle Mme Bonacieux.
La veille ils s'Êtaient vus Á peine chez le suisse Germain, oÝ
d'Artagnan l'avait fait demander. La h×te qu'avait la jeune femme de porter
Á la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour de son messager fit
que les deux amants ÊchangÉrent Á peine quelques paroles. D'Artagnan suivit
donc Mme Bonacieux, mÙ par un double sentiment, l'amour et la curiositÊ.
Pendant toute la route, et Á mesure que les corridors devenaient plus
dÊserts, d'Artagnan voulait arrËter la jeune femme, la saisir, la
contempler, ne fÙt-ce qu'un instant ; mais, vive comme un oiseau, elle
glissait toujours entre ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt
ramenÊ sur sa bouche avec un petit geste impÊratif plein de charme lui
rappelait qu'il Êtait sous l'empire d'une puissance Á laquelle il devait
aveuglÊment obÊir, et qui lui interdisait jusqu'Á la plus lÊgÉre plainte ;
enfin, aprÉs une minute ou deux de tours et de dÊtours, Mme Bonacieux ouvrit
une porte et introduisit le jeune homme dans un cabinet tout Á fait obscur.
LÁ elle lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte
cachÊe par une tapisserie dont les ouvertures rÊpandirent tout Á coup une
vive lumiÉre, elle disparut.
D'Artagnan demeura un instant immobile et se demandant oÝ il Êtait,
mais bientÆt un rayon de lumiÉre qui pÊnÊtrait par cette chambre, l'air
chaud et parfumÊ qui arrivait jusqu'Á lui, la conversation de deux ou trois
femmes, au langage Á la fois respectueux et ÊlÊgant, le mot de MajestÊ
plusieurs fois rÊpÊtÊ, lui indiquÉrent clairement qu'il Êtait dans un
cabinet attenant Á la chambre de la reine.
Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit.
La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort Êtonner les
personnes qui l'entouraient, et qui avaient au contraire l'habitude de la
voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment joyeux sur
la beautÊ de la fËte, sur le plaisir que lui avait fait Êprouver le ballet,
et comme il n'est pas permis de contredire une reine, qu'elle sourie ou
qu'elle pleure, chacun renchÊrissait sur la galanterie de MM. les Êchevins
de la ville de Paris.
Quoique d'Artagnan ne connÙt point la reine, il distingua sa voix des
autres voix, d'abord Á un lÊger accent Êtranger, puis Á ce sentiment de
domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines. Il
l'entendait s'approcher et s'Êloigner de cette porte ouverte, et deux ou
trois fois il vit mËme l'ombre d'un corps intercepter la lumiÉre.
Enfin, tout Á coup une main et un bras adorables de forme et de
blancheur passÉrent Á travers la tapisserie ; d'Artagnan comprit que c'Êtait
sa rÊcompense : il se jeta Á genoux, saisit cette main et appuya
respectueusement ses lÉvres ; puis cette main se retira laissant dans les
siennes un objet qu'il reconnut pour Ëtre une bague ; aussitÆt la porte se
referma, et d'Artagnan se retrouva dans la plus complÉte obscuritÊ.
D'Artagnan mit la bague Á son doigt et attendit de nouveau ; il Êtait
Êvident que tout n'Êtait pas fini encore.
AprÉs la rÊcompense de son dÊvouement venait la rÊcompense de son
amour. D'ailleurs, le ballet Êtait dansÊ, mais la soirÊe Êtait Á peine
commencÊe : on soupait Á trois heures, et l'horloge Saint-Jean, depuis
quelque temps dÊjÁ, avait sonnÊ deux heures trois quarts.
En effet, peu Á peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine ;
puis on l'entendit s'Êloigner ; puis la porte du cabinet oÝ Êtait d'Artagnan
se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y ÊlanÚa.
" Vous, enfin ! s'Êcria d'Artagnan.
-- Silence ! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lÉvres du
jeune homme : silence ! et allez-vous-en par oÝ vous Ëtes venu.
-- Mais oÝ et quand vous reverrai-je ? s'Êcria d'Artagnan.
-- Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez,
partez ! "
Et Á ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d'Artagnan
hors du cabinet.
D'Artagnan obÊit comme un enfant, sans rÊsistance et sans objection
aucune, ce qui prouve qu'il Êtait bien rÊellement amoureux.
CHAPITRE XXIII. LE RENDEZ-VOUS
D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il fÙt plus de trois
heures du matin, et qu'il eÙt les plus mÊchants quartiers de Paris Á
traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait qu'il y a un dieu
pour les ivrognes et les amoureux.
Il trouva la porte de son allÊe entrouverte, monta son escalier, et
frappa doucement et d'une faÚon convenue entre lui et son laquais. Planchet,
qu'il avait renvoyÊ deux heures auparavant de l'HÆtel de Ville en lui
recommandant de l'attendre, vint lui ouvrir la porte.
" Quelqu'un a-t-il apportÊ une lettre pour moi ? demanda vivement
d'Artagnan.
-- Personne n'a apportÊ de lettre, Monsieur, rÊpondit Planchet ; mais
il y en a une qui est venue toute seule.
-- Que veux-tu dire, imbÊcile ?
-- Je veux dire qu'en rentrant, quoique j'eusse la clef de votre
appartement dans ma poche et que cette clef ne m'eÙt point quittÊ, j'ai
trouvÊ une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre Á
coucher.
-- Et oÝ est cette lettre ?
-- Je l'ai laissÊe oÝ elle Êtait, Monsieur. Il n'est pas naturel que
les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenËtre Êtait ouverte encore,
ou seulement entreb×illÊe, je ne dis pas ; mais non, tout Êtait
hermÊtiquement fermÊ. Monsieur, prenez garde, car il y a trÉs certainement
quelque magie lÁ-dessous. "
Pendant ce temps, le jeune homme s'ÊlanÚait dans la chambre et ouvrait
la lettre ; elle Êtait de Mme Bonacieux, et conÚue en ces termes :
" On a de vifs remerciements Á vous faire et Á vous transmettre.
Trouvez-vous ce soir vers dix heures Á Saint-Cloud, en face du pavillon qui
s'ÊlÉve Á l'angle de la maison de M. d'EstrÊes.
" C. B. "
En lisant cette lettre, d'Artagnan sentait son coeur se dilater et
s'Êtreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des amants.
C'Êtait le premier billet qu'il recevait, c'Êtait le premier
rendez-vous qui lui Êtait accordÊ. Son coeur, gonflÊ par l'ivresse de la
joie, se sentait prËt Á dÊfaillir sur le seuil de ce paradis terrestre qu'on
appelait l'amour.
" Eh bien, Monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maÏtre rougir et
p×lir successivement ; Eh bien, n'est-ce pas que j'avais devinÊ juste et que
c'est quelque mÊchante affaire ?
-- Tu te trompes, Planchet, rÊpondit d'Artagnan, et la preuve, c'est
que voici un Êcu pour que tu boives Á ma santÊ.
-- Je remercie Monsieur de l'Êcu qu'il me donne, et je lui promets de
suivre exactement ses instructions ; mais il n'en est pas moins vrai que les
lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermÊes...
-- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.
-- Alors, Monsieur est content ? demanda Planchet.
-- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes !
-- Et je puis profiter du bonheur de Monsieur pour aller me coucher ?
-- Oui, va.
-- Que toutes les bÊnÊdictions du Ciel tombent sur Monsieur, mais il
n'en est pas moins vrai que cette lettre... "
Et Planchet se retira en secouant la tËte avec un air de doute que
n'Êtait point parvenue Á effacer entiÉrement la libÊralitÊ de d'Artagnan.
RestÊ seul, d'Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et
rebaisa vingt fois ces lignes tracÊes par la main de sa belle maÏtresse.
Enfin il se coucha, s'endormit et fit des rËves d'or.
A sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au second
appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyÊ des inquiÊtudes de la
veille.
" Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journÊe peut-Ëtre
; tu es donc libre jusqu'Á sept heures du soir ; mais, Á sept heures du
soir, tiens-toi prËt avec deux chevaux.
-- Allons ! dit Planchet, il paraÏt que nous allons encore nous faire
traverser la peau en plusieurs endroits.
-- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.
-- Eh bien, que disais-je ? s'Êcria Planchet. LÁ, j'en Êtais sÙr ;,
maudite lettre !
-- Mais rassure-toi donc, imbÊcile, il s'agit tout simplement d'une
partie de plaisir.
-- Oui ! comme les voyages d'agrÊment de l'autre jour, oÝ il pleuvait
des balles et oÝ il poussait des chausse-trapes.
-- Au reste, si vous avez peur, Monsieur Planchet, reprit d'Artagnan,
j'irai sans vous ; j'aime mieux voyager seul que d'avoir un compagnon qui
tremble.
-- Monsieur me fait injure, dit Planchet ; il me semblait cependant
qu'il m'avait vu Á l'oeuvre.
-- Oui, mais j'ai cru que tu avais usÊ tout ton courage d'une seule
fois.
-- Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore ; seulement
je prie Monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut qu'il m'en reste
longtemps.
-- Crois-tu en avoir encore une certaine somme Á dÊpenser ce soir ?
-- Je l'espÉre :
-- Eh bien, je compte sur toi.
-- A l'heure dite, je serai prËt ; seulement je croyais que Monsieur
n'avait qu'un cheval Á l'Êcurie des gardes.
-- Peut-Ëtre n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce soir
il y en aura quatre.
-- Il paraÏt que notre voyage Êtait un voyage de remonte ?
-- Justement " , dit d'Artagnan.
Et ayant fait Á Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit.
M. Bonacieux Êtait sur sa porte. L'intention de d'Artagnan Êtait de
passer outre, sans parler au digne mercier ; mais celui-ci fit un salut si
doux et si bÊnin, que force fut Á son locataire non seulement de le lui
rendre, mais encore de lier conversation avec lui.
Comment d'ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari
dont la femme vous a donnÊ un rendez-vous le soir mËme Á Saint-Cloud, en
face du pavillon de M. d'EstrÊes ! D'Artagnan s'approcha de l'air le plus
aimable qu'il put prendre.
La conversation tomba tout naturellement sur l'incarcÊration du pauvre
homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan eÙt entendu sa conversation
avec l'inconnu de Meung, raconta Á son jeune locataire les persÊcutions de
ce monstre de M. de Laffemas, qu'il ne cessa de qualifier pendant tout son
rÊcit du titre de bourreau du cardinal et s'Êtendit longuement sur la
Bastille, les verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les
instruments de torture.
D'Artagnan l'Êcouta avec une complaisance exemplaire ; puis, lorsqu'il
eut fini :
" Et Mme Bonacieux, dit-il enfin savez-vous qui l'avait enlevÊe ? car
je n'oublie pas que c'est Á cette circonstance f×cheuse que je dois le
bonheur d'avoir fait votre connaissance.
-- Ah ! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardÊs de me le dire, et ma
femme de son cÆtÊ m'a jurÊ ses grands dieux qu'elle ne le savait pas. Mais
vous-mËme, continua M. Bonacieux d'un ton de bonhomie parfaite, qu'Ëtes-vous
devenu tous ces jours passÊs ? je ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce
n'est pas sur le pavÊ de Paris, je pense, que vous avez ramassÊ toute la
poussiÉre que Planchet Êpoussetait hier sur vos bottes.
-- Vous avez raison, mon cher Monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous
avons fait un petit voyage.
-- Loin d'ici ?
-- Oh ! mon Dieu non, Á une quarantaine de lieues seulement ; nous
avons ÊtÊ conduire M. Athos aux eaux de Forges, oÝ mes amis sont restÊs.
-- Et vous Ëtes revenu, vous, n'est-ce pas ? reprit M. Bonacieux en
donnant Á sa physionomie son air le plus malin. Un beau garÚon comme vous
n'obtient pas de longs congÊs de sa maÏtresse, et nous Êtions impatiemment
attendu Á Paris, n'est-ce pas ?
-- Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l'avoue, d'autant
mieux, mon cher Monsieur Bonacieux, que je vois qu'on ne peut rien vous
cacher. Oui, j'Êtais attendu, et bien impatiemment, je vous en rÊponds. "
Un lÊger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si lÊger, que
d'Artagnan ne s'en aperÚut pas.
" Et nous allons Ëtre rÊcompensÊ de notre diligence ? continua le
mercier avec une lÊgÉre altÊration dans la voix, altÊration que d'Artagnan
ne remarqua pas plus qu'il n'avait fait du nuage momentanÊ qui, un instant
auparavant, avait assombri la figure du digne homme.
-- Ah ! faites donc le bon apÆtre ! dit en riant d'Artagnan.
-- Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c'est seulement pour
savoir si nous rentrons tard.
-- Pourquoi cette question, mon cher hÆte ? demanda d'Artagnan ; est-
ce que vous comptez m'attendre ?
-- Non, c'est que depuis mon arrestation et le vol qui a ÊtÊ commis
chez moi, je m'effraie chaque fois que j'entends ouvrir une porte, et
surtout la nuit. Dame, que voulez-vous ! je ne suis point homme d'ÊpÊe, moi
!
-- Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre Á une heure, Á deux ou
trois heures du matin ; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez pas
encore. "
Cette fois, Bonacieux devint si p×le, que d'Artagnan ne put faire
autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait.
" Rien, rÊpondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je
suis sujet Á des faiblesses qui me prennent tout Á coup, et je viens de me
sentir passer un frisson. Ne faites pas attention Á cela, vous qui n'avez Á
vous occuper que d'Ëtre heureux.
-- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis.
-- Pas encore, attendez donc, vous avez dit : Á ce soir.
-- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci ! et peut-Ëtre l'attendez-vous
avec autant d'impatience que moi. Peut-Ëtre, ce soir, Mme Bonacieux
visitera-t-elle le domicile conjugal.
-- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, rÊpondit gravement le mari ;
elle est retenue au Louvre par son service.
-- Tant pis pour vous, mon cher hÆte, tant pis ; quand je suis heureux,
moi, je voudrais que tout le monde le fÙt ; mais il paraÏt que ce n'est pas
possible. "
Et le jeune homme s'Êloigna en riant aux Êclats de la plaisanterie que
lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.
" Amusez-vous bien ! " rÊpondit Bonacieux d'un air sÊpulcral.
Mais d'Artagnan Êtait dÊjÁ trop loin pour l'entendre, et l'eÙt-il
entendu, dans la disposition d'esprit oÝ il Êtait, il ne l'eÙt certes pas
remarquÊ.
Il se dirigea vers l'hÆtel de M. de TrÊville ; sa visite de la veille
avait ÊtÊ, on se le rappelle, trÉs courte et trÉs peu explicative.
Il trouva M. de TrÊville dans la joie de son ×me. Le roi et la reine
avaient ÊtÊ charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait ÊtÊ
parfaitement maussade.
A une heure du matin, il s'Êtait retirÊ sous prÊtexte qu'il Êtait
indisposÊ. Quant Á Leurs MajestÊs, elles n'Êtaient rentrÊes au Louvre qu'Á
six heures du matin.
" Maintenant, dit M. de TrÊville en baissant la voix et en interrogeant
du regard tous les angles de l'appartement pour voir s'ils Êtaient bien
seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune ami, car il est Êvident que
votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi, dans le
triomphe de la reine et dans l'humiliation de Son Eminence. Il s'agit de
bien vous tenir.
-- Qu'ai-je Á craindre, rÊpondit d'Artagnan, tant que j'aurai le
bonheur de jouir de la faveur de Leurs MajestÊs ?
-- Tout, croyez-moi. Le cardinal n'est point homme Á oublier une
mystification tant qu'il n'aura pas rÊglÊ ses comptes avec le mystificateur,
et le mystificateur m'a bien l'air d'Ëtre certain Gascon de ma connaissance.
-- Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancÊ que vous et sache que
c'est moi qui ai ÊtÊ Á Londres ?
-- Diable ! vous avez ÊtÊ Á Londres. Est-ce de Londres que vous avez
rapportÊ ce beau diamant qui brille Á votre doigt ? Prenez garde, mon cher
d'Artagnan, ce n'est pas une bonne chose que le prÊsent d'un ennemi ; n'y
a-t-il pas lÁ-dessus certain vers latin... Attendez donc...
-- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se fourrer
la premiÉre rÉgle du rudiment dans la tËte, et qui, par ignorance, avait
fait le dÊsespoir de son prÊcepteur ; oui, sans doute, il doit y en avoir
un.
-- Il y en a un certainement, dit M. de TrÊville, qui avait une teinte
de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour... Attendez donc...
Ah ! m'y voici :
... timeo Danaos et dona ferentes.
" Ce qui veut dire : DÊfiez-vous de l'ennemi qui vous fait des
prÊsents. "
-- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, Monsieur, reprit d'Artagnan, il
vient de la reine.
-- De la reine ! oh ! oh ! dit M. de TrÊville. Effectivement, c'est un
vÊritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui la
reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau ?
-- Elle me l'a remis elle-mËme.
-- OÝ cela ?
-- Dans le cabinet attenant Á la chambre oÝ elle a changÊ de toilette.
-- Comment ?
-- En me donnant sa main Á baiser.
-- Vous avez baisÊ la main de la reine ! s'Êcria M. de TrÊville en
regardant d'Artagnan.
-- Sa MajestÊ m'a fait l'honneur de m'accorder cette gr×ce !
-- Et cela en prÊsence de tÊmoins ? Imprudente, trois fois imprudente !
-- Non, Monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue " , reprit
d'Artagnan. Et il raconta Á M. de TrÊville comment les choses s'Êtaient
passÊes.
" Oh ! les femmes, les femmes ! s'Êcria le vieux soldat, je les
reconnais bien Á leur imagination romanesque ; tout ce qui sent le
mystÊrieux les charme ; ainsi vous avez vu le bras, voilÁ tout ; vous
rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaÏtriez pas ; elle vous
rencontrerait ; qu'elle ne saurait pas qui vous Ëtes.
-- Non, mais gr×ce Á ce diamant... , reprit le jeune homme.
-- Ecoutez, dit M. de TrÊville, voulez-vous que je vous donne un
conseil, un bon conseil, un conseil d'ami ?
-- Vous me ferez honneur, Monsieur, dit d'Artagnan.
-- Eh bien, allez chez le premier orfÉvre venu et vendez-lui ce diamant
pour le prix qu'il vous en donnera ; si juif qu'il soit, vous en trouverez
toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n'ont pas de nom, jeune
homme, et cette bague en a un terrible, ce qui peut trahir celui qui la
porte.
-- Vendre cette bague ! une bague qui vient de ma souveraine ! jamais,
dit d'Artagnan.
-- Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu'un
cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l'Êcrin de sa mÉre.
-- Vous croyez donc que j'ai quelque chose Á craindre ? demanda
d'Artagnan.
-- C'est-Á-dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine dont
la mÉche est allumÊe doit se regarder comme en sÙretÊ en comparaison de
vous.
-- Diable ! dit d'Artagnan, que le ton d'assurance de M. de TrÊville
commenÚait Á inquiÊter : diable, que faut-il faire ?
-- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal
a la mÊmoire tenace et la main longue ; croyez-moi, il vous jouera quelque
tour.
-- Mais lequel ?
-- Eh ! le sais-je, moi ! est-ce qu'il n'a pas Á son service toutes les
ruses du dÊmon ? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on vous arrËte.
-- Comment ! on oserait arrËter un homme au service de Sa MajestÊ ?
-- Pardieu ! on s'est bien gËnÊ pour Athos ! En tout cas, jeune homme,
croyez-en un homme qui est depuis trente ans Á la cour : ne vous endormez
pas dans votre sÊcuritÊ, ou vous Ëtes perdu. Bien au contraire, et c'est moi
qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si l'on vous cherche querelle,
Êvitez-la, fÙt-ce un enfant de dix ans qui vous la cherche ; si l'on vous
attaque de nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte ; si vous
traversez un pont, t×tez les planches, de peur qu'une planche ne vous manque
sous le pied ; si vous passez devant une maison qu'on b×tit, regardez en
l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur la tËte ; si vous rentrez
tard, faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit armÊ,
si toutefois vous Ëtes sÙr de votre laquais. DÊfiez-vous de tout le monde,
de votre ami, de votre frÉre, de votre maÏtresse, de votre maÏtresse
surtout. "
D'Artagnan rougit.
" De ma maÏtresse, rÊpÊta-t-il machinalement ; et pourquoi plutÆt
d'elle que d'un autre ?
-- C'est que la maÏtresse est un des moyens favoris du cardinal, il
n'en a pas de plus expÊditif : une femme vous vend pour dix pistoles, tÊmoin
Dalila. Vous savez les Ecritures, hein ? "
D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donnÊ Mme Bonacieux pour
le soir mËme ; mais nous devons dire, Á la louange de notre hÊros, que la
mauvaise opinion que M. de TrÊville avait des femmes en gÊnÊral ne lui
inspira pas le moindre petit soupÚon contre sa jolie hÆtesse.
" Mais, Á propos, reprit M. de TrÊville, que sont devenus vos trois
compagnons ?
-- J'allais vous demander si vous n'en aviez pas appris quelques
nouvelles.
-- Aucune, Monsieur.
-- Eh bien, je les ai laissÊs sur ma route : Porthos Á Chantilly, avec
un duel sur les bras ; Aramis Á CrÉvecoeur, avec une balle dans l'Êpaule ;
et Athos Á Amiens, avec une accusation de faux monnayeur sur le corps.
-- Voyez-vous ! dit M. de TrÊville ; et comment vous Ëtes-vous ÊchappÊ,
vous ?
-- Par miracle, Monsieur, je dois le dire, avec un coup d'ÊpÊe dans la
poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route de
Calais, comme un papillon Á une tapisserie.
-- Voyez-vous encore ! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de
Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idÊe.
-- Dites, Monsieur.
-- A votre place, je ferais une chose.
-- Laquelle ?
-- Tandis que Son Eminence me ferait chercher Á Paris, je reprendrais,
moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m'en irais
savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable ! ils mÊritent bien
cette petite attention de votre part.
-- Le conseil est bon, Monsieur, et demain je partirai.
-- Demain ! et pourquoi pas ce soir ?
-- Ce soir, Monsieur, je suis retenu Á Paris par une affaire
indispensable.
-- Ah ! jeune homme ! jeune homme ! quelque amourette ? Prenez garde,
je vous le rÊpÉte : c'est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous
sommes. Croyez-moi, partez ce soir.
-- Impossible ! Monsieur.
-- Vous avez donc donnÊ votre parole ?
-- Oui, Monsieur.
-- Alors c'est autre chose ; mais promettez-moi que si vous n'Ëtes pas
tuÊ cette nuit, vous partirez demain.
-- Je vous le promets.
-- Avez-vous besoin d'argent ?
-- J'ai encore cinquante pistoles. C'est autant qu'il m'en faut, je le
pense.
-- Mais vos compagnons ?
-- Je pense qu'ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de
Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.
-- Vous reverrai-je avant votre dÊpart ?
-- Non, pas que je pense, Monsieur, Á moins qu'il n'y ait du nouveau.
-- Allons, bon voyage !
-- Merci, Monsieur. "
Et d'Artagnan prit congÊ de M. de TrÊville, touchÊ plus que jamais de
sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.
Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun
d'eux n'Êtait rentrÊ. Leurs laquais aussi Êtaient absents, et l'on n'avait
des nouvelles ni des uns, ni des autres.
Il se serait bien informÊ d'eux Á leurs maÏtresses, mais il ne
connaissait ni celle de Porthos, ni celle d'Aramis ; quant Á Athos, il n'en
avait pas.
En passant devant l'hÆtel des Gardes, il jeta un coup d'oeil dans
l'Êcurie : trois chevaux Êtaient dÊjÁ rentrÊs sur quatre. Planchet, tout
Êbahi, Êtait en train de les Êtriller, et avait dÊjÁ fini avec deux d'entre
eux.
" Ah ! Monsieur, dit Planchet en apercevant d'Artagnan, que je suis
aise de vous voir !
-- Et pourquoi cela, Planchet ? demanda le jeune homme.
-- Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hÆte ?
-- Moi ? pas le moins du monde.
-- Oh ! que vous faites bien, Monsieur.
-- Mais d'oÝ vient cette question ?
-- De ce que, tandis que vous causiez avec