qui passaient au-dessus de ma tËte... C'Êtait maintenant la rase campagne, une herbe rabougrie, la lumiÉre vague de la lune, une route blanche dÊfoncÊe. A gauche, lÁ oÝ se trouvait l'Administration, des lumiÉres recommenÚaient Á s'agiter en tous sens. - Il y a une chose que je ne comprends pas, dit Perets. OÝ est-ce qu'on va la chercher? On ne sait mËme pas ce que c'est... Si elle est grande ou petite, claire ou sombre... - úa, vous allez le voir bientÆt, promit Voldemar. Je vais vous le montrer dans cinq minutes. Comment font les gens intelligents? Sapristi, oÝ il est cet endroit?... Je l'ai perdu. J'ai pris vers la gauche, Êvidemment. Ah-ah, Á gauche... LÁ-bas le dÊpÆt de matÊriel, donc il faut prendre plus Á droite... Le camion quitta la route et se mit Á tressauter sur des mottes de terre. A gauche, le dÊpÆt de matÊriel - des rangÊes de containers clairs - ressemblait Á une ville morte dans la plaine. ... Evidemment elle n'avait pas pu y tenir. Ils l'avaient ÊbranlÊe sur le banc vibrateur, ils l'avaient torturÊe pensivement, ils avaient fouillÊ ses entrailles, brÙlÊ les nerfs dÊlicats avec des fers Á souder, l'avaient suffoquÊe avec des odeurs de colophane l'avaient obligÊe Á faire des stupiditÊs, l'avaient crÊÊe pour qu'elle fasse des stupiditÊs, l'avaient perfectionnÊe pour qu'elle fasse des stupiditÊs encore plus stupides, et le soir venu ils l'abandonnaient, ÊpuisÊe, sans force, dans un rÊduit sec et chaud. Et finalement elle avait dÊcidÊ de partir, bien que sachant tout d'avance - que sa fuite Êtait insensÊe et qu'elle Êtait condamnÊe. Et elle Êtait partie, portant en elle une charge suicidaire. Et maintenant elle est quelque part dans l'ombre, dÊplaÚant doucement ses jambes articulÊes, elle regarde, elle Êcoute et elle attend... Et maintenant elle a parfaitement compris ce qu'elle ne faisait auparavant que soupÚonner : qu'il n'y a pas de libertÊ, que les portes soient ouvertes ou fermÊes devant soi, qu'il n'y a que la stupiditÊ et le chaos, et qu'il n'y a que la solitude... - Ah! dit avec satisfaction Voldemar, la voilÁ, la trÉs chÉre, la bien-aimÊe... Perets ouvrit les yeux mais ne parvint Á apercevoir devant lui qu'une grande mare noire, un marÊcage mËme ; il entendit le moteur qui s'emballait, puis une vague de boue se leva et vint frapper le pare-brise. Le moteur rugit Á nouveau sauvagement, puis se tut. - VoilÁ comment c'est chez nous, dit Voldemar. Les six roues patinent. Comme le savon dans la cuvette. Vu? Il fourra son mÊgot dans le cendrier et entrouvrit sa portiÉre. - Il y a quelqu'un d'autre ici... HÊ l'ami, Úa va? - úa va! dit une voix qui venait de l'extÊrieur. - Tu l'as attrapÊe? - J'ai attrapÊ un rhume, dit la voix de l'extÊrieur. UND cinq tËtards. Voldemar ferma vigoureusement la portiÉre, alluma la lumiÉre intÊrieure, jeta un regard sur Perets, lui fit un clin d'oeil, alla chercher une mandoline sous son siÉge et, inclinant la tËte et l'Êpaule droite, se mit Á pincer les cordes. - Installez-vous, installez-vous, proposa-t-il aimablement. On a du temps jusqu'au matin, jusqu'Á ce que le tracteur arrive. - Merci, dit humblement Perets. - Je ne vous ennuie pas? demanda poliment Voldemar. - Non-non, dit Perets, je vous en prie. Voldemar rejeta la tËte en arriÉre, ferma les yeux et entonna d'une voix mÊlancolique : II n'est pas de limite Á mon chagrin, Je divague, erre et m'Êpuise en vain, Dis-moi la raison de ta froideur, Donne-moi la clef de mon malheur. La boue s'Êcoulait lentement le long du pare-brise et Perets commenÚa Á distinguer le marais qui brillait sous la lune et la silhouette Êtrange d'une voiture qui Êmergeait au milieu du marais. Il mit en marche les essuie-glaces et dÊcouvrit avec stupÊfaction, embourbÊe jusqu'Á la tourelle dans la fondriÉre, l'automitrailleuse de tantÆt. Depuis qu'avec lui tu es partie, Je n'ai plus rien Á faire de ma vie. Voldemar tapa sur les cordes de toutes ses forces, fit un couac et toussa vigoureusement. - Eh, l'ami! fit la voix de 1 extÊrieur. Tu n'as pas quelques amuse-gueule? - Et alors? cria Voldemar. - J'ai du kÊfir. - Je suis pas seul! - Venez tous! Il y en a pour tout le monde. On a fait des provisions! On savait oÝ on allait! Le chauffeur Voldemar se tourna vers Perets. - Alors? dit-il avec enthousiasme. On y va? On boira du kÊfir, peut-Ëtre on jouera au tennis... Hein? - Je ne joue pas au tennis, dit Perets. Voldemar cria : - On arrive! Le temps de gonfler le canot! Il sortit de la cabine et se hissa rapidement dans la caisse, comme un singe, remua de la ferraille et laissa tomber quelque chose tout en sifflotant joyeusement. Puis il y eut un grand bruit d'eau, des grattements de pieds sur le bord et la voix de Voldemar s'Êleva, provenant de quelque part vers le bas : "C'est prËt, monsieur Perets, vous pouvez embarquer, mais prenez la mandoline!" En bas, sur la surface brillante de la boue liquide se trouvait un canot pneumatique et Á son bord, tel un gondolier, Voldemar solidement campÊ sur ses jambes, une grande pelle de sapeur Á la main, un sourire joyeux aux lÉvres, qui levait les yeux vers Perets. ... Dans la vieille automitrailleuse rouillÊe qui datait de Verdun il faisait chaud Á donner la nausÊe, cela empestait l'huile chaude et les vapeurs d'essence, une petite lampe p×lote Êclairait la tablette de fer couverte de graffiti, les pieds pataugeaient dans la boue, l'armoire en fer-blanc toute cabossÊe qui contenait les rations de combat Êtait maintenant bourrÊe de bouteilles de kÊfir, tout le monde Êtait en tenue de nuit et tous se grattaient des cinq doigts de leur main leur poitrine velue, tout le monde Êtait ivre, la mandoline irritait les nerfs, et le mitrailleur en chemise de cotonnette de la tourelle pour qui on n'avait pu trouver de la place en bas laissait tomber la cendre de sa cigarette et parfois tombait lui-mËme sur le dos en disant Á chaque fois : "Pardon, je me suis trompÊ..." et on l'aidait Á remonter avec de gros rires... - Non, dit Perets, merci Voldemar, je reste ici. J'ai besoin de faire un peu de lessive... et je n'ai pas encore fait ma gymnastique. - Ah bon! dit Voldemar avec respect, dans ce cas-lÁ c'est diffÊrent. Alors je vais y aller, et quand vous aurez fini votre lessive, appelez de suite et on viendra vous chercher... Il me faudrait juste la mandoline. Il s'Êloigna avec sa mandoline et Perets resta assis Á le regarder faire : il commenÚa d'abord par essayer de ramer avec sa pelle, ce qui avait pour seul rÊsultat de faire tourner le canot sur place, puis il se mit Á se repousser avec la pelle, comme avec une perche, et tout alla bien. La lune l'inondait d'une lumiÉre morte et il Êtait comme le dernier homme aprÉs le dernier DÊluge qui navigue entre les sommets des plus hautes maisons, trÉs seul, cherchant Á Êchapper Á la solitude et encore plein d'espÊrance. Il arriva Á l'automitrailleuse, fit sonner son poing sur le blindage, l'Êcoutille s'ouvrit et des gens parurent qui poussÉrent des hennissements joyeux et le tirÉrent la tËte en bas Á l'intÊrieur. Et Perets resta seul. Il Êtait seul, seul, comme peut l'Ëtre l'unique passager d'un train de nuit qui tire en hoquetant trois petits wagons ÊlimÊs sur un embranchement promis Á la disparition ; dans le wagon tout grince et chancelle, le vent souffle Á travers les vitres brisÊes des fenËtres dÊjetÊes et apporte avec lui les poussiÉres et l'odeur du charbon brÙlÊ ; sur le plancher tressautent des mÊgots et des bouts de papier froissÊs, un chapeau de paille laissÊ lÁ par quelqu'un se balance Á un crochet et quand le train arrivera enfin au terminus, l'unique voyageur descendra sur un quai vermoulu et il n'y aura personne pour l'attendre, il le sait, et il rentrera chez lui et lÁ fera cuire sur le fourneau une omelette de deux oeufs avec un bout de saucisson vieux de trois jours qui commence Á moisir... Soudain l'automitrailleuse trembla, se mit Á cogner et fut illuminÊe par les brusques lueurs d'explosions spasmodiques. Des centaines de fils brillants et multicolores se mirent Á courir au-dessus de la plaine et la lueur des explosions jointe au faible Êclat de la lune permit de distinguer sur le miroir lisse du marais des cercles qui s'Êlargissaient Á partir de l'automitrailleuse. Quelqu'un en blanc parut Á la tourelle et dÊclama sur un ton hystÊrique : "Messieurs! Mesdames! Salut des Nations! Avec le plus parfait respect, Votre Splendeur, j'ai l'honneur de rester, trÉs vÊnÊrable princesse Dikobella, votre trÉs humble serviteur, technicien-prÊposÊ, signature illisible... ' L'automitrailleuse trembla Á nouveau, il y eut les Êclairs des dÊtonations, puis Á nouveau le silence. "Je l×cherai sur vous des lianes dont on ne se dÊfait pas, et votre famille sera balayÊe par la jungle, les toits s'effondreront, les poutres crouleront, et l'ortie, l'ortie amÉre envahira vos maisons" - pensa Perets. La forËt avanÚait, grimpait le long de la corniche, escaladait le rocher abrupt, prÊcÊdÊe par des vagues de brouillard lilas d'oÝ Êmergeaient des myriades de tentacules verts qui pressaient et tordaient, tandis que dans les rues s'ouvraient les cloaques, que les maisons s'engloutissaient dans les lacs insondables et que les arbres sauteurs surgissaient sur les pistes d'envol bÊtonnÊes devant les avions bourrÊs Á craquer de gens empilÊs pËle-mËle avec les bouteilles de kÊfir, les cartons griffÊs, les coffres-forts lourds -- et la terre s'Êcartait sous le rocher, et l'aspirait. Ce serait si logique, si nature], que personne ne serait ÊtonnÊ, tout le monde serait seulement effrayÊ et accepterait l'anÊantissement comme le ch×timent que chacun attendait dÊjÁ depuis longtemps dans l'effroi. Et le chauffeur Touzik courrait comme une araignÊe au milieu des cottages chancelants et chercherait Rita pour avoir Á la fin son dÙ, mais ne l'aurait pas... Trois fusÊes s'ÊlancÉrent de l'automitrailleuse et une voix militaire rugit : "Les tanks, Á droite, le couvert, Á gauche! Equipage, sous le couvert!" Et quelqu'un qui avait un dÊfaut de langue reprit : "Les femmes, Á gauche, les lits, Á droite! Eq-quipage, aux lits!" II y eut des hennissements et des bruits de galop qui n'avaient plus rien d'humain, comme si un troupeau d'Êtalons de race Êtait en train de se battre dans cette boÏte de fer Á la recherche d'une issue vers l'espace, vers les juments. Perets ouvrit la portiÉre et regarda Á l'extÊrieur. Sous ses pieds se trouvait la fange, une Êpaisse couche de fange puisque les roues monstrueuses du camion s'enfonÚaient jusqu'au moyeu dans le liquide gras. Il est vrai que la rive Êtait proche. Perets grimpa dans la caisse et marcha longtemps pour atteindre l'arriÉre de cette immense cuve d'acier qui grondait sous ses pas, puis il escalada la ridelle et descendit jusqu'Á l'eau par l'une des innombrables Êchelles. Il resta quelque temps au-dessus du liquide glacÊ Á rassembler tout son courage, mais quand la mitrailleuse se remit Á tirer il plissa les paupiÉres et sauta. La masse visqueuse cÊda sous lui, longtemps, pendant une infinitÊ de temps, et quand enfin il sentit un sol rÊsistant sous ses pieds, lu boue lui arrivait Á la poitrine. Il s'allongea de tout son long sur la boue et commenÚa Á pousser avec ses genoux en prenant appui avec ses mains. Au dÊbut il ne fit que rester sur place, puis il s'adapta et fut trÉs ÊtonnÊ de se retrouver rapidement sur la terre ferme. "J'aimerais bien trouver des gens quelque part, pensa-t-il. Juste des gens, pour commencer : propres, bien rasÊs, attentifs, accueillants. Pas besoin de grandes envolÊes de pensÊes, pas besoin de talents Êtincelants. Pas besoin de buts grandioses ni de dÊgoÙt de soi. Je voudrais seulement qu'ils joignent les mains en me voyant et que quelqu'un coure me remplir une baignoire, que quelqu'un coure chercher du linge propre et prÊparer la thÊiÉre, et que personne ne me demande de papiers ni ne me rÊclame une autobiographie en trois exemplaires complÊtÊe par vingt empreintes digitales doublÊes. Et surtout que personne ne se prÊcipite au tÊlÊphone pour dire confidentiellement Á qui de droit qu'un inconnu est arrivÊ, plein de boue, qu'il se nomme Perets, mais qu'il est peu probable que ce soit vraiment Perets, puisque Perets est parti sur le Continent, que la note de service Á ce propos est dÊjÁ prËte, et qu'elle sera affichÊe demain... Pas besoin non plus qu'ils soient des farouches partisans ou des adversaires rÊsolus de quoi que ce soit. Pas besoin qu'ils soient des adversaires rÊsolus de l'ivrognerie, du moment qu'ils ne sont pas eux-mËmes des ivrognes. Pas besoin qu'ils soient des farouches partisans de la mÉre-vÊritÊ, pourvu qu'ils ne mentent pas et ne disent pas d'horreurs, par-devant ou par-derriÉre. Et qu'ils ne demandent pas Á un homme de correspondre pleinement Á tel ou tel idÊal, mais qu'ils le prennent tel qu'il est... Mon Dieu, se dit Perets, c'est possible que je veuille tant de choses?" II s'avanÚa sur la route et chemina longtemps vers les lumiÉres de l'Administration. LÁ-bas, des projecteurs ne cessaient de s'allumer, des ombres couraient, des fumÊes multicolores s'Êlevaient. L'eau grognait et clapotait dans ses souliers, ses vËtements qui avaient commencÊ Á sÊcher l'enserraient comme dans une boÏte et bruissaient comme du carton, de temps en temps des plaques de boue se dÊtachaient de son pantalon et s'Êcrasaient sur la route, et Á chaque fois il croyait avoir perdu son portefeuille avec ses papiers - il mettait alors la main Á sa poche, pris de panique. Et en arrivant au dÊpÆt de matÊriel, une idÊe angoissante lui traversa l'esprit : ses papiers Êtaient mouillÊs, et tous les tampons et signatures s'Êtaient rÊpandus et Êtaient devenus illisibles, irrÊmÊdiablement suspects. Il s'arrËta, ouvrit avec ses mains glacÊes son portefeuille, en sortit tous les certificats, tous les laissez-passer, toutes les attestations, tous les permis et entreprit de les examiner sous la lune. En fait, rien de terrifiant ne s'Êtait produit et l'eau n'avait endommagÊ qu'un certificat sur papier armoriÊ qui attestait Á grand renfort de termes que le porteur de la prÊsente avait subi la sÊrie des vaccinations et avait ÊtÊ autorisÊ Á travailler sur les machines Á calculer. Il remit alors tous les documents dans son portefeuille, les glissant soigneusement entre les billets et s'apprËtait Á repartir quand soudain il se vit arrivant dans la rue principale : les gens avec leurs masques de carton et leurs barbes collÊes de travers qui l'attrapent par le bras, qui lui bandent les yeux, qui lui donnent quelque chose Á flairer, qui lui ordonnent : "Cherche! Cherche!" et qui lui disent : "Vous vous souvenez de l'odeur, employÊ Perets?", et qui l'excitent : "Ksss, ksss, imbÊcile, cherche!" A cette idÊe, sans s'arrËter, il quitta la route et se mit Á courir, pliÊ en deux, vers le dÊpÆt de matÊriel, plongea dans l'ombre des Ênormes caisses de bois clair, s'empËtra les jambes dans quelque chose de mou et finit sa course sur un tas de chiffons et d'Êtoupe. L'endroit Êtait chaud et sec. Les parois rugueuses des caisses Êtaient brÙlantes, ce qui le rÊjouit d'abord, puis l'Êtonna plutÆt. Aucun bruit ne parvenait de l'intÊrieur, mais il se souvint de l'histoire des machines qui sortaient toutes seules des caisses et comprit que les caisses avaient une vie Á elles, ce qui, loin de l'effrayer, lui donna au contraire un sentiment de sÊcuritÊ. Il s'assit confortablement, Æta ses chaussures humides, retira ses chaussettes trempÊes et s'essuya les pieds avec un morceau d'Êtoupe. Il faisait si chaud, on Êtait si bien qu'il pensa : "C'est vraiment Êtrange que je sois seul ici. Personne n'a donc pensÊ qu'il Êtait beaucoup mieux de rester ici plutÆt que d'aller se traÏner dans les terrains vagues avec un bandeau sur les yeux ou d'aller se planter dans un marÊcage putride?" II s'adossa Á une feuille de contre-plaquÊ brÙlante, appuya ses pieds nus sur la face opposÊe et se sentit une envie de chantonner. Au-dessus de sa tËte se trouvait une fente Êtroite qui laissait apparaÏtre une bande de ciel blanchie par la lune, parsemÊe de quelques Êtoiles hÊsitantes. On entendait, venant d'on ne sait oÝ, une sourde rumeur, des craquements, des bruits de moteurs, mais cela ne le concernait absolument pas. "Ce serait bien de rester ici pour toujours, pensa-t-il. Puisque je ne peux pas partir pour le Continent, je resterai toujours ici. Tu parles, les machines! Nous sommes tous des machines. Seulement nous sommes des machines avariÊes ou mal rÊglÊes." ... Il existe, messieurs, une opinion selon laquelle l'homme ne pourra jamais s'entendre avec les machines. Et nous n'allons pas, citoyens, la discuter. Le Directeur partage aussi cette opinion. Et Claude-Octave Domarochinier pense de mËme. Qu'est-ce donc qu'une machine? Un mÊcanisme inanimÊ, privÊ de toute la plÊnitude des sens et ne pouvant pas Ëtre plus intelligent que l'homme. Encore une fois c'est une structure non albumineuse, encore une fois la vie ne peut se rÊduire Á des processus physiques et chimiques, et donc la raison... A cet instant un intellectuel-lyrique avec trois mentons et un noeud papillon grimpa Á la tribune, tira impitoyablement sur son plastron empesÊ et profÊra avec des sanglots dans la voix : "Je ne peux pas... Je ne veux pas... L'enfant rose qui joue avec son hochet... les saules pleureurs qui se penchent vers l'Êtang... les petites filles en tablier blanc... Elles lisent des vers, elles pleurent, elles pleurent!... Sur la belle ligne du poÉte... Je ne veux pas que le fer Êlectronique Êteigne ces yeux... ces lÉvres... ces jeunes seins timides... Non, la machine ne deviendra pas plus intelligente que l'homme! Parce que je... parce que nous... Nous ne le voulons pas! Et cela ne sera jamais! Jamais!!! Jamais!!!" On se prÊcipita sur lui avec des verres d'eau, tandis qu'Á quatre cents kilomÉtres au-dessus de ses boucles neigeuses passait, silencieux, mort, vigilant, un satellite-exterminateur rempli d'explosif nuclÊaire. "Je ne le veux pas non plus, pensa Perets, mais il ne faut pas Ëtre aussi stupidement imbÊcile. Bien sÙr, on peut lancer une campagne pour la prÊvention de l'hiver, faire le sorcier aprÉs s'Ëtre goinfrÊ de fausse oronge, jouer du tambour de basque, crier des incantations, mais il vaut tout de mËme mieux avoir des pelisses et s'acheter des bottes fourrÊes... D'ailleurs, ce protecteur Á cheveux blancs des jeunes poitrines timides raconte tout ce qu'il veut Á sa tribune, puis il va prendre chez sa maÏtresse la burette de la machine Á coudre, va rejoindre en douÊe une grosse bËte Êlectronique et commence Á lui graisser les pignons en surveillant anxieusement les cadrans et en poussant des petits rires respectueux quand il reÚoit le courant. Seigneur, sauve-nous des stupides imbÊciles Á cheveux blancs. Et n'oublie pas. Seigneur, de nous sauver des imbÊciles intelligents avec des masques de carton... - Je crois que tu fais des rËves, prononÚa une voix de basse quelque part au-dessus de sa tËte. Je sais par expÊrience que les rËves laissent parfois un arriÉre-goÙt trÉs dÊsagrÊable. Parfois mËme, on est comme frappÊ de paralyse. Impossible de remuer, impossible de travailler. Puis Úa passe. Tu devrais travailler un peu. Pourquoi pas? Et tous les arriÉre-goÙts se transformera Lent en plaisir. - Ah! je ne peux pas travailler, objecta une voix fluette et capricieuse. Tout m'ennuie. C'est toujours la mËme chose : le fer, la matiÉre plastique, le bÊton, les gens. J'en suis saturÊ. Pour moi, il n'y a jamais aucun plaisir lÁ-dedans. Le monde est si beau et si divers, et je reste Á la mËme place Á mourir d'ennui. - Tu devrais te dÊcider Á changer de place, grinÚa au loin un vieillard acari×tre. - Facile Á dire, changer de place! En ce moment je ne suis pas Á ma place habituelle, et je m'ennuie quand mËme. Et Úa a ÊtÊ difficile de partir! - Bon, dit la voix de basse sur un ton posÊ. Mais qu'est-ce que tu veux alors? C'est presque inconcevable. De quoi peux-tu avoir envie si tu n'as pas envie de travailler? - Ah! vous ne comprenez donc pas? Je veux vivre une vie pleine, je veux voir de nouveaux endroits, recevoir de nouvelles impressions, ici c'est toujours la mËme chose... - Revenez! rugit une voix d'Êtain. Balivernes! La mËme chose, c'est trÉs bien. Hausse fixe! Compris? RÊpÊtez! - Ah! vous et vos commandements... C'Êtaient sans aucun doute les machines qui parlaient. Perets ne les voyait pas et n'avait aucun moyen de se les reprÊsenter, mais il imagina soudain qu'il Êtait cachÊ sous le comptoir d'un magasin de jouets et qu'il Êcoutait parler les jouets familiers de son enfance, mais des jouets devenus gigantesques, et par lÁ effrayants. Cette voix fluette et hystÊrique appartenait Êvidemment Á Jeanne, la poupÊe de cinq mÉtres de haut. Elle portait une robe de tulle bariolÊe, et elle avait un visage joufflu, rose et immobile avec des yeux qui roulaient, des bras Êpais, absurde ment ÊcartÊs et des pieds aux doigts collÊs ensemble. La basse, c'Êtait l'ours gigantesque Vinni Puch. qui tenait Á peine dans le container, dÊbonnaire, ÊbouriffÊ, bourrÊ de sciure, brun avec des yeux-boutons en verre. Les autres Êtaient aussi des jouets, mais Perets ne pouvait encore savoir lesquels. - Je pense qu'il faudrait quand mËme que tu travailles, grommela Vinni Puch. ConsidÉre qu'il y a ici des crÊatures qui ont eu moins de chance que toi. Par exemple, notre jardinier. Il voudrait bien travailler. Mais il reste ici Á penser jour et nuit, parce que le plan d'action n'est pas encore dÊterminÊ. Et jamais personne ne l'a entendu se plaindre. Un travail monotone, c'est aussi un travail. Un plaisir monotone, c'est encore un plaisir. Ce n'est pas une raison pour discuter de la mort et ainsi de suite. - Ah! vous ne comprenez pas, dit la poupÊe Jeanne. Chez vous tantÆt les rËves sont cause de tout, tantÆt je ne sais pas. Mais j'ai des pressentiments. Je ne me trouve pas de place. Je sais qu'il va y avoir une terrible explosion, et Á la moindre Êtincelle je vole en Êclats et je me transforme en vapeur. Je le sais, je l'ai vu. - Revenez! tonna la voix d'Êtain. C'est assez! Que savez-vous sur les explosions? Vous pouvez courir vers l'horizon Á n'importe quelle vitesse et sous n'importe quel angle. Et celui qui le veut peut vous atteindre de n'importe quelle distance, et ce sera une vÊritable explosion, pas une petite vapeur mondaine. Mais est-ce que celui qui le veut, c'est moi? Personne ne le dira, et mËme s'il le voulait, il n'y parviendrait pas. Je sais ce que je dis. Compris? RÊpÊtez. Il y avait beaucoup de stupide assurance dans tout Úa. C'Êtait une fois pour toutes un Ênorme tank mÊcanique. C'est avec la mËme assurance stupide qu'il escaladait avec ses chenilles en caoutchouc une bottine mise en travers de sa route. - Je ne sais pas Á quoi vous pensez, dit la poupÊe Jeanne. Mais si je suis venue ici, vers vous, vers les seules crÊatures proches de moi, cela ne signifie pas, pour moi, que j'aie l'intention de courir vers l'horizon sous certains angles pour le plaisir de qui que ce soit. Et d'une maniÉre gÊnÊrale, je vous prie de prendre en considÊration que ce n'est pas avec vous que je parle... Et pour ce qui est du travail, je ne suis pas malade, je suis un Ëtre normal, et des plaisirs me sont nÊcessaires, comme Á vous tous. Mais ce n'est pas le vÊritable travail, une espÉce de faux plaisir. J'attends toujours le mien, le vÊritable, mais le sien non, non et non. Et je ne sais pas pourquoi, mais quand je commence Á penser, je n'arrive qu'Á des absurditÊs. - Eh bien!... fit la voix de basse de Puch. Dans l'ensemble, oui... Evidemment... Seulement... Humm... - Tout cela est vrai! commenta une voix nouvelle, extrËmement jeune et sonore. La fillette a raison. Il n'y a pas de travail vÊritable... -- Travail vÊritable, travail vÊritable! grinÚa venimeusement le vieillard D'un seul coup il y a des mines de travail vÊritable. L'Eldorado! Les mines du roi Salomon! Ils viennent tous me voir avec leurs intÊrieurs malades, avec leurs sarcomes, leurs adorables fistules, leurs appÊtissants adÊnoÐdes et appendices, leurs caries, ordinaires mais si fascinantes enfin! Soyons francs : ils gËnent, ils empËchent de travailler. Je ne sais pas pourquoi - ils dÊgagent peut-Ëtre une odeur particuliÉre, ou bien ils Êmettent un champ inconnu, toujours est-il que quand ils se trouvent Á cÆtÊ de moi je deviens schizophrÉne. Je me dÊdouble. Une moitiÊ de moi-mËme a soif de voluptÊ, essaye de saisir et de faire ce qui est nÊcessaire, doux, dÊsirÊ, l'autre tombe dans la prostration et se pose sans cesse les mËmes Êternelles questions : est-ce que Úa en vaut la peine, et pourquoi, est-ce que c'est moral... Vous par exemple, c'est de vous que je parle, vous faites quoi, vous travaillez? - Moi? dit Vinni Puch. Naturellement... Mais comment... De votre part c'est tout de mËme Êtrange, je ne m'attendais pas... Je termine le travail sur un projet d'hÊlicoptÉre, et puis aprÉs... J'ai dÊjÁ dit que j'avais fait un tracteur merveilleux, c'Êtait un tel plaisir... Je crois que vous n'avez aucune raison de douter de mon travail. - Mais je ne doute pas, je ne doute pas, grinÚa le vieillard. Dites-moi seulement oÝ est ce tracteur? - Allons... Je ne comprends mËme pas... Comment pourrais-je le savoir? Et qu'est-ce que j'en ai Á faire? En ce moment, ce qui m'intÊresse, c'est l'hÊlicoptÉre. - C'est justement de cela qu'il s'agit! dit l'astrologue. Vous n'en avez rien Á faire. Vous Ëtes content de tout. Personne ne vous ennuie. On vous aide mËme! Vous avez mis au monde un tracteur en nageant dans le bonheur, et les gens vous l'ont aussitÆt enlevÊ, pour que vous ne vous perdiez pas en vÊtilles mais que vous puissiez jouir sur un grand pied. Et maintenant demandezlui si les hommes l'aident ou non. - Moi? rugit le Tank. Merde! Revenez! Quand quelqu'un va au polygone et dÊcide de se dÊrouiller un peu, de faire durer le plaisir, de jouer un peu, de prendre la cible dans une fourchette d'encadrement azimutale, ou, disons verticale, c'est un tollÊ gÊnÊral, des cris et des clameurs Êcoeurantes et n'importe qui sombre dans le dÊsarroi. Mais ai-je dit que ce n'importe qui c'Êtait moi? Non, vous n'attendez pas cela de moi. Compris? RÊpÊtez! - Et moi, et moi aussi! se mit Á jacasser la poupÊe Jeanne. Combien de fois me suis-je demandÊ pourquoi ils existent! Car tout dans le monde a un sens, n'est-ce pas? Et eux, je crois qu'ils n'en ont pas. Il est Êvident qu'ils n'existent pas, ce ne sont que des phantasmes. Quand on essaye de les analyser, de prendre un Êchantillon de la partie infÊrieure, de la partie supÊrieure et du milieu, Á chaque fois on se heurte Á un mur ou on passe Á cÆtÊ, ou alors on s'endort... - Ils existent indubitablement, stupide hystÊrique que vous Ëtes! grinÚa l'Astrologue. Ils ont une partie supÊrieure, une infÊrieure et une intermÊdiaire, et toutes ces parties sont remplies de maladies. Je ne connais rien de plus ravissant, aucune autre crÊature ne porte en elle autant d'objets de dÊlectation que les hommes. Qu'entendez-vous par sens de leur existence? - Mais arrËtez de tout compliquer! dit la voix jeune et sonore. Ils sont simplement beaux. C'est un vÊritable plaisir de les regarder. Pas toujours, bien sÙr, mais imaginez un jardin. Il pourra Ëtre aussi beau que vous voudrez, mais sans les hommes il ne sera pas complet, il ne sera pas achevÊ. Il doit y avoir au moins une espÉce d'homme pour animer le jardin. Ce peut Ëtre les petits hommes aux extrÊmitÊs nues, qui ne marchent jamais mais courent toujours et jettent des pierres... ou les hommes moyens, qui arrachent les fleurs... peu importe. MËme les hommes au poil ÊbouriffÊ qui courent sur leurs quatre extrÊmitÊs. Un jardin sans eux, ce n'est pas un jardin. - On ne peut qu'Ëtre affligÊ en entendant de pareilles inepties, dÊclara le Tank. Stupide! Les jardins nuisent Á la visibilitÊ, et pour ce qui est des hommes, ils gËnent perpÊtuellement tout un chacun, et il est tout simplement impossible de dire quelque chose de bien sur eux. Quoi qu'il en soit, il suffit Á n'importe qui de tirer une bonne salve sur une construction oÝ, pour une raison ou pour une autre, se trouvent des hommes pour que disparaisse tout dÊsir de travailler, pour qu'on se sente somnolent et que celui qui a fait Úa, qui qu'il soit, s'endorme. Naturellement, je ne dis pas cela pour moi, mais si quelqu'un disait cela de moi, auriez-vous des objections Á prÊsenter? - On dirait que ces derniers temps vous parlez beaucoup des hommes, dit Vinni Puch. Quel que soit le point de dÊpart de la conversation, vous en venez toujours aux hommes. - Et pourquoi pas, au fait? attaqua immÊdiatement l'Astrologue. Qu'est-ce que Úa peut vous faire? Vous Ëtes un opportuniste! Et si nous voulons parler, nous parlerons. Sans solliciter votre permission. - Je vous en prie, je vous en prie, dit tristement Vinni Puch. Avant, nous parlions principalement des crÊatures vivantes, du plaisir, des projets, et maintenant je remarque que les hommes commencent Á occuper une place de plus en plus grande dans nos conversations, c'est-Á-dire dans nos pensÊes. Un silence se fit. Essayant de ne pas faire de bruit, Perets changea de position - il se coucha sur le cÆtÊ et ramena un genou vers son ventre. Vinni Puch a tort. Qu'ils parlent des hommes, qu'ils parlent le plus possible des hommes. Manifestement, ils connaissent trÉs mal les hommes ; et c'est pour cela que ce qu'ils disent est intÊressant. La vÊritÊ sort de la bouche des enfants. Quand les hommes parlent d'eux-mËmes, c'est soit pour fanfaronner, soit pour se frapper la poitrine. C'est devenu lassant... - Vous Ëtes tous assez bËtes dans vos jugements, dit l'Astrologue. Prenez par exemple le Jardinier. J'espÉre, vous comprenez que je suis assez objectif pour aller au-devant des plaisirs de mes camarades. Vous aimez planter des jardins et tracer des parcs. J'admets parfaitement. Mais dites-moi de gr×ce ce que font lÁ les hommes? A quoi servent les hommes qui lÉvent la patte prÉs des arbres, ou ceux qui font cela d'une autre faÚon? Je sens chez vous une sorte de nature malade. C'est comme si en opÊrant des glandes, j'exigeais pour la plÊnitude de mon plaisir que l'opÊrÊ soit enveloppÊ dans des chiffons de couleur... - C'est simplement que vous Ëtes plutÆt sec de nature, remarqua le Jardinier, mais l'Astrologue ne l'Êcoutait pas. - Ou bien vous, par exemple, poursuivit-il. Vous agitez perpÊtuellement vos bombes et vos fusÊes, vous calculez des corrections-but et vous faites la fËte avec vos systÉmes de visÊe. Est-ce que cela ne vous est pas Êgal qu'il y ait ou non des hommes dans les constructions? Il semblerait qu'au contraire vous pourriez penser Á vos camarades, Á moi par exemple. Suturer des plaies! prononÚat-il rËveusement. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c'est, suturer une belle blessure au ventre bien dÊchiquetÊe... - Les hommes, encore les hommes, fit Vinni Puch sur un ton affligÊ. Cela fait la septiÉme soirÊe que nous ne parlons que des hommes. C'est Êtrange Á dire, mais apparemment il s'est crÊÊ entre les hommes et vous un certain lien, encore indÊterminÊ mais assez solide. La nature de ce lien est pour moi tout Á fait obscure, si je fais exception pour vous. Docteur, puisque les hommes sont pour vous une indispensable source de plaisir. D'une maniÉre gÊnÊrale, tout ceci me paraÏt ridicule et je crois que le temps est venu de... - Revenez! rugit le Tank. Le temps n'est pas encore venu. - Qu-quoi? demanda Vinni Puch, interloquÊ. - Le temps n'est pas encore venu, je dis, rÊpÊta le Tank. Certains sont Êvidemment incapables de savoir si le temps est venu ou non, d'autres - je ne les nommerai pas - ne savent mËme pas que ce temps doit venir, mais tout le monde sait trÉs bien qu'il y aura inÊvitablement un jour oÝ il sera non seulement possible de tirer sur les hommes qui se trouvent Á l'intÊrieur des constructions mais encore nÊcessaire! Et celui qui ne tire pas est un ennemi! Un criminel! Le dÊtruire! Compris? RÊpÊtez! - Je devine ce que cela peut Ëtre, laissa tomber l'Astrologue sur un ton d'une douceur inattendue. Des plaies par dÊchirure... GangrÉne gazeuse... BrÙlures radioactives du troisiÉme degrÊ... - Toujours les mËmes phantasmes, soupira la poupÊe Jeanne. Quel ennui! Quelle tristesse! - Puisque vous ne pouvez pas vous arrËter de parler des hommes, dit Vinni Puch, essayons si vous voulez d'Êlucider la nature de ce lien. Essayons de raisonner logiquement... - De deux choses l'une, dit une nouvelle voix, mesurÊe et ennuyeuse. Si le lien en question existe, la suprÊmatie est exercÊe soit par eux, soit par nous. - Absurde, dit l'Astrologue. Pourquoi "ou"? Evidemment c'est nous. - Qu'est-ce que c'est que la "suprÊmatie"? demanda la poupÊe Jeanne d'une voix malheureuse. - La suprÊmatie signifie dans le contexte en question "le fait d'occuper la position dominante", expliqua la voix ennuyeuse. Quant Á ce qui est de la formulation du problÉme elle-mËme, on ne peut la dÊclarer absurde, mais uniquement correcte, si l'on dÊcide de, raisonner logiquement. Il y eut un silence. Tout le monde attendait manifestement la suite. Enfin Vinni Puch n'y tint plus et demanda : "Alors?" - Je n'ai pas encore Êclairci le fait de savoir si vous avez dÊcidÊ de raisonner logiquement? dit la voix ennuyeuse. - Oui, oui, c'est dÊcidÊ, assurÉrent en choeur les machines. - Dans ce cas, en primant pour axiome l'existence de ce lien, soit ils sont pour vous, soit vous Ëtes pour eux. S'ils sont pour vous et qu'ils vous empËchent d'agir conformÊment aux lois de votre nature, ils doivent Ëtre ÊcartÊs, comme on Êcarte n'importe quel obstacle. Si vous Ëtes pour eux, mais que cet Êtat de choses ne vous satisfait pas, ils doivent Êgalement Ëtre ÊcartÊs, comme on Êcarte toutes les causes d'un Êtat de choses insatisfaisant. C'est tout ce que je peux dire en substance de notre conversation. AprÉs cela, plus personne ne prononÚa un mot, il y eut dans les containers un certain remue-mÊnage, des grincements, des claquements comme si les Ênormes jouets se prÊparaient Á aller se coucher, ÊpuisÊs par la conversation, et l'on sentait encore suspendu dans l'air un sentiment de gËne gÊnÊral, comme dans une assemblÊe de personnes qui ont largement cancanÊ sans Êpargner, pour le seul plaisir de faire un bon mot, ni pÉre ni mÉre et qui sentent soudain qu'elles sont allÊes trop loin. - Il y a l'humiditÊ qui se lÉve, grinÚa Á mivoix l'Astrologue. - Je l'avais dÊjÁ remarquÊ, chuchota la poupÊe Jeanne. C'est si agrÊable : de nouveaux chiffres... - Qu'est-ce qu'elle a encore cette alimentation, grommela Vinni Puch. Jardinier, vous n'auriez pas en rÊserve une batterie de vingt-deux volts? - Je n'ai rien, rÊpondit Jardinier. Puis il y eut un craquement, comme le bruit d'une feuille de contre-plaquÊ arrachÊe, un sifflement mÊcanique, et Perets vit soudain par l'Êtroite fente au-dessus de lui quelque chose de brillant qui se mouvait, il lui sembla que quelqu'un le regardait dans l'ombre entre les caisses. Une sueur froide l'inonda, il se leva, sortit sur la pointe des pieds dans la lumiÉre lunaire et, se lanÚant Á dÊcouvert, courut vers la route. Il courait de toutes ses forces et il lui semblait Á tout moment que des dizaines d'yeux ineptes le suivaient et le voyaient si petit, si pitoyable, si dÊsarmÊ dans la plaine ouverte Á tous les vents et riaient de son ombre plus grande que lui, riaient des chaussures que la peur lui avait fait oublier et qu'il n'osait plus maintenant aller chercher. Il dÊpassa un petit pont jetÊ par-dessus un ravin assÊchÊ et voyait dÊjÁ les lumiÉres des premiÉres maisons de l'Administration quand il sentit qu'il s'essoufflait, que ses pieds nus lui causaient une douleur insupportable. Il voulut s'arrËter, mais il perÚut, Á travers le bruit de sa propre respiration, le martÉlement d'une multitude de pieds derriÉre lui et, perdant Á nouveau la tËte, il rassembla ses derniÉres forces et se remit Á courir, ne sentant plus la terre sous lui, ne sentant plus son propre corps, crachant une bave collante et visqueuse. La lune filait en mËme temps que lui et il pensa : "úa y est, c'est la fin." Le martÉlement le rejoignit et une forme blanche, immense, chaude, comme un cheval emballÊ, apparut Á ses cÆtÊs, masquant la lune, puis se dÊtacha en avant et commenÚa Á s'Êloigner lentement en allongeant sur un rythme furieux de longues jambes nues, et Perets s'aperÚut que c'Êtait un homme qui portait un maillot de footballeur frappÊ du numÊro "14" et une culotte de sport blanche avec une bande sombre, et il fut encore plus effrayÊ. Le martÉlement multiple derriÉre son dos ne cessait pas, on entendait des gÊmissements et des cris douloureux. "Ils courent, pensa-t-il hystÊriquement. Ils courent tous! C'est commencÊ! Et ils courent! Mais c'est trop tard, trop tard, trop tard..." II voyait confusÊment sur les cÆtÊs les cottages de la rue principale, des visages angoissÊs, et il essayait de ne pas se laisser distancer par les longues jambes du numÊro 14, parce qu'il ne savait pas oÝ il fallait courir et oÝ Êtait le salut : "Les armes se dÊchaÏnent dÊjÁ quelque part et je ne sais pas oÝ, et je me retrouve encore une fois de cÆtÊ, mais je ne veux pas. je ne peux pas Ëtre de cÆtÊ maintenant, parce qu'ils sont lÁ-bas, dans les caisses, ils ont peut-Ëtre raison, de leur point de vue, mais ils sont aussi mes ennemis..." II vola dans la foule, qui s'Êcarta devant lui, il vit passer devant ses yeux un petit drapeau Á damiers, des clameurs enthousiastes retentirent et quelqu'un de connaissance courut quelques instants Á ses cÆtÊs, rÊpÊtant comme une condamnation : "Ne vous arrËtez pas, ne vous arrËtez pas..." II s'arrËta alors et aussitÆt on l'entoura, on jeta sur ses Êpaules une robe de chambre de satin. Une voix radiophonique dÊmesurÊment enflÊe annonÚa : "DeuxiÉme, Perets, du groupe de la Protection scientifique dans le temps de sept minutes douze secondes trois dixiÉmes... Attention, voici le troisiÉme qui arrive!" La personne de connaissance, qui Êtait le Proconsul, disait : "Vous Ëtes formidable, Perets, je ne m'y attendais pas du tout Quand on vous a annoncÊ au dÊpart, je riais, mais maintenant je vois qu'il faut absolument vous mettre dans le groupe de base. Allez vous reposer maintenant, et demain vers dix heures venez au stade. Il faudra franchir la zone d'assaut. Je vous ferai entrer par les ateliers d'ajustage... Ne discutez pas, je m'entendrai avec Kim." Perets regarda autour de lui. Il y avait beaucoup de personnes connues et d'inconnus en masques de carton. A peu de distance de lÁ, on faisait sauter en l'air l'homme aux longues jambes qui Êtait arrivÊ premier. Il s'envolait sous la lune, droit comme un I, serrant contre sa poitrine une grande coupe mÊtallique. Une banderole qui portait l'inscription "ArrivÊe" Êtait tendue en travers de la rue et sous la banderole, les yeux rivÊs au chronomÉtre, se tenait Claude-Octave Domarochinier, vËtu d'un strict manteau noir dont l'une des manches s'ornait d'un brassard oÝ l'on lisait : "Juge principal". "... Et si vous aviez couru en tenue de sport, grommelait le Proconsul, on aurait pu vous compter officiellement ce temps." Perets le repoussa du coude et s'enfonÚa dans la foule, les jambes flageolantes. - ... PlutÆt que de rester chez soi Á suer de peur, disait quelqu'un dans la foule, il vaut mieux faire du sport. - Je disais la mËme chose Á Domarochinier tout Á l'heure. Mais ce n'est pas une histoire de peur, vous faites erreur. Il fallait mettre de l'ordre dans les cavalcades des groupes de recherche. Puisque ils courent tous comme Úa, autant que ce soit pour quelque chose... - Et qui a eu cette idÊe? Domarochinier! Il ne perd pas le nord. Il sait y faire! - úa ne sert Á rien pourtant de les faire courir en caleÚon. Faire son devoir en caleÚon - c'est une chose, c'est honorable. Mais faire des compÊtitions en caleÚon, c'est pour moi une erreur organisationnelle typique. Je vais Êcrire Á ce sujet Á... Perets se dÊgagea de la foule et remonta en chancelant la rue encombrÊe. Il avait des nausÊes, la poitrine lui faisait mal et il imaginait les autres, dans leurs caisses, Êtirant leurs cous de mÊtal pour regarder la foule de gens en caleÚons avec leurs yeux bandÊs et s'efforÚant vainement de comprendre quel est le lien qui les unit Á cette foule et ne pouvant pas le comprendre, alors que ce qui leur sert de sources de patience est sur le point de se tarir... Il n'y avait pas de lumiÉre dans le cottage de Kim ; Á l'intÊrieur, un nourrisson pleurait. On avait clouÊ des planches sur la porte de l'hÆtel et derriÉre les fenËtres sombres quelqu'un marchait avec une lanterne sourde. Perets aperÚut aux fenËtres du premier Êtage des visages blËmes prÊcautionneusement tournÊs vers l'extÊrieur. Les portes de la bibliothÉque s'ouvraient sur un canon au tube d'une longueur dÊmesurÊe terminÊ par un large frein de bouche tandis que de l'autre cÆtÊ de la rue un hangar finissait de brÙler, et l'on voyait, ÊclairÊs par les flammes pourpres du foyer, des gens en masques de carton qui promenaient des dÊtecteurs de mines sur les lieux de l'incendie. Perets se dirigea vers le parc. Mais dans une ruelle sombre une femme s'approcha de lui, le prit par la main et l'entraÏna. Perets ne rÊsista pas, tout lui Êtait Êgal. Elle Êtait toute vËtue de noir, sa main Êtait tiÉde et douce et son visage blanc luisait faiblement dans l'obscuritÊ. "Alevtina, pensa Perets. Elle a attendu son heure, pensa-t-il avec une impudence non dissimulÊe. Et alors? Elle attendait. Je ne comprends pas pourquoi, je ne comprends pas en Êchange de quoi je me suis rendu Á elle, mais c'est moi qu'elle attendait..." Ils entrÉrent dans la maison, Alevtina alluma la lumiÉre et dit : - Il y a longtemps que je t'attendais ici. - Je sais, dit-il. - Et pourquoi passais-tu sans t'arrËter? "Oui, pourquoi au fait? pensa-t-il. Sans doute parce que Úa m'Êtait Êgal." - úa m'Êtait Êgal, dit-il. - Bon, ce ne fait rien. Assieds-toi, je vais m'occuper de tout. Il s'assit sur le bord d'une chaise, les mains Á plat sur ses genoux et la regarda enlever son ch×le noir et le pendre Á un clou - blanche, pleine, tiÉde. Elle s'enfonÚa dans la maison ; un chauffebains Á gaz se mit Á ronfler et il y eut un bruit d'eau qui coule. Ses pieds lui faisaient trÉs mal, il leva la jambe et examina la plante de ses pieds nus. Les coussinets Êtaient couverts d'un mÊlange de sang et de poussiÉre qui en sÊchant avait formÊ des croÙtes noir×tres. Il se voyait en train de plonger ses pieds dans l'eau brÙlante : ce serait d'abord douloureux, puis la douleur disparaÏtrait pour faire place Á l'apaisement. "Je dormirai aujourd'hui dans la baignoire, pensa-t-il. Et elle viendra ajouter de l'eau chaude si elle veut." - Viens ici, appela Alevina. Il se leva pÊniblement, avec l'impression que tous ses os craquaient douloureusement, boitilla sur le tapis rouge jusqu'Á la porte du couloir, puis sur le tapis noir et blanc du couloir jusqu'au renfoncement oÝ s'ouvrait la porte de la salle de bains avec ses faÐences Êtincelantes, le ronflement affairÊ de la flamme bleu du chauffe-bains Á gaz et Alevina qui, penchÊe au-dessus de la baignoire, rÊpandait dans l'eau une poudre fine. Pendant qu'il se dÊshabillait, arrachant son linge raidi par la boue, elle agita l'eau et un manteau de mousse monta Á la surface, dÊborda de la baignoire, et il se plongea dans la mousse neigeuse, fermant les yeux de plaisir et de douleur, tandis qu'Alevtina assise sur le rebord de la baignoire le regardait, un sourire caressant au coin des lÉvres, si bonne, si accueillante - et il n'avait pas ÊtÊ une seule fois question de papiers... Elle lui lavait la tËte et lui, crachotant et s'Êbrouant, se disait que ses mains Êtaient aussi fortes et habiles que celles de sa mÉre - et elle devait Êvidemment savoir faire aussi bien la cuisine... Puis elle lui demanda : "Je te frotte le dos?" Il se tapota l'oreille de la main pour chasser l'eau et le savon et dit : "Bien sÙr, naturellement!" Elle lui passa sur le dos un gant de filasse rËche et ouvrit le robinet de la douche. - Attends, dit-il, je veux rester encore un peu comme Úa. Je vais vider l'eau, en mettre de la propre et je resterai allongÊ, avec toi assise Á cÆtÊ. S'il te plaÏt. Elle arrËta la douche, sortit un moment et revint avec un tabouret. - On est bien! dit-il. Tu sais, jamais encore je n'avais ÊtÊ aussi bien. - Tu vois, dit-elle en souriant. Et tu ne voulais jamais. - Comment pouvais-je savoir? - Et pourquoi est-ce que tu veux toujours tout savoir d'avance? Tu aurais pu seulement essayer. Qu'est-ce que tu y aurais perdu? Tu es mariÊ? - Je ne sais pas, dit-il. Maintenant, je crois que non. - C'est bien ce que je pensais. Evidemment, tu l'aimais beaucoup? Comment Êtait-elle? - Comment Êtait-elle... Elle n'avait peur de rien. Elle Êtait bonne. Nous rËvions souvent de la forËt. - De quelle forËt? - Comment, de quelle forËt? Il n'y a qu'une forËt. - La nÆtre, tu veux dire? - Elle n'est pas Á vous. Elle existe pour ellemËme. D'ailleurs en rÊalitÊ elle est peut-Ëtre Á nous. Mais c'est difficile de se le reprÊsenter. - Je n'ai jamais ÊtÊ dans la forËt, dit Alevtina. On dit que c'est effrayant. - Ce qu'on ne comprend pas est toujours effrayant. Il faudrait commencer par apprendre Á ne pas avoir peur de ce qu'on ne comprend pas. Alors tout serait simple. - Moi je crois simplement qu'il ne faut pas se raconter d'histoires. Si on se racontait un peu moins d'histoires, il n'y aurait rien d'incomprÊhensible. Et toi, Pertchik, tu n'arrËtes pas de te raconter des histoires. - Et la forËt? - Quoi, la forËt? Je n'y suis pas allÊe, mais si j'y allais je ne crois pas que je serais particuliÉrement perdue. LÁ oÝ il y a la forËt, il y a des sentiers, lÁ oÝ il y a des sentiers, il y a des gens et on peut toujours s'entendre avec les gens. - Et s'il n'y a personne? - S'il n'y a personne, il n'y a rien Á y faire. Il faut s'en tenir aux gens. Avec des gens, rien n'est jamais perdu. - Non, dit Perets. Ce n'est pas si simple. Avec les gens, moi je suis perdu. Je ne comprends rien avec les gens. - Mon Dieu, mais qu'est-ce que tu ne comprends pas, par exemple? - Je ne comprends rien. C'est pour Úa, entre autres, que j'ai commencÊ Á rËver Á la forËt. Mais maintenant je vois que ce n'est pas plus facile dans la forËt. Elle secoua la tËte. - Quel enfant tu es encore, dit-elle. Tu ne veux absolument pas comprendre qu'il n'y a rien d'autre sur terre que l'amour, la nourriture et l'orgueil. Evidemment tout est embrouillÊ comme une pelote, mais quel que soit le fil que tu tires, tu arrives toujours ou Á l'amour, ou au pouvoir, ou Á la nourriture... - Non, dit Perets. Je ne le veux pas. - Mon pauvre chÊri, dit-elle doucement. Mais qui ira te demander si tu veux ou si tu ne veux pas... A moins que je ne te le demande : Qu'es-tu, Pertchik, Á t'agiter ainsi, que te faut-il? - Je crois que maintenant il ne me faut plus rien, dit Perets. Seulement dÊcamper d'ici et me faire archiviste... ou restaurateur. VoilÁ tous mes dÊsirs. Elle secoua Á nouveau la tËte - Je ne crois pas. Tu es beaucoup trop compliquÊ. Il te faut trouver quelque chose de plus simple. Il ne rÊpliqua pas et elle se leva. - VoilÁ une serviette. Je t'ai mis du linge lÁ. Sors et on prendra du thÊ. Du thÊ et de la confiture de framboise, et tu iras dormir. Perets avait dÊjÁ vidÊ l'eau et, debout dans la baignoire, se sÊchait avec une grande serviette Êponge quand il entendit un tintement de vitres et l'Êcho lointain d'un coup sourd. Il se souvint alors du dÊpÆt de matÊriel, de Jeanne, la poupÊe stupide hystÊrique et cria : - Qu'est-ce que c'est? OÝ? - C'est la machine qui a explosÊ, rÊpondit Alevtina. Ne crains rien. - OÝ? OÝ a-t-elle explosÊ? Au dÊpÆt? Alevtina resta quelques instants silencieuse, apparemment elle regardait par la fenËtre. - Non, dit-elle enfin. Pourquoi au dÊpÆt? Dans le parc... Il y a de la fumÊe... Et ils courent tous, ils courent... VI On ne voyait pas la forËt. A sa place, sous la falaise, des nuages s'Êtendaient en une couche dense jusqu'Á l'horizon. On aurait dit un champ de glace enneigÊ : des banquises, des dunes de neige, des trouÊes et de crevasses cachant un abÏme sans fond : celui qui sauterait du haut de la falaise ne serait pas arrËtÊ par la terre, par le marÊcage tiÉde ou les branches tendues des arbres, mais par la glace dure, Êtincelante sous le soleil matinal, couverte d'une pellicule de neige sÉche et poudreuse, et il resterait Êtendu sur la glace, plat, immobile et noir sous le soleil. On aurait dit aussi une vieille couverture blanche, soigneusement nettoyÊe, qui aurait ÊtÊ jetÊe par-dessus la cime des arbres. Perets chercha autour de lui, trouva un caillou, le fit sauter d'une paume Á l'autre et se dit que le bord de l'Á-pic Êtait vraiment un coin de rËve : d'ici l'Administration ne se faisait pas sentir, il y avait ici des cailloux, des buissons sauvages et piquants, de l'herbe vierge brÙlÊe par le soleil, et mËme un oiseau qui se permettait de gazouiller, il fallait seulement Êviter de regarder vers la droite, vers les luxueuses latrines Á quatre fenËtres qui, suspendues au-dessus du gouffre, exposaient insolemment au soleil leur peinture toute fraÏche. Il est vrai qu'elles Êtaient assez loin et on pouvait, si on le voulait, se forcer Á imaginer que c'Êtait un kiosque ou quelque pavillon scientifique, mais il aurait tout de mËme mieux valu qu'elles ne soient pas lÁ. C'est peut-Ëtre Á cause de ces latrines toutes neuves, ÊdifiÊes au cours de la nuit agitÊe qui avait prÊcÊdÊ, que la forËt se dissimulait derriÉre les nuages. Mais c'Êtait peu probable. La forËt ne se serait pas emmitouflÊe jusqu'Á l'horizon pour une telle bagatelle, les hommes ne pouvaient pas lui faire un tel effet. "En tout cas, pensa Perets, je pourrai venir ici chaque matin. Je ferai tout ce qu'on me dira de faire, je ferai des calculs sur la " mercedes " abÏmÊe, je franchirai la zone d'assaut, je jouerai aux Êchecs avec le manager et j'essaierai mËme d'aimer le kÊfir : ce ne doit pas Ëtre tellement difficile, puisque la plupart des gens ont rÊussi Á le faire. Et le soir (et la nuit aussi) j'irai chez Alevtina, je mangerai de la confiture de framboise et je me reposerai dans la baignoire du Directeur. C'est mËme une idÊe, pensa-t-il : s'essuyer avec la serviette du Directeur, s'envelopper dans la robe de chambre du Directeur et se chauffer les pieds dans les chaussettes de soie du Directeur. Deux fois par mois j'irai Á la station biologique toucher la paye et les primes, pas dans la forËt mais Á la station, prÊcisÊment, et mËme pas Á la station mais Á la caisse, pas pour un rendez-vous avec la forËt ni pour faire la guerre Á la forËt, mais pour la paye et les primes. Et le matin, de bonne heure, je viendrai ici pour regarder de loin la forËt et pour lui jeter des cailloux." DerriÉre lui les buissons s'ÊcartÉrent bruyamment. Perets se retourna avec circonspection : ce n'Êtait pas le Directeur, mais encore et toujours Domarochinier. Il tenait Á la main une Êpaisse chemise et il s'arrËta Á quelque distance, abaissant vers Perets un regard humide. Il savait manifestement quelque chose, quelque chose d'important et il avait apportÊ ici, au bord de l'Á-pic, cette Êtrange et angoissante nouvelle que personne au monde d'autre que lui ne connaissait, et il Êtait manifeste que tout ce qui avait cours auparavant n'avait maintenant plus de sens et que chacun devrait donner tout ce dont il Êtait capable. - Bonjour, dit-il en s'inclinant et en tendant la chemise Á Perets. Vous avez bien dormi? - Bonjour, dit Perets. Merci. - L'humiditÊ est aujourd'hui de soixante-seize pour cent, dit Domarochinier. TempÊrature : dixsept degrÊs. Vent nul. NÊbulositÊ : zÊro. (Il s'avanÚa sans bruit, les mains sur la couture du pantalon, inclina son corps vers Perets et annonÚa.) Le double-vÊ est ce matin Êgal Á seize... - Quel double-vÊ? demanda Perets en se levant. - Le nombre de taches, dit trÉs vite Domarochinier, le regard fuyant. Sur le soleil, sur le s-s-s... Il se tut, regardant fixement Perets en face. - Et pourquoi me dites-vous Úa? demanda Perets d'un ton hostile. - Je vous demande pardon, dit h×tivement Domarochinier. Cela ne se reproduira plus. Donc il n'y a que l'humiditÊ, la nÊbulositÊ, le vent... hmm... et... Vous ne voulez pas non plus que je vous fasse de rapport sur les opposants? - Ecoutez, dit Perets, maussade. Que voulez-vous de moi? Domarochinier fit deux pas en arriÉre et inclina la tËte. - Je vous demande pardon, dit-il. Il est possible que je vous aie ennuyÊ, mais il y a quelques papiers qui nÊcessitent... sans retard, pour ainsi dire... que vous personnellement... (Il tendit Á Perets la chemise, comme un plateau vide.) Voulez-vous que je fasse mon rapport? - Vous savez... dit Perets sur un ton menaÚant. - Oui-oui? dit Domarochinier. Sans l×cher la chemise, il se mit Á fouiller fÊbrilement ses poches, comme s'il cherchait un calepin. Son visage Êtait devenu bleu d'empressement. "L'imbÊcile, le fichu imbÊcile, pensa Perets en essayant de se dominer. Qu'est-ce qui lui prend?" - C'est stupide, dit-il aussi calmement qu'il le pouvait. Vous comprenez? C'est stupide et Úa n'a rien d'amusant. - Oui-oui, dit Domarochinier. (CourbÊ, serrant la chemise entre son coude et sa hanche, il griffonnait dÊsespÊrÊment des mots sur son bloc-notes.) Une seconde... Oui-oui? - Qu'est-ce que vous Êcrivez? demanda Perets. Domarochinier lui jeta an regard apeurÊ et lut : "Quinze juin... heure : sept quarante-cinq... lieu : au-dessus de l'Á-pic..." - Ecoutez, Domarochinier, dit Perets avec colÉre. Qu'est-ce que vous voulez, une fois pour toutes? Qu'est-ce que vous avez Á me coller au train tout le temps comme Úa? úa suffit, il y en a assez! (Domarochinier Êcrivait.) Votre plaisanterie est plutÆt stupide, vous n'avez pas Á m'espionner. Vous devriez avoir honte, Á votre ×ge. Mais arrËtez d'Êcrire, crÊtin! C'est vraiment idiot! Vous feriez mieux de faire votre gymnastique; ou de vous laver, regardez un peu Á quoi vous ressemblez! Peuh!... Les doigts tremblant de rage, 1 entreprit de boucler les laniÉres de ses sandales - C'est vrai, ce qu'on dit de vous, que vous Ëtes toujours fourrÊ partout Á noter toutes les conversations. Je croyais que Úa faisait partie de vos plaisanteries stupides... Je ne voulais pas le croire, je ne supporte pas ce genre de choses en gÊnÊral, mais vous, vous dÊpassez vraiment la mesure... Il se releva et vit Domarochinier figÊ au garde Á vous. Des larmes coulaient sur ses joues. - Mais qu'avez-vous aujourd'hui? demanda Perets, alarmÊ. - Je ne peux pas, bredouilla Domarochinier en sanglotant. - Vous ne pouvez pas quoi? - La gymnastique... Mon foie... un certificat... et me laver... - Seigneur JÊsus, dit Perets. Si vous ne pouvez pas, ne le faites pas, je disais Úa simplement... Mais qu'est-ce que vous avez enfin Á me suivre? Comprenez-moi, je n'ai rien contre vous, mais c'est extrËmement dÊsagrÊable... - úa ne se reproduira pas! s'Êcria avec transport Domarochinier. Jamais plus. Les larmes sur ses joues s'Êtaient sÊchÊes en un instant. - Bon, Úa suffit, dit Perets, fatiguÊ, en s'enfonÚant Á travers les buissons. Domarochinier s'accrochait Á ses pas. "Vieux paillasse, pensa Perets. TarÊ..." - TrÉs urgent, bredouillait Domarochinier, le souffle court. Absolument indispensable... Votre attention personnelle... Perets se retourna. - Qu'est-ce que vous fourez, enfin? s'Êcria-t-il. Si c'est pour ma valise, rendez-la-moi, oÝ l'avezvous trouvÊe? Domarochinier posa la valise par terre et commenÚa Á ouvrir la bouche, au bord de l'asphyxie, mais Perets ne le laissa pas parler et saisit la poignÊe de la valise. Alors Domarochinier, qui n'avait rien pu dire, se coucha Á plat ventre sur la valise. - Rendez-moi ma valise! dit Perets, glacÊ de fureur. - Pour rien au monde, siffla Domarochinier en raclant le gravier de ses genoux. La chemise le gËnait, il la prit entre ses dents et Êtreignit la valise entre ses deux bras. Perets tira de toutes ses forces et arracha la poignÊe. - Cessez ce scandale! dit-il. ImmÊdiatement! Domarochinier secoua la tËte et murmura quelque chose. Perets dÊboutonna son col et jeta un regard dÊsemparÊ autour de lui. A l'ombre d'un chËne pas trÉs loin de lÁ se trouvaient, pour une raison indÊterminÊe, deux ingÊnieurs en masques de carton. Interceptant ce regard, ils se redressÉrent et claquÉrent les talons. Alors Perets, jetant tout autour de lui des regards de bËte traquÊe, enfila prÊcipitamment l'allÊe qui menait vers la sortie du parc. Il croyait avoir dÊjÁ tout vu, mais cette fois... Ils ont dÙ se donner le mot, pensait-il fiÊvreusement... Il faut courir, courir. Mais courir oÝ? Il sortit du parc et allait prendre la direction de la cantine quand il trouva Á nouveau sur son chemin Domarochinier, un Domarochinier sale et effrayant. Il Êtait lÁ, la valise sur l'Êpaule, son visage bleu inondÊ de larmes, Á moins que ce ne fÙt d'eau ou de sueur. Ses yeux, voilÊs par une pellicule blanche, erraient, et il serrait contre sa poitrine la chemise oÝ ses dents avaient laissÊ leur empreinte. - Pas ici, je vous en supplie, r×la-t-il. Dans le bureau... C'est insupportablement urgent... Et par ailleurs les intÊrËts de la subordination... Perets fit un Êcart pour l'Êviter et remonta en courant la rue principale. Les gens sur les trottoirs restaient figÊs, inclinaient la tËte en roulant des yeux ÊcarquillÊs. Un camion qui venait d'en face, se dirigeant vers lui, freina avec un hurlement sauvage, percuta un kiosque Á journaux, des gens avec des pelles jaillirent de la caisse et commencÉrent Á se mettre en rangs par deux. Un garde passa au pas de parade en prÊsentant les armes... Perets tenta par deux fois de prendre une rue transversale, et trouva Á chaque fois Domarochinier sur son chemin. Domarochinier ne pouvait plus parler, il ne faisait que pousser des grognements et des meuglements inarticulÊs en roulant des yeux suppliants. Perets courut alors vers l'immeuble de l'Administration. "Kim, pensait-il fiÊvreusement. Kim ne per mettra pas... A moins que lui aussi?... Je m'enfermerai dans les toilettes... Qu'ils essaient... Je frapperai Á coups de pied... maintenant Úa m'est Êgal..." II fit irruption dans le hall d'entrÊe et au mËme moment un orchestre au grand complet entama avec des Êclats de cuivres une marche triomphale. Il vit des visages tendus, des yeux ÊcarquillÊs, des torses bombÊs. Domarochinier le rejoignit et se lanÚa Á sa poursuite dans l'escalier d'honneur, sur les tapis framboise que personne ne se permettait jamais de fouler, Á travers des salles inconnues Á deux rangÊes de fenËtres, devant des gardes en uniforme de parade avec dÊcorations pendantes, sur un parquet cirÊ et glissant, le poursuivit dans l'escalier, vers le troisiÉme Êtage, dans une galerie de portraits, et Á nouveau dans l'escalier, vers le quatriÉme Êtage, devant une haie de jeunes filles fardÊes et figÊes comme des mannequins et, enfin l'accula dans une sorte de somptueuse impasse ÊclairÊe par des lampes lumiÉre du jour. Au bout, se trouvait une gigantesque porte revËtue de cuir qui portait la plaquette "Directeur". Il Êtait impossible d'aller plus loin. Domarochinier le rattrapa, se faufila sous son coude, poussa un r×le effrayant, un r×le d'Êpileptique, et ouvrit devant lui la porte de cuir. Perets entra, enfonÚa ses pieds dans une monstrueuse peau de tigre, enfonÚa tout son Ëtre dans la pÊnombre sÊvÉre et autoritaire de portes endeuillÊes, dans l'arÆme noble du tabac de prix, dans un silence ouatÊ, dans la sÊrÊnitÊ grave et mesurÊe d'une existence ÊtrangÉre. - Bonjour, lanÚa-t-il dans le vide, Mais il n'y avait personne derriÉre l'immense bureau. Personne dans les vastes fauteuils. Et aucun regard ne rencontra le sien, si ce n'est celui du martyr Selivan sur un tableau gÊant qui occupait tout le mur de cÆtÊ. DerriÉre lui, Domarochinier laissa lourdement tomber la valise. Perets tressaillit et se retourna. Debout, chancelant, Domarochinier lui prÊsentait la chemise comme un plateau vide. Ses yeux Êtaient morts, vitreux. Il ne va pas tarder Á mourir, pensa Perets. Mais Domarochinier ne mourut pas. - Extraordinairement urgent..., siffla-t-il, Á bout de souffle. Sans le visa du Directeur, impossible... personnel... jamais je ne me serais permis... - Quel Directeur? demanda Perets. Un terrible soupÚon commenÚait Á se faire jour dans son esprit. - Vous..., exhala Domarochinier. Sans votre visa... impossible... Perets s'appuya sur la table et, se retenant Á la surface polie, la contourna pour gagner le fauteuil qui lui parut Ëtre le plus proche. Il se laissa tomber entre les bras de cuir frais et dÊcouvrit Á sa gauche une batterie de tÊlÊphones multicolores, Á sa droite des volumes reliÊs gravÊs Á l'or, devant lui un encrier monumental reprÊsentant TannhaÙser et VÊnus et au-dessus de lui les yeux blancs et implorants de Domarochinier et la chemise tendue. Il Êtreignit les accoudoirs et pensa : "Ah! c'est comme Úa? Bande de fripouilles, de salauds, d'esclaves... c'est comme Úa, hein? Racaille, larbins, faces de carton... trÉs bien, puisque c'est comme Úa..." - Cessez d'agiter cette chemise au-dessus de la table, dit-il sÊvÉrement. Donnez-la ici. Le bureau s'anima, des ombres passÉrent, un petit tourbillon se forma et Domarochinier se trouva Á ses cÆtÊs, un peu en retrait derriÉre son Êpaule gauche. La chemise posÊe sur la table parut s'ouvrir toute seule, dÊcouvrant des feuilles de beau papier sur lesquelles il lut, imprimÊ en capitales, le mot : "PROJET". - Je vous remercie, dit-il sÊvÉrement. Vous pouvez aller. Il y eut Á nouveau un tourbillon, une lÊgÉre odeur de sueur s'Êleva et disparut, et Domarochinier se trouva Á la porte, en train de sortir Á reculons, le corps inclinÊ en avant pour saluer, les mains sur la couture du pantalon - effrayant, pitoyable et prËt Á tout. - Un instant, dit Perets. Domarochinier se figea. - Vous pouvez tuer un homme? Domarochinier n'hÊsita pas. Il prit un calepin et prononÚa : - Je vous Êcoute! - Et vous suicider? demanda Perets. - Quoi? demanda Domarochinier. - Allez, dit Perets. Je vous appellerai plus tard. Domarochinier disparut. Perets s'Êclaircit la gorge et se passa les mains sur le visage. - Supposons, dit-il Á voix haute. Et ensuite? Il vit sur la table un agenda, tourna la page et lut ce qui Êtait notÊ pour la journÊe en cours. L'Êcriture de l'ancien Directeur le dÊÚut. Le Directeur Êcrivait en grosses lettres bien lisibles, comme un professeur de calligraphie. "Chefs de groupe 9.30. Revue de pieds 10.30. Voir poudre. Essayer kÊfir-zÊfir. Machinisation. Bobine : qui l'a volÊe? Quatre bulldozers!!!" "Au diable les bulldozers, pensa Perets, c'est terminÊ : plus de bulldozers, plus d'excavateurs, plus de machines Á scier de l'Eradication... Ce serait pas mal de castrer Touzik au passage, mais c'est pas possible. Dommage... Et il y a aussi ce dÊpÆt de machines. Je le ferai sauter, dÊcida-t-il. Il imagina l'Administration, vue d'en haut, et comprit qu'il y avait beaucoup de choses Á faire sauter. Beaucoup trop... N'importe quel imbÊcile peut faire sauter des choses", se dit-il. Il ouvrit le tiroir du milieu et vit des piles de papier, des crayons usÊs, deux odontomÉtres de philatÊliste et par-dessus le tout une patte d'Êpaule de gÊnÊral dorÊe. Une seule. Il chercha la seconde, en retournant les feuilles de papier, se piqua le doigt Á une punaise et trouva le trousseau de clefs du coffre-fort. Le coffre se trouvait dans un coin ÊloignÊ, c'Êtait un coffre trÉs Êtrange, dÊguisÊ en desserte. Perets se leva et traversa le bureau pour gagner le coffre, remarquant au passage de nombreuses bizarreries qu'il n'avait pas remarquÊes au premier abord. Sous une fenËtre se trouvait une crosse de hockey, flanquÊe d'une bÊquille et d'une jambe artificielle chaussÊe d'un bottillon et munie d'un patin Á glace rouillÊ. Tout au fond du bureau s'ouvrait une autre porte barrÊe par une corde sur laquelle Êtaient pendus des slips noirs et quelques chaussettes, dont certaines Êtaient trouÊes. Sur la porte elle-mËme, une plaquette de mÊtal noirci qui portait l'inscription gravÊe "BETAIL". Sur l'appui de la fenËtre, Á demi cachÊ par un rideau, un petit aquarium rempli d'une eau claire et transparente abritait des algues multicolores au milieu desquelles un axolotl gras et noir remuait rythmiquement ses ouÐes branchues. Et derriÉre le tableau qui reprÊsentait l'exploit de Selivan Êmergeait un somptueux b×ton de chef d'orchestre, avec des queues de cheval... Perets s'affaira auprÉs du coffre, mit un certain temps Á trouver les bonnes clefs et parvint finalement Á ouvrir la lourde porte blindÊe. La contre-porte Êtait tapissÊe de photos lÊgÉres dÊcoupÊes dans des revues pour hommes, mais le coffre Êtait presque vide. Perets y trouva un pince-nez dont le verre gauche Êtait cassÊ, une casquette chiffonnÊe ornÊe d'une cocarde Êtrange, et la photographie d'une famille inconnue (le pÉre - arborant un rictus qui dÊcouvrait toutes ses dents, la mÉre - la bouche en cul de poule, et deux enfants en uniforme de Cadets). Il y avait aussi un parabellum bien astiquÊ, soigneusement entretenu, avec une seule balle dans le canon, une autre patte d'Êpaule de gÊnÊral et une croix de fer avec des feuilles de chËne. Le coffre contenait encore une pile de chemises, toutes vides, Á l'exception de la derniÉre, tout en bas de la pile, oÝ se trouvait le brouillon d'une note de service qui envisageait les sanctions Á prendre contre le chauffeur Touzik pour nonfrÊquentation systÊmatique du musÊe historique de l'Administration. "Bien fait pour lui, la crapule, marmonna Perets. Il ne va mËme pas au musÊe... Il va falloir donner suite Á cette affaire..." "Touzik, toujours Touzik, qu'est-ce que c'est que cette histoire? Il n'est tout de mËme pas le nombril du monde, non? Enfin, en un sens... KÊfiromane, coureur rÊpugnant, glandouilleur systÊmatique... d'ailleurs tous les chauffeurs sont des glandouilleurs... non, il faut que Úa cesse : le kÊfir, la partie d'Êchecs pendant les heures de travail. Et Kim, qu'est-ce qu'il peut bien calculer sur la " mercedes " qui dÊraille? - A moins que ce ne soit justement ce qu'il faut, des espÉces de processus stochastiques... Ecoute, Perets, tu ne sais vraiment pas grand-chose. Tout le monde travaille. Il n'y a presque pas de tire-au-flanc. Ils travaillent la nuit, ils sont tous occupÊs, personne n'a de temps. Les notes de service sont observÊes, je le sais, j'en ai fait l'expÊrience. Apparemment, tout va bien : les gardiens gardent, les conducteurs conduisent, les ingÊnieurs construisent, les chercheurs Êcrivent des articles, les caissiers distribuent de l'argent... Ecoute, Perets, pensa-t-il, peut-Ëtre qu'aprÉs tout ce manÉge n'existe que pour que tout le monde travaille? Un bon mÊcanicien rÊpare une voiture en deux heures. Et aprÉs? Les vingt-deux heures restantes? Et si en plus les voitures sont conduites par des travailleurs expÊrimentÊs qui ne les abÏment pas? La solution s'impose d'elle-mËme : mettre le bon mÊcanicien aux cuisines, et les cuisiniers Á la mÊcanique. Il ne s'agit pas seulement de remplir vingt-deux heures - vingt-deux ans. Non, il y a une certaine logique lÁ-dedans. Tout le monde travaille, tout le monde fait son devoir d'homme... pas comme de vulgaires singes... Et ils acquiÉrent des spÊcialitÊs nouvelles... Finalement il n'y a aucune logique lÁ-dedans, c'est le g×chis complet, pas de la logique... Seigneur, je suis lÁ Á rester plantÊ comme un piquet et ils salissent la forËt, ils la dÊtruisent, ils la transforment en parc. Il faut faire quelque chose au plus vite, maintenant je rÊponds de chaque hectare, de chaque chiot, de chaque ondine, maintenant je rÊponds de tout..." II commenÚa Á s'agiter, referma tant bien que mal le coffre, se prÊcipita vers sa table, balaya les chemises de la main et sortit du tiroir une feuille de papier vierge. "II y a ici des milliers de personnes, pensa-t-il. Des traditions Êtablies, des modes de relations fixÊs, ils vont rire de moi... Il se souvint de Domarochinier, suant et pitoyable, et de lui-mËme dans l'antichambre du Directeur. Non, ils ne riront pas. Ils vont pleurer, ils iront se plaindre Á ce... Á ce M. Ah... Ils vont s'Êgorger les uns les autres... Mais pas rire. C'est Úa le plus terrible, pensa-t-il. Ils ne savent pas rire, ils ne savent pas ce que c'est et Á quoi Úa sert. Des hommes, pensa-t-il. De tout petits hommes, des homuncules. Il faut la dÊmocratie, la libertÊ d'opinion, la libertÊ de protestation et d'invective. Je les rassemblerai tous et je leur dirai : protestez! Protestez et riez... Oui, ils vont protester. Ils protesteront longuement, avec ivresse et avec passion, puisque c'est prescrit. Ils protesteront contre la mauvaise qualitÊ du kÊfir, contre la mauvaise nourriture Á la cantine, ils invectiveront avec une passion particuliÉre le balayeur pour les rues qui n'ont pas ÊtÊ balayÊes depuis un an, ils injurieront le chauffeur Touzik pour son refus systÊmatique de frÊquenter les bains, et pendant les entractes ils iront aux latrines sur l'Á-pic... Non, je commence Á m'embrouiller, pensa-t-il. Il faut procÊder par ordre. Qu'est-ce que j'ai actuellement?" II se mit Á couvrir une feuille d'une Êcriture rapide et illisible : "" Groupe de l'Eradication de la forËt, groupe d'Etude de la forËt, groupe de la Protection armÊe de la forËt, groupe d'Aide Á la population locale de la forËt... " Qu'est-ce qu'il y a encore? Ah! oui. " Groupe de la PÊnÊtration du gÊnie ds. for. " Et puis... '' Groupe de la Protection scientifique for. " VoilÁ, Úa a l'air d'Ëtre tout. Bon. Et qu'est-ce qu'ils font? C'est bizarre, je ne me suis jamais demandÊ ce qu'ils faisaient. Il ne m'est mËme jamais venu Á l'esprit de me demander ce que faisait l'Administration en gÊnÊral. Comment on pouvait concilier l'Eradication et la Protection de la forËt, et en plus aider la population locale... Bon, voilÁ ce que je vais faire, pensa-t-il. D'abord, plus d'Eradication. Eradiquer l'Eradication. La PÊnÊtration du gÊnie aussi, Êvidemment. Ou alors qu'ils travaillent en haut, de toute faÚon ils n'ont rien Á faire en bas. Ils peuvent dÊmonter leurs machines, construire une route correcte ou combler ce marais putride... Qu'est-ce qu'il reste alors? Il y a la Protection armÊe. Avec leurs chiens loups. Tout de mËme, dans l'ensemble... Il faut tout de mËme protÊger la forËt. Seulement voilÁ... (Il Êvoqua les tËtes des gardes qu'il connaissait et se mordilla les lÉvres d'un air dubitatif.) M-oui... Bon, admettons. Et l'Administration, elle sert Á quoi alors? Et moi! Dissoudre l'Administration, alors, non?" II se sentit tout d'un coup Á la fois joyeux et angoissÊ. - Mais oui, c'est Úa, pensa-t-il. Je peux! Je peux dissoudre tout. Qui est mon juge? Je suis le Directeur, je suis le chef. Une note de service - et terminÊ!" II entendit alors le bruit de pas lourds. Quelque part tout prÉs. Les verres du lustre tintÉrent, les chaussettes qui sÊchaient sur la corde se balancÉrent. Il se leva et s'approcha sur la pointe des pieds de la petite porte qui se trouvait au fond de la piÉce. DerriÉre, quelqu'un marchait d'un pas inÊgal, comme titubant, mais on n'entendait rien d'autre, et il n'y avait mËme pas un trou de serrure sur la porte, pour y coller l'oeil. Perets pesa doucement sur la poignÊe, mais la porte ne cÊda pas. Il approcha les lÉvres de la fente et demanda Á haute voix : "Qui est lÁ?" Personne ne rÊpondit, mais les pas ne cessÉrent pas, comme s'il y avait eu un ivrogne dehors en train de zigzaguer. Perets manipula encore une fois la poignÊe, haussa les Êpaules et revint Á sa place. "Dans l'ensemble, le pouvoir a ses avantages, pensa-t-il. Je ne vais Êvidemment pas dissoudre l'Administration, ce serait idiot, pourquoi dissoudre une organisation toute prËte, bien huilÊe? Il faut simplement la remettre dans le droit chemin, l'appliquer Á quelque chose de sÊrieux. Cesser d'envahir la forËt, renforcer au contraire son Êtude prudente, essayer de se mettre en rapport avec elle, d'apprendre Á son contact... Ils ne comprennent mËme pas ce que c'est que la forËt. La forËt! Pour eux c'est du bois d'abattage... Leur apprendre Á aimer la forËt, Á la respecter, Á vivre la vie qu'elle vit... Non, il y a beaucoup de travail. Du travail vÊritable, du travail sÊrieux. Et il se trouvera des gens - Kim, StoÐan, Rita.. Et pourquoi pas le manager?... Alevtina... Et finalement ce Ah, aussi, c'est un personnage, il est pas bËte, mais il a rien de sÊrieux Á faire... Je leur en ferai voir, pensat-il tout joyeux. Ils ont pas fini d'en voir! Bon, et maintenant, oÝ en sont les affaires courantes? Il attira le dossier Á lui. La premiÉre page Êtait ainsi rÊdigÊe : PROJET DE DIRECTIVE POUR L'INSTAURATION DE L'ORDRE 1. Au cours de l'annÊe ÊcoulÊe, l'Administration de la forËt a substantiellement amÊliorÊ son travail et a atteint des indices ÊlevÊs dans tous les domaines de son activitÊ. Des centaines d'hectares de territoire forestier ont ÊtÊ conquis, ÊtudiÊs, amÊnagÊs et placÊs sous la sauvegarde de la Protection scientifique et armÊe. La maÏtrise des spÊcialistes et des travailleurs du rang croÏt de jour en jour. L'organisation s'amÊliore, les dÊpenses improductives diminuent. Les barriÉres bureaucratiques et autres obstacles extraproductifs sont levÊs les uns aprÉs les autres. 2. Cependant, Á cÆtÊ des rÊalisations effectuÊes, l'action nÊfaste de la deuxiÉme loi de la thermodynamique ainsi que de la loi des grands nombres continue Á s'exercer, abaissant quelque peu le niveau ÊlevÊ des indices. Notre t×che la plus urgente rÊside maintenant dans la suppression des faits de hasard qui engendrent le chaos, troublent le rythme commun et provoquent une baisse des cadences. 3. Compte tenu de ce qui prÊcÉde, il est proposÊ de considÊrer Á l'avenir toute manifestation de faits de hasard comme contraire aux lois et contredisant l'idÊal d'organisation, et l'implication dans des faits de hasard (probabilisme) comme un acte criminel on, si l'implication dans des faits de hasard (probabilisme) n'entraÏne pas de consÊquences graves, comme une trÉs sÊrieuse violation de la discipline du travail et de la production. 4. La culpabilitÊ des personnes impliquÊes dans des faits de hasard (activitÊs probabilistiques) est dÊfinie et mesurÊe par les articles du Code criminel N 62, 64, 65 (Á l'exclusion des par. S et 0), 113 et 192 par. K ou  du Code administratif 12, 15 et 97. NOTA : L'issue mortelle d'une implication dans un fait de hasard (probabilisme) n'a pas en tant que telle valeur de circonstance disculpante ou attÊnuante. La condamnation ou la sanction sera dans ce cas prononcÊe Á titre posthume. 5. La prÊsente directive prend effet Á partir du... mois... jour... annÊe. Elle n'a pas d'effet rÊtroactif. SignÊ : Le Directeur de l'Administration. (...) Perets passa sa langue sur ses lÉvres sÉches et tourna la page. Sur la suivante se trouvait une note de service concernant la mise en jugement de l'employÊ Kh. du groupe de la Protection scientifique. Item, conformÊment Á la directive sur < l'instauration de l'ordre" "pour indulgence prÊmÊditÊe pour la loi des grands nombres s'Êtant traduite par une glissade sur la glace avec lÊsion concomitante de l'articulation tibia-tarsienne, laquelle implication criminelle dans un fait de hasard (probabilisme) a eu lieu le 11 mars de l'annÊe en cours", il est proposÊ que l'employÊ Kh soit dÊsormais dÊsignÊ sur tous documents sous le nom de probabiliste Kh. Item... Perets claqua des dents et regarda le feuillet suivant. C'Êtait aussi une note de service concernant l'application d'une peine d'amende administrative correspondant Á quatre mois de salaire au maÏtre de chiens G. de Montmorency du groupe de la Protection armÊe "pour s'Ëtre imprudemment permis d'Ëtre frappÊ par une dÊcharge atmosphÊrique (foudre)". Suivaient des prescriptions concernant les congÊs, des demandes d'allocation exceptionnelle en raison de la perte du soutien de famille et une note explicative d'un certain J. Lumbago Á propos de la disparition d'une bobine... - Qu'est-ce que c'est que ce fourbi, dit Perets Á haute voix. Il Êtait en nage. Le projet Êtait tapÊ sur du papier couchÊ Á tranche dorÊe. "II faudrait que j'en parle Á quelqu'un, ou je vais m'y perdre", pensa-t-il. LÁ-dessus la porte s'ouvrit et Alevtina pÊnÊtra dans le bureau, poussant devant elle une table Á roulettes. Elle Êtait habillÊe avec une ÊlÊgance recherchÊe et une expression sÊrieuse et austÉre Êtait peinte sur son visage soigneusement maquillÊ. - Votre petit dÊjeuner, dit-elle d'une voix apprËtÊe. - Fermez la porte et venez ici, dit Perets. Elle ferma la porte, repoussa du pied la petite table, lissa ses cheveux et s'avanÚa vers Perets. - Alors, poussin? dit-elle avec un sourire. Tu es content maintenant? - Regarde, dit Perets. Encore des bËtises! Lis un peu. Elle s'assit sur l'accoudoir, passa autour du cou de Perets un bras gauche nu et prit la directive de sa main droite nue. - Je ne sais pas, dit-elle. Tout est correct. Qu'y a-t-il? Tu veux peut-Ëtre que je t'apporte le Code criminel? Le Directeur prÊcÊdent lui aussi n'avait pas compris un seul article. - Mais non, attends un peu, dit Perets avec humeur. Le Code, qu'est-ce que tu veux que je fasse du Code? Tu as lu? - Je l'ai lu, et je l'ai mËme tapÊ. Et j'ai corrigÊ le style. Domarochinier ne sait pas Êcrire, et c'est seulement ici qu'il a appris Á lire... A propos, poussin, Domarochinier attend dans l'antichambre, tu devrais le recevoir pendant le dÊjeuner, il aime Úa. Il te fera des tartines... - Mais je me fous de Domarochinier! dit Perets. Explique-moi plutÆt ce que je... - Il ne faut pas se foutre de Domarochinier, rÊpliqua Alevtina. Tu ne comprends encore rien, poussin, tu ne comprends rien... (Elle appuya sur le nez de Perets, comme sur un bouton de sonnette.) Domarochinier a deux blocs-notes. Dans l'un il inscrit qui a dit quoi - pour le Directeur - et dans l'autre ce qu'a dit le Directeur. Penses-y, Poussin, et ne l'oublie pas. - Attends, dit Perets, il faut que je te demande conseil. Cette directive... ce dÊlire... je ne vais pas le signer. - Comment Úa, tu ne vas pas? - Comme Úa. Je ne lÉverai pas la main pour signer cette chose. Le visage d'Alevtina se fit sÊvÉre. - Poussin, dit-elle. Ne te bute pas. Signe. C'est trÉs urgent. AprÉs, je t'expliquerai tout, mais maintenant... - Mais qu'est-ce qu'il y a Á expliquer lÁ-dedans? dit Perets. - Si tu ne comprends pas, c'est qu'il faut t'expliquer. Donc, aprÉs, je t'expliquerai. - Non, explique-moi maintenant, dit Perets. Si tu peux. Ce dont je doute. Alevtina l'embrassa sur la tempe et regarda sa montre d'un air prÊoccupÊ. - Voyons, mon petit... Bon, d'accord, allons-y si tu veux. Elle s'assit sur la table, les mains Á plat sous ses cuisses, et commenÚa, les yeux fixÊs dans le vague au-dessus de la tËte de Perets : - Il y a un travail administratif sur lequel tout repose. Ce travail ne date pas d'aujourd'hui ni d'hier, c'est un vecteur dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Actuellement, il est matÊrialisÊ par les ordres et directives existant. Mais il s'enfonce aussi trÉs loin dans le futur, oÝ il attend encore d'Ëtre matÊrialisÊ. C'est comme une route qui se construit sur un terrain dÊterminÊ. LÁ oÝ se termine l'asphalte, tournant le- dos Á la portion dÊjÁ faite, se trouve un niveleur qui regarde dans son thÊodolite. Ce niveleur, c'est toi. La ligne imaginaire qui passe par l'axe optique du thÊodolite, c'est le vecteur administratif non encore matÊrialisÊ que tu es le seul Á voir et qu'il t'appartient de matÊrialiser. Tu comprends " - Non, dit fermement Perets. - úa ne fait rien, Êcoute encore... De mËme que la route ne peut pas tourner arbitrairement Á droite ou Á gauche, mais doit suivre l'axe optique du thÊodolite, de mËme chaque directive administrative doit Ëtre le prolongement logique de toutes celles qui ont prÊcÊdÊ... Poussin, ne cherche pas Á approfondir, je ne le comprends pas moi-mËme, mais c'est un bien, car l'approfondissement engendre le doute, le doute engendre le piÊtinement sur place - c'est la mort de tout activitÊ administrative, et par consÊquent la tienne, la mienne... C'est ÊlÊmentaire. Qu'il ne se passe pas un jour sans directive, et tout sera dans l'ordre. Cette directive sur l'instauration de l'ordre, elle n'est pas suspendue en l'air, elle est liÊe Á la directive prÊcÊdente sur la non-dÊcroissance, laquelle est liÊe Á la note de service sur la non-grossesse, et cette note de service dÊcoule logiquement de la prescription sur l'excitabilitÊ excessive, et cette prescription... - ArrËte ces stupiditÊs! dit Perets. Montre-moi ces prescriptions et ces notes de service... Non, montre-moi plutÆt la premiÉre note de service, celle qui remonte Á la nuit des temps... - Mais pour quoi faire? - Comment, pour quoi faire? Tu dis qu'elles se suivent logiquement. Je ne te crois pas. - Mon petit, dit Alevtina. Tu verras tout Úa. Je te montrerai tout Úa. Tu pourras lire tout Úa avec tes petits yeux myopes. Mais comprends : il n'y a pas eu de directive avant-hier, il n'y a pas eu de directive hier. On ne peut pas prendre en compte cette petite notule sur la machine qu'il fallait attraper, et en plus c'Êtait une prescription orale... Combien de temps crois-tu que l'Administration puisse rester sans directives? Depuis ce matin, c'est dÊjÁ le fouillis : il y a des gens qui vont changer partout les lampes grillÊes, tu te rends compte? Non, poussin, fais ce que tu veux, mais il faut signer la directive. Je veux ton bien. Tu la signes vite, tu rÊunis les chefs de groupes, tu leur dis quelque chose qui les rÊchauffe, et aprÉs je t'apporterai tout ce que tu voudras. Tu pourras lire, Êtudier, approfondir... quoiqu'il vaudrait mieux, Êvidemment, que tu n'approfondisses pas. Perets se prit le visage entre les mains et hocha la tËte. Alevtina sauta vivement Á bas de la table, trempa la plume dans la boÏte cr×nienne de VÊnus et tendit le porte-plume Á Perets. - Allons, chÊri, Êcris vite... Perets prit la plume et demanda d'une voix plaintive : - Mais je pourrai l'annuler, aprÉs? - Bien sÙr, poussin, bien sÙr, dit Alevtina. Perets sentit qu'elle mentait, et rejeta la plume. - Non, dit-il. Non et non. Je ne signerai pas. Pourquoi est-ce que j'irai signer ce dÊlire, alors qu'il y a manifestement des dizaines de directives, d'ordonnances, de notes de service raisonnables et sensÊes, qui seraient nÊcessaires, rÊellement nÊcessaires dans cette pÊtaudiÉre... - Par exemple? releva vivement Alevtina. - Seigneur... Mais n'importe quoi... par exemple... Alevtina s'empara d'un bloc-notes. - Eh bien!... (Le ton de Perets prit soudain un mordant peu habituel.) Par exemple une note de service ordonnant aux employÊs du groupe de l'Eradication de s'Êradiquer eux-mËmes dans les plus brefs dÊlais. ExÊcution! Ils auraient qu'Á se jeter du haut de la falaise... ou Á se tirer une balle dans la tËte... Aujourd'hui mËme! Responsable, Domarochinier... úa, ce serait beaucoup plus utile que... - Un instant, dit Alevtina... Donc, se suicider par arme Á feu aujourd'hui avant vingt-quatre heures zÊro zÊro. Responsable, Domarochinier... Elle referma le bloc-notes et parut se plonger dans ses pensÊes. Perets la regardait, ÊtonnÊ. - Mais oui! reprit-elle. C'est juste! C'est mËme plus progressiste que... Comprends, chÊri : si une directive ne te plaÏt pas, il ne faut pas te forcer. Mais donnes-en une autre. VoilÁ, c'est fait, je n'ai plus Á te faire de reproches... Elle sauta Á terre et commenÚa Á disposer les assiettes devant Perets. - VoilÁ les crËpes, tu as la confiture lÁ... Le cafÊ est dans le thermos, il est bouillant, fais attention, ne te brÙle pas... Mange, je prÊpare un projet en vitesse et je te l'apporte dans une demi-heure. - Attends, dit Perets, abasourdi. Attends... - Tu me plais bien, dit tendrement Alevtina. Tu es intelligent, tu as du courage... Mais il faudra Ëtre un peu plus gentil avec Domarochinier. - Attends, dit Perets, qu'est-ce que tu fais, tu plaisantes ou quoi?... Alevtina se prÊcipita vers la porte, Perets se jeta Á sa poursuite, criant "Mais ne sois pas folle!", mais ne put la rattraper. Alevtina disparut et Á sa place, tel un spectre, Domarochinier parut jaillir du nÊant. PeignÊ, astiquÊ, il avait retrouvÊ sa couleur normale et semblait prËt Á tout, comme auparavant. - C'est un coup de gÊnie, dit-il en pressant Perets contre la table. C'est tout simplement... Êpoustouflant. Cela entrera pour toujours dans l'Histoire... Perets recula, comme devant une scolopendre gÊante, heurta la table et fit se culbuter l'un sur l'autre TannhaÙser et VÊnus.